24 novembre 2014

L'épicier était-il consentant ?

Dans l'article de Marie-Christine Lemieux-Couture que je reproduisais hier, l'auteure déclare « On ne demande pas à une victime de vol de faire la preuve qu’elle n’a jamais fait de vol à l’étalage, qu’elle n’a jamais succombé à l’avarice ou qu’elle n’a aucun compte en banque dans un paradis fiscal ».

Je me suis livré à un petit exercice en écrivant deux dialogues de dépositions. La première concerne une jeune femme qui a été victime d'un viol, dans une ruelle sombre, en sortant d'une boite de nuit. La seconde est celle d'un épicier à qui l'on a volé un pack de bières, sous ses yeux. 

Le premier texte vous semblera peut-être choquant mais probablement crédible et réaliste. Le second vous paraîtra peut-être drôle mais probablement fantaisiste et surréaliste. 

Je vous laisse en tirer les conclusions qui s'imposent...

LE VIOL :
La jeune femme termine sa description des faits.
– OK, pouvez-vous me décrire la nature de vos précédentes interactions avec cet individu ?
– Heu... Que voulez-vous dire ?
– Vous nous avez dit avoir déjà discuté avec lui en boite de nuit, de quel genre d'échanges s'agissait-il ?
– On discutait. Il me draguait un peu parfois.
– Avez-vous déjà répondu favorablement à ses sollicitations ?
– Heu... Non, pas vraiment.
– Vous ne lui avez jamais donné le moindre signe encourageant ?
– Je... Non ! Une fois si je lui ai dit qu'il était mignon mais je ne voulais rien dire par là.
– « Rien dire », hein ? Vous lui avez dit qu'il était mignon mais vous n'éprouviez pas le désir d'avoir un rapport sexuel avec lui ? Est-ce que vous éprouviez du désir à son égard ?
– Non ! Il était pas mal c'est vrai mais il y a plein d'hommes qui sont pas mal, ça veut pas dire que je veux coucher avec eux !
– Mmmh... Bon. Est-ce que vous aviez bu ce soir-là ?
– Bu ?
– Étiez-vous en état d'ivresse ?
– Légèrement, oui. J'avais bu quelques verres de vin. Je n'étais pas ivre morte mais j'étais un peu éméchée, oui. J'étais en boite de nuit !
– Ça ne va pas jouer en votre faveur, vous le comprenez, ça ?
– Non.
– Vous étiez en état d'ivresse. L'avocat de l'agresseur va vous opposer que peut-être vous étiez consentante et que vous n'assumez pas, et que pour masquer votre honte vous avez déguisé un acte volontaire en viol.
– …
– Dites-moi, avez-vous résisté lorsqu'il vous a agressé ? Crié peut-être ?
– Non.
– Pourquoi pas ?
– J'avais peur. J'ai tenté de résister au début et il a dit que si je continuais il me tuerait. C'était une armoire à glace. Il avait un couteau. J'avais peur.
– Donc vous ne vous êtes pas débattue, vous n'avez pas crié à l'aide ?
– Non.
– Ça n'arrange pas nos affaires. Il est difficile d'affirmer qu'il s'agit d'un viol si la victime n'oppose aucune résistance, vous comprenez ?
– …
– Comment étiez-vous habillée ce soir-là ?
– C'est important ?
– Oui.
– Je portais une mini-jupe, un décolleté, des talons hauts.
– C'est un peu aguicheur, tout ça. Vous exhibiez votre poitrine, vos jambes... Est-ce à dire que vous cherchiez à exciter le regard des hommes ?
– Non, on est en été, il fait chaud !
– Oui, mais l'agresseur pourrait objecter qu'il vous croyait en quête d'un partenaire sexuel pour la nuit.
– Mais je comprends pas, j'ai été victime d'un viol et vous m'interrogez comme si c'était moi qui avais commis un crime !
– Votre agresseur est présumé innocent jusqu'à-ce que vous parveniez à prouver qu'il est coupable. C'est pour éviter les abus, vous comprenez. Il y a des accusations fallacieuses. Il y a des femmes qui mentent.
– Donc je suis présumée coupable jusqu'à-ce que je prouve qu'il n'est pas innocent, c'est ça ?
– On peut le dire comme ça, oui.

LE VOL :
L'épicier termine sa description des faits.
– OK, pouvez-vous me décrire la nature de vos précédentes interactions avec cet individu ?
– Heu... Que voulez-vous dire ?
– Vous nous avez dit lui avoir déjà vendu des produits, comment cela se passait ?
– Il achetait des produits, oui. Il me reprochait parfois que les prix étaient trop élevés.
– Avez-vous déjà admis qu'ils l'étaient ?
– Heu... Non, pas vraiment.
– Vous ne lui avez jamais donné le moindre signe encourageant ?
– Je... Non ! Une fois si je lui ai dit que oui, c'était plus cher qu'en supermarché mais c'est normal pour un petit épicier.
– « Normal », hein ? Vous lui avez dit que vos prix étaient élevés mais vous n'éprouviez pas le désir de lui offrir vos produits ? Est-ce que vous éprouviez un élan de générosité à son égard ?
– Non ! Il n'avait pas l'air très riche mais il y a plein de clients qui n'ont pas l'air très riches, ça veut pas dire que je veux leur donner mes produits !
– Mmmh... Bon. Est-ce que vous aviez bu ce jour-là ?
– Bu ?
– Étiez-vous en état d'ivresse ?
– Légèrement, oui. J'avais dîné avec un ami et nous avions bu quelques verres de vin. Je n'étais pas ivre mort mais j'étais un peu éméché, oui.
– Ça ne va pas jouer en votre faveur, vous le comprenez, ça ?
– Non.
– Vous étiez en état d'ivresse. L'avocat de l'agresseur va vous opposer que peut-être vous étiez consentant et que vous n'assumez pas, et que pour masquer votre honte vous avez déguisé un don en vol.
– …
– Dites-moi, avez-vous résisté lorsqu'il vous a volé ? Crié peut-être ?
– Non.
– Pourquoi pas ?
– J'avais peur. J'ai tenté de l'interpeller au début et il a dit que si je continuais il me tuerait. C'était une armoire à glace. Il avait un couteau. J'avais peur.
– Donc vous n'avez pas tenté de l'arrêter, vous n'avez pas crié à l'aide ?
– Non.
– Ça n'arrange pas nos affaires. Il est difficile d'affirmer qu'il s'agit d'un vol si la victime n'oppose aucune résistance, vous comprenez ?
– …
– Comment étiez-vous habillé ce soir-là ?
– C'est important ?
– Oui.
– Je portais un jean et un t-shirt.
– C'est un peu informel, tout ça. Vous ne portiez pas d'uniforme... Est-ce à dire que vous cherchiez à faire croire à vos clients que vous étiez un client vous aussi ?
– Non, on est en été, il fait chaud !
– Oui, mais l'agresseur pourrait objecter qu'il ignorait que vous étiez l'épicier, qu'il pensait qu'il n'y avait personne et qu'il comptait payer plus tard.
– Mais je comprends pas, j'ai été victime d'un vol et vous m'interrogez comme si c'était moi qui avais commis un crime !
– Votre agresseur est présumé innocent jusqu'à-ce que vous parveniez à prouver qu'il est coupable. C'est pour éviter les abus, vous comprenez. Il y a des accusations fallacieuses. Il y a des commerçants qui mentent.
– Donc je suis présumé coupable jusqu'à-ce que je prouve qu'il n'est pas innocent, c'est ça ?
– On peut le dire comme ça, oui.

