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21 janvier 2016

The China Experience – 23/ The Lijiang Experience (Pt. 12)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 11).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Douzième jour. Á force de me décaler chaque soir et chaque matin, je finis par la faire, ma nuit blanche ! Je m'offre ma première matinée à Lijiang : à huit heures, je sirote un café au Photo Café. Mon seul compagnon est un homme d'une soixantaine d'années, qui remplit lui aussi les pages d'un carnet. Son allure de vieux briscard m'amène à songer qu'il est photojournaliste et qu'il a fait dix fois le tour du monde. Je songe que le moelleux tofu chinois me manquera en France, où l'on ose nommer tofu des trucs bio durs comme du bois ! Je bois plus de café, je mange, j'expédie quelques emails, et puis à dix heures et demi, je me rends compte qu'il faut arrêter le délire : je suis trop fatigué pour me lancer à l'aventure avec mon sac à dos. Je me résous donc à faire ce que j'aurais dû faire dès le départ : me coucher tôt, reprendre un rythme normal et partir en forme le lendemain.

Le destin, pourtant, met immédiatement en route la machinerie qui va me conduire à rester ici beaucoup plus longtemps (ce qui aura, vous le verrez, diverses conséquences bonnes et mauvaises). Tout démarre avec un petit chat roux. À Lijiang, quelques commerçants trouvent en effet pertinent d'attacher des chats à leur devanture. Sauf que chat n'est pas chien, et les pauvres créatures passent la journée à miauler en tirant sur leur laisse (Dieu, merci, cette pratique a disparu depuis : les Chinois ont sans doute réalisé que les Occidentaux trouvent ça d'un goût douteux). Tous ces chats attachés me brisent le cœur, et je m'arrête pour caresser le rouquin un instant, lui offrir quelque maigre réconfort. Il n'y a personne autour et la boutique (un disquaire) est fermée. J'hésite, mais je n'ose libérer le félin : il est inévitable que quelqu'un me verra faire, et tout cela pourrait m'attirer les pires ennuis. Je vais, en désespoir de cause, en parler avec Yanli, une des serveuses du Prague Café. J'envisage sérieusement d'acheter le chat à son « propriétaire » et de le libérer ensuite. Mais la jeune fille m'explique que c'est impensable. D'une part, le tenancier du magasin de CD's « aime » son chat, et il refusera de s'en séparer. Par ailleurs, le chat serait rapidement récupéré par quelqu'un qui l'attacherait de nouveau, voire le mangerait. Il n'y a rien à faire.

Plus tard, sur une terrasse, je me retrouve pris en otage au milieu d'une curieuse cacophonie : Un disque d'Enigma, un autre de house music, un troisième de R&B, un Naxi qui joue de la flûte traditionnelle, une perceuse, les oiseaux qui piaillent et les gens qui parlent. Ce chaos, allez savoir pourquoi, m'évoque la France, ma vie lyonnaise. Je réalise que je n'ai pas bu une goutte d'alcool depuis dix jours et que c'est appréciable. En réalité, j'évolue dans un milieu social (le milieu artistique) où il faut une volonté de fer pour échapper à l'alcool, aux cannabis et aux drogues de toutes sortes. Tout, comme l'évoquera si bien Brett Easton Ellis dans son roman Lunar Park, se trame sur fond de fêtes : les rencontres importantes, la construction du réseau social… Il y a certes d'autres contextes, plus formels, mais en fait c'est là que ça se passe, aux fêtes. Si vous n'y êtes pas, vous n'êtes nulle part. Et forcément, lorsque vous sortez tout le temps, et lorsqu'en plus vous y prenez goût, il y a de fortes chances que vous vous métamorphosiez en alcoolique mondain… À ce sujet, je me fais aussi la remarque que les femmes sont bien contradictoires. Passés vingt-cinq ou trente ans, elles mènent une guerre sans merci contre leurs hommes s'ils boivent ou fument. Mais lorsqu'elles ont vingt ans, c'est une autre affaire. Je m'en souviens très bien, parce que je n'ai commencé à consommer de l'alcool et du cannabis qu'après le bac, en entrant à l'université. Au lycée, je me faisais souvent regarder de haut par des filles parce que je ne buvais et ne fumait pas. Arrivé à l'université, c'était parfois carrément parce que je n'avais jamais consommé d'ecstasy, d'acides, de coke… N'avoir pas procédé à ces rituels initiatiques équivalait à être un peu un « bébé », à ne pas connaître la « vraie vie », une sorte de pucelage chimique en somme. Il ne faut pas le nier, il y a à ce sujet une pression sociale exercée par les jeunes filles sur les jeunes garçons. Alors forcément, pas que pour cela mais en partie pour cela, je me suis mis à boire, à fumer, à m'essayer occasionnellement à certaines drogues dures… Et j'ai en effet vu certaines de ces dames m'accorder davantage de considération. Et j'y ai pris goût. Il est probable pourtant que ces mêmes jeunes filles commenceront bientôt à se plaindre de leurs hommes qui boivent trop, sortent trop, fument trop de pétards… Et bien oui les pétasses : ils sont tombés dans le puits dans lequel vous les avez poussés, alors ne venez pas pleurnicher ensuite !

