29 mai 2015
25 mai 2015
Les enfants de minuit
« (…) when you go
deep inside someone's head, they can feel you in there. »
« They can't stop
us, man! We can bewitch, and fly, and read minds, and turn them into
frogs, and make gold and fishes, and they will fall in love with us,
and we can vanish through mirrors and change our sex... how will they
be able to fight ? »
Salman Rushdie, Les enfants de minuit
22 mai 2015
The China Experience - 10/ The Ulan-Bator Experience (Pt. 3)
Premier
voyage en Chine, septembre-novembre
2002.
Expérience
précédente : The Short SteppeXperience.
29
septembre 2002 – 02 octobre 2002 : The
Ulan-Bator Experience (Pt. 3),
Oulan-Bator (Mongolie).
Je
prends de nouveau quelques jours pour me reposer et me réchauffer
dans la confortable guesthouse.
Très vite, je m'aperçois que mon adresse email est inaccessible :
le site de mon fournisseur (thedawn.com) est aux abonnés absents. Je
décide d'attendre quelques jours et de voir si ça remarche. Je
conçois aussi quelques idées pour de futurs projets. J'ai envie de
mettre une photo de Mao Zedong en Mickey Mouse en couverture d’un
futur numéro de Mercure Liquide (comme il faudra
encore deux ans pour que ne sorte le premier numéro, cette idée me
sera passée). Comme Pulsize a renoncé à faire de Small City un film, je caresse
l'idée d'en faire mon second roman pour aller au bout de la
thématique de la vie nocturne abordée dans L’incident
Œdipe (inédit). Pascal, le Suisse,
m'arrache à ces méditations afin de me présenter Mark l’Anglais.
Tous deux insistent pour que je les suive en boite de nuit !
Après trois verres de vodka, je cède et me voilà à l’UB Palace,
le plus gros club de la ville (donc du pays). La clientèle a pour
l’essentiel moins de vingt ans et se régale de mauvaise techno et
de mauvais hip-hop. De temps à autre, un « show » de
quelques minutes interrompt le mix et captive le public : deux
hommes à demi nus qui s’effleurent en dansant un slow,
un concours de celui qui boira le plus vite un litre de bière
cul-sec, des danseuses seins-nus qui gesticulent grossièrement, une
loterie dont les tickets sont nos billets d’entrée, un animateur
qui chante Happy Birthday
à ceux dont c’est l’anniversaire… Bref, nous touchons les
bas-fonds de la ringardise et je noie mon désespoir dans la vodka.
Pascal est décidé à séduire une jeune fille du cru et, comme je
n'ai pas l'intention de le suivre sur ce terrain-là, je continue de
boire jusqu’à m’en rendre malade. Je file aux toilettes et vomis
tout ce que j’ai à vomir lorsque, à peine remis, je tourne la
tête et me retrouve face à Madame Pipi, une petite vieille furieuse
qui fait irruption dans la cabine et me hurle dessus en Mongol avant
de me fourrer une éponge dans les mains. Derrière elle, un vigile
observe la scène d'un air sévère alors, tout à fait effaré,
j’éponge vaguement la cuvette et m'éclipse discrètement. Je
m’écroule ensuite sur une table et comate longuement au son d'une
techno épouvantable. Je ne sais combien de temps je reste ainsi
avachi mais à quatre heures du matin la boite ferme, et il faut
partir. Je tiens à peine debout et m'empresse de vomir tout ce qui
me reste dans les tripes sur le dancefloor.
Vomir est décidément quelque chose de très mal vu en Mongolie car
à présent, ce sont les videurs qui me crient dessus. Leur chef
m’intime de payer une « amende » de trois-mille tögrögs
(environ trois euros) et je suis prêt à leur donner tous les
tögrögs qu’on voudra pourvu qu'on me laisse en paix, sauf qu’un
Australien aussi ivre que moi s'insurge que c’est du vol et que je
ne dois pas payer, et puis voilà qu’un flic arrive et demande ce
qui se passe, alors je m'empresse d'éconduire l’Australien et de
régler ma prune, après quoi nous nous enfournons dans un taxi avec
Pascal et Mark. Pascal est aussi ivre que moi mais lui a une pèche
d’enfer, et il décrète arbitrairement que nous devons aller
manger des oushours
(des beignets au... mouton bouilli !). Dix minutes plus tard,
nous nous retrouvons hilares, en train de nous empiffrer dans un
snack nocturne pendant que vingt-deux jeunes Mongols (j’ai compté)
jouent à un doomlike
en réseau dans l’arrière salle. Je retrouve mon entrain et nous
rendons les serveuses un peu folles parce que nous re-commandons des
oushours
toutes les cinq minutes et ne cessons de faire des blagues qu'elles
ne comprennent pas. Mark, qui veut aller se coucher, nous attend dans
le taxi et vient demander toutes les dix minutes si
on-peut-y-aller-maintenant
et à chaque fois on lui répond que
non-pas-encore-viens-donc-te-joindre-à-nous-on-s’amuse-bien,
et Mark nous rappelle que le-taxi-attend-depuis-tout-à-l'heure
et nous clôturons le débat en expliquant que
le-compteur-tourne-et-il
sera-payé-pour-l'attente et
Mark repart en grommelant, et au bout d’une heure de ce manège
nous finissons par nous décider à regagner la guesthouse
mais
Mark est furieux.
Pascal
doit regagner la Suisse dans quelques jours mais il est tombé fou
amoureux de la Mongolie, où il retournera bientôt (entre temps, il
honorera un rendez-vous galant avec une Mongole rencontrée à l'UB
Palace, qui ne lui accordera au bout du compte que quelques bisous).
C'est avec plaisir que d'un mail à l'autre, nous suivons depuis nos
pérégrinations respectives à travers le monde.
Je
passe les deux jours suivants à coocooner
dans l’appartement. Il fait désormais si froid que je ne sors que
pour manger du mouton bouilli et visiter le musée d’histoire
naturelle de la ville. Ce dernier ne présente guère d'intérêt,
sinon un squelette intégral de tyrannosaure. Hormis cela, on y
trouve diverses bestioles empaillées et tout à l'allure d'un musée
du dix-neuvième siècle laissé à l'abandon. Je retrouve Monica la
Suisse, qui est toujours là, et je passe beaucoup de temps à
discuter avec des gens du monde entier. C’est aussi à ce moment-là
que j’écris le texte Vacances
(inédit),
un rap pour mon groupe Shoona Sassi qui relate mes galères de
voyage, d'Istambul à la Mongolie en passant par la Long Way Home Experience. Je
persiste aussi à faire des rêves bizarres à propos de ma famille.
Il en est un où l’on exhume le cercueil de mon grand-père décédé
en 1979 pour s'apercevoir que, vingt-trois ans après sa mort, il
respire encore, comme une sorte de vampire. Je songe également à la
suite de mon voyage. Que faire à présent ? Je dois toujours
aller à la rencontre des Miaos et des Dongs. Mais avant de me lancer
dans l’exploration de villages isolés et difficiles d'accès, je
m'offrirais bien une semaine dans un coin touristique et paisible au
Sud de la Chine, histoire de me poser un peu et de reprendre le
soleil. L’air de rien, cela fait un mois que je cours dans tous les
sens, que je m’épuise dans des villes dont on ne parvient pas à
sortir, dans des jeeps surchargées de Mongols, dans des steppes
glaciales… Et puis avec tout ce mouvement, je n’ai pas pu
travailler sérieusement à mes projets littéraires, aussi est-il
impératif que je m’arrête un peu quelque part, ne fut-ce que pour
ça. J’ai besoin d’une petite pause, d’une semaine de détente
et d’écriture. Je me décide pour le Xishuangbhanna, la région
tropicale qui se trouve tout au Sud de la Chine. J’ai presque un
continent à traverser pour y parvenir. Je dis au revoir à mes amis,
déjeune une dernière fois avec Monica et m’engouffre dans un
train pour la Chine en compagnie de Brit l’Allemande et Stéphane
le Français. Ils forment un couple sympathique mais plutôt réservé,
de sorte qu’on ne parle pas des masses. La montée dans le wagon
est une cohue épouvantable et un pickpocket parvient à me dérober
tout l’argent liquide qui me reste (vingt-cinq euros).
Prochaine
expérience : The Long Way South Experience.
Tiroir(s) :
l'incident oedipe,
mercure liquide,
neweden,
roman,
shoona sassi,
small city,
the china experience,
voyage
15 mai 2015
Apesanteur
Après La malédiction du plombier-garou, Justin Chien, Cassandre, Le long halloween et L'homme qui vivait la nuit, voici le sixième des huit récits pour enfants composés fin 2005. Contrairement aux précédents, qui visaient un public 7-12 ans, Apesanteur s'adressait aux tout petits. L'idée m'avait été inspirée par une réplique du film Deux garçons, une fille, trois possibilités, lorsque l'un des personnages, totalement ivre, demande à son colocataire s'il a payé la facture de pesanteur.
APESANTEUR
Voici Monsieur X.
Monsieur X est très négligeant.
Il oublie ses clefs sur sa porte.
Il oublie de promener son chien.
Il oublie de faire la vaisselle.
Il oublie de payer ses factures de téléphone, d’eau et de gaz.
Seulement voilà, il y a une facture qu’il ne faut jamais oublier de payer.
C’est la facture de pesanteur.
Monsieur X met des mots sur le mur de sa chambre pour y penser.
Mais un jour, il y a tellement de désordre que le mur est caché par des piles de vêtements sales.
Comme Monsieur X oublie aussi de relever son courrier, il ne trouve pas la lettre de relance de la société de pesanteur.
Et voilà qu’un beau jour… on lui coupe la pesanteur !
Ce jour-là, Monsieur X ouvre sa porte, et trouve un sacré chaos chez lui.
Les objets et les papiers volent dans tout l’appartement.
Même le chien flotte sans comprendre ce qui lui arrive.
Et lorsqu’il rentre, Monsieur X se met à flotter lui aussi.
Il est bien embêté.
Il téléphone à la société de pesanteur, on lui dit que s’il envoie son chèque tout de suite, la pesanteur sera rétablie dans trois jours.
Dire que Monsieur X avait prévu un dîner chez lui le lendemain !
Il a déjà du mal à retrouver ses affaires d’habitude, mais là c’est vraiment compliqué, avec des choses qui volent partout.
Lorsque les amis de Monsieur X arrivent le lendemain soir, il s’excuse pour l’apesanteur.
Au début, ses amis sont ravis : ils trouvent cela très drôle.
Mais c’est un peu compliqué de manger lorsque la nourriture ne veut pas rester dans l’assiette.
Et c’est compliqué de boire lorsque les liquides se transforment en boules qui flottent dans l’air.
Les amis de Monsieur X ne disent rien, mais ils ne sont plus très amusés.
Le lendemain, Monsieur X ouvre la fenêtre pour aérer, et plein de choses s’échappent de l’appartement et tombent dans la rue.
Les passants ne sont pas content de recevoir les chaussettes de Monsieur X sur la tête.
Ainsi, pendant trois jours, Monsieur X dort au plafond, boit au biberon, et il est obligé de garder ses fenêtres fermées.
Finalement, la pesanteur est rétablie pendant que Monsieur X fait la grasse matinée, il tombe et se fait bien mal.
Ah ça non ! Plus jamais Monsieur X n’oubliera de payer sa facture de pesanteur !
Il envisage même de cesser d’être négligeant.
13 mai 2015
The China Experience - 9/ The Short SteppeXperience
Premier
voyage en Chine, septembre-novembre
2002.
22
septembre 2002 - 28 septembre 2002 : The
Short SteppeXperience,
Bayankhongor (Mongolie).