23 novembre 2014

Le viol parfait

Je ne peux m'empêcher de reproduire ici (et sans la permission de l'auteur qui, je l'espère, m'en excusera), cet article de Marie-Christine Lemieux-Couture, simplement parce tout ce qu'elle dit là, c'est tellement vrai et tellement important. 

Merci à Plume de m'avoir aiguillé vers ce texte.



C’est en filigrane de l’actualité, pourtant chaque fois que j’évoque la notion de « culture du viol » dans une conversation (en particulier dans une conversation numérique), je constate cette tendance générale à la crise d’urticaire et aux convulsions idéologiques. Une société progressiste, civilisée, transformée par plusieurs générations de luttes féministes, une société dont la brillance d’esprit se manifeste explicitement de ses réussites technologiques au déploiement mondial de son système économique, et dont la vertu est religieusement accomplie au panthéon du respect des droits humains, une société qui a atteint les hautes sphères de la distinction entre le Bien et le Mal, cette société-là ne saurait encourager le viol. Pas plus, on le constate par l’épreuve des faits, qu’elle ne maintient la misère, la famine, la pauvreté, les inégalités, l’ignorance, l’analphabétisme et toutes ces horreurs qui caractérisent les collectivités primitives et barbares. Aheum.

Cependant, le silence des victimes d’agression sexuelle résiste à l’épreuve des faits, et dans ce silence, ce qui transparaît, c’est la culture du viol. De l’homme candide croyant sincèrement que les féministes ont profondément métamorphosé le visage du social au misogyne primaire qui tremble devant la menace matriarcale, il y a certes un déni du réel, mais ce déni ne dépend pas strictement du sexe. Il est soutenu par une socialisation des deux genres qui tend à valider les comportements sexistes et à normaliser des pratiques misogynes, de sorte que nombre de femmes approuvent également la domination masculine comme si elle était justifiée. Les hommes sont encore socialisés à soumettre; les femmes, elles, à céder.

Derrière cette socialisation se cache une violence symbolique — bien confortablement assise au coeur des institutions comme la famille, l’État, l’Éducation, les religions, la culture, la langue… — qui affecte, de manière inconsciente, nos perceptions autant que nos actions de façon à perpétuer les structures et les schèmes du patriarcat. La culture du viol est une des multiples facettes de cette violence. Elle est une incorporation de la domination masculine que ce soit par le contrôle du corps de la femme (une tenue vestimentaire irréprochable ne mène pas au viol), le contrôle de ses comportements sociaux (une femme qui ne boit pas n’est pas victime de viol), le contrôle de ses comportements sexuels (une femme qui a dragué un homme ne peut pas se plaindre qu’il l’ait violé) ; mais aussi par un désaveu de la responsabilité de l’homme par rapport à la maîtrise de son corps (les hommes ne contrôlent pas leurs appétits), de ses comportements sociaux (ce n’est pas parce qu’il est insistant qu’il est harcelant), de ses comportements sexuels (ce n’est pas un prédateur sexuel, il a des besoins).

Il s’agit d’assoir la suspicion dans la construction identitaire de la femme, cette tentatrice, manipulatrice, par opposition à l’infantilisation du bourreau, ce pauvre homme qui succombe aux charmes. Adam et Ève en boucle dans une société éprise de son syndrome de Stockholm.

La culture du viol, c’est le viol parfait : celui qui n’arrive pas et qui est toujours en train d’arriver à la fois ; le viol qu’on tait et qui se rejoue entre les lignes de ce qui le réduit au silence ; le viol présumé, celui qu’on excuse, qui s’inscrit à même nos habitudes de vie, la menace permanente qui doit usiner des petites filles sages et des petits garçons rois. Si le petit Chaperon rouge se contentait de rester cloitré chez elle, aussi, les grands méchants loups de ce monde finiraient tous par mourir de faim et l’humanité s’en porterait bien mieux. Mais non ! La petite garce, elle va se dandiner dans la forêt avec un panier rempli de provisions aux odeurs indécentes, il est plus que normal qu’un pauvre loup affamé ne soit pas en mesure de se faire un noeud dans les pulsions.

Indice de normalisation culturelle du viol

Le mot « viol », dans « culture du viol », fait peur à ses détracteurs. C’est un mot fort, horrible, lourd de conséquences. C’est un mot qui dérange. Plusieurs interprètent le concept comme une attaque un peu simpliste : ils le prennent littéralement, comme si « culture du viol » désignait une culture où les hommes sont tous des violeurs. Il faudrait choisir un terme moins dérangeant si on voulait être écouté : mais pourquoi exige-t-on de nous de ne pas brusquer en mot une réalité qui nous fait violence ?

Tout ce qui, dans une société donnée, contribue à faire en sorte qu’une agression à caractère sexuel puisse ne pas être réellement considérée ou traitée en tant que telle participe d’une culture où l’absence de consentement est, sinon acceptée, du moins tolérée dans une certaine mesure. Il n’existe pas d’indice de normalisation culturelle du viol comme il existe un taux d’inflation ou un indice du développement humain, bien qu’une société où le viol est impuni (en temps de guerre, par exemple, le viol des femmes du camp ennemi est courant et sans conséquence) abandonne peut-être ses femmes à l’horreur d’un peu plus près qu’une société où les femmes sont systématiquement chosifiées. Il est vrai aussi que, dans un sondage éclair où la question serait : « Êtes-vous favorable à la légalisation du viol », je doute que qui que ce soit se garrocherait pour dire oui. Ça ne signifie pas que la culture du viol n’a pas d’existence objective.

