19 septembre 2016

The China Experience – 37/ The Miao Experience (pt. 1)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 25).


02 novembre 2002 – 17 novembre 2002 : The Miao Experience, de Lijiang (Yunnan) à Guilin (Guangxi), en passant par Dali (Yunnan), Xiaguan (Yunnan), Kunming (Yunnan), Guiyang (Guizhou), Kaili (Guizhou), Leishan (Guizhou), Xinjiang (Guizhou), Lengde (Guizhou), Rongjiang (Guizhou), Zhaoxing (Guizhou) et quelques autres villages dont j'ignore le nom.

À onze heures cinquante précises, le bus démarre. Je vois défiler les immeubles et ça devient carrément un exploit de ne pas me mettre à chialer, mais je ne veux pas me donner en spectacle. Je me lie d'amitié avec trois Chinois et deux Coréens, qui partagent comme toujours tout ce qu'ils grignotent avec moi (parmi lesquelles des choses fort mystérieuses et assez infectes, mais pas que...).

Le bus me dépose à Dali vers seize heures. En dépit des éloges que l'on m'a fait de la petite ville, je la trouve tout à fait quelconque, du moins comparée à Lijiang. C'est assez moche, c'est assez crade, et surtout le comportement des gens est tout à fait différent. Là où, à Lijiang, on vous fiche une paix royale, les habitants de Dali vous abordent à tour de bras pour vous vendre ceci ou cela, au point qu'on se croirait en Inde ! Une vieille femme insiste tant pour m'attirer dans son magasin que j'accepte, et on me traîne avec d'autres touristes dans l'arrière-boutique. Sur une table trône une quantité effarante d'herbe. L'odeur a beau être aguichante, je m'empresse de filer, craignant une descente de police qui pourrait me coûter cher alors même que je n'ai rien acheté. Je me dégote un lit à la Guesthouse No. 4 (c'est son nom, ne me demandez pas où sont les trois premières...). Le grand jardin, très joli, est appréciable, mais l'immense dortoir où je suis censé dormir est assez repoussant : c'est une grande salle tout en longueur, obscure et dénudée. L'air de Dali a cette épaisseur tropicale dont, pour cause d'altitude, Lijiang était démunie. La végétation aussi est différente.

Je me pose un temps dans le jardin de la guest-house et, inévitablement, j'évoque par écrit mes meilleurs souvenirs de la Lijiang Experience, toutes ces rencontres, toute cette humanité... Déjà je suis nostalgique. Je fais ensuite la connaissance d'un couple hollandais d'une cinquantaine d'années, qui m'apprend que les Hollandais ont dix semaines de congés payés par an ! Voilà un pays civilisé !

Je m'enferme finalement dans un troquet sombre et vaguement branché, où un DJ mixe du trip-hop. En fait, entre ma nuit blanche et mon départ de Lijiang, je suis complètement déprimé, alors je décide de noyer mon chagrin dans la bière et de n'aller m'écrouler que complètement sec. Une fois atteint un degré d'ébriété raisonnable, j'écris un très mauvais poème nommé Comment & pourquoi je me suis bourré la face à Dali un samedi soir, dont les quelques fragments récupérables finiront eux-aussi dans Lijiang, Yunnan. Lorsque je n'en puis plus, je rentre m'effondrer dans le dortoir. Je m'assoupis sans peine malgré les ronflements intempestifs de mon voisin et le happening d'un Chinois obèse, qui débarque en parlant tout seul, se cognant dans tous les lits.

J'émerge en fin de matinée. Il y a un jeune Chinois accroupi à côté de ma table de nuit, en train d'ausculter mes lunettes avec fascination, qui s'enfuit dès qu'il réalise que je l'observe ! Bon... Je bois deux cafés d'affilée dans le jardin, il y a deux flics en uniforme qui jouent au ping-pong. La vendeuse du magasin d'à côté, à qui j'achète une bouteille d'eau, tient à son tour à me convaincre de lui acheter de l'herbe. Cet endroit décidément ne m'inspire rien. Je file dès que possible sur Kunming. Cela implique une halte dans une cité nommée Xiaguan (prononcer « Shiaguan ») et normalement je devrais attraper un train pour Guiyang dans la foulée. Mais un accident routier nous bloque longuement sur la route, et je me retrouve contraint de dormir à Kunming. Un taxi refuse de me prendre (!), et un autre me dépose devant un hôtel recommandé par le Lonely Planet. Je me retrouve devant un immeuble qui semble désaffecté, et grimpe trois étages, tout ça pour qu'un type m'annonce que l'hôtel est fermé (l'incident se reproduira, avec un autre hôtel, en 2009 : ne croyez jamais votre Lonely Planet s'il s'agit de trouver un hôtel à Kunming !). L'homme me donne la carte d'un autre établissement où je ne me rendrai jamais. À la place, j’erre jusqu'à en trouver un qui me convienne, sur Beijing Lu. Kunming est comme toutes les grandes villes chinoises, polluée et bétonnée dans tous les sens. Mais comme ailleurs, les habitants paraissent détendus. Il y avait, parait-il, une vielle ville plutôt charmante autrefois, mais les délires du Maoisme l'ont rasée au profit des HLM...

Je dîne et m'installe au Camel Bar, un pub à l'occidentale. À peine arrivé, je tombe nez-à-nez sur... Jenny, la patronne du Prague Café ! Elle est revenue superviser le chantier de son nouveau troquet et nous conversons cinq minutes. Je prends note de quelques considérations sur l'état (déplorable) du monde en buvant de la bière. À la table d'à côté se sont installées quatre jeunes filles, qui acceptent volontiers que je me joigne à elles. Il y a deux Canadiennes (dont une Melissa), une Américaine et une Japonaise et nous papotons un long moment en picolant. Vers une heure du matin, bien raide, je rentre à la guest-house. Je trouve un homme assoupi dans le second lit de la chambre et c'est à la lueur de ma lampe de poche que je consigne « souviens-toi du regard de Melissa ! » sur mon cahier. Après quoi je m'écroule en bonne et due forme.