Photo : Dr. Ma Pingke


Vers seize heures, mes errances me conduisent sur la grand-place, et je suis le témoin privilégié d'une scène touchante. Une vingtaine de vieux et de vieilles Naxi chantent en chœur, pour le simple plaisir de chanter. En compagnie d'un seul et unique jeune homme, presque un adolescent, ils se livrent à une incantation qui emprunte sa structure au gospel : le jeune « appelle » et les vieillards « répondent ». Je m'assois à côté d'eux, écoute longuement leur litanie, qui se veut nostalgique et leur donne un air très solennel. Ils cessent au bout d'un long moment, et le groupe se sépare tout en échangeant de grands sourires épanouis, radieux, sereins. La plupart semblent avoir quatre-vingts ans, quatre-vingt-dix peut-être… Cela signifie qu'ils sont nés aux alentours de 1910-1920. Lorsqu'ils étaient jeunes, le Yunnan vivait dans des conditions médiévales, tel qu'il avait vécu des siècles durant. Aujourd'hui, leurs petits enfants possèdent des télévisions, des téléphones portables, des ordinateurs connectés à internet. Aujourd'hui, des milliers de touristes affluent chaque année du monde entier. Quelle différence, quel monde entre le Yunnan de leur enfance et celui de leur crépuscule ! Si l'on repense à cette histoire tumultueuse de la Chine moderne, à la multitude de cataclysmes à laquelle ces gens ont survécu : les Seigneurs de la Guerre, la Guerre Civile, le seconde Guerre Mondiale, la famine du Grand Bond en Avant, la Révolution Culturelle (les minorités, attachées à leurs traditions, furent d'autant plus persécutées)… Tant de fois ont-ils dû frôler la mort ! Il est alors doux de les voir ainsi s'amuser, de se figurer leur soulagement en ces temps de paix et de prospérité, leur satisfaction de finir leurs jours à l'abri des armes et de la faim, sachant qu'un avenir meilleur attend leurs petits-enfants… Les Naxis de Lijiang ont en outre la chance d'être protégés par le régime qui les oppressa jadis : les autorités chinoises ont expié les pêchés de Mao en offrant nombre de compensations aux minorités. De fait, les Naxis jouissent de certains privilèges, par exemple d'être seuls à pouvoir posséder des biens immobiliers dans la vieille ville, ce qui les met aux premières loges pour profiter du pognon des touristes. Quels qu'aient pu être leurs joies, leurs douleurs, leurs rêves, leurs échecs, leurs grandeurs et leurs bassesses, ces vieux Naxis m'émeuvent, éveillent en moi un respect sans borne. Leurs visages ridés, fripés, usés par les ans, m'apparaissent plein de grâce et de bonté. Que ne parle-je naxi ou chinois ! J'aimerais tant qu'ils puissent me raconter leurs vies, leurs périples… Mais si quelqu'un doit en noter la trace et l'offrir en héritage au monde, il faudra malheureusement que cela soit un autre que moi…

Il est inévitable que j'échoue ensuite au Prague Café, et je poursuis par écrit un travail d'auto-analyse commencé depuis quelques mois. Depuis la Confession publique, les choses ont progressé, mon analyse s'affine peu à peu… Il y a quelque chose de complexe dans la quête qui m'a conduite à ma princesse indienne, pierre angulaire de ma vie affective (il y aura un « avant » et, bien que je l'ignore encore à ce jour, un « après »). Comme je l'ai déjà évoqué, cette relation a une dimension métaphysique, mais il y a également des données purement psychologiques à prendre en compte.

Je prends conscience de mon faux-complexe d'Œdipe… Vers l'âge de quatre ans, je me souviens avoir dit à ma mère que je voulais l'épouser. Classique. Ma mère me répond alors que c'est impossible car elle est déjà mariée à mon père. La réaction normale eut été d'éprouver une jalousie, un désir d'écarter mon père de l'équation. Un peu étonné, je me contente de répondre « Et alors ? Ça ne t'empêche pas de te marier avec moi aussi ! ». Je me souviens avoir ressenti une certaine contrariété devant ce que je considérais comme un faux problème : nous pouvions parfaitement faire ménage à trois ! Ma réaction était en fait conditionnée par le schéma familial instauré par ma mère. Cette femme désirait, tout au long de sa vie, être au cœur de l'attention. Elle ne supportait pas que mon père me témoigne de l'affection ou réciproque. Nous étions « ses » hommes, nous devions lui donner de l'affection à elle et c'est tout ! La triangulaire père-mère-enfant était donc brisée au profit d'une double interaction mère-enfant/mère-père. Lorsque j'étais encore très jeune, mon père souffrait d'ailleurs que ma mère se refuse à m'envoyer au lit avant minuit : leur couple n'avait plus d'intimité. J'en arrive à m'étonner que ma mère ait, par la suite, si mal pris que mon père ait une liaison extra-conjugale, considérant qu'elle-même le trompait symboliquement avec son propre fils ! Je repense ensuite à Laurence, mon premier « amour » de cinq à sept ans. Nous sommes en troisième année de maternelle. Laurence est officiellement considérée comme la « plus belle fille de l'école », de même que sa mère, divorcée (c'est encore rare à cette époque), est considérée comme l'une des plus belles femmes de la ville. Une lignée de princesses. J'ai moi-même ma petite cour et, sans avoir encore vu de film américain pour ados, nous reproduisons le schéma archétypal du capitaine de l'équipe de foot et de la capitaine des cheeleaders. Nous sommes deux gosses aux personnalités fortes qui déjà, en maternelle, se considèrent comme des individus à part entière alors que nos camarades sont encore les « choses » de leurs parents. De cette force de caractère, nous tirons une fierté immense. Un beau jour, ma grand-mère fait une plaisanterie : « à ce rythme, vous allez vous marier quand vous serez grands ». Laurence et moi nous jetons sur cette idée : nous annonçons à toute l'école que nous sommes désormais fiancés, et l'idylle durera près de trois ans. Ça vaudrait vraiment le coup de se demander pourquoi deux gosses de cinq ans, aux ego surdimensionnés et aux familles déstructurées, transforment avec autant de ferveur une remarque anodine en quelque chose de si sérieux.