La
petite ville de Bayankhongor est perdue au milieu d’un paysage
idyllique entre steppe, désert et montagnes. Au cours du long trajet
en mini-van, je papote avec Lars, un Allemand. Il a pour projet
d’acheter un cheval et de traverser la frontière sino-mongole
illégalement. Ceci présente quelques risques mais il pense s'en
tirer en prétendant s'être perdu, afin d’obtenir un visa de
tourisme chinois sans passer par la case prison (je saurai plus tard
qu’il y est parvenu). C’est un personnage très agréable, un peu
timide et Souabe (une ethnie allemande dont j’ignorais
l’existence). Il est âgé de vingt ans et se destine à une
carrière de commandant de navires, une vie de voyages qui le séduit
(j’apprendrai plus tard qu’il y est parvenu également). Il a
passé son bac il y a un an, fait son service militaire et entrepris
ce long périple qui l’a conduit en Russie, en Mongolie, bientôt
en Chine et ensuite en Amérique du Sud.
Le
trajet ne se déroule pas sans quelques péripéties. Après
l’inévitable déjeuner de mouton bouilli, un vieillard nous
raconte inlassablement des tonnes de trucs en mongol, que nous ne
comprenons évidemment pas. Ensuite nous repartons sur une route qui
n'en est pas une, puis le mini-van tombe en panne au milieu de nulle
part. Comme personne ne parle anglais, Lars et moi nous demandons ce
qui va bien se passer mais le chauffeur parvient à nous faire
repartir au bout d’une heure. Finalement, vers vingt-et-une heures,
on s’arrête près d’une yourte où nous dînons (encore) du
mouton bouilli, puis on nous fait comprendre que tout le monde va
dormir là. La halte n'avait pas été annoncée au départ mais que
faire ? Nous passons une nuit épouvantable, à même le sol et
sans couvertures. Tout le monde se réveille à sept heures le
lendemain mais pour quelque obscure raison, nous ne repartons pas
avant midi, après que Lars et moi ayons décliné un énième plat
de mouton bouilli. Vers dix-huit heures, le bus s’arrête le temps
que tout le monde vénère un ovoo
(empilement shamanique de cailloux, dont il convient de faire le tour
avant d’y jeter un caillou supplémentaire) et, alors que nous
n'osions plus y croire, nous parvenons finalement à Bayankhongor.
Lars
me propose de camper deux jours en ma compagnie avant de se lancer
dans son périple et j’accepte volontiers. Nous nous retrouvons
donc à quelques kilomètres de la ville, au bord d’un charmant
ruisseau nommé Thuin Gol, dans une vallée verte couverte de fleurs
roses. Le soleil nous réchauffe la journée mais les nuits sont
assez froides : je me demande dors-et-déjà s'il sera possible
de faire durer très longtemps mon expérience en solitaire. C'est
fâcheux, parce que la rivière m’offre une totale autonomie en
termes d’eau (je dispose de pastilles purifiantes), de sorte que je
pourrais m'offrir dix jours de retraite ininterrompue comme je l'avais fait en Inde. Il vole dans les airs des sortes de tipules,
inoffensives et sympathiques, le bruit de l’eau qui coule est une
berceuse incessante. Smooth.
Je passe la première journée à lézarder au soleil en toute
quiétude, abandonné quelques heures par Lars qui est retourné en
ville pour se renseigner à propos de son cheval. Je bois une petite
fiole de vodka et apprécie la légère ivresse qui s'empare de moi,
une heure durant, au milieu de ce paradis. Des Mongols viennent
puiser de l’eau alentour et ne me prêtent aucune attention. Le
deuxième jour, c’est moi qui m'éclipse quelques heures en ville,
le temps de quelques achats et d'un email à ma princesse indienne. À
mon retour, je trouve Lars en compagnie d’un couple de vieillards
qui se sont assis à ses côtés et restent là, sereins et
souriants, sans mot dire. Leur présence bienveillante est très
agréable. Ils sont beaux, cet homme et cette femme qui semblent nous
bénir en silence. Avant de partir, ils nous offrent à chacun une
petite pierre, une sorte de cristal semi-transparent, et s’en vont
bras-dessus bras-dessous dans la steppe.
Il
est temps pour Lars et moi de plier bagage et de partir chacun de
notre côté, lorsque surgit une jeep dont sortent cinq Mongols ivres
morts, parmi eux un flic en uniforme. Lars et moi nous regardons et
nous n’avons pas besoin de nous parler pour comprendre que nous
partageons la même inquiétude. Nous sommes possiblement dans un
très, très gros pétrin. Les hommes s’assoient près de notre
campement. Un seul parle un vague anglais, qui semble être le chef.
Ils se moquent ouvertement de nous, puis le Chef essaie d’obtenir
que nous lui donnions nos passeports. Nous refusons fermement, car
nous serions alors tout à fait à leur merci. Leur présence semble
durer une éternité et la tension monte rapidement, bien que Lars et
moi nous efforçons de dissimuler notre peur et de faire semblant de
bien nous amuser avec eux. Ils nous invitent (c’est davantage une
exigence qu’une invitation) à boire de leur vodka, puis deux
adolescents passent avec un cheval et le Chef les appelle. Les deux
jeunes sont de toute évidence aussi terrifiés que nous, peut-être
à cause de l’uniforme. Le Chef exige que Lars fasse un tour de
cheval et donne en contrepartie cinq dollars aux adolescents. Tout le
monde s’exécute et les ados partent avec un soulagement visible
lorsque le Chef leur signifie qu’ils sont libres. Comme quatre de
nos oppresseurs se marrent bien, notre seule chance d’échapper au
désastre est de jouer le jeu de la complicité, de sorte à ce
qu’ils nous trouvent assez sympathiques et renoncent à nous piller
et à nous passer à tabac. Mais notre principal souci est le
cinquième membre de leur groupe : un colosse. Les Mongols sont
balaises et n’importe lequel des cinq pourrait nous réduire en
bouillie, mais celui-ci est vraiment immense, un monstre d'un mètre
quatre-vingt-dix, tout en muscles. Il semble encore plus ivre que ses
compères et lui ne rigole pas du tout. Il se contente tout du long
de nous dévisager d'un air haineux, marmonnant de temps en temps
quelque grognement peu aimable, et caressant de toute évidence le
rêve de fracasser le crâne de ces deux « riches »
européens. Au bout d’une demi-heure de ce manège, ils se décident
finalement à partir et nous soupirons de soulagement en voyant la
jeep de fondre dans l’horizon. Nous songeons qu’ils pourraient
bien revenir après la tombée de la nuit et convenons qu’il est
urgent de disparaître. Nous finissons d’emballer nos affaires et
nous souhaitons bonne chance avant de filer aussi vite que nos jambes
ne nous le permettent, lui au Sud et moi au Nord.
Je
marche un moment le long de la rivière, avec mon sac sur le dos,
lorsque arrive une autre jeep. Deux hommes sont à bord et ceux-ci
semblent tout à fait inoffensifs. Ils veulent que je monte avec eux
et je m’efforce de leur faire comprendre que je dois suivre la
rivière. Comme ils acquiescent, je pense qu’ils ont compris et
qu’ils vont me conduire plus loin, ce qui m’arrange. Mais à
peine suis-je monté que la jeep part dans une autre direction. Nous
parvenons à leur yourte. Là, une femme les engueule, visiblement
contrariée par cet invité-surprise. Mais les deux hommes veulent
que je reste et comme je me vois reparti à bouffer du mouton bouilli
matin et soir, je m’en vais en remerciant poliment. Ils me courent
après, m'attrapent par le bras, m’offrent de boire de la vodka, me
demandent si je peux leur donner des dollars et Dieu sait quoi
encore. Après l’épisode des cinq ivrognes, je suis comme qui
dirait un peu à cran et à ce stade, j’ai vraiment envie de me
faire mon trip tout seul dans la steppe. Mais ils insistent
lourdement et comme ils ne m'effraient pas, je finis par hurler « I
WANT TO GO!!! ». Il doit y avoir une telle détermination et un
tel désespoir dans ma voix qu’ils me remettent illico dans la jeep
et me ramènent à la rivière. Je suis navré d’avoir eu à crier
mais depuis déjà trois semaines, je suis en quête de cette
expérience de camping en solitaire : l’idée de devoir la
repousser encore m'est insupportable.
Je
trouve un endroit approprié pour la nuit, monte ma tente et dîne
avant de dormir quatorze heures ! Le lendemain, je lève le camp
et m’éloigne encore davantage de la ville (qui a déjà disparu de
l’horizon), jusqu'à trouver un autre point d’ancrage. Seules au
loin, quelques yourtes marquent encore une présence humaine. Le ciel
par contre est gris désormais, et la température baisse
dangereusement. Cette vallée qui, la veille encore, semblait si
douce et si belle, a pris une tout autre couleur sous les nuages. La
pierre prend le dessus sur l'herbe verte, et le paysage semble
soudain désolé, vaguement angoissant. Je passe une partie de la
journée à relire et à corriger L’Incident
Œdipe
(inédit), mon premier
roman presque terminé, que j’ai décidé d'achever pour de bon
durant ce voyage. Les feuilles dactylographiées se couvrent de
ratures au fur et à mesure que je remplace des mots par d’autres
et déplace des virgules. Le soir, la situation devient vraiment
inconfortable : une tempête de sable éclate et j’en prends
plein la figure avant de constater qu’il m’est impossible de
faire fonctionner mon réchaud à gaz à cause du vent. Je finis par
faire cuire mon riz à l’intérieur de la tente, mais le vent la
courbe et je manque de peu d'y mettre le feu (une partie du tissu de
la « porte » intérieure s’enflamme, mais je parviens à
éviter la catastrophe). La nuit est tellement glaciale et le sol est
si dur que je peine à dormir. Je voudrais bien au moins lire ou
écouter de la musique mais je constate que ma lampe de poche et mon
walkman sont inutilisables : les Mongols ont inventé les
piles qui durent cinq minutes !
Le lendemain matin, à bout de nerfs, je me demande si je dois partir
ou rester. Le soleil est bien revenu mais je pressens une baisse de
température continue. Il me faut bien admettre que la steppe mongole
est différente du désert indien. Ici, je suis en lutte perpétuelle
contre les éléments : impossible de trouver la paix que je
recherche.
Je
persiste et passe une seconde nuit épouvantable. Dès l'aube, je
replie ma tente avec les pires difficultés, car j’ai les doigts
gelés, et reprends le chemin de la ville. Malgré le poids de mon
barda, je marche sans halte durant plus de trois heures, parvenant
finalement à rejoindre Bayankhongor. Là, j’attends deux bonnes
heures une jeep susceptible de me conduire à Oulan-Bator. Avant de
partir, le chauffeur nous fait faire trois fois le tour de la ville
pour prendre d’autres passagers et faire les habituels trucs et
machins incompréhensibles : descendre, aller Dieu sait où et
revenir avec Dieu sait qui ou Dieu sait quoi ou parfois même rien ni
personne… Au bout du compte, nous nous retrouvons neuf dans la jeep
de cinq places, et la corpulence naturelle des Mongols n’arrange
rien. Tassée contre moi, une jeune femme se fait draguer tout du
long par le jeune homme qui est à ses côtés. Je m'en
contreficherais s'il ne finissait par passer son énorme paluche
autour de la taille de la jeune fille. Ainsi, je me retrouve encore
un peu plus compressé par cette main inopportune, qui me vole encore
quelques centimètres d’espace vital. En tout et pour tout, le
trajet dure dix-neuf heures ! Dix-neuf heures ininterrompues
(mis-à-part les haltes-mouton-bouilli) écrabouillé entre une
Mongole et une porte de jeep, à bondir sur des sentiers de terre pas
entretenus pendant que le chauffeur – ô comble de l'horreur –
écoute de la pop mongole à fond les ballons. Il faut comprendre que
la pop mongole est le genre musical le plus épouvantable jamais
conçu par l'homme ! J’ai lu que les Mongols écrivent
davantage de chansons d’amour à l’attention de leurs chevaux que
de leurs femmes et, quoi que ne comprenant rien aux paroles, je n'en
doute pas un seul instant. Toutes ces chansons respirent le cavalier
à cheval dans la steppe et, au bout de dix-neuf heures, c’en est à
gerber de mièvrerie hippique. La jeep me dépose finalement devant
la guesthouse
de Nassan à cinq heures et demie du matin, non sans avoir fait le
tour d’Oulan-Bator en long en large et en travers. Une jeune et
jolie Suédoise m’accueille avec un grand sourire et c'est comme un
enchantement après tout ce bordel. Nous discutons une demi-heure,
puis elle file attraper quelque avion pour la Suède. Je me précipite
alors prendre ma première douche depuis une semaine et je dors douze
heures d'affilée.