Elle s’inscrit dans des schémas psychologiques et sociaux. Elle est dans l’inter-dit, ce qui se dit entre nous derrière nos paroles, dans le silence de nos tabous partagés.

Le simple fait de dire d’une femme qu’elle s’est faite violer, forme causative nominale, plutôt qu’elle a été violée, forme passive, implicite deux attitudes complètement différentes vis-à-vis de la victime à même la syntaxe. La forme causative (plus courante) sous-entend une responsabilité de la victime qui n’est pas présente dans la forme passive.

Croire le plus sincèrement du monde qu’une femme puisse avoir été violée parce qu’elle avait bu, usé de drogue, qu’elle avait un décolleté plongeant ou une jupe suggestive, qu’elle a payé un verre ou dragué un homme, parce que c’est une agace, qu’elle se prostitue, que son attitude appelle à ça, parce qu’elle n’avait qu’à ne pas se promener là la nuit franchement, parce que tout le monde sait que cet endroit ou que ces personnes ne sont pas « safe », parce qu’elle n’a pas pris assez de mesures pour que ça n’arrive pas (du poivre de cayenne en aérosol au vernis à ongles anti-GHB en passant par le condom denté et tous ces gadgets visant à nous protéger) ou parce qu’elle n’a pas pris de cours d’autodéfense, parce qu’elle est une fille facile, parce qu’elle est active sexuellement plutôt que chaste et pure… contribuent à blâmer la victime pour ce qui lui est arrivé.

Les agressions sexuelles causent de nombreux troubles psychologiques (troubles alimentaires, troubles anxieux, stress post-traumatique, etc.) et les réactions d’autrui face à la dénonciation de l’agression sont un élément majeur de la rémission de la victime. Le victime shaming et le slut-shaming (variante du victim shaming où la victime est tenue responsable d’une agression en vertu de ses comportements sexuels considérés comme « déviants » ou « honteux ») caractéristiques de la culture du viol peuvent perpétuer le traumatisme de la victime, allant jusqu’à lui faire revivre le drame. La culture du viol est ce viol symbolique, ce renforcement de la douleur, ce viol perpétuel.
Quand même les médias peuvent soutenir une suspicion envers les victimes, comme s’il était courant de dénoncer un agresseur pour détruire sa vie, ou qu’on minimise ce que la victime a pu vivre par rapport aux dommages encourus pour l’agresseur qui « subit » une dénonciation, on est dans un environnement qui mène au tombeau la parole des victimes. Qu’on se le dise, personne n’irait affirmer que quelqu’un a dénoncé un fraudeur ou un voleur pour détruire sa vie. Personne ne s’émotionnera sur les conséquences subies par un vendeur de drogue ou d’un entrepreneur corrompu pour avoir été dénoncé. Quand le corps policier dissuade une victime de porter plainte parce que c’est sa parole contre celle de l’agresseur, parce qu’il manque de sang, d’ecchymoses et d’égratignures pour faire suite ; quand le corps médical te traite avec un doute affiché parce que tes vêtements ne sont pas assez déchirés ou qu’il n’y a pas de sperme dans ton vagin (tout le monde sait que les agresseurs ne mettent pas de condom, voyons) ; quand le corps juridique vise par tous les moyens à te discréditer lors d’un contre-interrogatoire, il est difficile de ne pas croire que les agressions sexuelles ne sont pas, en partie du moins, socialement acceptables. Quand, en plus, tes proches ont une réaction négative, parce que ça arrive (du déni à la jalousie), l’isolement devient un deuxième traumatisme.
C’est ça, la culture du viol. Ce n’est pas une communauté de violeurs dont on ferait l’éloge sur l’hôtel de Dionysos. C’est une problématique autour du traitement des agressions sexuelles.

Viol typique et présomption d’innocence

Dans de telles dispositions, il n’est pas surprenant que peu de victimes osent porter plainte. Selon les données du YMCA, il y a 460 000 agressions sexuelles par année au Canada. Sur 1000 agressions : 33 sont rapportées à la police, 29 sont enregistrées comme un crime, 12 ont mené à des accusations, 6 ont fait l’objet de poursuites et seulement 3 ont abouti par une condamnation. Ce n’est pas parce qu’il pleut de fausses accusations. Les fausses accusations d’agressions sexuelles tournent autour de 2 à 4 %. Le silence des victimes est entretenu par un constant discrédit.

Tout ce qui sort du cadre du stéréotype du viol « idéal » devient éminemment suspect. Si une 
personne n’a pas été violée par un étranger armé la nuit à l’extérieur de chez elle, elle s’expose au doute, à la négation de son non-consentement. On exige de la victime qu’elle soit sans faille ni reproche, toute part d’ombre pourra être retenue contre elle. La victime parfaite n’a pas de passé, elle n’envoie pas de sextos, elle est chaste sinon elle privilégie la position du missionnaire une fois par semaine avec son mari seulement et dans le noir, elle n’est pas issue de la communauté LGBT, elle ne fait pas partie des minorités visibles, elle n’est pas immigrante, elle n’a montré aucun désir à aucun moment envers l’agresseur, son statut social n’est pas inférieur à celui de l’agresseur, il est même préférable qu’elle soit un homme blanc hétérosexuel… L’agresseur parfait est un monstre d’inhumanité psychotique et irrécupérable. Ce n’est pas un homme ordinaire. Ce n’est pas ton chum ou ton frère. Tout ce qui déroge à ce mythe laisse planer un doute irraisonnable sur la violence sexuelle pour les tenants de préjugés sexistes déguisés en fausse neutralité qui clame la présomption d’innocence.

Si le traitement de l’agression sexuelle confère à l’accusé l’innocence jusqu’à preuve du contraire en tout respect de ses droits fondamentaux, cette présomption d’innocence est toutefois retirée à la victime, souvent sous des prétextes qui n’ont rien à voir avec le crime lui-même. On ne demande pas à une victime de vol de faire la preuve qu’elle n’a jamais fait de vol à l’étalage, qu’elle n’a jamais succombé à l’avarice ou qu’elle n’a aucun compte en banque dans un paradis fiscal.

Tant qu’on abandonnera les victimes d’agression sexuelle à leur bâillon, alors que leurs agresseurs marchent dans les rues sans reproche ni repenti, il faudra cesser d’avancer que la culture du viol est un concept issu de l’esprit dérangé de féministes hystériques qui conspirent à la destruction du mâle alpha. Si les victimes ne parlent pas, ce n’est pas parce que leur histoire n’est pas crédible : c’est parce qu’on ne leur offre pas un espace sécuritaire sans jugement pour parler, c’est parce qu’on ne les écoute pas, c’est parce qu’on nage dans la culture du viol.