Ensuite on me change d'école. Je perds ma princesse. Je perds aussi mon statut social. Sans compter que mon père se fait de plus en plus absent et que ma mère sombre dans la démence, la violence et l'alcool. Le temps passe et, par automatisme, je caresse du regard Christelle, la fille la plus populaire de mon nouvel établissement scolaire. Mais nous ne jouons pas dans la même cour : Christelle est inaccessible et toutes le seront longtemps. D'autant que l'on déménage sans cesse : autant de nouvelles écoles, et à chaque fois je suis de nouveau le « nouveau ». Les gamins sont cruels avec les étrangers. Jusqu'au lycée, où la roue tourne enfin. Finalement, ma quête n'était-elle pas aussi celle d'un idéal perdu ? Celui de mon premier amour et de ce qu'il représentait ? Je ne sais. J'ai gravi les échelons jusqu'à la fille aux yeux de miel, jusqu'à la rouquine, jusqu'à la princesse indienne… Toujours plus belles, toujours plus désirées, toujours plus valorisantes… Je ne les choisis certes pas que selon ce critère : leurs personnalités y sont pour quelque chose (et sont sans doute aussi pour quelque chose, au-delà de leur physique, dans la fascination qu'elles exercent sur les hommes)… Mais je prends conscience qu'il y a un plan secret, caché derrière toutes ces conquêtes… Il y a la reconquête de mon paradis perdu. Il y a aussi la reconquête de ma fierté, moi qui, de « capitaine de l'équipe de football » à cinq ans, dégringola ensuite au statut de vilain petit canard. Il y a aussi, plus simplement, un désir de joie, de satisfaction. Je me souviens des photographies du mariage de mes parents, en 1964. Mon père a l'air terrifié. Ma mère rayonne, triomphe. Mais mon père, le pauvre homme… Son regard dit son inquiétude, sa peur d'être en train de vivre le pire glissement de terrain de son existence. Finalement ils seront heureux pendant près de quinze ans. Puis les choses se délitent, je suis englouti par la démesure de leurs déchirements. Tout ceci me renvoie aussi au syndrome de la princesse qui sévit dans ma famille maternelle. Mon arrière grand-mère était une princesse. Ma grand-mère était une princesse. Ma mère était une princesse. Toutes dominantes, capricieuses, féministes, rayonnantes d'orgueil et consacrant leurs existences à s'assurer que ceux qui les entourent les vénèrent. Ma mère a un garçon. Si j'avais eu une sœur, elle aurait hérité de cette malédiction. Mais c'est à moi qu'échoit cette responsabilité : perdurer la lignée des princesses. Je peux bien me tortiller dans tous les sens dans mon identité sexuelle, être efféminé, passer pour bi ou carrément homo auprès de pas mal de gens, je reste un homme hétéro. Inconsciemment, le seul moyen pour moi d'être une princesse est de les côtoyer au plus près, de m'imbiber de leur majesté. Et le plus près, c'est le couple. Ceci explique cela.

Toutes ces prises de conscience me laissent un peu essoufflé, je décide de faire une pause dans mon introspection et de revenir au présent. Je lève les yeux et l'étagère de livres qui est en face de moi a bougé. Je l'ai vue vibrer comme si elle était en caoutchouc. La fatigue me donne des hallucinations. Je devrais dormir, mais comme toujours mon élan de vie me pousse à la veille. J'établis alors une liste des choses qu'il faut que je fasse en rentrant : enregistrer une démo – et pourquoi pas un album ? – avec Shoona Sassi ; enclencher un grand nombre de réformes administratives dans mon collectif, Neweden, dont le fonctionnement est bien trop anarchique ; créer un site internet pour le collectif et un autre pour moi ; lancer Mercure Liquide une fois pour toute ; finaliser le contrat avec Pointe Noire et trouver des dessinateurs pour Épeira et Wasted World (un autre scénario en cours) ; finaliser les corrections de L'incident Œdipe et l'envoyer aux éditeurs… Comme toujours, j'ai les yeux plus gros que le ventre et j'en suis conscient. Mais je ne puis m'en empêcher, c'est plus fort que moi… Je songe qu'il sera bien temps, quand je serai plus âgé et plus sage, de faire une seule chose à la fois… Et puis je mange, et puis je vais – enfin – me coucher…


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 13).

