30 mars 2015

The China Experience - 5/ The Erlian Experience

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Out-of-time Experience.


10 septembre 2002 – 12 septembre 2002 : The Erlian Experience, Erenhot (Mongolie Intérieure).

Parvenu à Erenhot (également appelée Erlian), j’ai dans l’idée de sauter dans le premier train pour Oulan-Bator, la capitale mongole. Je suis loin d’imaginer qu'on ne sort pas d'Erenhot aussi facilement qu'on y entre... J’apprends tout d’abord qu’il n’y a pas de train avant le lendemain et que les guichets sont fermés à cette heure tardive. Va pour une nuit d’hôtel ! Avec ses quinze mille âmes, pour la plupart mongoles, Erenhot est à peu près tout ce que l’on imagine lorsqu’on évoque une « ville du bout du monde ». Perdue au milieu du désert, la bourgade semble isolée, loin de tout, étrange, spectrale, figée… La population locale a comme un air hébété d’être là et d'ailleurs, on ne peut que se demander comment et pourquoi qui que ce soit voudrait vivre ici ? Les touristes que l’on croise paraissent plus ahuris encore, comme s'ils se demandaient comment leur voyage a pu les conduire en un lieu aussi absurde. Paradoxalement, les chambres sont hors de prix. Je parviens tout de même à en trouver une qui soit abordable au Jivango Hotel, où m’attend une séquence des plus surréalistes.

La patronne, une quarantenaire boulotte, est à ce point survoltée que je me demande si elle n’est pas shootée aux amphètes. Elle me conduit dans une chambre et, alors que je ne demande qu’à m’écrouler dans mon lit, la voilà qui s’escrime sur la télévision qui refuse d'afficher autre chose que de la neige, comme si son bon fonctionnement était une question de vie ou de mort. J'ai beau protester que, vraiment, ce n'est pas grave, elle s'obstine dix bonnes minutes à triturer vainement les boutons et, en désespoir de cause, fait finalement venir une de ses assistantes… qui rebranche la prise d’antenne ! Je m’apprête à soupirer de soulagement lorsqu’elle se met à zapper comme une forcenée jusqu’à trouver un programme qui lui paraisse convenable : et c’est à Erenhot, au milieu de nulle part, que je vois apparaître sur l’écran… les Télétubbies ! Elle reste alors figée, debout à côté de la télévision, les yeux fixés sur moi, un sourire crispé, comme guettant quelque signe d’approbation de ma part que je m’efforce de lui donner, mais je ne dois pas être convainquant car elle ne bouge pas d’un pouce. Je me demande où tout cela nous mène exactement, lorsqu'une jeune fille pénètre sans crier gare dans la chambre, s’assied sur le canapé en face du lit et adopte le même sourire figé, le même regard fixe que sa patronne. À ce stade, avec ces deux femmes chelous qui me dévisagent et les Télétubbies qui déraillent en boucle, je pense avoir basculé dans un film de David Lynch. Comme rien ne se passe, je décide en désespoir de cause de leur offrir une cigarette à chacune, et m’en allume une, voir si peut-être ce geste pourrait provoquer quelque chose. Tout ce que ça provoque, c’est qu’elles commencent à parler entre elles dans une langue qui est peut-être du chinois ou peut-être du mongol. La jeune fille semble embarrassée et proteste, intime la patronne de faire quelque chose (mais quoi ?). Leur manège dure encore une minute ou deux, jusqu’à-ce que la patronne me demande d'une traite : « Sex OK ? ». Je m'exclame « Nooooo ! » et là, d'un coup, c’est comme si je venais de mettre un terme au suspense le plus insoutenable de l'histoire de la Chine. Les deux femmes éclatent de rire, j’en fais autant et, après que la patronne soit confondue en excuses à n’en plus finir, elles se décident enfin à me laisser seul. Je m’empresse de faire taire les Télétubbies et m’endors devant les infos : on y décrit en Chinois les gesticulations de George W. Bush qui, d’après ce que je comprends, persiste à vouloir envahir l’Irak.