Prochaine
expérience : The Ulan-Bator Experience (Pt. 3).
Tiroir(s) :
l'incident oedipe,
roman,
the china experience,
voyage
5 mai 2015
The China Experience - 8/ The Ulan-Bator Experience (Pt. 2)
Premier
voyage en Chine, septembre-novembre
2002.
18
septembre 2002 – 21 septembre 2002 : The
Ulan-Bator Experience (Pt. 2),
Oulan-Bator (Mongolie).
Interlude. À
la guesthouse
de Nassan, je suis accueilli par trois Allemands et un Français du
prénom de Max. Je prends, enfin, une looooongue douche chaude, qui
réchauffe un peu mes os cryogénisés. Je ressors consulter mes
emails en oubliant mes clefs. À mon retour, on m’accueille dans un
autre appartement de la guesthouse
où je passe un moment sympathique en compagnie d’autres voyageurs,
jusqu'à-ce que quelqu’un réintègre mes pénates. Max est de
Bordeaux et, comme je suis lyonnais, il me fait part de sa
fascination pour les groupes High Tone et Kaly Live Dub. C’est à
peine s’il n’entre pas en transe lorsque je lui annonce que ce
sont mes voisins et que je connais assez bien quelques-uns d’entre
eux ! Plutôt amusant de rencontrer un fan de mes voisins en
Mongolie ! Le lendemain, je deviens pote avec Pascal, un Suisse
adorable qui va bientôt m’entraîner dans l’une des aventures
les plus amusantes de mon périple mongol. Comme je suis un peu
malade, je prends le temps de glander un peu à Oulan-Bator, de
rencontrer les gens et de flâner en ville. Un pickpocket tente sa
chance au supermarché et s'enfuit bredouille sous mes invectives.
Puis je me décide à filer au Sud, vers le Grand Gobi, que j’espère
moins froid que les steppes nordiques.
Prochaine
expérience : The Short SteppeXperience.
30 avril 2015
Des agneaux pourpres et des poètes maudits
Alors
l'autre jour, je lisais sur Facebook (oui, toujours cette putasserie
chronophage) un poète maudit qui expliquait que l'écriture la vraie
ne pouvait être que le cri du cœur d'un écorché vif battu par son
père, sans emploi ni argent, moche, dépressif, alcoolique, cynique, désenchanté, désabusé, plaqué par sa
meuf et délaissé par ses amis (tu m'étonnes), et que ce n'était
que dans ces conditions que l'on pouvait prétendre faire de la
littérature, avec l'encre de ses larmes et de son sang et de sa
chiasse aussi sans doute. Comme disait mon pote safran, c'est un peu
le mec qui essaie de se suicider parce qu'il n'arrive pas à se trancher les
veines.
J'avoue que
cette conception torturée du processus créatif, là, comme ça, ça
me laisse un peu dubitatif. Perso, déjà, j'ai du mal à écrire quand je suis préoccupé. J'ai plutôt besoin d'avoir l'esprit libre, allégé du poids des emmerdes. Plus je vais bien, plus j'écris et mieux j'écris.
Par ailleurs, quand je suis en train d'écrire ou de bricoler un texte et que ça se passe bien, ça ressemble – JE ressemble – exactement à ça :
Par ailleurs, quand je suis en train d'écrire ou de bricoler un texte et que ça se passe bien, ça ressemble – JE ressemble – exactement à ça :
Alors voilà...
14 avril 2015
The China Experience - 7/ The Ondorkhaan Experience
Premier
voyage en Chine, septembre-novembre
2002.
Expérience
précédente : The Ulan-Bator Experience (Pt. 1).
16
septembre 2002 – 18 septembre 2002 : The
Ondorkhaan Experience,
Ondorkhaan (Mongolie).
Rien
ne se passera comme prévu ! Le plan, c'est me rendre dans la
petite ville d’Ondorkhaan et, à partir de là, de m’en aller
squatter la steppe sous ma tente, en allant me ravitailler en eau
tous les cinq jours. Il fait environ vingt-cinq degrés la journée
et quinze degrés la nuit, donc de ce côté-là tout va bien. Je
pars tôt le matin et passe dix heures dans un bus, au milieu d'un
paysage impressionnant de vacuité : ce n'est qu'une steppe qui
n'en finit pas, parsemée ça et là de quelques yourtes solitaires.
C'est grandiose. La route est tellement bumpy
que les routes indiennes me semblent plates en comparaison. Je suis
assis à côté de Kherlen, un Mongol trentenaire et, à l’aide de
mon phrasebook
anglais-mongol, nous parvenons à communiquer. À
midi, tout le monde avale du mouton bouilli dans une « yourte
routière » et je suis contraint de sacrifier au rituel du bol
de vodka. Une jeune Mongole obèse (encore une !) vomit
allègrement son déjeuner sur le sol du bus. Un peu avant notre
arrivée, Kherlen m’invite avec insistance à passer deux jours et
deux nuits dans sa ferme avant de me lancer dans mon Expérience de
la Steppe. J’accepte en songeant que c’est là une bonne occasion
de partager la vie quotidienne d’une famille mongole. Je suis loin
de me douter qu’en acceptant cette invitation, j’échappe à une
mort probable, du moins à une énorme
galère !
La
ferme de Kherlen se compose d’une petite maisonnette en bois qui
comporte la chambre des parents, la pièce commune et la chambre de
la petite, âgée de sept ans. Dans le jardin, une grosse yourte sert
de demeure aux grands-parents et aux deux frères. Les chiens dorment
dehors et à droite de la maisonnette, il y a l’enclos des vaches,
un puits et un autre enclos pour les chèvres et les moutons. La
famille est de toute évidence très pauvre et Kherlen me demande si
je peux contribuer de deux euros pour la nourriture, ce qui est dans
mes moyens. Personne ne parle anglais mais tout le monde m’accueille
avec chaleur, semble ravi de voir le chef de famille débarquer avec
cet étranger inattendu que l'on entoure des soins les plus
attentifs. La tradition mongole veut que lorsque l’on a un invité,
on tue un mouton spécialement pour lui, et c’est sans joie que le
presque-végétarien que je suis assiste de loin au rituel. La scène,
pourtant, n’a rien à voir avec les horribles images d’abattoir
que l’on connaît ici : Kherlen caresse la bête, l’allonge
doucement sur le sol et la retourne délicatement avant de l’égorger
d’un geste vif. Le mouton n’émet pas un signe de protestation,
ne subit aucune autre violence que l’égorgement en lui-même, et
c’est à peine s'il a un soubresaut avant de mourir. Non pour dire
que c’est agréable de se faire égorger, mais au moins l’animal
est-il ici traité avec douceur, respecté et non pas rudoyé,
bousculé, terrifié et traité comme une chose.
On me fait ensuite comprendre que la petite fille ira dormir dans la
yourte de manière à ce que je puisse occuper son lit. Je proteste,
fais comprendre que je dormirai volontiers par terre dans mon sac de
couchage mais personne ne veut rien entendre et je me retrouve
installé dans la chambre de la gosse.
Le
dîner est constitué de mouton bouilli et de pâtes. Lorsque j’ai
vidé mon bol, l’épouse de Kherlen m'y sert le thé, de sorte que
je me retrouve à le boire avec des petits morceaux de viande qui
flottent dedans. C’est un peu écœurant mais bon, je ne veux pas
être grossier alors je bois. Le dessert est une sorte de yaourt au
lait de chèvre, dont sont friands les Mongols. Puis on me convie à
regarder un peu la vieille télé en noir et blanc, dont l’image et
le son brouillés diffusent quelque programme incompréhensible.
À
peine me suis-je couché qu’un vent glacial déboule de Sibérie,
qui n'a aucun mal à s'infiltrer dans la baraque. Malgré ma
couverture, je me réveille frigorifié au petit matin. On me console
avec du riz au lait chaud et une espèce de gâteau de lait qui
ressemble à une omelette. Dehors il ne fait guère plus de cinq
degrés et je réalise que dans ces conditions, mon projet de camper
semble compromis. Kherlen me fait ensuite comprendre que les chèvres
(« yamaa ») sont parties pâturer au loin, et nous
passons plus de deux heures à parcourir la steppe à leur recherche.
Au bout d’un moment je réalise que Kherlen n’a vraiment aucune
idée de la direction
qu’elles ont pu prendre. Grâce au phrasebook,
je parviens à lui demander s’il sait si et quand elles vont
revenir et il hausse les épaules et souriant. Je le regarde effaré
en répétant « yamaa gone? », l’air de suggérer que
cela puisse être grave. Visiblement amusé, il me répond quelque
chose qui semble signifier que ça ne l’est pas, qu’elles
reviendront tôt ou tard. Je ne saurai jamais si elles sont revenues,
ni comment les Mongols s’y prennent pour retrouver leurs chèvres
dans pareille immensité, mais je trouve ça assez beau.
Le
déjeuner se compose, ô surprise, de mouton bouilli (et de pommes de
terres également bouillies), après quoi je m’en vais seul
parcourir la steppe dans le vent glacial. À
plusieurs kilomètres de la ferme, je trouve une petite colline sur
laquelle trônent quelques rochers, dont je sais trop s’ils ont été
installés là par l’homme ou la nature. Il y a quelque chose d’un
peu effrayant sur cette colline, que je ne parviens ni à définir ni
à expliquer, comme une présence.
Le vent est de plus en plus déchaîné et je rentre finalement en
catastrophe de ma randonnée, pour passer le reste de la journée en
compagnie de mes hôtes. C’est fou parce qu’à les voir faire,
force est de constater que l’activité principale d’une famille
mongole consiste à faire bouillir du mouton. Toute la journée. Ou à
la rigueur à le dépecer, ce que fait le grand-père avec passion,
grignotant çà-et-là un morceau de viande crue (il m'en offre
d'ailleurs mais je m'abstiens). Il y a une sorte de proximité
fusionnelle entre le Mongol et son mouton. La carcasse est d'ailleurs
entreposée dans la chambre des parents, à côté du lit !
Alors certes il fait froid mais ça pue quand même un peu
(d’ailleurs, de retour à Oulan-Bator, je constaterai que mes
vêtements empestent la carcasse de mouton). Me voyant souffrir du
froid, on se passe la main pour me chouchouter, on m’amène
couverture après couverture, on me sert du thé chaud sans arrêt.
Si je le pouvais, je me blottirais contre la marmite de mouton en
train de bouillir, unique source de chaleur de toute la maison. J’ai
un long échange avec le frère de Kherlen grâce au phrasebook,
et plein de subtiles complicités avec les différents membres de la
famille. Lorsque l’un d’eux me demande si la France est loin de
la Mongolie, je prends la mesure de leur maigre éducation. Mais leur
gentillesse est telle que ça n’a pas grande importance… À
ce sujet, et cela est embarrassant, la petite fille tient absolument
à m’offrir son petit Snoopy en peluche. Ça m’embête beaucoup
car des jouets, elle n’en a pas beaucoup. Mais d'un autre côté je
ne peux refuser sans l'insulter. Heureusement, je me souviens avoir
dans le fond d’une poche une petite chouette en plastique, que
j’avais emporté comme une sorte de porte-bonheur. Du coup
j’accepte le Snoopy et lui offre en retour la chouette, qui semble
la ravir (à vivre dans cette glacière, la pauvre enfant aura plus
besoin que moi d’un porte-bonheur). Snoopy empestera longtemps
l’odeur du mouton bouilli. Je l’ai encore aujourd’hui, cette
petite peluche. Je me demande si, quelque part en Mongolie, une jeune
fille de dix-neuf ans possède toujours une chouette en plastique,
offerte par un étranger du bout du monde…
Mais
le cauchemar climatique n’est pas terminé, et c’est là que l'on
va comprendre en quoi Kherlen m’a probablement sauvé la vie.