Le regard de Melissa... Elle était belle, Melissa, mais plus que son physique, c'est son regard qui m'a fasciné. Un regard « yeux-plissés-joues-rentrées », qui hurlait « Mate-moi ! Mate-moi comme je suis belle et surtout intelligente ! ». Le genre de regard qui vous perd dans d'interminables jeux de séduction. Le lendemain, je prendrai note de tout ce qu'éveille en moi ce regard, que je sais pratiquer lorsqu'il le faut, que d'autres pratiquent en permanence. Un regard too much. Trop too much, je crois, pour exprimer l'assurance naturelle. Plutôt l'expression triomphante, jubilatoire, d'une timidité enfin domptée. Ceux qui n'ont jamais été timides ne peuvent pas, en tout état de cause, jouir à ce point de ne pas l'être. Je ne saurai jamais ce qu'il en est pour Melissa, mais je n'oublierai jamais ses yeux ce soir-là.

Je me réveille avec ma seconde gueule de bois consécutive et un roommate iranien en train de bloquer sur MTV. C'est un homme charmant, très raffiné, à l'énergie féminine agréable. Au bar de l'hôtel, je rencontre un professeur d'anglais américain élevé au Zimbabwe, la cinquantaine et bon-vivant. Il bégaye, chose un peu curieuse pour un prof de langues, et sous-entend qu'il peut payer son pétard. Mais je suis assez dans les choux comme ça sans aller m'enfumer par-dessus le marché. J'ai tout une journée à tuer alors j'explore le quartier, et consulte mes mails. Ma princesse indienne m'adresse une missive assez glaciale pour me dire qu'elle a appelé ma régie, qu'ils sont fort mécontents, qu'elle est elle-même assez fâchée d'avoir eu à parler à ces gens odieux, et c'est tout. Je lui réponds un email gentil pour la remercier, glandouille un peu sur internet, puis à nouveau au Camel Bar où je suis le seul client. Devant moi, un panneau indique qu'il est interdit de danser ! OK, je n'en avais pas vraiment l'intention de toute façon. Je termine enfin La pierre angulaire et, à la nuit tombante, je file à la gare. Un train m'emporte vers Guiyang.

Au petit matin, je découvre Guiyang et apprends que je dois attendre midi pour attraper un bus. Je dépose mon sac à la consigne et m'en vais voir à quoi ressemble la capitale du Guizhou. Je ne suis pas déçu ! Bien plus arriérée que Kunming, Guiyang est plus proche de la reculée Hothot, mais dans un tout autre genre : plutôt qu'une urbanité laissée à l'abandon c'est davantage d'une urbanité mal pensée qu'il s'agit. La métropole semble issue de l'imagination d'un architecte dément des années soixante-dix. On y trouve des bâtiments de toutes les formes, des « tunnels aériens » qui relient des immeubles entre eux par le haut, des couleurs bleues et orange à tire-larigot... Yanli m'avait déjà confié son aversion pour cette ville, le trou du cul de la Chine à l'en croire, mais en fait c'est plutôt drôle d'être là. On a l'impression de faire un bond dans le temps, de se retrouver en 1972 ! Dans un petit parc, j'assiste à la urban dancefloor guerilla d'une cinquantaine de vieillards. Au lieu de pratiquer le traditionnel qi-cong, ils dansent ! Une petite sono répands dans l'air de douces mélodies orientales (dont une chanson hypnotique, une sorte de ballade synthpop qui m'évoque le Too Shy de Kajagoogoo mais avec une touche totalement chinoise – je donnerais n'importe-quoi pour avoir ça en mp3 mais c'est un morceau que, malheureusement, je ne retrouverai jamais !) et les couples se font et se défont au gré des chansons. C'est très touchant, je les regarde faire en pensant aux petits vieux français qui vivent souvent isolés dans leurs appartements. Que n'avons-nous, en France, ces traditionnels mini-bals que les Chinois pratiquent au matin ou au soir, dans les rues, dans les parcs... Cela au moins créé du lien social pour les personnes âgées !

Mon bus, évidemment, part en retard, puis me dépose dans la petite ville de Kaili. En route, le chauffeur diffuse un Bollywood doublé en chinois, une espèce de film d'action avec un héros syndicaliste, des bagarres, des méchants, des chansons et deux superbes héroïnes. Lorsque la copine du héros fait sa déclaration d'amour, on obtient une Indienne qui dit « wo ai ni » à un Indien, et c'est assez grotesque. Après ça, j'ai droit à un sitcom Chinois où tout tourne autour d'un gros et d'un restaurant. Moi, je ne me nourris plus que de nouilles chinoises en bolino.

Un second bus m'abandonne ensuite un peu au milieu de nulle part, dans un endroit nommé Leishan. Leishan et Kaili sont deux petites villes fort laides, mais les paysages qui les séparent sont ébouriffants : collines taillées de rizières en terrasses, petits ponts de pierre qui enjambent les cours d'eau... Le Guizhou me séduit... Mon hôtel se trouve au bord d'une route, un peu en dehors de la ville. La douche ne marche pas et ça me navre au plus haut point, mais la chambre est très propre. J'entame la lecture de Skull session, un thriller fantastique de Daniel Hecht récupéré à Lijiang, qui me happe dès les premières pages.

Demain, je vais enfin voir les Miaos ! J'étais, après tout, venu pour ça.


Prochaine expérience : The Miao Experience (pt. 2).

18 septembre 2016

The China Experience – 36/ The Lijiang Experience (Pt. 25)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 24).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Vingt-cinquième jour. Nous sommes le 2 novembre. Je suis arrivé le 7 octobre. Je compte et recompte et cela fait vingt-sept jours, pas vingt-cinq. Pourtant, la chronologie de mes cahiers est formelle et pas un jour ne semble manquer. Où se sont évanouies ces quarante-huit heures ? Où me suis-je trompé dans la chronologie ? Je l'ignore, mais ça n'a pas d'importance : tout ce qui méritait d'être raconté l'a été. Et à présent, il faut se préparer à quitter ce petit paradis, enchaîner sur l'expérience suivante, car le voyage est loin d'être terminé ! Le temps, parfois, n'est qu'une illusion...

Afin de prendre un bus tôt, afin d'être certain de parvenir à partir, j'ai passé une nuit tout à fait blanche, à rôder sur internet. Je fais des recherches afin de trouver quelque village miao ou dong susceptible d'être une bonne destination (et je m'interroge sur un forum, avec d'autres internautes, sur la capacité de Galactus à dévorer l'Étoile de la Mort). J'ai envoyé un dernier mail, tout doux, à ma princesse. J'espère une réponse avant de partir, mais le décalage horaire joue contre moi.