Je rêve de la Québéquoise, de la rouquine, de ma princesse indienne, de ma grand-mère et – allez savoir pourquoi – ma première pensée au réveil est que je dois faire attention à ne pas avoir d’enfants si je ne suis pas convaincu d’en avoir envie… Je retourne ensuite à la gare, naïvement convaincu que je n’aurai plus qu’à prendre un train. Mais pour prendre un train il faut un billet et pour prendre un billet, il faut… Euh… Personne, justement, ne sait ce qu’il faut faire. Les guichets sont fermés, semblent fermés en permanence. Après la séquence Lynch d’hier je me retrouve en plein Kafka : le personnel de la gare me dit que tel guichet ouvre à telle heure mais il n’ouvre pas, que tel autre ouvre à telle autre heure mais il n’ouvre pas non plus, et ainsi de suite… Je me poste devant la gare en attendant mais cela ne sert qu’à attirer des rabatteurs qui ne parlent pas un mot d’anglais, parviennent juste à me faire comprendre que peut-être, si je leur donne de l’argent, ils pourraient bien m'obtenir un billet de train. Malgré toute leur insistance (courtoise mais ô combien lourdingue), je ne suis pas décidé à filer mes yuans au premier type qui passe au risque de me faire arnaquer. Après vingt minutes de vaines négociations, je suis même obligé de m’énerver pour me débarrasser du plus têtu d’entre eux. Je croise un touriste qui est exactement dans la même situation que moi : il erre ici depuis deux jours, espérant trouver le moyen d’acheter un billet sans comprendre comment on doit s’y prendre. Un second touriste, lui, vient de Mongolie et va vers Beijing, ce qui lui a permis de se rabattre sur un bus en désespoir de cause. Je suis là à me gratter la tête, à me demander ce que je vais faire avec mon sac à dos sous le cagnard qui empire d’heure en heure, où je pourrais bien aller pisser, comment et quand partir d’ici, où dormir ce soir et tout autour la rue poussiéreuse m’offre le spectacle d’un ballet de rickshaws. Il y a une drôle d’énergie dans cette ville, un truc dans l’air, bizarre et pas très rassurant. Un Mongol va finalement me tirer de ce pétrin : un rabatteur comme les autres mais qui lui au moins parle anglais, de sorte que je peux obtenir quelque garantie. En gros, il me dit qu’il lui est possible de se procurer un billet de train, mais seulement le lendemain, et par un biais autre que les guichets de la gare car les guichets de la gare sont toujours fermés. Quand je lui oppose que les employés de la gare m’ont dit le contraire, il admet qu’ils sont parfois ouverts, mais personne ne sait jamais à l’avance lequel ni quand, pas même les employés de la gare qui ne vous donnent une heure d'ouverture que par politesse (c'est typiquement chinois). Il m'inspire confiance, mais je ne vais pas non plus lui lâcher mes thunes comme ça, aussi je lui demande de m’indiquer un hôtel pas cher, tenu par des gens qu’il connaît, de sorte qu’il sache que je pourrai le retrouver si besoin.

Il me conduit dans une petite guesthouse au beau milieu du marché et les choses continuent d'être de plus en plus étranges. Je partage ma chambre (si on peut appeler ça une chambre) avec deux jeunes Mongoles et des piles de boites à chaussures. C'est en fait l’arrière-boutique d’un dealer de fausses Nike. La pièce aux murs verts est sale, encombrée, sombre, sinistre, sans fenêtre, éclairée par une ampoule de vingt watts… Mes deux compagnes de chambrée sont obèses et peu raffinées, rotent à tours de bras et enfournent une quantité intolérable de chips… Bon, pour moins de deux euros la nuitée (contre plus de dix au Jivango), je ne vais pas me plaindre. Je passe le reste de la journée à déambuler dans la petite ville, fais une halte dans une espèce de parc en travaux, avec des colonnes de pierre emballées dans du plastique (?), je mange en tout et pour tout sept bananes, constate que tout à Erenhot rivalise de laideur, que certains bâtiments sont au bord de la ruine, et je commence dors et déjà à penser en anglais bien que j’écrive en français. Le soir, je m'installe sur le perron de la guesthouse et dévore le riz de ma princesse indienne, sans que personne ne s’étonne de me voir déballer mon réchaud et mon attirail au milieu du marché. Et comme j’en ai fini avec Arnaud Desjardins, je me plonge dans Ceux de 14 de Maurice Genevoix.