22 novembre 2014

Parle à Dieu, ma tête est malade

« – Now, says Ulm, tell me how to go about worshiping this God of yours.
– Just talk to Him, I say.–It's what He seems to enjoy.
– And does He answer?
I almost start crying at that. (…)
– He is fond of riddles and double meanings, and things are seldom clear. »

David Maine – The Preservationist

21 novembre 2014

Une autre façon de traiter l'actualité

Alors moi toute cette affaire Nabilla, telle que présentée par les médias, je n'y comprenais rien du tout et puis il faut dire que je n'avais pas envie de me creuser la tête à essayer parce que tout ça me semblait indigne de mon attention de hipster, tout occupé que j'étais à me vanter d'avoir désormais un compte sur Ello (et de toute manière j'ai déjà dit ce que je pensais de la télé-réalité ici). Puis est apparu en ligne ce petit documentaire qui explique toute l'affaire sous un angle disons différent, et là tout d'un coup j'ai tout, mais alors tout compris et en plus j'ai trouvé ça over passionnant. Je crois que nous avons découvert là une façon remarquable de traiter l'actualité et j'espère que les grands médias sauront s'en inspirer. J'attends avec impatience qu'un documentaire similaire attire enfin ma précieuse attention sur la crise israelo-palestinienne.

Voici donc, enfin expliqué aux hipsters, le fin mot de la sombre affaire Nabilla :

20 novembre 2014

Post-it

« You must be brutally honest to achieve beauty. »

Martin Cruz Smith, Tokyo Station

16 novembre 2014

Et Supergirl, alors ?

Alors voilà, comme chaque année 274 personnes ont fait pipi sur mes murs Facebook et G+ pour me féliciter d'avoir atteint l'âge vénérable de 38 ans (non pour dire que j'atteigne l'âge vénérable de 38 ans chaque année, le chiffre change : l'an dernier c'était moins et l'an prochain ce sera encore moins je pense !)... Et puis en même temps Vishnu m'a offert, non sans faire de difficultés, un renouvellement de mon visa indien pour tenir au moins jusqu'au 14 novembre prochain ou presque ! 

Alors j'étais content mais tout de même un peu fâché parce que, entre toutes, Supergirl avait oublié mon anniversaire ! 

Ah, attendez, une silhouette apparaît à ma fenêtre, là !

Kara ? Kara, c'est toi ?





















Ouf ! Merci mon amour ! :) 


Et le premier qui me dit que Supergirl est blonde se prend un zéro et une séance de rattrapage :

8 novembre 2014

La France sous le choc : nos enfants sont des nains !

Une étude génétique menée par un laboratoire genevois sur 4879 enfants issus de différents pays européens révèle que les êtres que nous avions toujours considérés comme des enfants sont, en réalité, simplement des nains. La pratique qui consiste à intégrer une famille en se faisant passer pour un enfant semble remonter à des millénaires, pré-datant l'Histoire écrite, et pourtant nul ne s'est jamais aperçu de rien ! 

Cédric, « enfant » de sept ans, accepte de témoigner : « Je suis en réalité un nain de trente-trois ans, pas du tout un petit garçon, mais il faut remettre les choses dans leur contexte ! L'escroquerie est d'une simplicité enfantine : il suffit de vous présenter à une famille comme étant un enfant et du jour au lendemain on va vous aimer, vous loger, vous nourrir, vous habiller et vous acheter des jouets sans aucune contrepartie sinon celle d'aller à l'école et de faire semblant d'y apprendre des choses que l'on sait déjà. Qui pourrait dire non à un tel style de vie ? ». Monique et Serge X, les « parents » de Cédric, sont sous le choc : « Nous étions convaincus que Cédric était notre fils, déclare Monique, nous aurions fait n'importe quoi pour lui, nous l'aimions ! ». « Mon cœur est brisé en mille morceaux, ajoute Serge, mais je comprends mieux pourquoi malgré son jeune âge Cédric avait une telle fascination pour mes exemplaires de Playboy ! J'avais dû les enfermer à double-tour dans une armoire ! ». Même l'institutrice de Cédric est effondrée : « J'ai consacré ma vie aux enfants, et maintenant je réalise que mes élèves, tous mes élèves en vingt-sept ans de carrière, ont abusé de ma naïveté ! Ils étaient en fait déjà tous allés à l'école et ils faisaient semblant d'avoir des difficultés à apprendre ! Je peux vous dire qu'après cela je ne ferai plus jamais confiance à personne ! Je compte d'ailleurs divorcer très prochainement, il est probable que mon mari est en fait un vampire et non un homme ! ».

Déjà, depuis l'annonce de la nouvelle, des dizaines de milliers « d'enfants » ont disparu dans la nature, craignant des représailles. Un peu partout dans le monde, on signale des incidents, des « enfants » lynchés par la foule ou battus à mort par leurs parents. Les autorités appellent au calme mais François Rebsamen, ministre du travail, évoque un problème supplémentaire lors de son communiqué de presse de ce matin : « Il y a plus de dix millions d'enfants en France. À présent que nous savons que ces gens sont en réalité des adultes et que la plupart d'entre eux sont rejetés par leurs familles, il va falloir les réinsérer dans la société, ce qui sera d'autant moins facile que ces gens sont des personnes de petite taille et qu'ils seront donc sujets à de nombreux préjugés ». Anticipant que cette découverte va, peu ou prou, faire rien moins que doubler les chiffres du chômage d'ici 2017, François Hollande a dors et déjà annoncé qu'il ne se représenterait pas.