Photo : Dr. Ma Pingke
L'aube éveille la petite communauté. Ding et Ying descendent, ouvrent le rideau de fer de la baie vitrée, s'en vont prendre leurs douches. Yanli arrive peu après, suivie du cuisinier naxi. Je les accueille tous, comme chez moi. Je me sens chez moi. C'est très troublant d'abandonner ces lieux. J'ai le sentiment d'avoir trouvé un second foyer, une seconde hometown. Je suis bouleversé à l'idée de partir. Je prends à mon tour une douche, prépare mon sac, bois un dernier café, tente vainement de me réconforter en songeant qu'ici, tout était devenu si familier, que je repars sur les routes faire le backpacker, que je vais me perdre dans les collines du Guizhou, visiter des villages loin du monde, découvrir des cultures oubliées... Après tout, je suis venu pour ça, ça fait neuf mois que j'en rêve, de mes Miaos et de mes Dongs, de leurs villages brumeux. L'aventure recommence ! Je sais qu'une fois lancé, je m'en réjouirai. Mais le départ est douloureux.

Je fais un dernier câlin à Xiaohe. Miaomi me snobe une dernière fois. Elles me manqueront, ces boules de poils...

Yanli perçoit ma détresse, ses yeux se posent sur moi avec une infinie douceur. Elle a dans le regard une petite étincelle : elle sait. Elle sait que, dès la prochaine expérience entamée, je serai heureux, nourri de ce mouvement qui est toute ma vie. Avec la voix d'une maman qui s'adresse à un enfant, d'une intonation que jamais je n'oublierai, elle prononce un encouragement : « You're gonna see the Miao ». Comme j'écris ces lignes, des années plus tard, je l'entends encore, son « you're gonna see the Miao ». Je la serre dans mes bras, lui dis au revoir en me retenant de pleurer. Elle me manquera, ce petit ange tombé des cieux...

À jamais, dans mon esprit, la B.O. de The Million Dollar Hotel, les volumes huit et neuf de Café del Mar et Charango de Morcheeba resteront associés au Prague Café. Mais c'est sur un air de jazz que je franchis la porte.

Sur le chemin qui me conduit aux portes de la vieille ville, je goûte chaque son, j'épouse chaque odeur, je dévore du regard chaque détail de chaque pierre. J'ai envie de m'emplir de Lijiang, d'en emporter autant que possible avec moi. J'ignore quand je reviendrai mais cela pourrait être dans longtemps (et en effet, il me faudra sept ans)... Tout du long, je ravale mes larmes. Et je sors de la vieille ville.

The Lijiang Experience has just ended.

Photo : Dr. Ma Pingke

Photo : Dr. Ma Pingke



Prochaine expérience : The Miao Experience (pt. 1).

16 septembre 2016

The China Experience – 35/ The Lijiang Experience (Pt. 24)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 23).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Vingt-quatrième jour. Pas encore le départ, mais presque. Je me décide à acheter quelques CD pour la route. Comme il me voit m'emparer de The Blueprint de Jay Z, un Américain me met en garde contre ce disque, puis me fait part du mépris sans bornes que lui inspire la musique de Jay Z. The Blueprint deviendra, pourtant, l'un de mes albums de hip-hop préférés. Chacun ses goûts…

Je fais mes adieux solennels à Ming Xia, la serre fort dans mes bras et lui souhaite de parler français la prochaine fois que nous nous rencontrerons. Ming Xia n'a pas d'email, mais Yanli nous donnera des nouvelles l'un de l'autre. Elle me manquera, ce petit bout de femme.

Yosuke, lui, ne s'est pas encore décidé à partir pour de vrai. Il ignore combien de temps il va rester là, mais je le laisserai derrière moi à Lijiang. Nous échangeons nos emails et nous promettons de garder contact. Il me manquera, ce Japonais tout doux.

Photo : Dr. Ma Pingke
Je dîne une dernière fois avec Iris, qui me propose de lui rendre visite à Shenzhen dans quelques semaines. Je dois prendre mon avion à Hong-Kong (c'est juste à côté), et d'ici-là elle sera de retour chez ses parents. Je prends ses coordonnées et lui promets une visite. Nous nous reverrons bientôt. En attendant, je lui offre mon livre d'Allen Ginsberg.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 25).

14 septembre 2016

The China Experience – 34/ The Lijiang Experience (Pt. 23)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 22).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Vingt-troisième jour. Je retrouve Yosuke à l'heure du café, lui demande s'il va finalement partir aujourd'hui. Avec l'air d'un homme soumis et satisfait de l'être, il me répond « je ne pense pas » et me retourne la question. « Je ne pense pas ». Nous commençons alors à nous demander si nous parviendrons jamais à quitter cette ville, où si nous sommes « condamnés » à y passer le restant de nos jours. Je lui décris mes craintes, similaires, à Erlian, ajoutant que la perspective était autrement plus effrayante. Nous rions.

Je commence, pourtant, à ressentir une certaine lassitude. Dans chaque voyage vient une intuition, qui dicte que l'on a fait notre temps à tel endroit, qu'il est temps de passer à l'expérience suivante. Je sens que cette fois-ci, il va vraiment falloir m'extraire de cette ville dont j'ai déjà fait le tour cent fois. C'est devenu un gag à répétition, mais je me fais le serment de filer le lendemain. Évidemment, je suis un peu embêté : je voudrais régler les choses avec ma princesse indienne avant de partir, parce que ce n'est pas chez les Miaos et les Dongs que je pourrai me connecter à internet. Mais pourtant il faut y aller, ne fut-ce que pour me remettre à travailler sérieusement à mes scénarios. Je repense à Rilke, et me prépare à une nouvelle période de solitude… J'ai décidé de visiter un village Miao nommé Xinjiang, dont j'ignore tout sinon qu'il est totalement coupé du monde, perché quelque part sur une colline brumeuse, loin des sentiers battus… Je donne son cours à Ming Xia et me réfugie ensuite au Mishi Mishi. Sur fond de tubes des années 80, je continue d'y écrire de la poésie en vrac, et cela aussi sera recyclé pour former Lijiang, Yunnan. L'allusion au Mishi Mishi y est conservée, ainsi que bien d'autres allusions à ce que vous venez de lire. C'est un poème à clés, et les clés sont ici.