21 octobre 2015

The China Experience – 17/ The Lijiang Experience (Pt. 6)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 5).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Sixième jour. Je paie pour cinq nouvelles nuits, après quoi j'irai voir les Miaos et les Dongs. Je passe l'essentiel de la journée à travailler sur L'incident Œdipe (inédit) au Prague Café et au Photo Café. Je réalise que depuis bientôt une semaine je ne fais que passer d'un bar lounge à un autre, écrire et flâner dans les ruelles. Et c'est une révélation ! J'ai trouvé là un mode de vie qui me comble tout à fait. Doux farniente chinois… Avant de m'endormir, je tente d'écrire une chanson à propos de la Québécoise, et ne parviens à rien.
Photo : Dr. Ma Pingke
La Québécoise m'avait donc quitté en septembre 2001, au terme d'une semaine bizarre. Comme chaque rentrée, les fêtes avaient repris à un rythme hystérique et en l'espace d'une semaine j'effleurai peu ou prou cinq femmes différentes, dont ma Québécoise et la jeune fille aux yeux de miel qui, un soir qu'elle se sentait probablement un peu seule, m'offrit une sorte de happening post-apocalyptique qui me laissa sans voix. Toute cette débauche mit les Islamistes en rage et ils explosèrent le World Trade Center en représailles. Stupéfait, j'écrivis le pamphlet La Terreur (inédit) dans la foulée, qui servirait plus tard de base à Bébé Coma et se verrait à ce titre supprimé du sommaire de Fragments nocturnes. Ensuite, au fil des semaines un grand vide s'empara de moi. Il ne se passait absolument rien. Neweden tué dans l’œuf une seconde fois par mes soins, des tas de projets artistiques qui restaient lettre morte et un grand désert affectif... Une amie m'offrit ses bras un soir de dérive, me sauvant probablement la vie. Le réveillon fut une serpillière : je me traînai à deux teufs en apparts, l'une après l'autre. Je n'avais plus rien à dire à personne. Devoir saluer trente connaissances en dix minutes me lessiva. Je quittai la seconde fête à une heure à peine, sans dire au revoir à qui que ce soit, rasant les murs comme un criminel en fuite. Je me réfugiai chez moi, juste assez ivre pour être totalement déprimé, pas assez pour ne plus m'en rendre compte, avec mes deux chats pour témoins. J'avais perdu tout goût pour les mondanités et c'était comme une petite mort. Il fallait bien que je me décide à l'admettre : j'allais mal. J'avais oublié comment vivre sans l'extrême et j'allais mal.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 7).

19 août 2015

Mercure Liquide revient (et a besoin de vous) !

Le 12 juin 2009, le collectif lyonnais Neweden et sa dernière émanation, la revue littéraire et graphique Mercure Liquide, s'éteignaient après quatorze ans d'une aventure inouïe, que j'évoquais dans cet article au soir des funérailles. J'étais parti deux ans plus tôt, un peu en claquant la porte et un peu comme un con aussi à vrai dire, mais quand même ça m'avait rudement brassé que ça s'arrête.

Six ans plus tard, Mercure Liquide s'apprête à renaître de ses cendres, cette fois-ci sous la forme d'une revue exclusivement graphique (et apparemment sans majuscule à « liquide »). Je n'y suis absolument pour rien : c'est une initiative de mes vieux complices safran et Rodolphe Bessey, que j'observe depuis mon Inde lointaine avec un certain émerveillement et une certaine admiration. Émerveillement, parce que ce n'est pas rien de voir mon bébé, que je croyais mort et enterré pour de bon, renaître de ses cendres. Admiration, parce qu'il leur faut une belle paire de couilles pour se lancer dans l'aventure d'une édition papier, avec tout le pognon que ça coûte et tous les efforts que ça implique en termes de diffusion, quand il eut été si facile de lancer une webrevue sans prendre le moindre risque et de conquérir leurs lecteurs sur Facebook.

« Tout le pognon que ça coûte », pour lancer une revue de 72 pages tout en couleur, c'est 3500 euros. Pour ça, ils ont besoin de vous. La première fois, on avait démarré avec une subvention Défi Jeunes mais maintenant on est vieux, et il n'y a pas de subvention Défi Vieux. Alors cette fois, c'est par le crowdfunding que ça passe, donc par vous.

Je vais pas vous en faire des tartines pour vous dire combien c'est important que ce genre de projets existe : si vous faites partie des lecteurs de ce blog, vous en êtes sûrement déjà convaincus. Je peux juste vous assurer que safran et Rodolphe savent ce qu'ils font et que Mercure liquide numéro 11 sera à la hauteur de ses dix prédécesseurs. Si vous avez eu la chance de compter parmi les lecteurs de Mercure entre 2004 et 2009, vous savez que c'était une revue exigeante (et sinon, vous pouvez jeter un œil au vieux site). Je vais juste vous inviter à cliquer ici, en espérant que vous aurez quelques euros à investir dans cette initiative.

Alors voilà.

22 mai 2015

The China Experience - 10/ The Ulan-Bator Experience (Pt. 3)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Short SteppeXperience.


29 septembre 2002 – 02 octobre 2002 : The Ulan-Bator Experience (Pt. 3), Oulan-Bator (Mongolie).