6 novembre 2014

Confluences 3 : Antiprocrastination


je veux que tu avales la vie
je veux que tes antécédents m'enlacent la parole
je veux détricoter nos dépendances, transmuer nos ambivalences
en étuves antédiluviennes

je veux te danser hors de moi
je veux que tu m'évites dans les yeux
je veux le chaos, le bruit dans ma tête & des indécences
à n'en plus compter

je veux que nous glissions enlacés
je veux la dérive des continents & nos épices en constat d'urgence
je veux insinuer des préludes à n'en plus finir
griffonner des illusions sur ton épiderme

je veux que nous épuisions
nos réserves de choses impensables
je veux te laisser rentrer chez toi sans un mot
puis déposer des insolences
sur le pas de ta porte

je veux la liste de tes chansons
je veux le décompte de tes pluies
je veux l'étendue des dégâts, l'inventaire des petites choses
qui te font mordre l'oreiller au creux des nuits les plus noires

je veux l'entourloupe & l'ivresse
je veux bazarder les cartes en travers de la table
je veux poser mes lèvres sur les flammes &
ne plus me demander quel jour on enterrera les fruits

je veux que tu me regardes lorsque je m'épile
je veux que tu m'arraches les éclats de verre des yeux
je veux un incendie dans la baignoire & des nébulosités
jusqu'à ce que les hasards s'effondrent

je veux jeter les ignares dans des gouffres
lorsqu'ils prononceront d'autres noms que le tien
je veux te caresser au milieu d'une foule sans que nul ne s'aperçoive de rien
au point que la chair s'embrase & que nos vœux pieux
se muent en maison close

je veux te cracher par terre & mordiller tes inutilités
je veux être la photo de voyage agrafée sur le mur de ta chambre
je veux un sentiment d'urgence entre nos entrevues
une sorte d'incapacité à profiter des aubes

je veux maudire le nom du dieu qui nous a écrasés l'un sur l'autre
je veux connaître le goût d'un lendemain torpillé
je veux te laper peu à peu
jusqu'à tisser des élastiques

je veux te rendre plus coriace, éprouver ta résolution
je veux t'imposer des chemins de traverse
je veux être le somnambule qui erre le jour
& qui t'arrachera au futur


Travail élaboré en collaboration avec Séverine Rouy (photographie), dans le contexte de notre projet Confluences.

4 novembre 2014

... (54)

un flirt sans fin
puisque les boucles de nos impossibles
étouffent les corps écrasent la pensée
je t'enflammerai jusqu'au
blanc


20 octobre 2014

Confluences 2 : Le mur


Où qu'il se tourne, il ne voyait que le mur. Pas un mur de briques bien lisse, opaque et créé de main d'homme, non. Un mur végétal, organique. Un mur vivant qui semblait se reformuler sans trêve, se mouler sur le modèle de ses victoires, comme pour mieux les circonscrire. Un mur qui laissait filtrer l'horizon, sans jamais permettre qu'on le touche du doigt.

Comment en était-il arrivé là ? C'était la question que d'autres auraient voulu qu'il se pose mais il refusait les connotations négatives. Comment était-il arrivé là ? Cette question-ci, à la rigueur, était admissible, car il n'est jamais vain de comprendre le mouvement. Le mouvement est un phénomène naturel : on ne juge pas les phénomènes naturels, on les constate et on les analyse.

Il avait fait comme tout le monde, comme la plupart en tout cas : il avait essayé. Non, il avait peut-être fait davantage : il avait effleuré l'impensable et chouchouté les murmures, contemplé les sommets lorsque d'autres baissaient la tête, embrassé le silence quand l'hystérie était rigoureusement de mise. Ses pères, pourtant, l'avaient averti, non pas une fois mais mille : « Un jour, ils viendront pour toi ». Qui était ce « ils », les pères ne l'avaient jamais formulé de sorte qu'il eût aussi bien pu s'agir de chérubins anthropophages envoyés par Dieu pour corriger l'insolence d'un enfant terrible, ou peut-être simplement de la mousse humaine qui fleurissait sur la roche des convenances, très préoccupée de ronger tout ce qui pouvait dépasser.

« Ils » n'étaient jamais venus mais peu à peu, le champ des possibles s’asséchait, jusqu'à la stérilité peut-être, il était encore trop tôt pour le savoir. Derrière le mur il y avait encore quelque chose, c'était rassurant. Le vrai drame eût été qu'il n'y ait plus rien, que les interstices ne révèlent plus qu'un abysse ou un grand blanc. Pour autant, les perspectives ont aussi le don de narguer celui qui est au pied du mur. Il était seul : cela, au moins, il l'avait compris depuis longtemps et cela ne le dérangeait pas outre mesure. La solitude est un réalisme, se plaisait-il souvent à songer.

Ce qui était troublant, pour ne pas dire décourageant, c'était que de quel côté qu'il se tourne, il se heurtait au même mur. Non pas un mur circulaire qui l'eût cerné, uni au moins dans sa sphèritude, mais le même mur bien droit qui se récréait de lui-même, quelle que soit la direction qu'il eût voulu prendre. Ça avait des allures d'illusion d'optique et pourtant c'était bien là, imprenable. Le bambou plie mais ne rompt pas, disait l'adage. Ce bambou-là ne pliait pas, inflexible à toute négociation, borné dans son refus de disparaître.

Parfois à la nuit tombée, il entendait des chuchotements : « tu aurais dû, tu aurais pu, il aurait fallu ». Longtemps, il leur avait ordonné de se taire, puis il avait fini par comprendre qu'il ne s'agissait que d'échos. Dans le mythe, Écho était éprise du son de sa propre voix. Cela, il pouvait le comprendre. Alors, il avait réalisé que les chuchotements ne lui parlaient pas vraiment, qu'ils se contentaient de répéter ce qu'ils avaient envie de s'entendre dire. Ils ne le savaient pas eux-mêmes, mais ils se fichaient éperdument qu'on les écoute, alors il avait cessé d'écouter. Écho et Narcisse, finalement, étaient faits l'un pour l'autre.

En lieu et place, il s'efforçait de continuer d'avancer. Il avait d'abord cru qu'avancer c'était défricher mais il n'en était rien. Sa machette était érodée depuis trop longtemps, il ne parvenait plus à avancer qu'en poussant assez fort. Lorsqu'il y parvenait, le mur reculait de quelques centimètres, parfois même d'un peu plus que cela. L'horizon qu'il entrapercevait entre les bambous reculait pareillement. Faute de s'en rapprocher, il avait avancé de quelques centimètres et c'était déjà une forme de victoire. Il vivait au jour le jour, chaque effort portant en lui la vanité des efforts passés et à venir si par malheur il se laissait aller à les envisager dans la continuité. Il n'y avait pas de continuité, seul le présent était éternel. Cette idée lui donnait du courage lorsqu'il se sentait las. Il n'avançait plus pour gagner l'horizon mais simplement pour avancer. Chaque inspiration est une fin en soi.

Mais tout de même, il fallait bien l'admettre : la lassitude se faisait plus pesante au fil des ans. Il n'est peut-être pas possible de pousser à tout jamais, c'est sans doute la raison pour laquelle les corps se fanent et souvent, longtemps avant eux, les âmes. Il s'efforçait donc de prendre soin de l'un comme de l'autre, de laper dans les flaques et de se laisser flotter sur la crête des tremblements de terre lorsqu'ils se produisaient.