Après avoir donné son cours d'anglais à Ding, je dîne encore avec Iris. Elle me fait part de son mépris pour la classe dirigeante chinoise, qu'elle a beaucoup fréquentée. « Tu n'imagines pas à quel point ces gens sont riches. Ils dégoulinent de fric ! » Elle me raconte son effroi lorsque, en France, elle a vu un documentaire sur le massacre de la place Tian’anmen. Bien qu'évoluant dans les élites, elle n'avait jamais rien su, sinon que des manifestations avaient été réprimées « sans violence ». En voyant les images de ses concitoyens flingués à bout portant, elle avait fondu en larmes devant son écran : ce fut un choc absolu. Nous parlons aussi de Mao, fascinant Mao. Tout comme Lu, elle affirme que Mao était comme les anciens empereurs de Chine. Elle me parle de son énergie vitale, son Qi, disproportionné. Elle me raconte son appétit sexuel infatigable, les jeunes vierges qu'on lui présentait sans cesse. Lorsqu'elle me voit écœuré par ce que j'assimile à un viol rituel, elle me détrompe : « La plupart de ces filles ne vivaient pas du tout cela comme un viol ! Au contraire, c'était un immense privilège que d'être ''honorée'' par ''l'empereur'' » . Mao, tel que le décrit Iris, était un monstre d'une insatiable voracité, qui consuma son pays de la même manière qu'il consumait la jeunesse de ces jeunes filles. Nous évoquons ma familiarité avec la Chine et, pour quelque raison, Iris est convaincue que j'ai bien davantage été Indien que Chinois dans mes vies antérieures.

Photo : Dr. Ma Pingke

En rentrant, je trouve dans ma boite mail une bonne et deux mauvaises nouvelles. La bonne c'est que ma princesse s'excuse à son tour, reconnaît avoir exagéré, et semble décidée à repartir du bon pied. La première mauvaise nouvelle, c'est que la jeune fille aux yeux de miel m'annonce qu'elle ne se plaît pas dans mon appartement et qu'elle a donné sa dédite pour le premier décembre ! Je rentre le 25 novembre : cela signifie que je disposerai de cinq jours pour trouver un endroit où stocker tous mes cartons et tous mes meubles ! Et on parle d'un appartement de quatre-vingt-cinq mètres carrés, plein à craquer ! La garce ! Elle aurait certainement pu attendre un mois de plus, n'en doutons pas ! Mais non, ce serait (encore) trop lui en demander ! La seconde mauvaise nouvelle, c'est que la régie m'a tout simplement arnaqué sur l'état des lieux, prétend de surcroît que je n'ai pas payé les deux derniers mois de loyer alors que je les ai payés, et me réclame près de deux-mille-cinq-cent euros ! Impuissant à régler tous ces problèmes de là où je suis, je ne peux que demander à ma princesse de les appeler pour leur dire d'attendre mon retour. La nouvelle devrait m'abattre (deux-mille-cinq-cent euros, c'est une somme ! Sans parler du risque de me retrouver avec mes affaires à la rue !), mais il s'avère que sur le coup je m'en fiche éperdument. Il sera temps d'angoisser quand je serai en mesure d'y comprendre quelque chose et de voir s'il y a moyen de m'en tirer à bon compte. Pour le moment, je suis en Chine et ce qui importe c'est que je puisse partir serein dans le Guizhou, réconcilié avec ma princesse… Et au moins tournerai-je définitivement la page de cet appartement, dans lequel j'ai vécu bien des choses extraordinaires, mais qui a fait son temps. Comme en atteste ce que je viens d'écrire, je suis en quête d'un renouveau complet, d'un nouveau départ, d'une réinvention de moi-même et surtout d'une rupture entre vie privée et vie publique (qui ira jusqu'à l'adoption du « nom de plume » que je porte encore aujourd'hui). Mes années Pentes de la Croix-Rousse se terminent en même temps que ce premier roman, qui en parlait tant. J'ai ma princesse indienne, j'ai des projets plein les mains, j'entre dans la seconde partie de la vingtaine…

Veille du départ, espoir ?


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 24).

13 septembre 2016

The China Experience – 33/ The Lijiang Experience (Pt. 22)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 21).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Vingt-deuxième jour. Je me réveille sur un cauchemar. Je rentrais en France, j'étais complètement déprimé de quitter la Chine et l'idée d'y retourner m'obsédait totalement, plus forte que tout ce qui pourrait me retenir dans ma vie et mon pays. Présages, présages...

Au réveil, je trouve un autre email de ma princesse indienne qui n'arrange rien… Elle joue l'offensée, m'accuse de n'avoir rien compris, d'avoir mal interprété ses intentions, joue la carte du mélodrame, se décrit en larmes, etc. Désireux d'enterrer la hache de guerre (sans non plus lui donner raison), je tente la réconciliation, m'excuse d'avoir réagi de façon si virulente, m'explique… Et puis je retourne à mon quotidien en songeant qu'elle n'est pas idiote et que tout cela va s'arranger… Lorsqu'elle arrive pour son « cours », Ming Xia m'offre un petit dragon vert, qui rejoindra mon nom en Chinois, mon cristal et mon petit Snoopy mongols, quatre cadeaux que j'ai précieusement conservés jusqu'à aujourd'hui. Nous convenons avec Yosuke qu'il est vraiment temps pour nous deux de quitter Lijiang. Mais l'exercice est difficile. Nous sommes trop bien ici, nous voudrions que cela dure à jamais.

Photo : Dr. Ma Pingke
Le soir, Iris m'emmène dîner au Petit Paris. Elle me raconte un peu son parcours. Elle vient d'une famille très riche, qui a toutes les relations qu'il faut. C'est ce qui lui a permis de voyager en France et d'y rencontrer son Roméo. Le Roméo malheureusement n'est pas parfait, il a un sérieux problème de toxicomanie et, tant par égard pour sa fille que pour elle-même, Iris songe à le quitter sans s'y résoudre vraiment. Elle a de surcroît les pires difficultés relationnelles avec sa belle-famille, ce qui n'arrange rien. Son roman est une sorte d'autofiction, qui traite d'une histoire assez similaire. Le roman en question va être publié en Chine, le contrat est déjà signé. Elle aimerait qu'il soit également publié en France, mais son niveau de français ne l'autorise pas à le traduire elle-même. Nous parlons longtemps de ses insolubles problèmes de couple. Je tombe en admiration devant une des serveuses, qui parait tout à fait indienne et pas du tout chinoise, ressemble d'ailleurs à s'y méprendre à ma princesse. Iris l'interroge : elle est 100% Naxi. Troublante coïncidence qui me ramène à mon malentendu, qu'Iris estime voué à être résolu rapidement et sans traces. Elle me demande ensuite ce qui, selon moi, pousse quelqu'un dans des dépendances chimiques. Je connais bien le sujet. Je réponds sans réfléchir que c'est une peur métaphysique de l'existence, qu'il ne faut pas chercher ailleurs.