Je prends de nouveau quelques jours pour me reposer et me réchauffer dans la confortable guesthouse. Très vite, je m'aperçois que mon adresse email est inaccessible : le site de mon fournisseur (thedawn.com) est aux abonnés absents. Je décide d'attendre quelques jours et de voir si ça remarche. Je conçois aussi quelques idées pour de futurs projets. J'ai envie de mettre une photo de Mao Zedong en Mickey Mouse en couverture d’un futur numéro de Mercure Liquide (comme il faudra encore deux ans pour que ne sorte le premier numéro, cette idée me sera passée). Comme Pulsize a renoncé à faire de Small City un film, je caresse l'idée d'en faire mon second roman pour aller au bout de la thématique de la vie nocturne abordée dans L’incident Œdipe (inédit). Pascal, le Suisse, m'arrache à ces méditations afin de me présenter Mark l’Anglais. Tous deux insistent pour que je les suive en boite de nuit ! Après trois verres de vodka, je cède et me voilà à l’UB Palace, le plus gros club de la ville (donc du pays). La clientèle a pour l’essentiel moins de vingt ans et se régale de mauvaise techno et de mauvais hip-hop. De temps à autre, un « show » de quelques minutes interrompt le mix et captive le public : deux hommes à demi nus qui s’effleurent en dansant un slow, un concours de celui qui boira le plus vite un litre de bière cul-sec, des danseuses seins-nus qui gesticulent grossièrement, une loterie dont les tickets sont nos billets d’entrée, un animateur qui chante Happy Birthday à ceux dont c’est l’anniversaire… Bref, nous touchons les bas-fonds de la ringardise et je noie mon désespoir dans la vodka. Pascal est décidé à séduire une jeune fille du cru et, comme je n'ai pas l'intention de le suivre sur ce terrain-là, je continue de boire jusqu’à m’en rendre malade. Je file aux toilettes et vomis tout ce que j’ai à vomir lorsque, à peine remis, je tourne la tête et me retrouve face à Madame Pipi, une petite vieille furieuse qui fait irruption dans la cabine et me hurle dessus en Mongol avant de me fourrer une éponge dans les mains. Derrière elle, un vigile observe la scène d'un air sévère alors, tout à fait effaré, j’éponge vaguement la cuvette et m'éclipse discrètement. Je m’écroule ensuite sur une table et comate longuement au son d'une techno épouvantable. Je ne sais combien de temps je reste ainsi avachi mais à quatre heures du matin la boite ferme, et il faut partir. Je tiens à peine debout et m'empresse de vomir tout ce qui me reste dans les tripes sur le dancefloor. Vomir est décidément quelque chose de très mal vu en Mongolie car à présent, ce sont les videurs qui me crient dessus. Leur chef m’intime de payer une « amende » de trois-mille tögrögs (environ trois euros) et je suis prêt à leur donner tous les tögrögs qu’on voudra pourvu qu'on me laisse en paix, sauf qu’un Australien aussi ivre que moi s'insurge que c’est du vol et que je ne dois pas payer, et puis voilà qu’un flic arrive et demande ce qui se passe, alors je m'empresse d'éconduire l’Australien et de régler ma prune, après quoi nous nous enfournons dans un taxi avec Pascal et Mark. Pascal est aussi ivre que moi mais lui a une pèche d’enfer, et il décrète arbitrairement que nous devons aller manger des oushours (des beignets au... mouton bouilli !). Dix minutes plus tard, nous nous retrouvons hilares, en train de nous empiffrer dans un snack nocturne pendant que vingt-deux jeunes Mongols (j’ai compté) jouent à un doomlike en réseau dans l’arrière salle. Je retrouve mon entrain et nous rendons les serveuses un peu folles parce que nous re-commandons des oushours toutes les cinq minutes et ne cessons de faire des blagues qu'elles ne comprennent pas. Mark, qui veut aller se coucher, nous attend dans le taxi et vient demander toutes les dix minutes si on-peut-y-aller-maintenant et à chaque fois on lui répond que non-pas-encore-viens-donc-te-joindre-à-nous-on-s’amuse-bien, et Mark nous rappelle que le-taxi-attend-depuis-tout-à-l'heure et nous clôturons le débat en expliquant que le-compteur-tourne-et-il sera-payé-pour-l'attente et Mark repart en grommelant, et au bout d’une heure de ce manège nous finissons par nous décider à regagner la guesthouse mais Mark est furieux.

Pascal doit regagner la Suisse dans quelques jours mais il est tombé fou amoureux de la Mongolie, où il retournera bientôt (entre temps, il honorera un rendez-vous galant avec une Mongole rencontrée à l'UB Palace, qui ne lui accordera au bout du compte que quelques bisous). C'est avec plaisir que d'un mail à l'autre, nous suivons depuis nos pérégrinations respectives à travers le monde.

Je passe les deux jours suivants à coocooner dans l’appartement. Il fait désormais si froid que je ne sors que pour manger du mouton bouilli et visiter le musée d’histoire naturelle de la ville. Ce dernier ne présente guère d'intérêt, sinon un squelette intégral de tyrannosaure. Hormis cela, on y trouve diverses bestioles empaillées et tout à l'allure d'un musée du dix-neuvième siècle laissé à l'abandon. Je retrouve Monica la Suisse, qui est toujours là, et je passe beaucoup de temps à discuter avec des gens du monde entier. C’est aussi à ce moment-là que j’écris le texte Vacances (inédit), un rap pour mon groupe Shoona Sassi qui relate mes galères de voyage, d'Istambul à la Mongolie en passant par la Long Way Home Experience. Je persiste aussi à faire des rêves bizarres à propos de ma famille. Il en est un où l’on exhume le cercueil de mon grand-père décédé en 1979 pour s'apercevoir que, vingt-trois ans après sa mort, il respire encore, comme une sorte de vampire. Je songe également à la suite de mon voyage. Que faire à présent ? Je dois toujours aller à la rencontre des Miaos et des Dongs. Mais avant de me lancer dans l’exploration de villages isolés et difficiles d'accès, je m'offrirais bien une semaine dans un coin touristique et paisible au Sud de la Chine, histoire de me poser un peu et de reprendre le soleil. L’air de rien, cela fait un mois que je cours dans tous les sens, que je m’épuise dans des villes dont on ne parvient pas à sortir, dans des jeeps surchargées de Mongols, dans des steppes glaciales… Et puis avec tout ce mouvement, je n’ai pas pu travailler sérieusement à mes projets littéraires, aussi est-il impératif que je m’arrête un peu quelque part, ne fut-ce que pour ça. J’ai besoin d’une petite pause, d’une semaine de détente et d’écriture. Je me décide pour le Xishuangbhanna, la région tropicale qui se trouve tout au Sud de la Chine. J’ai presque un continent à traverser pour y parvenir. Je dis au revoir à mes amis, déjeune une dernière fois avec Monica et m’engouffre dans un train pour la Chine en compagnie de Brit l’Allemande et Stéphane le Français. Ils forment un couple sympathique mais plutôt réservé, de sorte qu’on ne parle pas des masses. La montée dans le wagon est une cohue épouvantable et un pickpocket parvient à me dérober tout l’argent liquide qui me reste (vingt-cinq euros).