Au fond de lui, néanmoins, persistait un rêve. Peut-être, un jour, parviendrait-il à passer de l'autre côté du mur. Il ne voulait plus trop y croire mais de temps à autre, lorsqu'il se laissait bercer par quelque aubade hypnagogique, cette idée l'embrassait voluptueusement sur les lèvres, amante imaginaire. Il n'en fallait pas davantage pour qu'il esquisse un sourire.


Travail élaboré en collaboration avec Séverine Rouy (photographie), dans le contexte de notre projet Confluences.

18 octobre 2014

Il y a un secret plus grave

« Il y a un secret plus grave. L'amour n'est pas que guerre prédative ni les baisers seulement carnivores. La nuit ne tend pas vers le jour.
La nuit est un monde. »

Pascal Quignard, Le sexe et l'effroi.

7 octobre 2014

Confluences 1 : La vierge à l'enfant


On la voyait depuis longtemps déambuler avec sa poussette. Parmi les innombrables formes qui hantaient les ruelles, c'était l'une des plus persistantes. À ce stade, toutefois, il devenait difficile de discerner les vivants des morts, les esprits sains des fous. Toute cette masse humaine se confondait en un agrégat malheureux, les premiers se sachant de toute façon voués à rejoindre tôt ou tard la communauté mêlée des seconds. Ce qui vit s'estompera, et la raison de même. Au début, il y avait un bébé dans la poussette, un vrai bébé tout de chair et de cris, qui réclamait souvent. Une caresse ou un biberon suffisait généralement à apaiser sa rage de débutant. La femme semblait capable de s'en occuper comme il convenait. Sa robe avait des allures de tapisserie russe et sa capuche n'en finissait pas d'enfler sous l'effet du vent, mais les chaussures trahissaient une coquetterie, le souci de conserver quelque dignité sur ces terres où la dignité était devenue le plus précieux des biens. En ces temps, il n'en fallait pas davantage pour faire une bonne mère.

Quotidiennement, la femme courait de-ci de-là, affairée, propulsant la poussette à vive allure d'une boutique à l'autre. Puis elle se fit moins présente, et la poussette moins présente encore. Sous la capuche, on parvenait parfois à deviner des traits fatigués, des joues marquées par des sillons de larmes, si nombreuses qu'elles avaient fini par creuser la chair. Ou peut-être était-ce la lumière, une supercherie que le ciel indifféremment blanc imposait aux yeux désensibilisés des passants. Elle finit par disparaître tout à fait, des mois durant. Comme toute chose qui s'efface, on finit par l'oublier. Ensuite, tout commença d'arriver, le flux s'inversa, ce qui n'avait pas lieu d'être devint omniprésent.

Elle réapparut comme un souffle, démunie de toute carnation et pourtant bien vivante. La poussette aussi réapparut, mais elle était vide et la femme courait au ralenti. Elle ne se rendait plus dans les boutiques, du moins nul ne la vit plus jamais pénétrer nulle part. Elle se contentait d'être là. Comme tous les autres. Et comme tous les autres elle s'incrusta sournoisement dans le paysage. Lorsque l'on commença à comprendre, il était bien trop tard. Non pas que comprendre plus tôt eut changé quoi que ce soit. La femme parlait à la poussette comme on parle à un nouveau-né. La poussette crissait des roues pour toute réponse, et cela suffisait. Tout le monde parlait plus ou moins dans le vide, de toute manière, mais cet accessoire maternel lui donnait une forme de singularité, un petit quelque chose d'attendrissant qui fit qu'on lui prêta un tantinet plus d'attention qu'aux autres. Si d'aventure on se risquait à lui adresser la parole, toutefois, elle grognait comme un chiot craintif, montrait les dents puis s'en allait d'un pas outré.

Inéluctablement, le bébé finit par réapparaître, à son tour. Il avait bien dû s'écouler une année tout entière, depuis qu'on ne l'avait vu dans la poussette, mais il était tel qu'on se souvenait de lui, le même petit être vulnérable et criard, bébé à jamais. Lorsqu'il pleurait, pourtant, la mère ne lui offrait plus rien. On l'avait vue essayer au début, mais le nourrisson dédaignait désormais la tendresse et le lait. Ses cris finirent par s'incruster dans la chaussée, dans les murs craquelés, jusque dans le crâne des riverains. Et du matin au soir, la mère se bornait à pousser en fredonnant des comptines, résonance d'une époque où la chair savait encore réconforter la chair, lorsque tous les cœurs battaient encore.


Travail élaboré en collaboration avec Séverine Rouy (photographie), dans le contexte de notre projet Confluences, avec pour toile de fond mes recherches pour le roman Ce que font les morts.

6 octobre 2014

Myrack


Il y avait un nouvel élève. Il se prénommait Myrack. C'était un grand gaillard de quinze ans, maigre comme un clou, dégingandé, d'allure revêche. Il appartenait à la Minorité et venait donc, comme le voulait le bon sens, des quartiers Est. Il y avait trois autres garçons de la Minorité dans la classe. Leurs familles avaient depuis longtemps gravi l'échelle sociale et intégré la communauté locale, tout ceci avec un succès remarquable et remarqué.

La professeure de géographie intima Myrack de se présenter à ses camarades. Personne ne venait jamais s'assurer que le programme scolaire était suivi à la lettre, il y avait donc du temps à perdre et la cohésion du groupe était une priorité. L'influence des Soviétiques, sans doute. Comme Myrack baissait la tête, tétanisé, les adolescents furent chargés de l'interroger. On lui demanda son nom, son âge et la profession du père (comptable dans une administration à usage indéfini, pour Myrack plus encore que pour nul autre). Une jeune fille lui intima ensuite de décrire ses hobbies (mot qu'elle prononça en anglais dans le texte, non sans une pointe de fierté). Myrack parlait avec le lourd accent des quartiers Est, ce qui le rendait légèrement difficile à comprendre, d'autant qu'il était timide et avalait la moitié de ses mots avant d'en recracher l'autre moitié. Myrack dit qu'il aimait jouer aux billes. Il y eut quelques ricanements car c'était une activité fort immature pour un garçon de son âge. La jeune fille n'était pas satisfaite : Myrack ne pouvait, en tout état de cause, se contenter d'un seul hobby (elle répéta le mot, des fois que quelqu'un l'aurait raté la première fois). Myrack dit qu'il aimait tirer les cheveux. Tout le monde se regarda, le regarda, regarda la professeure. Elle exigea que Myrack précise sa pensée, car on avait certainement mal compris. On n'avait pas mal compris : Myrack aimait tirer les cheveux. Il illustra son propos d'un geste sans équivoque. Tout le monde se regarda, le regarda, regarda la professeure. Elle affirma haut et fort qu'il n'existait de tel hobby nulle part sur terre, pas même dans les invraisemblables quartiers Est. Convaincue qu'on se moquait d'elle, elle ordonna aux trois autres garçons issus de la Minorité d'obtenir une explication. Les quatre élèves échangèrent des propos dans l'inintelligible et méprisable patois des quartiers Est et firent toutes sortes de grands gestes. Piteux, les trois garçons furent contraints de confirmer que oui, Myrack aimait bel et bien tirer les cheveux des gens, les arracher même si possible. C'était, là d'où venait Myrack, une activité ordinaire pour les adolescents. Myrack rit, soudain tout excité. La professeure eût, à la rigueur, pu admettre qu'elle avait affaire à un attardé. Par contre, l'idée même que le tirage de cheveux puisse constituer un loisir collectif lui était intolérable, fusse dans les quartiers Est où se passaient pourtant des choses plus scandaleuses que cela. Myrack, pourtant, insista de son accent boueux : ils tiraient les cheveux en bande et c'était rudement amusant !