Sortant pour aller me soulager (les toilettes sont dans une petite
cabine en bois, au dehors), je constate qu’il neige !
Le dîner de mouton bouilli consommé, j’obtiens de dormir dans la
pièce principale plutôt que dans la chambre de la petite fille,
histoire de profiter aussi longtemps que possible de la chaleur du
feu (qui pourtant, déjà, est éteint).
Je
fais encore des cauchemars (ô épuration du voyage !) et le
dernier me réveille en sursaut. Il fait jour, et toute la famille
est déjà en train de s’agiter autour de moi. Dehors, il doit
faire moins cinquante et il y a vingt ou trente centimètres de neige
(les chiens, impassibles, dorment blottis les uns contre les autres).
Je réalise que si Kherlen ne m’avait pas invité, je serais
peut-être mort d’hypothermie sous ma tente ! Comme je n'ai
plus rien à faire ici, nous prenons une sorte de jeep-bus qui me
conduit à Ondorkhaan. De là, ce n’est pas en bus, mais à bord
d’une autre jeep, que je dois rentrer à Oulan-Bator. Kherlen
m’assure que mon sac est en sécurité dans la jeep et me traîne
en ville à droite à gauche pour faire Dieu sait quoi (je n’ai pas
tout compris : on va dans le hall d’une école primaire, puis
chez des gens qui lui donnent de la vaisselle, puis dans un collège
où il semble chercher quelqu’un qu'il ne trouve pas…). De retour
à la jeep, on se dit adieu, après quoi le véhicule fait dix fois
le tour de la ville, le temps de se remplir de sacs et de passagers.
Au bout du compte, on finit à dix dans le véhicule, écrasés les
uns contre les autres durant les sept heures que dure le trajet !
Expérience
suivante : The Ulan-Bator Experience (Pt. 2).
7 avril 2015
The China Experience - 6/ The Ulan-Bator Experience (Pt. 1)
Premier
voyage en Chine, septembre-novembre
2002.
13
septembre 2002 – 16 septembre 2002 : The
Ulan-Bator Experience (Pt. 1),
Oulan Bator (Mongolie).
Pas
vraiment décidé à mettre un terme à mon marathon, je prends tout
de même la décision de passer deux jours et trois nuits à
Oulan-Bator, histoire de me détendre un peu la nouille et de me
familiariser avec la Mongolie. J’atterris à la guesthouse
de Nassan, un endroit idéal pour se remettre de Hohot et Erenhot.
Nassan, la cinquantaine, est adorable. Elle loue des appartements
cosy, pourvus de chambres et de cuisines équipées, que l’on
partage avec six ou sept autres voyageurs. Il y a une canadienne
mystérieuse, qui ressemble à Björk et ne parle pas. Je copine avec
une Suisse prénommée Monica, qui était dans le même train que
moi. Monica voyage depuis plus d’un an et compte voyager encore un
ou deux ans. Je me dis qu’un jour, il faudra que je fasse ça. Nous
passons la journée ensemble, peinant à trouver un cybercafé dont
la connexion fonctionne. Nous restons stupéfaits devant le spectacle
de la patronne allemande d’un salon de thé qui engueule sa
nonchalante employée mongole, qui l’appelle sans arrêt « sister »
(« Don't call me ''sister'', I am not your sister! »).
Les soirées à l’appartement sont agréables, en compagnie de
l'Anglais Pete, des Hollandais Anke et Maurice…
Comme
j’ai le projet de passer trois semaines plus ou moins tout seul
dans la steppe, plus au Nord, je dois m’équiper : racheter
des bonbonnes de gaz (j’ai du bol, un magasin m’en demande une
somme exorbitante et le temps que je revienne avec l’argent, il a
fermé, de manière que je trouve la même chose deux fois moins cher
au supermarché), des réserves suffisantes de riz, etc. Je n’écris
rien sur Oulan-Bator en tant que ville, car il n'y a rien à écrire.
On y sent les vestiges du communisme soviétique et l’émergence
pénible d’une contre-culture balbutiante, qui se manifeste
essentiellement à travers des tags (Run DMC semble populaire par
ici). Oulan-Bator est la capitale d’un pays de steppe, la seule
grande ville de Mongolie, mais on n’y sent pas l’effervescence
d’une capitale, juste la grisaille, la vétusté et une vague
promesse de jours meilleurs.
Expérience
suivante : The Ondorkhaan Experience.
30 mars 2015
The China Experience - 5/ The Erlian Experience
Premier
voyage en Chine, septembre-novembre
2002.
Décollage ici.
Expérience
précédente : The Out-of-time Experience.
10
septembre 2002 – 12 septembre 2002 : The
Erlian Experience,
Erenhot (Mongolie Intérieure).
Parvenu
à Erenhot (également appelée Erlian), j’ai dans l’idée de
sauter dans le premier train pour Oulan-Bator, la capitale mongole.
Je suis loin d’imaginer qu'on ne sort pas d'Erenhot aussi
facilement qu'on y entre... J’apprends tout d’abord qu’il n’y
a pas de train avant le lendemain et que les guichets sont fermés à
cette heure tardive. Va pour une nuit d’hôtel ! Avec ses
quinze mille âmes, pour la plupart mongoles, Erenhot est à peu près
tout ce que l’on imagine lorsqu’on évoque une « ville du
bout du monde ». Perdue au milieu du désert, la bourgade
semble isolée, loin de tout, étrange, spectrale, figée… La
population locale a comme un air hébété d’être là et
d'ailleurs, on ne peut que se demander comment et pourquoi qui que ce
soit voudrait vivre
ici ?
Les touristes que l’on croise paraissent plus ahuris encore, comme
s'ils se demandaient comment leur voyage a pu les conduire en un lieu
aussi absurde. Paradoxalement, les chambres sont hors de prix. Je
parviens tout de même à en trouver une qui soit abordable au
Jivango Hotel, où m’attend une séquence des plus surréalistes.
La
patronne, une quarantenaire boulotte, est à ce point survoltée que
je me demande si elle n’est pas shootée aux amphètes. Elle me
conduit dans une chambre et, alors que je ne demande qu’à
m’écrouler dans mon lit, la voilà qui s’escrime sur la
télévision qui refuse d'afficher autre chose que de la neige, comme
si son bon fonctionnement était une question de vie ou de mort. J'ai
beau protester que, vraiment,
ce n'est pas grave, elle s'obstine dix bonnes minutes à triturer
vainement les boutons et, en désespoir de cause, fait finalement
venir une de ses assistantes… qui rebranche la prise d’antenne !
Je m’apprête à soupirer de soulagement lorsqu’elle se met à
zapper comme une forcenée jusqu’à trouver un programme qui lui
paraisse convenable : et c’est à Erenhot, au milieu de nulle
part, que je vois apparaître sur l’écran… les Télétubbies !
Elle reste alors figée, debout à côté de la télévision, les
yeux fixés sur moi, un sourire crispé, comme guettant quelque signe
d’approbation de ma part que je m’efforce de lui donner, mais je
ne dois pas être convainquant car elle ne bouge pas d’un pouce. Je
me demande où tout cela nous mène exactement,
lorsqu'une jeune fille pénètre sans crier gare dans la chambre,
s’assied sur le canapé en face du lit et adopte le même sourire
figé, le même regard fixe que sa patronne. À
ce stade, avec ces deux femmes chelous
qui me dévisagent et les Télétubbies qui déraillent en boucle, je
pense avoir basculé dans un film de David Lynch. Comme rien ne se
passe, je décide en désespoir de cause de leur offrir une cigarette
à chacune, et m’en allume une, voir si peut-être ce geste
pourrait provoquer quelque
chose. Tout ce que ça
provoque, c’est qu’elles commencent à parler entre elles dans
une langue qui est peut-être du chinois ou peut-être du mongol. La
jeune fille semble embarrassée et proteste, intime la patronne de
faire quelque chose (mais quoi ?). Leur manège dure encore une
minute ou deux, jusqu’à-ce que la patronne me demande d'une
traite : « Sex OK ? ». Je m'exclame
« Nooooo ! » et là, d'un coup, c’est comme si je
venais de mettre un terme au suspense le plus insoutenable de
l'histoire de la Chine. Les deux femmes éclatent de rire, j’en
fais autant et, après que la patronne soit confondue en excuses à
n’en plus finir, elles se décident enfin à me laisser seul. Je
m’empresse de faire taire les Télétubbies et m’endors devant
les infos : on y décrit en Chinois les gesticulations de George
W. Bush qui, d’après ce que je comprends, persiste à vouloir
envahir l’Irak.
Je
rêve de la Québéquoise, de la rouquine, de ma princesse indienne,
de ma grand-mère et – allez savoir pourquoi – ma
première pensée au réveil est que je dois faire attention à ne
pas avoir d’enfants si je ne suis pas convaincu d’en avoir envie…
Je retourne ensuite à la gare, naïvement convaincu que je n’aurai
plus qu’à prendre un train. Mais pour prendre un train il faut un
billet et pour prendre un billet, il faut… Euh… Personne,
justement, ne sait ce qu’il faut faire. Les guichets sont fermés,
semblent fermés en permanence. Après la séquence Lynch d’hier je
me retrouve en plein Kafka : le personnel de la gare me dit que
tel guichet ouvre à telle heure mais il n’ouvre pas, que tel autre
ouvre à telle autre heure mais il n’ouvre pas non plus, et ainsi
de suite… Je me poste devant la gare en attendant mais cela ne sert
qu’à attirer des rabatteurs qui ne parlent pas un mot d’anglais,
parviennent juste à me faire comprendre que peut-être, si je leur
donne de l’argent, ils pourraient bien m'obtenir un billet de
train. Malgré toute leur insistance (courtoise mais ô combien
lourdingue), je ne suis pas décidé à filer mes yuans au premier
type qui passe au risque de me faire arnaquer. Après vingt minutes
de vaines négociations, je suis même obligé de m’énerver pour
me débarrasser du plus têtu d’entre eux. Je croise un touriste
qui est exactement dans la même situation que moi : il erre ici
depuis deux jours, espérant trouver le moyen d’acheter un billet
sans comprendre comment on doit s’y prendre. Un second touriste,
lui, vient de Mongolie et va vers Beijing, ce qui lui a permis de se
rabattre sur un bus en désespoir de cause. Je suis là à me gratter
la tête, à me demander ce que je vais faire avec mon sac à dos
sous le cagnard qui empire d’heure en heure, où je pourrais bien
aller pisser, comment et quand partir d’ici, où dormir ce soir et
tout autour la rue poussiéreuse m’offre le spectacle d’un ballet
de rickshaws.
Il y a une drôle d’énergie dans cette ville, un truc dans l’air,
bizarre et pas très rassurant. Un Mongol va finalement me tirer de
ce pétrin : un rabatteur comme les autres mais qui lui au moins
parle anglais, de sorte que je peux obtenir quelque garantie. En
gros, il me dit qu’il lui est possible de se procurer un billet de
train, mais seulement le lendemain, et par un biais autre que les
guichets de la gare car les guichets de la gare sont toujours
fermés. Quand je lui oppose que les employés de la gare m’ont dit
le contraire, il admet qu’ils sont parfois
ouverts, mais personne ne sait jamais
à l’avance lequel
ni quand,
pas même les employés de la gare qui ne vous donnent une heure
d'ouverture que par politesse (c'est typiquement chinois). Il
m'inspire confiance, mais je ne vais pas non plus lui lâcher mes
thunes comme ça, aussi je lui demande de m’indiquer un hôtel pas
cher, tenu par des gens qu’il connaît, de sorte qu’il sache que
je pourrai le retrouver si besoin.