Prochaine expérience : The Long Way South Experience.

29 septembre 2013

Combustions Spontanées, mai 2006

Il ne reste malheureusement plus grande trace des nombreuses performances et lectures auxquelles j'ai participé entre 2000 et 2010. Je sais que quelques captas ont été faites mais je n'en ai jamais vu la couleur, et quant aux photos c'est à peine mieux : très peu ont atterri sur mon disque dur. 

Parmi ce très peu il y a cette série de clichés, pris par Jérémie Germain : deux perfs d'impro les 12 et 13 mai 2006, lors du week-end de lancement de Mercure Liquide #4 à l'Orangerie du Parc de la Tête d'Or. Je garde un souvenir particulièrement attendri de ces deux Combustions Spontanées : il y avait une chouette ambiance tout au long du week-end, nous avions (pour une fois) un peu bossé en amont, c'était des parenthèses créatives appréciables au milieu de mon rush d'organisateur... Et puis c'était bien de faire ça dans un grand espace lumineux, en pleine journée : ça changeait des petites salles obscures et des ambiances nocturnes. 

Je ne saurais plus vous dire exactement sur quels thèmes nous avions travaillé mais c'était très zen. Je ne sais plus très bien non plus quels textes j'avais utilisés comme matière première mais il y avait probablement des bribes de Ce qui meurt, Soisilence, Perdu vagues et D&li&. Ce dont je me souviens c'est qu'à la fin de chacune des deux perfs, plusieurs personnes étaient venues nous voir pour nous dire que ça les avait apaisées et on était tout contents parce que c'était exactement ce qu'on voulait susciter (ben oui, que voulez-vous, on ne peut pas être trashcore tous les jours ^^).

Mes partners in crime étaient Florence Bordarier, Emmanuel Borgo et Lise Rondot (danse), Sylvain Gérard et Damiens Larcher (musique) et Jean-Pierre Olinger (peinture). Manu n'avait malheureusement pu participer qu'à la première. Les photos sont présentées dans l'ordre où elles ont été prises.

Vendredi 12 mai 2006 :




























De gauche à droite : Jean-Pierre Olinger, Shaomi, Florence Bordarier, Lise Rondot, Emmanuel Borgo, Sylvain Gérard, Damiens Larcher.


Samedi 13 mai 2006 :







De gauche à droite : Lise Rondot, Florence Bordarier, Shaomi, Sylvain Gérard, Damiens Larcher, Jean-Pierre Olinger.


26 janvier 2012

Mémoires d'un élève amnésique

Un jour, un petit garçon qui était en fait une petite fille mais-ça-y-faut-pas-le-répéter amena en classe un sac. Mais un bruit étrange émanait de ce sac et de fait tous les élèves, intrigués, se réunirent autour du sac et ce malgré les imprécations de la maîtresse (qui souhaita que tous les enfants et petits enfants de ses élèves perdent toutes leurs dents à l'âge de quatorze ans). En fait, le sac contenait une voiture que son conducteur tentait en vain de faire démarrer, et le bruit était celui du moteur. Toutefois, la Ferrari - car c'en était une - démarra finalement et sortit en trombe du sac. Les élèves stupéfaits eurent juste le temps d'entendre le pilote leur crier:
- Prenez garde. Il y a un trou au fond du sac !
En effet, le sac - maintenant vide - était troué, ce qui fit que tout le vide contenu dans le sac s'échappa. Son vide s'en étant allé, le sac n'était donc plus vide. N'étant plus vide il était donc forcément plein. Mais plein de quoi ? De grenouilles. Le sac était plein de grenouilles et ces grenouilles jaillirent hors du sac et s'envolèrent. Elles atteignirent bientôt les nuages les plus bas du Paradis et en profitèrent pour faire quelques bulles. Toutefois, elles n'avaient pas de temps à perdre et elles se dirigèrent vers le septième ciel qu'elles rejoignirent sans mal.
La première chose qu'elles firent une fois arrivées fut de manger quelques pâquerettes pour se remettre de leur éprouvant voyage, puis elles allèrent directement voir Dieu pour lui demander:
- Pourquoi sommes-nous des grenouilles et non des loups-garous ? Et d'ailleurs, qui a mangé le foie gras du petit chat ?
- Mais je ne sais pas, moi !, vociféra Dieu. Pour qui me prenez-vous, pour Dieu, peut-être ?! Je ne peux pas être partout à la fois, moi. Allez plutôt demander ça à Saint Pierre, il est plus au courant que moi de ces choses là !
Désappointées mais nullement découragées, les grenouilles allèrent trouver Saint Pierre. Mais celui-ci était tant absorbé à jouer aux dés avec sa femme qu'il ne prêta nulle attention à leur présence. Les grenouilles eurent beau hurler  « Saint Pierre, vieille vipère ! », ce dernier - dont l'oreille était pourtant sensible à la poésie - ne réagit même pas. Lassés, les batraciens grimpèrent sur la table et se mirent en devoir de gober tous les dés - et ils étaient légions - du couple de joueurs. La femme de Saint Pierre en mourut. Quant à lui, voyant qu'il n'avait plus ni dés ni camarade de jeu, il remarqua enfin les grenouilles.
- Mais qui êtes-vous, et que voulez-vous ? leur demanda-t-il.
- Nous sommes des grenouilles issues d'un sac qui fut plein de vide et c'est Dieu qui nous envoie.
- Dieu ?! Encore celui-là ! Ça n'en finira donc jamais ? Enfin, puisque vous êtes là... Voyons voir : quel jour sommes-nous ?... Ah, mardi ! Le jour de la veuve éplorée.
Saint Pierre se transforma alors en veuve éplorée et s'écria :
- Dieu ? Jésus Marie Joseph ! Ainsi c'est le Seigneur qui vous envoie pour me rendre mon époux ! Oh merci Seigneur, que Votre nom soit béni. Mais dites-moi, vous qui sous cette apparence primaire devez être des Anges, que voulez-vous de moi en échange ?
- Et bien, dirent les grenouilles pour le moins étonnées, nous voulions savoir pourquoi nous étions des grenouilles et non des loups-garous, qui avait mangé le foie gras du petit chat, et aussi si le père de ce dernier était Rintintin ?
- Oh, je comprends, dit la veuve éplorée en fondant en larmes, c'est une énigme. Attendez voir que je consulte ma boule de cristal.
Elle dirigea en effet son regard vers une boule de cristal violette qui venait d'apparaître sur la table et s'exclama :
- Oui... Je vois... Je vois... Une poule borgne ! J'ai la solution de l'énigme : il s'agit de l'homme, qui marche à quatre pattes enfant, sur ses deux jambes adulte et s'aide d'une canne arrivé à la vieillesse. Ne montez jamais dans un avion avant l'an 2000.
- Merci, dirent les grenouilles, combien vous devons-nous ?
- Ce sera cinq-cent francs pour la consultation, plus vingt francs de pourboire.
Les grenouilles payèrent, dirent au revoir à la voyante et prirent le premier métro en direction de Nantes.
Malheureusement, le métro entra en collision avec un cycliste et dérailla. Les grenouilles trouvèrent toutes la mort dans l'accident. Mais l'existence n'est qu'un éternel recommencement et les grenouilles se réincarnèrent en élèves et, un jour de classe, l'un d'entre eux amena un sac. De ce sac émanait un bruit étrange et en ouvrant le sac ils eurent la surprise de constater qu'il contenait un extra-terrestre (qui n'était pas un hamster, précisa l'un d'entre eux). Pourtant, à leur grand étonnement l'extra-terrestre dégaina son colt et fit feu. De l'arme sortit un petit drapeau sur lequel il était inscrit « Je suis un hamster ». Et l'extra-terrestre - en fait un hamster déguisé - éclata de rire, disant aux élèves qu'il les avait bien eus.
Morale : L'habit ne fait pas le Martien.