Il y eut alors un de ces longs silences que toute personne saine de corps et d'esprit abhorre, puis quelques rires étouffés de la part des filles et de nombreux chuchotements dans les rangs des garçons. Finalement, la professeure fut assaillie de regards suppliants : on attendait d'elle qu'elle mette un terme à cet intolérable embarras. Aguerrie au métier, elle déclara tout-de-go qu'il était temps de démarrer la leçon et se mit à disserter sur les bienfaits de la collectivisation agricole. Myrack lança des regards inquiets çà et là mais ne trouva que des visages fermés.

De la journée, personne n'adressa la parole à Myrack. À quinze heures, les cours se terminèrent et chacun rentra chez soi. Les douze garçons de la classe – parmi eux Jakob – suivirent Myrack, s'abattirent sur lui et le battirent à mort. Les trois garçons issus de la Minorité furent ceux qui tapèrent le plus fort. C'est l'un d'entre eux qui, les yeux révulsés, l'écume aux lèvres, donna le coup de pied fatidique dans la tempe du nouveau, le coup qui lui ôta la vie pour de bon.

La police déclara que le pauvre garçon souffrait de dépression (qui ne souffrait pas de dépression dans les quartiers Est ?) et conclut au suicide. Nul ne mentionna plus jamais Myrack, à commencer par ses parents et ses deux sœurs, qui furent d’ailleurs bientôt exclues de l'établissement pour mauvaise tenue.

L'année scolaire qui s'ensuivit fut ordinaire, donc radieuse.

Extrait possible et en friche de Ce que font les morts, roman en cours de gestation.

1 octobre 2014

Élémentaire, mon cher Memmius !

« Ajoute à cela que le lait et le miel laissent dans la bouche une sensation qui flatte la langue, tandis que l'absinthe amère, la sauvage centaurée, ont une saveur qui nous fait faire la grimace ; à quoi tu reconnaîtras aisément que des éléments lisses et ronds composent les corps agréables à nos sens, et qu'au contraire toutes les substances amères et âpres au goût proviennent d'un assemblage d'éléments crochus et serrés, lesquels les obligent à déchirer les voies qui accèdent à nos sens et à maltraiter les organes dont elles forcent l'entrée. »

Lucrèce, De la nature des choses.

30 septembre 2014

Le sexe et l'effroi

« Une pièce de Térence qui date de -165 met en scène Philumena qui a été violée une nuit en se rendant aux mystères dans l'obscurité. Elle épouse Pamphilus sans faire état de ce viol mais son nouvel époux ne la touche pas parce qu'il aime à la passion Bacchis la prostituée. Pamphilus part en voyage. Philumena découvre qu'elle est enceinte du violeur alors que son mari l'a laissée intacte. Elle attend dans la terreur le retour de son mari. Finalement Pamphilus découvre que c'est lui-même qui l'avait violée, sans savoir qui elle était. Tout le monde pleure de joie : le violeur est le mari. Ce happy end est au sens romain ''chaste''. »

Pascal Quignard, Le sexe et l'effroi.

24 septembre 2014

Requiem pour une solitude

Avant, j'étais tout seul chez moi. Je passais des nuits entières à me noyer dans les délices de l'auto-contemplation. À présent, j'ai des petits fantômes domestiques et autres amis imaginaires. Ils ne sont pas vraiment là mais c'est tout comme si... Ils bavardent sans arrêt, et je leur réponds, et ils me répondent, et je leur réponds, et tout cela est tellement, tellement fatiguant !

Avant, il n'y avait personne pour interrompre la nuit. Juste cette cochonnerie de téléphone. Je le regardais sonner, sachant pertinemment que l'insolant qui avait l'audace de me déranger se découragerait avant moi. Et puis de toute façon, passée une certaine heure plus personne n'appelait. C'était bien.

Mais tout ça, c'est fini. Maintenant, je suis obligé de m'occuper de mes invités indésirables en permanence. Ils grignotent mes miettes. Des fois, c'est vrai, ils me divertissent. Souvent, ils m'agacent. Parfois même, ils ont l'audace de me snober, sous mon propre toit. Des fois, je voudrais bien aller dormir et puis je me laisse prendre au jeu d'une conversation délibérément absurde. Des fois je suis tranquille, bien posé, et puis d'un coup voilà qu'un de mes amis imaginaires m'impose sa triste vision du monde ou sa colère, me colle un petit coup de stress pour la route. Pas terrible quand déjà, à la base, on est un agneau insomniaque.

Ce qu'il y a de bien pourtant avec la solitude, c'est que c'est un moment où l'on peut vraiment être à soi. Ce n'est pourtant pas que je me donne trop de mal à faire des faux-semblants avec les autres mais quoi qu'on en dise, il y a une part de représentation dans l'interaction. Dès qu'il y a l'autre il y a, c'est implacable, une part de nous qui sait que cet autre, là en face, il va forcément peser nos paroles et nos actes, au kilo, avec la délicatesse d'un garçon-boucher. On aura beau dire et beau faire, cette prise en compte de l'autre est ancrée bien trop profondément dans notre ADN d'animal social. Elle a forcément une incidence, fut-elle subtile. On est génétiquement programmés au métier d'acteur, je crois.