Il
me conduit dans une petite guesthouse
au beau milieu du marché et les choses continuent d'être de plus en
plus étranges. Je partage ma chambre (si on peut appeler ça une
chambre) avec deux jeunes Mongoles et des piles de boites à
chaussures. C'est en fait l’arrière-boutique d’un dealer de
fausses Nike. La pièce aux murs verts est sale, encombrée, sombre,
sinistre, sans fenêtre, éclairée par une ampoule de vingt watts…
Mes deux compagnes de chambrée sont obèses et peu raffinées,
rotent à tours de bras et enfournent une quantité intolérable de
chips… Bon, pour moins de deux euros la nuitée (contre plus de dix
au Jivango), je ne vais pas me plaindre. Je passe le reste de la
journée à déambuler dans la petite ville, fais une halte dans une
espèce de parc en travaux, avec des colonnes de pierre emballées
dans du plastique (?), je mange en tout et pour tout sept bananes,
constate que tout à Erenhot rivalise de laideur, que certains
bâtiments sont au bord de la ruine, et je commence dors et déjà à
penser en anglais bien que j’écrive en français. Le soir, je
m'installe sur le perron de la guesthouse
et dévore le riz de ma princesse indienne, sans que personne ne
s’étonne de me voir déballer mon réchaud et mon attirail au
milieu du marché. Et comme j’en ai fini avec Arnaud Desjardins, je
me plonge dans Ceux de 14
de Maurice Genevoix.
Le
lendemain, je me réveille à neuf heures pétantes, heure à
laquelle mon rabatteur doit me livrer mon billet de train.
Évidemment, il n'arrive pas et je commence à me demander si je ne
suis pas condamné à passer le reste de mes jours à Erenhot. Les
deux obèses ont déserté la chambre et je n'ai d'autre choix que de
rester là et attendre. Au passage je manque de peu de m'électrocuter
par le crâne : deux fils électriques dénudés pendent du
plafond, me gratifient d'un coup de jus lorsque mon cuir chevelu les
effleure par mégarde (ça m'apprendra à me raser la tête) !
Un peu avant midi, le type débarque finalement et me colle un billet
de train dans la main : de ma vie, j'ai rarement éprouvé un
tel soulagement ! Sur le billet il y a écrit treize heures
quarante, mais le gars m’affirme que le train ne part qu’à seize
heures. Dans le doute, je vais quand même à la gare pour treize
heures quarante mais le train, en effet, n’arrive pas avant quinze
heures. Une fois à bord, une vieille Mongole et ses deux petits-fils
partagent généreusement leur dîner avec moi. Vers dix-neuf heures,
nous sommes toujours en gare ! La nuit tombe et on nous
distribue oreillers et couvertures. Je passe en tout et pour tout six
heures à attendre que le train démarre, ce qui se produit à vingt
heures cinquante-trois précisément. Mon cœur s’enflamme de
bonheur parce qu'à ce stade, je n’y croyais plus tellement :
je me demandais quelle sorte de carrière j'allais pouvoir faire à
Erenhot, s'il allait falloir épouser une Mongole obèse et lui faire
l'amour tous les soirs en regardant les Télétubbies.
Je réalise alors que ça fait une semaine que j’ai atterri en
Chine et que ça fait une semaine que je ne fais qu’attendre.
Attendre que des trains partent, attendre que des trains arrivent,
attendre qu’on veuille me changer un traveller's chèque, attendre
que la providence m’accorde de pouvoir quitter Erenhot… Une
semaine que je n’ai pas vraiment eu de conversation avec qui que ce
soit, que je suis seul dans un environnement inconnu au milieu de
gens qui ne parlent pas ma langue, à me demander chaque fois comment
parvenir à l’étape suivante. C’est un peu comme la Long Way Home Experience qui avait
clôturé le précédent voyage, mais à l’envers puisqu'on est au
début du périple. Dans douze heures, je serai à Oulan-Bator et
peut-être, enfin, cesserai-je d’attendre ! Cette nuit-là, je
rêve que je bouffe de la litière imbibée de pisse de chats et
c'est à gerber. Je rêve aussi que je me présente devant une porte
sur laquelle il est écrit « Alan Smithee, time
traveller ». Une femme
ouvre et m’accueille, vêtue d'une sorte de costume de super-héros,
et je lui demande « de quand
viens-tu ? ». Elle me répond qu'elle vient de quelque
part, pas de quand,
puis le rêve s'interrompt. Je fais ensuite une série de cauchemars
sur un moi-même qui aurait tout raté : la colère me hante,
les échecs se répètent, ma famille me harcèle, mes amis ne sont
pas de vrais amis… Mon existence est si épouvantable que lorsque
je m'éveille et réalise que rien de tout cela n’est vrai,
je suis fou de joie.
Dehors,
le Gobi est superbe.
Prochaine
expérience : The Ulan-Bator Experience (Pt. 1).
23 mars 2015
The China Experience - 4/ The Out-of-time Experience
10
septembre 2002 : The
Out-of-time Experience,
de Hohot à Erenhot (Mongolie Intérieure).
Après
deux jours solitaires, j’embarque pour Erenhot, à la frontière,
d’où je pourrai rejoindre la Mongolie. Ce train-ci ressemble bel
et bien aux trains indiens : vieux, sale, inconfortable,
charmant… Le trajet dure dix heures, le convoi s’arrêtant dans
chaque petit bled que nous traversons (et Dieu sait qu’il y en
a !). Un panneau très visible indique en chinois et en anglais
qu’il est « interdit de fumer, de cracher et de jeter des
détritus au sol ». Dix heures durant, le wagon tout entier ne
cessera un seul instant de fumer, de cracher et de jeter des détritus
au sol.
Mes
compagnons de voyage sont toujours aussi chaleureux. Certains
s’obstinent, avec enthousiasme, à m’expliquer tout un tas de
choses en dépit du fait que je ne comprends pas un traître mot de
ce qu’ils me racontent. Ils sont aussi fort amusés par mon crâne
rasé, la pilosité de mes bras, mon acharnement à prendre
d’interminables notes sur mon cahier. Je m’amuse de les voir
amusés et me voir ainsi amusé les amuse encore davantage :
sans posséder un seul mot en commun, nous créons petit à petit un
échange, une complicité, la joie simple de partager ce moment pour
ce qu’il est… Je me décide pourtant à dégainer mon phrasebook
anglais-chinois, car le jeune Meng Niu semble particulièrement
désireux de communiquer moins superficiellement. Lui possède un
anglais très rudimentaire et oralement incompréhensible, aussi
communiquons-nous par écrit, sur mon cahier. Il trouve les mots
anglais qui lui manquent dans le phrasebook
et écrit ses questions, auxquelles je réponds également par écrit,
le tout complété par un langage des signes improvisé. Après un
long moment à converser de la sorte, Meng Niu descend du train. Le
wagon se vide progressivement, au fil des heures et des villages.
Les
deux dernières heures de ce voyage sont d'une étrangeté
savoureuse, hors de l'espace et du temps. Je ne suis plus entouré
que d’une quinzaine de passagers, qui se sont habitués à ma
présence et ne me prêtent plus grande attention. Les petits hauts
parleurs distillent de délicieuses mélodies orientales kitsch et
tendres. Au dehors, la steppe a cédé au désert de Gobi. La
poussière de la plaine s’infiltre finalement dans le wagon, de
sorte que nous nous retrouvons au milieu d’un nuage ocre qui donne
à la scène un aspect irréel. Dehors, l’immensité est magnifique
et pourtant, il y a dans ces plaines quelque chose de vraiment
désolé. Je n’avais pas ressenti cela dans le chaud désert du
Thar, en Inde. Le Gobi semble hanté par une présence inquiétante
et ancienne. Sont-ce les spectres de ces dinosaures dont les
carcasses, paraît-il, sont ici abondantes ?
La
quinzaine de passagers est détendue : d'aucuns jouent aux
cartes, d’autres papotent. Une mère s’amuse des « meyyou »
répétés de son fils (la phase du « non » n’est donc
pas l’apanage des petits Occidentaux). L'enfant est magnifique, les
traits lisses et réguliers, le regard malicieux… Je songe que si
un jour nous devions en avoir un avec ma princesse indienne, je
voudrais qu’il lui ressemble… Durant quelques minutes, il y a
quelque chose de magique dans l’air : le temps s’est figé
dans le wagon plein de poussière. Il semble que tout le monde
expérimente ensemble un instant de sérénité absolue. La mère et
son petit, les joueurs de cartes, ceux qui observent en silence
l’immortel Gobi : chacun goûte à la magie du sable qui
caresse les peaux, chatouille les narines, danse autour des voyageurs
sur les notes malicieuses d’une chanson populaire enfantine et
gaie.
Je
note finalement tout cela sur mon cahier et, pour une fois, personne
ne vient lire par-dessus mon épaule. Je crois que mes compagnons de
voyages sont, en cet instant précis, respectueux de ma découverte.
Tel un charmeur de serpent, le Grand Gobi m’a délivré du poids de
mes pensées. Il me semble même surprendre quelques regards
attendris, posés sur moi : l’étreinte du Gobi, eux la
connaissent depuis toujours, ils savent son pouvoir sur l’âme
humaine.
Prochaine
expérience : The Erlian Experience.
16 mars 2015
The China Experience - 3/ The Hohot Experience
Premier
voyage en Chine, septembre-novembre
2002.
07
septembre 2002 – 10 septembre 2002 : The
Hohot Experience
(Mongolie Intérieure).
« Hou-heu-ho-teu »
est aussi différente de Shanghai et Beijing que New Delhi l’est de
Paris. Enfin je découvre ce qui me semble être la vraie Chine, en
tout cas autre chose que la Chine-vitrine et ultramoderne de la
côte : une ville de poussière, aux rues à peine goudronnées,
aux caniveaux débordants de détritus. Les marchands squattent le
pavé devant leurs petites échoppes sombres, dont les enseignes
affichent, outre les caractères chinois, la très curieuse écriture
mongole tout en traits verticaux. Je découvrirai bientôt que, par
un curieux paradoxe, cette écriture traditionnelle ne subsiste qu’en
Mongolie chinoise. La nation mongole y a quant à elle totalement
renoncé au profit de l’alphabet cyrillique, trace indélébile du
protectorat soviétique. Les Mongols de Chine étant, si l'on en
croit les médias occidentaux, une « minorité opprimée »
au même titre que les Tibétains, il est assez surprenant de voir
leur écriture subsister ici davantage que dans leur propre pays.
Je
me lancerais bien à la découverte de cette ville qui me rappelle
l’Inde mais je suis à bouts de forces, il est impératif que je
m’écroule au plus vite dans une chambre d’hôtel. Je dors
quelque chose comme dix-huit heures d’affilée, de telle manière
qu’à mon réveil, je suis convaincu d’avoir dormi plus de deux
jours et deux nuits. Cette idée, j'ignore pourquoi, me met en
panique. Durant quelques minutes, la perspective des trois mois qui
m’attendent en terre inconnue, loin de ma princesse indienne qui me
manque déjà, me terrifie. Puis je recouvre mes esprits et me décide
à explorer Hohot. Il se trouve que je n’ai plus un yuan sur moi,
aussi je me précipite dans une banque pour y changer un traveller’s
cheque. La Bank Of China est ouverte mais une guichetière m’explique
très poliment qu'il est impossible d'encaisser un traveller’s
chèque le week-end. J’essaie d’argumenter que puisque la banque
est ouverte, je ne vois pas où est le problème mais elle ne veut
rien savoir. Je tente une autre agence où l'on me fait la même
réponse. Non seulement cela m’oblige à passer un jour de plus à
Hohot, mais quand je dis que je n’ai plus un yuan, je n’ai
réellement plus un yuan.
Je panique un peu à l’idée de devoir jeûner jusque au lendemain,
puis me souviens que ma bonne étoile a encore frappé. En prévision
de mon camping dans la steppe (où, contrairement au désert indien,
je ne trouverai aucune brindille pour alimenter mon feu), j’ai
emporté une gamelle, une fourchette et un petit réchaud à gaz. Par
ailleurs, ma princesse indienne a fourré dans mon sac un sachet de
riz et un autre de pâtes. J’avais eu beau protester en long en
large et en travers que je n’avais pas besoin de m’encombrer de
ça, elle avait tant et si bien insisté que j’avais fini par
céder. Et c’est ainsi que grâce à elle, j'évite de mourir de
faim et me retrouve à faire cuire des pâtes, sans sel ni huile,
avec un réchaud à gaz dans une chambre d’hôtel (en me demandant
si j'ai vraiment
le droit de faire ça) ! Dans cette même chambre, je fais
également connaissance avec la télévision chinoise : j’ai
beau n’y rien comprendre, je suis fasciné.