Ce petit texte fut composé en 1993 : l'élève de seconde que j'étais alors faisait ses premières armes ! En 1999, il fut illustré par mon amie Léa et publié dans un numéro hors-série du fanzine Scrach. Il remporta ensuite un certain succès à l'occasion de lectures publiques organisées par Neweden en 2000-2001.

24 décembre 2011

Ce que font les morts : le film !

Ça y est !

Trois ans après que mes amis Éric Chmara et Rémy Dumont m'aient demandé d'écrire pour eux un scénario de film fantastique, le court-métrage Ce que font les morts est en ligne !

Je ne peux que les remercier d'avoir mis mon travail en images avec autant de talent. Je dois également, par honnêteté, préciser qu'ils ont apporté quelques modifications à mon scénario, qui à mon sens l'ont pour l'essentiel amélioré. Je tiens aussi à remercier chaleureusement mon ami 2080 pour ses contributions à l'histoire originale.

Les curieux trouveront ci-dessous une interview de votre serviteur, réalisée pour le livre-promo du film, qui vous donnera quelques explications quant à la genèse de ce projet.

Sur ce, veuillez éteindre la lumière...


LE FILM:


Ce que font les morts par Tutella



L'INTERVIEW:


Entretien avec Shaomi, scénariste de Ce que font les morts.

Acteur parmi les plus dynamiques de la scène culturelle lyonnaise pendant plus de dix ans, Shaomi s'est désormais exilé en Asie. Il a co-fondé l'association Neweden, dont la revue littéraire et graphique Mercure Liquide fut l'émergence la plus connue, et contribué à de nombreuses autres aventures collectives, telle la Friche RVI. Une grande partie de son travail littéraire peut-être consulté sur son site : shaomi.in.

Comment est née cette collaboration avec Tutella Prod ?
J'avais déjà collaboré avec Rémy et Éric sur de nombreux projets dans le cadre du collectif Neweden, il y a dix-quinze ans de cela. En 2008, après avoir bouclé leur long-métrage Alter ego, ils m'ont proposé d'écrire le scénario d'un court-métrage d'horreur. Je leur ai proposé deux histoires de fantômes sur lesquelles j'avais déjà travaillé et ils ont choisi Ce que font les morts.

C'est donc un thème qui t'es cher, les fantômes ?
Ça m'a toujours fasciné, depuis que je suis petit. Mais je crois que parler des fantômes est toujours une manière détournée de parler des vivants : les fantômes, dans de nombreuses œuvres de fiction, ne font qu'accentuer des comportements et des obsessions bien humains. C'est ce que sous-entend la phrase qui a donné son titre au film : « Ce que font les morts est semblable à ce que font les vivants ».