Dans la solitude, personne ne vient vous contaminer la pensée avec ses exigences, ses opinions creuses, ses mots lourds de sens interdits... Ils sont trop envahissants, mes amis imaginaires. J'ai déjà assez de mes pensées à moi, de mes diversions, de mes souvenirs. Déjà, à moi tout seul, je suis tout une foule. J'ai déjà assez, aussi, des gens que je croise au dehors. Il faut les digérer. Alors quand je rentre chez moi, je n'ai pas forcément envie de recevoir mais je n'ai pas le choix : ma piaule est en mode open bar depuis sept ans. Les bouquins, les films, la musique, même la tarévision, ce sont également des distractions mais c'est différent. Ça nourrit davantage que ça ne pollue. Je ne réponds jamais à un bouquin lorsqu'il me contredit.

Et puis je me rends compte qu'au fil des ans j'ai oublié, j'ai oublié ce que c'est que la solitude. J'ai oublié ce que c'est que de passer une soirée entière vraiment, complètement avec moi-même. J'ai oublié ce que c'est que de ne pas être grossièrement interrompu dans le fil de mes pensées. J'ai oublié ce que c'est que d'oublier les autres. Je voudrais bien me souvenir. Je voudrais bien savoir comment ça serait, la vie, sans tout ça, sans cet incessant vacarme humain. Je voudrais bien retrouver mes miettes. Je crois que tous ces amis imaginaires, ils sont en train de me changer. Je crois que ça pèse lourd sur ma tronche. Je crois que ça m'éloigne de l'idée que, jadis, je me faisais de la sérénité. Je crois qu'il est temps que je fasse quelque chose. Temps de ne plus trop me connecter à Facebook, Twitter et compagnie parce que les gars, je suis navré de vous le dire : je vous aime bien mais vous me sucez la cervelle !

23 septembre 2014

... (53)

picore des épices & prends la clé
ouvre grand les narines &
crache tes couleurs
on le savait bien, vieux, que tu sniffais
du verre pilé


22 septembre 2014

... (52)

j'éternue grotesque lorsque les mandibules
de tes navrances essaient
de me coller un slip sur le crâne
si tu veux bien, barbie barbue, je garderai
mes jupes



6 septembre 2014

Médiocre météo
















temporiser
en attendant que des plats réchauffés
se déversent dans nos trous

se suspendre aux haruspices
en cas que leurs prévisions soient bonnes
astiquer les parapluies

sans se disperser trop
sans décortiquer les croquis
juste attester l'empreinte
des flagorneries
sur la durée

(l'hystérie s'immisce indiscrète
dans nos évaluations)

« Je n'avais aucune idée des raisons de ma présence, je m'étais simplement dépêtré d'un mauvais rêve »

recyclant des excuses antédiluviennes
nous nous précipitons en rangs serrés vers le
débordement               (mais ce n'est pas grave du tout)

boucle          de boucle          de boucle           de boucle
les écorchures gravées sur les murs (like)
la laideur des façades               anticipée
pour mieux
craqueler l'autre

pour mieux chercher
à classifier les inventaires au nom d'antagonismes
encadrés
de paroles bien apprises & dépourvues
d'hygiène

« tiens ! & si on allait plutôt faire du shopping ? »

l'abus d'excuses est favorable à l'exagération
à terre la logique !
exaltées nos étroitesses vacancières
camping apprivoisé
la toile inflammable insensible
aux bistouris
des éventreurs du port

mais lorsque l'on se donne la peine d'écouter
un air de bossa nova trépidant trépane & transforme les os du crâne en pots de fleurs
sans élucubrations il faut danser
s'informer des petites guerres &
frétiller en retour

c'est juste pour le style
mais ça n'intéresse pas grand monde

« hourra ! », s'écriera-t-on plutôt avant de s'enfoncer dans les cahiers comptables & de dessiner
les enfants morts
instantanés répétitifs
indignations jetables

« tiens », dit la serveuse au superviseur
« voici donc les premières traces de moisissure »
« tiens », dit la serveuse au superviseur
« voici donc le feu-semblant
que nous avons
tant cherché ! »

« ne vous y trompez pas
il tremblera demain
prévoyez de prendre vos paraséismes »
sans doute, un conseil avisé en vaut deux

médiocre météo

5 septembre 2014

L'assiette du pauvre et ta mère

Alors aujourd'hui je lisais sur Facebook (oui, toujours cette putasserie de réseau social moraliste) que autrefois les parents de mes @mis laissaient une assiette vide sur la table et que quand ils demandaient à leur papa et leur maman c'était quoi cette assiette, on leur répondait fièrement que c'était au cas où un pauvre viendrait taper à la porte.

Ce que mes @mis oubliaient de préciser je pense, c'est que les pauvres ne venaient jamais taper à la porte ou que, quand ils avaient l'outrecuidance de le faire, ils se faisaient refouler à coups de balais au cul.

Le problème de « l’assiette du pauvre » est peut-être justement que cette assiette est toujours restée vide sur la table, pendant que les pauvres crevaient de faim dehors et que les parents lower middle class hypocrites faisaient la morale aux enfants qui demandaient pourquoi il y avait une assiette vide sur la table.

Un symbole ? Oui. Mais un symbole inconséquent. La solidarité entre pauvres, j'y crois pas : l'idée même selon laquelle les pauvres sont moins égoïstes que les riches est un putain de mythe. Il n'y a pas plus égoïste qu'un pauvre.

J'en ai rencontré plein des pauvres dans ma vie. Je parle pas des pauvres en Asie ni des pauvres français de 1940, parce que eux ils vivent/vivaient tellement sur une autre putain de planète que j'ai pas de jugement à porter sur eux. Mais les « pauvres » français de 2014 (vous savez, les pauvres avec un écran plat et une Playstation), je les ai bien rencontrés. Assez pour dire que je n'ai vu nulle part davantage d’égoïsme, de rancœur et de mesquinerie que chez eux. Le Très Pauvre il peut bien crever éventré devant le pavillon du Pauvre que le Pauvre ne fera pas un geste pour l'aider. Et quant au Moins Pauvre (je parle même pas du Riche), il n'a qu'à bien se tenir, car le Pauvre va l'enculer à sec à la première occasion.

Honnêtement je ne les blâme même pas pour ça, les pauvres : quand les ressources sont limitées il est bien normal d'être égoïste. Ce qui me casse profondément les couilles c'est ce mythe selon lequel « les pauvres sont généreux et gentils et les riches sont égoïstes et méchants ». Cette glorification du pauvre, c'est une honte, alors si c'est comme ça ben je fais aussi des raccourcis et on va dire que les pauvres sont tous des crevards et les riches des princesses et puis voilà ^^

La glorification du pauvre est une hypocrisie de salons.

#RealismVsRomanticism
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