Le
lendemain, je peux enfin changer mes traveller's chèques. Requinqué
par une autre nuit de sommeil, je passe la journée à déambuler, me
posant çà-et-là, dans des ersatz de parcs, avec mon bouquin
d’Arnaud Desjardins. Les habitants de Hohot sont moins
communicatifs (sans doute parce que moins anglophones) que ceux de
Shanghai et Beijing, aussi personne ne vient faire la conversation
avec moi. Lonely can be sweet.
Expérience
suivante : The Out-of-time Experience.
14 mars 2015
Confluences 5 : Soirée mousse
– Chérie ?
– Oui ?
– Regarde
dehors.
– Oh...
– Oui.
– La
journée va être longue...
– Oui.
– Profitons
du calme tant qu'il dort.
– Oui.
J'saute
du lit j'pête la forme en dépit d'la race historique que j'me suis
mise hier (rhum + coke + MDMA + amphètes + un acide pour faire bonne
mesure). J'm'attendais à trouver une doll
avec moi dans l'lit mais j'suppose que j'étais trop fait pour
baiser, ou bien la doll
s'est cassée d'bonne heure j'sais pas, c'est pas grave on s'en fout.
J'checke le réveil : onze heures et quart, ça va, j'ai toute
la journée pour décuver, composer un peu p't'êt', puis j'me
souviens qu'c'est mon anniversaire et qu'on r'met ça c'soir !
J'me d'mande c'que Sof' a concocté mais l'an dernier pour mes
vingt-neuf ça a été mémorable ! Deux-cents personnes facile,
Zazie, Obispo, du vrai V.I.P. du lourd ! Alors là pour les
trente elle a dû m'préparer un truc de malades !
Ouaaais ! Ça va l'faire !
Comme
j'vais j'ter un œil à ma tronche histoire d'voir l'étendue des
dégâts, j'me r'trouve un peu étonné quand-même : j'ai une
tête !
J'veux dire on croirait qu'j'ai pris dix ans dans la nuit ! Bon
c'est pas grave, après trois quatre cafés et trois quatre lignes
j'aurais d'nouveau un good style ! J'me précipite à la cuisine
en hurlant « Clara ! » mais Clara vient pas, répond
pas, j'commence à en avoir marre d'cette bonniche qui fiche rien,
j'vais d'mander à Sof' d'en trouver une aut' j'crois bien.
Il
entre en trombe dans la cuisine en hurlant à Clara qu'il veut un
café sur le champ, mais c'est sa mère qu'il trouve en train de
verser du grain dans la machine. Elle se tourne doucement vers lui,
impassible :
– Assieds-toi
mon chéri, ton café sera prêt dans quelques minutes.
Il
se fige un instant, ahuri, regarde de-ci de-là s'il y a quelqu'un
d'autre – Clara peut-être ?
– M'man ?
Mais putain mais qu'est-ce que tu fous là ?
– Surveille
ton langage, Peter.
– Pardon,
mais je... Qu'est-ce
tu fous là ?
– C'est
ton anniversaire aujourd'hui, tu as oublié ?
– Oui !
Non ! Je sais ! Mais qu'est-ce que... ? P'pa est là
aussi ?
– Dans
le jardin, oui. Je vais lui dire que tu es réveillé lorsque j'aurai
fini ton café. On a voulu te faire la surprise, c'est tout.
– Ah...
Heu... OK... Mais comment t'es rent...
– Ton
assistante m'a ouvert la porte.
– Ah !
Sof' est déjà là, parfait ! Il faut...
– Elle
a dû rentrer chez elle, elle était souffrante !
– Quoi ?!
Mais putain comment on va...
– Ton
langage,
Peter !
– Pardon.
– Calme-toi
deux minutes, de toute évidence tu n'es pas bien réveillé. On
parlera de tout ça plus tard. Après ton café.
Il
s'assoit, agité. Des gouttes de sueur se forment sur son front. Ses
mains se mettent à trembler. Il faut qu'il retourne dans la chambre
pour
– Il
y a de la cocaïne sur le frigo.
– Quoi ?!
– Je
sais que tu as besoin de ta dose du matin. Je préférerais toutefois
que tu attendes d'avoir terminé ton café mais si vraiment ça ne
peut pas attendre, la cocaïne est sur le frigo.
– Tu
sais ?
– Ce
n'est pas parce que je suis ta mère que je suis née de la dernière
pluie, Peter. Je sais comment vivent les rock stars.
Il
a envie de lui dire qu'il ne fait pas de rock,
qu'il abhorre le rock,
qu'il fait de la pop,
mais il est tellement stupéfait qu'il ne dit rien du tout. Il se
contente d'aller voir sur le frigo et en effet, il y a un gros sachet
de coke.
– J'vais
aller dans l'salon une minute, OK ?
– Tu
peux faire ça devant moi, ce n'est pas obscène.
– M'man !
Bien sûr qu'c'est obscène de sniffer d'la coke d'vant sa reum !
Merde, qu'est-ce qui te prend ?! Tu m'faisais un cirque pour les
pétards au lycée, tu...
– Tu
es grand maintenant, tu as réussi ta vie. Mais je vais sortir un
instant si ça te soulage, le café est en route.
Comme
elle quitte la pièce, il se dit que décidément quelque chose ne
tourne pas rond. Mais quoi ? Et où est Clara ? Il y verra
plus clair après une trace.
– Jean ?!
Il est réveillé.
– Il
a vu la neige ?
– Pas
encore.
– Bon.
Je crois qu'il vaut mieux que je rentre avec toi.
– Oui.
J'me
sens tout d'suite better
après la trace. J'chope mon mug de café et j'me dirige vers la
f'nêtre et... Woooooow ! Sof' j't'adore ! Y'a d'la mousse
partout dans l'jardin. Partout !
C'est ça son plan pour ce soir ! Une méga soirée mousse !
Comme elle assure ma Sof' ! C'est gééénial !
C'est trop émouvant, ça m'met en transe ce genre d'trucs !
D'la mousse partout, merde !
J'voudrais sortir et m'y plonger tout entier mais j'peux pas. C'est
con parce que j'l'adore c'putain d'jardin, j'l'ai fait aménager
pittoresque exprès, pour qu'y m'rappelle le jardin qu'on avait quand
j'étais gosse, de sorte que quand y fait beau c'est trop agréab' de
s'y poser ! Mais d'puis trois mois j'suis pas sorti d'la
baraque, j'ai développé une agoraphobie. Le psy y dit qu'c'est
because
la came, on essaie d'réfléchir à des moyens d'arrêter mais j'y
arrive pas. Là j'suis en pleine session compos, j'ai besoin d'la
came pour êt' créatif. Quand j'aurai les démos j'f'rai une cure
pour pouvoir aller en studio, puis derrière assurer la promo et la
tournée et toutes les fariboles. Mais là y'a pas urgence, on
récolte encore trois-cent mille par mois facile sur l'dernier skeud
et l'label
dit qu'y vaut mieux rentabiliser c'ui là à fond avant d'sortir
l'prochain, j'ai facile quatre-six mois d'vant moi avant d'retourner
en studio ! Mais c'est pas grave, l'important c'est qu'les
invités vont tripper sur toute cette mousse et on f'ra la grosse
teuf à l'intérieur et ça s'ra cool ! J'me d'mande qui ça
s'ra l'DJ putain ! J'espère qu'Sof' a pécho un gros nom !
Guetta, genre, ça s'rait top ! J'médite là-d'sus quand M'man
et P'pa s'ramènent dans la kitchen ! J'me précipite pour
planquer la coke avant que P'pa la voie mais c'est trop tard. J'le
r'garde. Y m'regarde. J'regarde M'man. Elle le r'garde. P'pa
s'approche et balance
« C'est-pas-grave-fiston-j'suis-au-courant-pour-la-cocaïne »
comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, puis y
m'demande c'que j'veux faire aujourd'hui, étant donné qu'c'est mon
anniv'.
– Ben
j'suis désolé mais vous allez pas pouvoir rester trop. Z'avez vu
c'que Sof' a préparé pour c'soir, la mousse partout ? C'est
magique, non ?
- Oui, c'est très joli. Mais tu devrais aller prendre une douche après
ton café, tu as mauvaise mine.
– P'pa !
J'suis plus au lycée ! Mais ouais, j'sais, j'sais, j'ai un peu
abusé hier c'est pour ça. Vous partez à quelle heure ? Et où
est Clara putain ?!
-
Ton langage,
Peter ! Clara est malade également, elle est partie avant midi.
-
Quoi ?
Il
se précipite au salon, scrute attentivement les cent mètres carrés
de la pièce : tout est propre, rangé, pas une bouteille qui
traîne, pas une tache sur les tapis, rien. D'autant qu'il se
souvienne pourtant, c'était un carnage la nuit dernière. Clara a
été fichtrement efficace avant de partir.
-
Sof' est au jus pour Clara ? Elle a prévu le
staff pour
ce soir ?
– Sophie
a tout organisé, ne t'inquiète pas. Laisse-lui ce genre de soucis,
c'est son travail. Va prendre ta douche et détend-toi.
J'prends
ma douche et j'me r'met un peu en place puis quand même y faut qu'je
talk
à Sof' à propos des préparatifs pour c'soir. Beep. Beep. Rien.
Putain mais qu'est-c'qu'elle fout ?! Trois fois déjà que j'la
ring
et pas un signe. Sof' décroche toujours du premier coup d'habitude !
Ça m'énerve putain ça m'énerve ! Et c'est qui cette
grognasse qui m'contemple avec son air craintif ?!
– Putain
mais t'es qui toi ?
– Je
suis Bernadette, Monsieur. Je viens pour remplacer Clara.
– Ah !
Super ! Alors écoute Bernadette on attend du monde ce soir, il
faud... Attends une minute ! Bernadette ?
Tu t'appelles Bernadette ?
– Oui
Monsieur.
– Non
non non non non, non non non ! Ça va pas ça ! Y'a pas
d'Bernadette qui tienne dans cette maison ! Tu t'appelleras
Alice, d'accord ?
– Monsieur ?
J'vais
vers elle, j'l'examine de long en large. Bon, elle s'défend mais
Bernadette
putain ! J'lui pose la main sur l'épaule histoire qu'elle
comprenne bien qui c'est l'patron, et j'prends bien exprès un ton
paternaliste :
– Tu
présentes bien, j'dis pas, t'es mignonne et tout, mais là vois-tu
on a des gens importants qui vont v'nir ce soir, des stars
tu comprends ? Les gens qu'tu vois à la télé, tout ça.
J'peux pas non je
– ne – peux - pas
leur dire que la bonne s'appelle Bernadette ! Tu comprends ?
C'est pas cont' toi, t'es une brave fille j'en suis sûr, mais avec
un prénom pareil on va s'fout' de ma gueule dans tout Paname tu
comprends ? Alors à partir de maintenant tu t'appelles Alice,
tu piges ? Tu t'appelles Alice et tu dis à Sof' que pour ça
t'as un bonus de mille euros pour la soirée, qu'c'est moi qui l'ai
dit, OK ?
– Oui
Monsieur. Merci Monsieur.
– C'est
bien Sof' qui t'as fait venir ?
– Oui
Monsieur, c'est Mademoiselle Aivillo qui m'a embauchée.
– Bon,
elle t'a expliqué c'que tu dois faire ?
– Oui
Monsieur.
– En
attendant qu'Sof' revienne y va falloir qu'tu gères les traiteurs et
tout l'bordel. Mais putain mais c'est quelle heure d'ailleurs ?
– Midi,
Monsieur.