Tard dans la nuit, j'écris des choses bizarres, sous le titre Extrapolations d'une nuit solitaire, qui constitueront plus tard la matière première du poème Lijiang, Yunnan. Ginsberg m'habite, sans nul doute.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 22).

12 septembre 2016

The China Experience – 32/ The Lijiang Experience (Pt. 21)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 20).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Vingt-et-unième jour. Je commence ma journée au Photo Café, d'où j'envoie un email collectif contant l'histoire de Xiaohe et de la brosse à dents. Ne perdez pas le fil car cet email aura une importance capitale pour la suite. Ensuite, je glisse du Mishi Mishi au Sakura Café. Là, je réfléchis à la phrase de Zoé Oldenbourg, « seul celui qui ne se protège pas est fort », et d'une manière plus générale à mon rapport aux agressions du monde, aux stratégies que l'on puis trouver pour s'en protéger. Je suis d'accord avec Zoé, ainsi qu'avec mon amie Caroline eRre, qui me parlait quelques mois plus tôt d'un livre nommé Éloge de la fuite. Mais n'y a-t-il pas un compromis à trouver entre l'armure et la fuite ? Je trouve ma réponse en composant Invisible, intangible sur un instru de DaBoostemp. En farfouillant dans un autre café, je dégote un recueil du poète beatnick Allen Ginsberg. La poésie de Ginsberg est une véritable révélation, qui influencera considérablement mes futurs écrits. J'en traduis maladroitement quelques passages :
« Ce ragot est un document excentrique, destiné à se perdre dans une bibliothèque, et à être redécouvert lorsque descendront les colombes. »
« J'écris de la poésie parce que je veux être seul et parler aux gens. »
« J'écris toujours de la poésie ''première pensée, meilleure pensée''. »

Comme un parfait synchronisme, je rencontre Iris. C'est une grande, belle Chinoise, aux longs cheveux noirs et au regard profond. Elle a exactement dix ans de plus que moi et je ne sais plus comment nous en venons à parler. L'écriture nous réunit : Iris est venue à Lijiang pour terminer son premier roman. La France est un autre point commun : Iris s'y est exilée depuis plusieurs années, a épousé un Français dont elle a une petite fille. Elle en Chine pour six mois, en compagnie de sa fille. Celle-ci est restée chez ses grand-parents à Shenzhen, de sorte qu'Iris puisse venir se recueillir ici. Nous échangeons longuement, nous donnons rendez-vous le lendemain pour poursuivre. Il y a quelque chose qui la fascine dans mes yeux, et l'impression est réciproque. Ce n'est pas une attirance érotique, plutôt quelque chose de profondément intellectuel. Durant notre conversation, des agents de police viennent inspecter les lieux et je frémis un peu : je suis un client « illégal » du dortoir. Il semble qu'ils gobent les bobards de Yanli, et on ne me demande rien.

Photo : Dr. Ma Pingke
À peine Iris est-elle partie que je reçois un mail incendiaire de ma princesse indienne. L'histoire du chien et de la brosse à dents l'a rendue folle de rage ! En gros – tenez-vous bien – madame est furieuse parce que, pendant que je m'amuse comme un petit fou en Chine, elle déprime à Lyon. Elle me crucifie sur cinquante lignes, affirmant que je suis responsable, de par mon absence, de sa dépression. Je reste bouche-bée ! Comment puis-je être responsable de son incapacité à être heureuse par et pour elle-même ? Je lui réponds d'une façon très sèche, parce que ce débordement s'ajoute à plusieurs autres, qui ne font pas partie de ce récit. Cette agression gratuite, alors que je traverse une expérience de sérénité totale en compagnie de gens pacifiques, me gonfle profondément. J'ai des mots assez durs et je clique sur « envoyer ». 

Alors, un nuage se profile à l'horizon de mon oasis, mais je n'en mesure pas encore la noirceur…


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 22).

11 septembre 2016

The China Experience – 31/ The Lijiang Experience (Pt. 20)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 19).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Vingtième jour. Je me lève tôt afin d'aller récupérer au bureau de poste les trois-cent euros qui me permettront de terminer mon voyage. Je profite de la longue journée qui s'annonce pour me remettre à mes scénarios au Photo Café. Après cela, je tente ma chance dans un sombre café aux étagères emplies de livres. Là, je trouve un recueil de proverbes naxis. Ils sont transcrits dans l'écriture hiéroglyphique de la minorité, en chinois et en anglais. Je m'attends à découvrir quelque sagesse ancestrale, mais je tombe en lieu et place sur de la poésie surréaliste. Je m'empresse d'acheter le livre et de traduire en français les proverbes les plus hallucinants. Les voici tels quels, et comprenne qui pourra :
- Il est interdit de se moucher dans l'eau de la rivière.
- Les mille-pattes sucent le cerveau des serpents.
- Le ciel n'est pas haut et la terre n'est pas grande si l'on ne coupe pas l'autre fantôme.
- Une grenouille maudit le paradis.
- Réparez la porte du chien après que le léopard ait volé la chienne.
- Jette une pierre en l'air pour qu'elle te retombe sur la tête.
- Les jolies fleurs en papier ne peuvent attirer les abeilles.
- Il est inutile de se cacher sous le lit pendant un orage.
- Lorsque le tonnerre fait du bruit, la pluie est légère.
- Enviez la belle danse des papillons, après laquelle les libellules ne pourront que se pendre.
- Les gens me voient me promener, mais ils ignorent ce que je mange chez moi.
- J'ai tout ce qu'ont les autres et je peux faire tout ce dont ils sont incapables.
- Se rencontrer trois fois par jours est ennuyeux pour tout le monde !
- Occupe-toi de tes affaires et laisse-moi les miennes.
- Un râteau aiguisé est inutile pour couper la viande. Les ragots ne peuvent faire la loi.
Certains m'évoquent beaucoup ma mondaine vie lyonnaise, je vous laisse deviner lesquels.