Et que font les vivants ?
Ils tournent en rond. Je crois vraiment aux fantômes et je pense qu'ils sont comme ceux que l'on voit dans Sixième sens, ou dans ce roman merveilleux et méconnu, Manhattan Ghost Story de T.M. Wright. Tiens, pendant que j'y suis et entre parenthèses, mon script doit aussi beaucoup au film Kairo de Kiyoshi Kurosawa, une autre perle méconnue. Bref, je crois que les fantômes tournent en rond parce qu'ils sont prisonniers de leurs frustrations, de leurs regrets, de leurs besoins inassouvis, de leurs peurs, de leurs blessures affectives, de leurs refus de voir au-delà de leurs œillères... Et en termes de psychologie, ce que je viens de dire pourrait s'appliquer à beaucoup de gens bien vivants ! Pour moi, les fantômes c'est finalement une manière de parler de la folie, parce que la folie est quelque chose qui me fait peur. Je ne parle pas seulement de la démence mais aussi de la folie quotidienne : les petites névroses, les petites paranoïas, toutes ces petites anomalies psychiques qui rendent les gens insupportables !

C'est ta folie ou celle des autres qui te fait peur ?
Les deux !

Le livre dans lequel sera publiée cette interview contient une nouvelle que tu as écrite, qui porte le même titre que le film mais qui raconte une histoire tout à fait différente. Peux-tu nous expliquer cela ?
Il faut remonter à l'origine du projet, il y a un peu plus de dix ans. J'avais envie depuis longtemps d'écrire une histoire de fantômes et c'est le travail de la photographe Cindy Sherman qui m'a en quelque sorte donné un déclic. À l'époque je voulais construire un triptyque : une même histoire racontée du point de vue de trois personnages différents. Une partie était une nouvelle, une autre une bande dessinée, la troisième un court-métrage, et les trois réunies formaient un puzzle complet. Finalement je n'ai rien fait de cette idée à l'époque mais je l'ai reprise en 2005, lorsque j'ai conçu le recueil de nouvelles Tabloïde, dont est tirée la nouvelle ici-présente [NDLR : Le recueil est intégralement disponible sur le site de l'auteur]. Entre temps, en 2004, le dessinateur 2080 m'avait demandé de lui écrire un scénario pour une BD et j'avais composé un récit complètement différent à partir des mêmes thématiques. La BD n'a pas trouvé d'éditeur, et par conséquent n'a jamais été dessinée dans son intégralité, mais le court-métrage est une adaptation de ce scénario-là. C'est donc assez drôle parce que finalement nous obtenons une nouvelle, un court-métrage et le scénario d'une BD. La proposition d'Éric et Rémy m'aura donc permis d'aller plus ou moins au bout de mon idée d'origine.

Cela signifie que tu en as terminé avec les fantômes ?
Pas nécessairement : j'aimerais bien transformer le scénario de la BD (et donc du court-métrage) en roman, mais j'ai beaucoup d'autres livres à écrire avant, alors qui sait si et quand j'aurai le temps de réaliser ce projet...

À quel point t'es-tu investi dans la réalisation du film ?
À aucun point ! Je n'avais absolument pas de temps pour ça et de toute façon ce n'est pas mon métier de faire du cinéma. J'avais donc dès le départ été très clair avec Rémy et Éric sur le fait qu'une fois livré, mon scénario leur appartenait et qu'ils étaient libres de l'adapter comme bon leur semblait, voire de le modifier s'ils le voulaient. D'une part je leur faisais entièrement confiance et de toute façon, il vaut mieux raisonner comme ça lorsque l'on écrit pour le cinéma. Éric et Rémy, par contre, m'ont fait plusieurs retours sur le scénario en cours d'écriture. On peut donc dire à tous points de vue que ce script, même si j'en suis l'artisan principal, doit beaucoup aux interventions de 2080 sur la BD, puis à celles de Tutella Prod sur le film.

Et tu as vu le film ?
Pas encore. J'ai lu quelques modifs qu'ils ont faites sur le scénario et les dialogues, que je trouve excellentes, et j'ai juste vu une séquence qui m'a bluffé. Pour la petite histoire, il y a un « film dans le film », un snuff-movie qui apparaît dans une scène. Rémy et Éric l'ont tourné et monté, puis posté sur Youtube pour le montrer à toute l'équipe. J'ai mal lu leur mail et j'ai cru qu'il s'agissait d'une vraie exécution d'otage par des Islamistes, qu'ils envoyaient à tout le monde pour inspiration ! Et quand je leur ai dit « Oui, c'est quelque chose dans cet esprit-là que j'avais en tête, c'est génial si vous arrivez à filmer une scène comme ça », ils m'ont répondu : « Mais... heu... ce que tu viens de voir c'est la scène qu'on a déjà filmée ! ». Après quoi Youtube a supprimé la vidéo en question parce qu'ils ont vraisemblablement cru comme moi que c'était une vraie ! Quoi qu'il en soit, pour les raisons évoquées plus haut, même s'il advenait que je n'aime pas le résultat final je ne reprocherais rien à Tutella : c'est leur projet et c'est à eux de le réaliser comme ils l'entendent.

Et tu as d'autres projets de courts-métrages ?
Non, sauf si quelqu'un me propose un jour d'en écrire un autre. Je me recentre sur la littérature, à présent.

Et pour finir, peut-on te demander ce que tu fiches en Asie ?
J'explore le monde, j'essaie d'y trouver ma place, je prends du recul... Aujourd'hui je vis au Cambodge mais lorsque paraitra ton interview je serai peut-être ailleurs... Je trouve ça dommage de ne pas changer d'environnement, de rester toute sa vie au même endroit et d'y faire toute sa vie la même chose. Il y a trop de trucs à apprendre et à découvrir !


Propos recueillis par Frédéric Henry.
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