– J'sais
pas c'qu'y foutent. Y d'vraient déjà êt' là en train d'installer
leur bordel. Ça va pas ! Ça
- ne - va – pas - du - tout !
Y faut qu'je parle à Sof' ! Et arrête de m'appeler M'sieur
aussi, Peter ça ira bien va ! J'suis un zicos, pas un putain
d'banquier du CAC 40 !
– Oui
Peter.
J'me
précipite sur l'phone et j'lance un nouvel appel. Du coin de l’œil,
j'vois Alice qui parle à M'man, l'air un peu paniqué, et cette
conne de Sof' qui prend pas l'putain d'appel merde merde merde !
J'jette le phone par terre, exprès pour qu'y s'pète, maboule de
rage, y m'faut une ligne putain !
– MERDE
MERDE MERDE MERDE MERDE MAIS QU'EST-CE QU'ELLE FOUT PUTAIN ?!
M'man
m'casse encore les couilles avec mon langage puis m'explique que je
dois m'calmer parce que « Sophie a tout arrangé pour ce soir »
et que « Tout sera parfait ». Ouais facile à dire, on
voit bien qu'c'est pas elle qui r'çoit l'grattin. Elle et P'pa y
z'ont jamais fréquenté qu'des tocards, des putains d'assureurs
comme eux ! Même depuis qu'je les arrose de pognon y continuent
d'viv' leur p'tite vie d'misère, infoutus même de s'arrêter
d'bosser sous prétexte qu'y s'ennuieraient. Y sont en train d'mourir
à p'tits feux ! D'ailleurs, j'réalise d'un coup qu'y z'ont
comme qui dirait pris un sacré coup d'vieux d'puis la dernière fois
que j'les ai vus. J'jette un œil à M'man, puis à P'pa. Putain mais
c'est clair y commencent à r'sembler à des vieux !
Ô zermi ! Là j'm'arrête d'un coup d'm'énerver parce que
quand même y z'ont toujours été bons avec moi, et j'aimerais bien
qu'y profitent de la vie un p'tit peu.
- P'pa, M'man, r'gardez-vous ! Pourquoi vous prenez pas des
vacances ?! Vous avez l'air tellement
fatigués.
M'man
a une sorte de sourire que j'comprends pas vraiment, un peu amusé
mais avec comme une larme à l’œil en même temps, puis d'une voix
cassée elle m'dit :
– On
a pris un jour aujourd'hui, pour être avec toi. Tu es heureux, c'est
tout ce qui compte pour nous.
Puis
P'pa qu'ajoute :
– Oui,
Peter. C'est ton anniversaire. On n'a pas trente ans tous les jours.
Là
y'a l'aut' conne d'Alice qu'a une sorte de rire étouffé va savoir
c'qu'y lui prend, et P'pa et M'man lui jettent un r'gard noir à
t'trucider sur place et elle se r'prend d'un coup et elle s'casse
comme une fugitive dans la kitchen, puis P'pa r'prend son speech :
– Profite
de cette journée et ne t'inquiète pas pour ce soir. Sophie a tout
prévu, tu sais comme elle est compétente et dévouée. Elle ne t'a
jamais laissé tombé, pas vrai ?
J'bredouille
que non bien sûr que non, c'est la meilleure assistante du monde,
elle est géniale, mais j'm'étonne qu'y ait encore nobody
là quand même. Pis avec un grand soupir P'pa m'explique que la fête
commence qu'à vingt-deux heures, qu'il y a le temps. « Pourquoi
tu ne vas pas en haut faire un peu de musique en attendant ? »,
il ajoute. Ouais il a raison, j'ai une idée pour une song là qui
m'a traversé hier quand j'étais complètement chépère
que j'sais même pas par quel miracle j'm'en souviens, j'f'rais bien
d'recorder
ça avant qu'ça m'échappe !
– Alice !
Putain elle est où ?! Alice !!!
Elle
accoure comme un p'tit chien, j'crois qu'elle va m'sortir par les
yeux encore plus que Clara celle-là.
– Y'a
des phones en réserve dans la kitchen : tu m'en chopes un et tu
fourres la carte sim de c'ui que j'viens d'pêter d'dans, OK ?
Et j'veux entend' parler de rien pendant que j'compose là-haut,
j'suis là pour personne, OK ? Sauf si c'est Sof' ! Si
c'est Sof' tu m'amènes le phone mais seulement
si c'est Sof', OK ?
– Oui
Peter.
La
pièce est grande et tout en boiseries. Ce n'est pas encore le home
studio
de ses rêves mais il y a de quoi faire des enregistrements corrects
pour les démos : un piano, une basse, quatre synthés, les
micros, une table de mixage, tout le gear
informatique
et, encadrées aux murs, les pochettes de ses albums préférés pour
l'inspiration. Daft Punk. Madonna. Michael. Justin. Pharrell... C'est
son havre de paix, cette pièce, c'est ici qu'il compose tous ses
morceaux. Il se fait une autre ligne et se plante devant la grande
baie vitrée, pour mieux savourer la montée.
– Oh
putain !!!
Sophie
n'a pas fait les choses à moitié ! Ce n'est pas seulement le
jardin qu'elle a fait recouvrir de mousse : c'est tout le petit
bois derrière la villa ! Aussi loin qu'il puisse voir, le mur
d'arbres est blanc, blanc, blanc comme si on y avait déversé des
hectolitres de coke.
Ça va vraiment
être une soirée de oufs,
c'est sûr ! Il ne sait pas ce que Sof' a concocté d'autre mais
ça va être dément, on va en parler pendant des mois ! Alors
il se sent bien tout d'un coup : comblé, puissant, aimé. Tout
ira bien ce soir, il en est certain à présent. Soulagé, il se pose
devant le piano et les notes sortent toutes seules. C'est une petite
chansonnette d'amour uptempo
qu'il
a en tête, il a déjà le titre : Elle
est même dans mon funk,
et la mélodie du refrain aussi. L'idée lui est venue tard dans la
nuit, comme il parlait à ses potes de la top-modèle finlandaise
qu'il baise en ce moment, une petite Ainikki qui le rend guedin,
qu'il se sentirait presque amoureux s'il ne se connaissait pas mieux
que ça. Elle va être là ce soir, d'ailleurs. C'est sûr :
Sof' l'a forcément invitée. Comment ça serait classe s'il pouvait
lui fredonner la song à l'oreille ! Non ! Mieux ! Il
va enregistrer une démo vite fait, piano-synthés-voix avec un peu
de M.A.O. ! Il a bien six heures devant lui, ça devrait
suffire ! Possédé par l'enthousiasme, il se remet une trace
pour fêter ça et commence à griffonner des lyrics sur une feuille
en fredonnant. « Lorsque je succombe aux étoiles / Et la
supplie tout bas de m'étreindre », etc. Ouais ! Ça va
totalement
le faire !
– Il
est quelle heure ?
– Six
heures moins le quart.
– Il
ne va pas tarder à sortir.
– Oui.
– Le
porto est prêt ?
– Oui.
– Bon.
J'me
la réécoute une dernière fois : c'est top
dog !
Bon l'mix est pas méga équilibré et faudrait des background
vocals
mais ça s'tient assez pour c'soir. J'kiffe trop là les p'tits
glitches
que j'ai posés sur l'refrain ! Et la boite à rythme
franchement j'touche de mieux en mieux sur la Linn, c'est cool !
En fait à la dizième écoute là j'me dit qu'y a bien moyen qu'on
tienne un tube ! J'la sentirais bien comme lead single du
prochain skeud !
J'crois que j'vais pas la jouer juste à Ainikki c'soir : y'aura
forcément des execs du label puis ça va bluffer tout l'monde si
j'pose un nouveau titre, j'veux dire ça pourrait aussi bien êt' le
tube de l'hiver prochain cette song,
si j'la leur offre en exclu y vont trop kiffer ! Les types de la
presse musicale – y'en, aura aussi c'est sûr ! –
vont p'têt' même bien en parler dans leurs zines, j'te dis pas
l'teaser !
En tout cas comme j'le connais si y'en a un qui va triquer sur cette
song c'est Barthès ! Ouais ! J'la sentirais trop bien pour
annoncer les pubs au P'tit
Journal
c'te p'tite song !
Bon, c'est cool, j'suis trop un putain d'génie en vrai !
J'arrête le player, j'copie ça sur l'USB et j'm'en vais un peu voir
c'qui s'passe en bas parce qu'à présent y z'ont tous dû arriver et
ça doit être un sacré foutoir alors autant quand même aller j'ter
un œil, surtout si Sof' est pas là pour gérer. J'pense qu'elle a
dû envoyer Laeticia ou quelqu'un à sa place mais quand même, y'a
qu'en Sof' que j'ai vraiment confiance pour faire les choses comme y
faut. J'jette aussi un dernier r'gard par la baie vitrée voir si la
mousse a t'nu. Graaave qu'elle a t'nu ! Sof' trop j't'adore !
Ils
l'attendent dans le salon. Ils sont paisiblement installés sur le
canapé mais il y a une sorte de tension dans leur posture, comme
s'ils étaient prêts à mener une guerre. Il parcourt l'espace du
regard, vacille. Rien ! Personne ! Juste ses vieux et
Alice, qui pousse un petit cri étouffé en l'apercevant et se
réfugie derechef dans la cuisine.
– Mais...
Où est...? Où sont...? Putain mais vous avez vu l'heure ?
Qu'est-ce qu'y se passe ? Où y sont, tous ?
Le
père se lève :
– Calme-toi,
Peter. Je vais t'expliquer.
– M'expliquer ?
Mais y'a rien à expliquer du
tout !
Sof' a complètement merdé, les gens vont arriver et rien va êt'
prêt, ça va être un putain d'désastre !
– Sophie
nous a téléphoné. Il y a eu un changement de programme.
– Un
changement
de programme ?
Comment ça un changement d'pro...? La teuf est annulée c'est ça ?
Cette pute a annul...
– Non !
Non non ! Rassure-toi tout le monde sera là. Mais c'est une
surprise, elle n'a rien voulu nous dire de plus.
– Non !
Non ! Non ! Ça va pas ! C'est pas possible...
La
mère se lève a son tour :
– Peter,
ne sois pas comme ça. Tu le sais que Sophie est compétente. Tu le
sais que si elle a prévu quelque chose il va y avoir quelque chose.
– MAIS
QU'EST-CE QUE TU VEUX QU'IL Y AIT, BORDEL ?! On n'invite pas
deux-cent enculés sans faire des préparatifs ! Qu'est-ce qu'y
lui a passé par la tête à cette conne putain ?! Ça va être
un désastre ! Un putain d'désastre ! Tout le monde va
s'fout' de ma gueule ! J'vais êt' la putain d'risée du show
biz ! Merde !
– Mon
chéri bien sûr que non ! Regarde toute cette mousse, dans le
jardin. Ça prouve bien qu'elle a un projet solide, on ne fait pas
déverser comme ça autant de mousse si on n'a pas...
– TU
T'FOUS DE MA GUEULE, M'MAN ! Vous vous foutez d'ma gueule tous
les deux et cette grosse pute de Sof' aussi ! Et l'autre Alice
ou Bernadette je sais pas quoi, là, elle est dans le coup elle
aussi, c'est ça ?
– Peter...
– Oh
putain ! Non ! J'y crois pas !
– Peter ?
– Mais
putain c'est ça ! C'est ça !
Vous avez tous concocté ça en chœur avec le psy, pas vrai ?
Bande d'enculés ! C'est pour ça qu'vous m'avez gentiment
laissé sniffer ma coke toute la putain d'journée ! Qu'vous
saviez où elle était, même ! Vous êtes en train d'essayer
d'me rouler dans la farine, pour qu'j'arrête la came !
– Peter,
qu'est-ce que tu racontes ?
– Oh
joue pas l'innocente, M'man ! J'ai pigé, j'ai tout pigé oui !
C'est pour ça qu'l'aut' pute elle a ricané tout à l'heure, pas
vrai ? La mousse c'est pour m'gruger ! Pour que j'me doute
de rien ! Mais vous avez tout fait annuler à Sof', pas vrai ?!