Un peu effaré par ma trouvaille, je montre le livre à Ming Xia, qui me confirme que la traduction chinoise dit bien la même chose que la traduction anglaise. Je m'enquiers du sens des proverbes les plus obscurs, lui fait part de mon étonnement, mais Ming Xia trouve que tout cela se tient parfaitement. Ainsi, j'apprends (c'est déjà ça !) que « une grenouille maudit le paradis » signifie que les petites gens maudissent ce qui leur est supérieur, mais que leurs malédictions ne peuvent atteindre le haut paradis des sages. Dans la foulée, je fais part à Ming Xia et Yanli d'une autre découverte : j'ai lu qu'une insulte courante en Chine est « wangba dan », c'est-à-dire « œuf de tortue ». Les filles, pliées en deux, me confirment que oui, c'est une injure assez répandue. De là, je ne sais comment, j'en viens à leur décrire certaines scènes de Y-a-t'il un flic pour sauver Hollywood et Hot shots, de sorte à les maintenir dans leur hilarité. Le recueil de proverbes me fournit aussi une occasion de communiquer avec le cuisinier naxi du Prague Café, un jeune homme souriant. Ravi de me voir m'intéresser à sa langue natale, il m'explique la signification des hiéroglyphes.

Photo : Dr. Ma Pingke
Pour le reste, les leçons quotidiennes suivent leur cours. Yosuke, quant à lui, a les mêmes difficultés que moi à se décider à quitter Lijiang, lui aussi envoûté par la magie de ces tendres journées.

Par ailleurs, je commence à être plutôt copain avec les chiens du Prague Café, le grand Xiaoxiong (prononcer « Shaishiong ») et surtout le petit Xiaohe (prononcer « Shiaohé »), qui se livrent à d'interminables fausses bagarres. Il faut dire qu'il est difficile d'imaginer créature plus adorable que Xiaohe ! Noir et blanc, à peine plus gros qu'un chat, il a des allures de petit mogwai en peluche. Sa frimousse adorable et son regard attendrissant éveilleraient la sympathie des plus caninophobes ! Outre que nous nous amusons bien tous les deux, Xiaohe me fait une petite farce qui aura, nous le verrons, les conséquences les plus inattendues (et les plus dramatiques). Fort de la familiarité qui nous lie désormais, Xiaohe a pénétré dans ma chambre et piqué ma brosse à dents. Ce n'est que lorsqu'il la mâchonne avec flegme à mes pieds, dans le café, que je prends conscience de l'amusante exaction. N'ayant d'autre choix que de lui abandonner l'objet, je pars m'en acheter une autre…


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 20).

25 juin 2016

La perspective historique pour les nuls

On peut être pour ou contre le concept d'Union Européenne, ou d'Europe Fédérale, je ne vais pas me lancer là-dedans parce que tout a déjà été dit et je ne changerai l'avis de personne. J'ai juste un truc à dire.

Avant d'en venir à ce truc à dire, j'ai quand même envie de rappeler, en préambule, qu'à l'origine le projet européen reposait sur une idée simple et forte : le maintien d'une paix durable après la tragédie des deux guerres mondiales. On l'oublie trop souvent, mais c'est largement aussi important que la libre circulation des biens et des personnes, la nécessité de peser face aux géants économiques de demain et le reste. L'Europe, comme l'ONU, est un projet à échelle humaine. C'est un modèle qui a, aurait, pourrait avoir vocation à se répandre sur d'autres continents.

Vivant en Asie, je suis souvent rappelé, avec une surprise toujours renouvelée, au fait que les pays d'Asie ont des conflits frontaliers. L'inde et le Paksitan, l'Inde et la Chine, le Cambodge et la Thaïlande, etc. De temps en temps quelques soldats se tirent dessus pour quelques kilomètres de cailloux, et les relations diplomatiques sont constamment tendues. Pour dire le délire que c'est, les guides Lonely Planet sont obligés de mettre un disclaimer sur certaines cartes pour dire que les frontières indiquées sont sujettes à débat, histoire de ne froisser personne ! Pour l'européen de génération X/Y que je suis, tout ça semble tellement années 30. Inconcevable.

Bon, on a nos problèmes aussi : la merde en Belgique, des velléités indépendantistes çà et là (encore que les Corses et les Basques se sont calmés), le conflit irlandais qui n'est pas si loin... Mais quand même : j'ai du mal à imaginer nos soldats s'écharper avec leurs homologues espagnols pour un kilomètre de Pyrénées, si vous voyez ce que je veux dire. Et ça, c'est en grande partie grâce au projet européen.

Mais ce n'est pas de ça que je voulais parler.

Ce que je voulais, c'est répondre à l'argument selon lequel « on a essayé et on voit bien que ça ne marche pas » (parce que pas assez de démocratie ni de transparence, trop de bureaucratie et d'élites, une incapacité des dirigeants à se mettre d'accord, une Europe trop libérale, etc.). Cet argument est souvent repris par des gens qui, à la base, étaient ou auraient été plutôt pro-Européens. Des gens qui trouvent que si c'est bon pour l'économie, si ça facilite le voyage et l'expatriation, si ça maintient une paix permanente sur le continent, le concept est bon. Mais pas sa réalisation. Ça fait soixante-huit ans qu'on a commencé, vingt-trois ans que l'UE existe en l'état : si ça avait dû marcher ça aurait marché. Donc tant pis, dommage, il faut tout arrêter, le modèle national marche mieux finalement.

Je voudrais mettre les choses un peu en perspective.

L'espèce humaine a, sous sa forme actuelle, deux-cent mille ans.

La civilisation (sédentarisation, agriculture, domestication, villes, écriture...) a plus ou moins douze-mille ans.

La plupart des gens, finalement, ont tendance à croire que l'histoire de l'humanité a commencé par leurs arrières grands-parents. Et qu'elle se terminera par leurs arrières petits-enfants. C'est humain, on ne vit que brièvement, c'est dur de se figurer dix-mille ans, sans parler de deux-cent mille.

Mais n'empêche, pour en arriver à Shaomi qui tape cet article sur un PC pour le poster sur un blog, il a fallu deux-cent mille ans. Allez, disons douze-mille pour vous faire plaisir vu qu'on n'a pas fait tant de trucs que ça pendant les cent-quatre-vingt-huit-mille premières années.

Maintenant, imaginez ce qui a pu se dire de la démocratie, au début. « On a essayé, vous voyez bien que ça ne marche pas. » Cet argument fut, évidemment, avancé par nombre de régimes totalitaires au cours des deux derniers siècles.

Pourtant, mis à part quelques véritables demeurés, je n'entends jamais les détracteurs de l'UE demander un retour à la monarchie absolue, au fascisme ou au communisme. On se plaint plutôt d'un manque de démocratie, mais on ne conteste plus son évidence en tant que système politique. C'est parce qu'elle a, non sans embûches certes, fini par faire ses preuves. Et tant mieux !

L'EU, elle est tout bébé. C'est une expérience unique, sans précédent, dans cette longue histoire de l'humanité. Ça ne pouvait pas, ça ne peut pas être parfait du premier coup. Encore moins en absorbant toute l'Europe de l'Est d'un coup ou presque (on était tellement bien à quinze !). Vouloir l'enterrer en 2016 sous prétexte qu'on a essayé et que ça ne marche pas, c'est se comporter comme un Britannique qui aurait souhaité rétablir la monarchie absolue en 1850, sous prétexte que la démocratie était alors inégalitaire et réservée aux classes supérieures.

C'est faire preuve d'une absence totale, aveugle, de perspective historique.

C'est nier aux européens de 2100 le droit de jouir d'une UE prospère et pacifique, après un siècle et demi de travail pour la rendre viable.

Alors voilà. C'est bien dommage que les Anglais soient partis en tout cas...

19 juin 2016

The China Experience – 30/ The Lijiang Experience (Pt. 19)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 18).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Dix-neuvième jour. Après notre seconde leçon, Ding me propose une partie d'un jeu chinois, où il s'agit de déplacer des billes sur une sorte de plateau. J'en suis ravi, mais le souci, c'est que Ding est incapable de m'expliquer les règles en anglais. Je me retrouve donc à avancer mes billes au hasard, sur une musique chinoise particulièrement kitsch et chouxse, sous le regard perplexe de Yosuke. Finalement, j'assimile rapidement la règle du jeu (qui, à vrai dire, est d'une simplicité enfantine), et je gagne deux parties sur quatre, dont la première.

Tout au long de mes cours de langues avec Ding et Ming Xia, je me découvre une patience insoupçonnée. N'ayant aucune expérience de l'enseignement, je peine parfois à leur expliquer, ou à leur faire prononcer quelque chose. Il serait aisé de m'en agacer, mais je m'amuse tellement que ça ne me viendrait pas à l'idée. J'écris moins ces jours-ci, faute de temps, mais je me régale de tous ces moments, en compagnie de ma nouvelle « famille »… Le fait d'être adopté ainsi par un groupe de Chinois, de partager leur quotidien, de ne fréquenter pour seul touriste qu'un Japonais… Je kiffe le dépaysement ! Toute cette gentillesse autour de moi… Je suis conscient d'être dans une oasis, de vivre des moments rares…

Photo : Dr. Ma Pingke


Au dîner, je commande un « Naxi potato pankake ». En gros, cette spécialité naxi n'est rien d'autre qu'un habile assemblage de frites : plutôt que de faire frire les patates par petits morceaux, vous les découpez de manière à composer une toile d'araignée en pommes de terre. Voyant que j'ai affaire à des frites, je réclame du ketchup. Jenny, la patronne et grande sœur de Yanli, fraîchement rentrée de Kunming, s'exclame : « Du ketchup ?! Mais c'est un plat chinois !!! ». Je réponds qu'en ce qui me concerne ce sont des frites, et elle me donne mon ketchup en riant…


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 20).

17 juin 2016

Nous, les vivants

Née en 1905, Ayn Rand fuit l'URSS en 1926, pour les États-Unis. Elle y deviendra l'un des auteurs les plus importants de la littérature américaine du vingtième siècle, grâce à ses romans La source vive et La grève. Ces deux best-sellers furent longtemps, bizarrement, ignorés par les éditeurs français, probablement à cause du positionnement ultralibéral de leur auteur.

Bref, je vous raconte ça parce que c'est important de mettre les deux citations ci-dessous dans leur contexte. Nous, les vivants, le premier roman d'Ayn Rand, parut aux USA en 1936. C'est un livre important sur le plan historique, parce que c'est la première œuvre de fiction jamais publiée à décrire la vie quotidienne des Russes après 1917, et de fait à mettre en perspective les abus du régime soviétique. La tragédie humanitaire soviétique nous est aujourd'hui familière mais il faut se souvenir qu'à l'époque, l'Occident savait peu de choses de ce qui se passait réellement en URSS (ou plus tard en Chine, d'où la délirante fièvre maoïste des années 60-70). Même aux USA, Ayn Rand eut les plus grandes difficultés à publier son livre, de nombreux éditeurs ayant des sympathies communistes.

De l'aveu d'Ayn Rand elle-même, Nous, les vivants n'est pas un livre sur le communisme. C'est un livre sur les régimes totalitaires, quels qu'ils soient : Rand exécrait le nazisme, le fascisme, la monarchie absolue et toute autre forme de totalitarisme autant qu'elle exécrait le communisme. Les passages ci-dessous m'ont profondément touché, parce qu'ils mettent en avant quelque chose d'essentiel, dans le contexte d'un régime qui prétendait systématiquement sacrifier l'individuel au collectif, et faisait peu de cas de la vie humaine. Je les publie tels que je les ai lus, en anglais.

Le premier passage est prononcé par une femme sur le point d'être déportée au goulag pour dix ans, consciente du fait qu'elle n'en reviendra probablement pas :
There's something I would like to understand. And I don't think anyone can explain it... There's your life. You begin it, feeling that it's something so precious and rare, so beautiful that it's like a sacred treasure. Now it's over and it doesn't make any difference to anyone, and it isn't that they are indifferent, it's just that they don't know, they don't know what it means, that treasure of mine, and there's something about it that they should understand. I don't understand it myself, but there's something about it that should be understood by all of us. Only what is it? What?”