Vous
avez annulé mon anniversaire !
Bande de pourris ! POURRIS ! Y faut qu'je parle à Sof' !
Il est p't'être encore temps de... Où est mon phone ? Où est
mon putain d'phone ?!
Il
parcoure la pièce en tous sens, bazarde tout ce qui lui passe sous
la main, fait valdinguer les meubles. Le père fait un signe à la
mère, qui s'éloigne prudemment vers la cuisine.
– Peter
je te demande de te calmer ! Sophie va arriver d'ici une
demi-heure ! Elle t'expliquera tout si tu y tiens, tant pis pour
la surprise ! Mais en attendant je te demande de te calmer !
Il
s'arrête d'un coup, une lueur d'espoir dans les yeux :
– Sof' ?
Arriver ? Sof' va v'nir ?
– Oui,
d'ici une demi-heure. Tu verras que ce n'est pas ce que tu crois.
Assieds-toi un instant, d'accord ?
– Tu...
jures ?
– Oui,
je te le promets, elle est en route. Elle t'expliquera tout.
La
mère réapparaît, un plateau dans les mains. Dessus, trois verres.
– Bon,
je crois qu'après toutes ces émotions on a tous besoin d'un petit
remontant, vous ne croyez pas ?
– Putain
mais qu'est-ce que c'est, ça ?
– Du
porto mon chéri. Je sais que tu aimes le porto. Vous je sais pas,
mais moi avec tous ces cris j'ai bien besoin d'un verre !
– Oui.
Tu as raison chérie. Merci.
– Un
verre ?
– Allez
mon chéri, buvons à la réconciliation, à tes trente ans, à la
belle fête qui t'attend ce soir.
– C'est
d'une trace que j'ai besoin là putain !
– Oui,
bien sûr, après. Trinquons d'abord à tes trente ans, d'accord ?
– …
– …
– ...
– Alors
c'est vrai ? Y va y avoir une fête ? Vous êtes pas en
train d'm'embrouiller ?
– Tu
es bête mon chéri, bien sûr que non. Attends un peu que Sophie
sois là, tu comprendras tout.
– Tiens,
fiston, voilà ton verre.
– Allez,
à la tienne, hein ?
Il
se saisit du verre, hésite :
– Mais...
J'ai tout cassé... Il faut que... Les gens ne peuvent pas arriver
dans...
– Oui,
tu as raison mon chéri. Bernadette va nettoyer. Je vais lui dire de
nettoyer dès qu'on aura trinqué, d'accord ? Allez, à la
tienne mon chéri !
– À
tes trente ans, fiston !
– À
mes trente ans... Oui...
Ils
vident leurs verres d'un trait. Et ils sourient. Comme toutes les
familles unies.
– Je
crois qu'il est endormi, c'est bon.
– Dieu
soit loué !
– Il
va falloir être forte ma chérie : la météo a annoncé
davantage de neige, on en a pour une semaine au moins.
– Oh,
Seigneur !
– Je
vais le porter dans son lit.
– Le
journaliste arrive à quelle heure ?
– Pas
avant une heure, on a le temps.
– N'oublie
pas d'effacer la chanson.
– Non,
bien sûr que non.
POUR
LA PREMIÈRE
FOIS, LA MÈRE
DE PETER PINSON S'EXPRIME !
On
se souvient tous de Peter Pinson ! Après avoir enchaîné les
tubes (Apprécie,
Elle
me brûle les neurones, Trip)
et accumulé les awards,
le jeune chanteur s'est évanoui d'un coup dans la nature, il y a
bientôt cinq ans. En dépit des rumeurs, innombrables et souvent
contradictoires, le secret de sa disparition a toujours été bien
gardé : ni le chanteur, ni sa famille, ni sa maison de disque
ne se sont jamais exprimés officiellement sur cette fin de carrière,
que certains fans espèrent encore temporaire. En exclusivité, la
mère de Peter Pinson a choisi de se livrer à People
Pleaser,
de révéler enfin la vérité au grand public !
Il
règne une atmosphère étrange sur la magnifique villa du chanteur,
en banlieue parisienne. Sous un voile de neige, la demeure est
silencieuse, comme vide. Dans l'immense salon, Jean et Marie Pinson
nous accueillent poliment. Ils ont les traits tirés : la
journée, nous expliquent-ils, a été difficile. Jean Pinson
s'éclipse vite : c'est son épouse, dit-il, qui éprouve le
besoin de parler, lui n'a rien à dire à la presse. Marie Pinson,
elle, a toute une histoire à nous raconter. Une histoire incroyable.
L'histoire de Peter Pinson. Morceaux choisis :
L'accident
« La veille de ses trente
ans, Peter a fait une overdose, dans cette pièce où nous nous
trouvons. Il a failli mourir. Il s'en est sorti mais son cerveau a
subi des dommages irréversibles. Les médecins appellent ça
l'amnésie antérograde : cela signifie que vous n'êtes plus en
mesure d'accumuler de nouveaux souvenirs. Vous vous souvenez de tout
jusqu'à l'accident, mais plus rien de ce qui vous arrive ensuite. La
plupart des gens oublient tout après quelques minutes mais dans de
rares cas, et c'est le cas de Peter, les souvenirs sont conservés
jusqu'à l'endormissement. Le sommeil lui fait tout oublier. Peter se
réveille chaque matin convaincu que c'est son trentième
anniversaire. Depuis cinq ans. Il n'y a rien à faire, il n'existe
aucun traitement. »
La
maladie
« Nous nous sommes
installés chez lui avec son père, il fallait bien que quelqu'un
s'occupe de lui. Au départ, on a essayé de lui expliquer la
situation, chaque matin, mais il réagissait mal. Il se mettait dans
des colères noires, il nous accusait de mentir, de le manipuler. Il
était convaincu que notre objectif était de lui faire renoncer à
la cocaïne, que c'était un stratagème que nous avions élaboré
pour le dégoutter des drogues. Très vite, avec l'accord des
médecins, nous avons compris qu'il valait mieux le maintenir dans
l'illusion. Les médecins espèrent qu'avec le temps il acceptera
mieux la vérité, parce qu'il va finir par se rendre compte qu'il a
vieilli, que nous aussi nous avons vieilli. Il fait de plus en plus
de remarques à ce sujet, d'ailleurs. Mais il est encore trop tôt :
il continue de se mettre en rage dès que nous essayons de lui dire
la vérité. »
La
drogue
« Peter est toujours accro
à la drogue, oui. Nous avons essayé, au début, de le priver de
cocaïne, mais là encore il avait des réactions très violentes.
Même lorsque nous parvenions à le sevrer physiquement, il éprouvait
toujours le besoin psychologique de se droguer. Il faut un certain
temps pour que quelqu'un s'habitue à l'idée de vivre sans drogues,
c'est une période très difficile à traverser pour les toxicomanes.
Comme Peter ne se souvient jamais du jour précédent, il lui est
impossible de parcourir ce chemin, de faire ce travail. Nous avons
fini par renoncer. »
L'entourage
« Il était très
capricieux avant l'accident. Il avait cette assistante, une fille
remarquable, qui gérait tout. Il avait perdu l'habitude qu'on lui
dise non, il obtenait toujours tout ce qu'il voulait. Évidemment,
cette fille a poursuivi sa carrière ailleurs. Mais chaque jour il
essaie de l'appeler. On a ouvert une ligne exprès pour ça, juste
pour que le téléphone puisse sonner dans le vide. En général nous
lui disons qu'elle est malade et que nous sommes venus lui rendre
visite pour son anniversaire. Il ignore que nous vivons avec lui.
Même la domestique, c'est un problème : on en a changé depuis
l'accident. Il faut lui présenter la nouvelle, expliquer sa
présence, l'absence de l'ancienne... Sinon, il ne voit jamais
personne. Tout le monde lui a tourné le dos, lui qui avait tant
d'amis dans le monde du spectacle ! Une vraie honte !
Remarquez, je leur suis déjà reconnaissante de ne pas être allé
crier sur les toits ce qui lui était arrivé. Ils ont tous été
très discrets, ça oui, pas un mot à la presse. Mais tout de même,
ils pourraient lui rendre une petite visite de temps à autre, ça
lui ferait plaisir... »
La
musique
« C'est très étrange :
presque chaque jour, il s'enferme dans son petit studio et il compose
la même chanson encore et encore, chaque jour depuis cinq ans. Il a
dû en enregistrer plus de mille versions à présent. Nous
l'effaçons chaque soir, pour qu'il ne trouve pas l'enregistrement de
la veille le lendemain. C'est une chanson dont il a eu l'idée le
soir de l'accident, et il a une sorte de pulsion créative, il tient
absolument à l'enregistrer avant de l'oublier, il a peur que l'idée
ne lui échappe et il est convaincu de tenir un tube. Ça aurait sans
doute été le cas d'ailleurs, c'est une bonne chanson. Une chanson
d'amour. »
La
neige
« C'est bien que vous soyez venu
aujourd'hui, c'est un jour un peu particulier à cause de la neige.
Les jours de neige sont difficiles à gérer : Peter est
convaincu qu'il s'agit de mousse. Comme un bain moussant. Il refuse
de sortir, parce qu'il souffre d'agoraphobie et, curieusement, il ne
semble pas percevoir les changements de saisons. Lorsqu'il neige, il
pense que son assistante a fait recouvrir le jardin de mousse, pour
une soirée mousse, pour son anniversaire, et il s'attend à une
énorme fête ensuite. Il a toujours cette conviction qu'il va y
avoir une fête, mais d'ordinaire nous lui sortons facilement cette
idée de la tête. Ses trente ans tombaient un mardi, alors on lui
raconte simplement que l'assistante a décidé d'attendre le
week-end, pour que tout le monde soit en mesure de se déplacer.
C'est une explication qu'il accepte bien en temps normal. Mais
lorsqu'il y a de la neige, il n'écoute plus rien. Pour lui, c'est la
preuve indéniable qu'il va y avoir une fête. Il adorait les fêtes,
mon pauvre Peter. Alors il s'attend à des préparatifs, à ce qu'il
y ait du monde plein la maison. Et plus la journée avance, plus il
commence à s'inquiéter parce que bien entendu, il n'y a personne.
Nous essayons de repousser autant que possible le moment où il va
paniquer mais, inévitablement, il finit tôt ou tard par comprendre
que quelque chose ne va pas. Alors il se met dans des états
invraisemblables, il nous menace, il casse tout. Il lui est arrivé
de me frapper. Encore, aujourd'hui, ça s'est plutôt bien passé.
Dans ces cas-là, nous sommes contraints de lui donner un somnifère,
mélangé à un peu d'alcool. Sans cela, il deviendrait ingérable,
il faudrait le faire interner. »
Le
courage
« Nous ne voulons pas le
faire interner, vous comprenez. Nous savons que c'est probablement
inévitable, lorsque nous serons... Après notre départ. Il n'y aura
plus personne pour s'occuper de lui. Même avec sa fortune. Il faudra
le mettre en maison. Mais en attendant, nous essayons d'être à ses
côtés au quotidien, de lui rendre la vie meilleure. Tout ce qui
nous importe, c'est qu'il soit heureux, vous comprenez. Si c'est
épuisant ? Bien sûr que c'est épuisant, vous êtes drôle !
Il faut du courage, vous savez ! Même en dehors des jours de
neige. C'est épuisant de répéter les mêmes histoires jour après
jour, de mentir à son propre fils. Et c'est épuisant de vivre
isolés, dans cette grande maison vide. Nous y avons perdu nos amis,
nous aussi. Ce qui nous ronge le plus, je crois, c'est de devoir
faire constamment attention à tout, à ce que Peter ne suspecte
rien : il s'énerve si facilement... Mais que voulez-vous y
faire ? C'est ainsi. C'est notre vie. »
Travail élaboré en collaboration avec Séverine Rouy (photographies), dans le contexte de notre projet Confluences.






