Le second passage est prononcé par Kira, l'héroïne du roman, qui essaie désespérément de sauver la vie de son compagnion, malade :
'Comrade Commissar, you see, I love him. And he is sick. You know what sickness is? It’s something strange that happens in your body and then you can’t stop it. And then he dies. And now his life—it depends on some words and a piece of paper—and it’s so simple when you just look at it as it is—it’s only something made by us, ourselves, and perhaps we’re right, and perhaps we’re wrong, but the chance we’re taking on it is frightful, isn’t it? They won’t send him to a sanatorium because they didn’t write his name on a piece of paper with many other names and call it a membership in a Trade Union. It’s only ink, you know, and paper, and something we think. You can write it and tear it up, and write it again. But the other—that which happens in one’s body—you can’t stop that. You don’t ask questions about that. Comrade Commissar, I know they are important, those things, money, and the Unions, and those papers, and all. And if one has to sacrifice and suffer for them, I don’t mind. I don’t mind if I have to work every hour of the day. I don’t mind if my dress is old—like this—don’t look at my dress, Comrade Commissar, I know it’s ugly, but I don’t mind. Perhaps, I haven’t always understood you, and all those things, but I can be obedient and learn. Only—only when it comes to life itself, Comrade Commissar, then we have to be serious, don’t we? We can’t let those things take life. One signature of your hand—and he can go to a sanatorium, and he doesn’t have to die. Comrade Commissar, if we just think of things, calmly and simply—as they are—do you know what death is? Do you know that death is—nothing at all, not at all, never again, never, no matter what we do? Don’t you see why he can’t die? I love him. We all have to suffer. We all have things we want, which are taken away from us. It’s all right. But—because we are living beings—there’s something in each of us, something like the very heart of life condensed—and that should not be touched. You understand, don’t you? Well, he is that to me, and you can’t take him from me, because you can’t let me stand here, and look at you, and talk, and breathe, and move, and then tell me you’ll take him—we’re not insane, both of us, are we, Comrade Commissar?'
The Comrade Commissar said: 'One hundred thousand workers died in the civil war. Whyin the face of the Union of Socialist Soviet Republics—can't one aristocrat die?'

5 juin 2016

The China Experience – 29/ The Lijiang Experience (Pt. 18)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 17).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Dix-huitième jour. Je fouille mes poches : force est de constater que je me retrouve sans un sou. Je demande à Yanli de me faire une ardoise, le temps que l'argent de Western Union ne me parvienne enfin (en 2002, il faut encore près d'une semaine à un virement pour traverser le monde !). Je décide aussi que je n'ai simplement pas envie de partir d'ici ! Il me reste largement assez de temps pour voir les Miaos et les Dongs plus tard. Et puisque je suis coincé par cette histoire de fric, autant prolonger mon séjour à Lijiang autant que possible ! Ainsi donc, pour quelques jours au moins, je cesse de me répéter chaque jour que je pars le lendemain !

Ming Xia arrive toute honteuse au Prague Café : elle est très embarrassée d'avoir ainsi craqué devant tout le monde la veille. Je la rassure, lui explique que ça n'est pas grave, que je n'étais pas très frais moi non plus, que ce sont des choses qui arrivent et qu'on a bien le droit de pleurer de temps à autre. Par contre, je suis moi-même un peu gêné par autre chose : j'ignore s'il était convenable de la prendre dans mes bras pour la consoler. En Inde, la chose eut été scandaleuse. Ming Xia me rassure : ici, c'est un comportement acceptable, mon attitude amicale était bienvenue. Yanli nous écoute nous démêler de nos embarras réciproques avec un amusement non dissimulé. Même en Chine, où les gens sont très émotifs en comparaison des Européens, Ming Xia et moi atteignons des sommets. Nous nous attaquons à notre seconde leçon de français puis, lorsque arrive Yosuke, à la fameuse lettre. Et c'est ainsi que parviendra à Grenoble une lettre écrite en chinois par une Chinoise, traduite du chinois à l'anglais par un Japonais, puis de l'anglais au français par un Français. Lost in translation. Pour faire bonne mesure, nous insérons les trois versions dans l'enveloppe. Ming Xia est ravie. C'est un vrai plaisir que de la voir retrouver sa légèreté.

Photo : Dr. Ma Pingke


S'ensuit ma quotidienne déambulation dans les ruelles de la vieille ville, que je commence à connaître par cœur sans parvenir à m'en lasser. À mon retour, une des serveuses du Prague Café vient me voir en rougissant. Il est vrai que je n'ai rien dit des deux autres serveuses : Ying et Ding sont deux jeunes filles qui parlent mal anglais, de sorte que nos échanges sont assez limités. Pourtant, nous cohabitons pour ainsi dire : Yanli loue une chambre ailleurs en ville, mais ces deux filles-là dorment à l'étage, au-dessus du bar. Chaque soir, je les entends là-haut, qui regardent des films chinois. Ainsi donc, Ding s'approche timidement et demande si, puisque j'aide Ming Xia avec son français, je voudrais bien l'aider elle avec son anglais. J'accepte de bon cœur et nous voilà flanqués de deux cours de langue quotidiens. La prononciation de l'anglais, je le verrai, n'est guère plus facile pour les Chinois que celle du français.

En parlant de prononciation, un couple de Français s'arrête pour un verre au Prague Café et nous échangeons sur nos voyages, une petite heure durant. Je réalise alors que ma prononciation, mes intonations, la musique de ma voix… Tout cela est bizarre. Je ne parle pas comme d'habitude. Je fais mes comptes et il s'avère que cela fait plus d'un mois que je n'ai pas parlé un mot de français ! J'ai écrit en français. J'ai pensé en français. Mais à l'exception des bribes que j'ai enseignées à Ming Xia, je n'ai pas parlé français en cinq semaines ! Et je me rends compte que j'ai en quelque sorte oublié. Je veux dire, mon corps a oublié comment on fait. Pour mes interlocuteurs, c'est sans doute anodin, ils doivent penser que c'est mon accent régional. Mais en fait je prononce tout bizarrement ! Je me reprends petit à petit, et au bout d'une demi-heure je finis par retrouver une locution tout à fait naturelle ! C'est une expérience pour le moins troublante que de s'entendre parler avec l'accent de quelqu'un d'autre !

Comme j'ai terminé un obscur roman d'aventures historiques dégoté au Prague Café, j'entame la lecture de La pierre angulaire de Zoé Holdenbourg : « seul celui qui ne se protège pas est fort ».


Prochaine expérience : TheLijiang Experience (Pt. 19).
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...