Le lendemain, je me réveille à neuf heures pétantes, heure à laquelle mon rabatteur doit me livrer mon billet de train. Évidemment, il n'arrive pas et je commence à me demander si je ne suis pas condamné à passer le reste de mes jours à Erenhot. Les deux obèses ont déserté la chambre et je n'ai d'autre choix que de rester là et attendre. Au passage je manque de peu de m'électrocuter par le crâne : deux fils électriques dénudés pendent du plafond, me gratifient d'un coup de jus lorsque mon cuir chevelu les effleure par mégarde (ça m'apprendra à me raser la tête) ! Un peu avant midi, le type débarque finalement et me colle un billet de train dans la main : de ma vie, j'ai rarement éprouvé un tel soulagement ! Sur le billet il y a écrit treize heures quarante, mais le gars m’affirme que le train ne part qu’à seize heures. Dans le doute, je vais quand même à la gare pour treize heures quarante mais le train, en effet, n’arrive pas avant quinze heures. Une fois à bord, une vieille Mongole et ses deux petits-fils partagent généreusement leur dîner avec moi. Vers dix-neuf heures, nous sommes toujours en gare ! La nuit tombe et on nous distribue oreillers et couvertures. Je passe en tout et pour tout six heures à attendre que le train démarre, ce qui se produit à vingt heures cinquante-trois précisément. Mon cœur s’enflamme de bonheur parce qu'à ce stade, je n’y croyais plus tellement : je me demandais quelle sorte de carrière j'allais pouvoir faire à Erenhot, s'il allait falloir épouser une Mongole obèse et lui faire l'amour tous les soirs en regardant les Télétubbies. Je réalise alors que ça fait une semaine que j’ai atterri en Chine et que ça fait une semaine que je ne fais qu’attendre. Attendre que des trains partent, attendre que des trains arrivent, attendre qu’on veuille me changer un traveller's chèque, attendre que la providence m’accorde de pouvoir quitter Erenhot… Une semaine que je n’ai pas vraiment eu de conversation avec qui que ce soit, que je suis seul dans un environnement inconnu au milieu de gens qui ne parlent pas ma langue, à me demander chaque fois comment parvenir à l’étape suivante. C’est un peu comme la Long Way Home Experience qui avait clôturé le précédent voyage, mais à l’envers puisqu'on est au début du périple. Dans douze heures, je serai à Oulan-Bator et peut-être, enfin, cesserai-je d’attendre ! Cette nuit-là, je rêve que je bouffe de la litière imbibée de pisse de chats et c'est à gerber. Je rêve aussi que je me présente devant une porte sur laquelle il est écrit « Alan Smithee, time traveller ». Une femme ouvre et m’accueille, vêtue d'une sorte de costume de super-héros, et je lui demande « de quand viens-tu ? ». Elle me répond qu'elle vient de quelque part, pas de quand, puis le rêve s'interrompt. Je fais ensuite une série de cauchemars sur un moi-même qui aurait tout raté : la colère me hante, les échecs se répètent, ma famille me harcèle, mes amis ne sont pas de vrais amis… Mon existence est si épouvantable que lorsque je m'éveille et réalise que rien de tout cela n’est vrai, je suis fou de joie.

Dehors, le Gobi est superbe.


Prochaine expérience : The Ulan-Bator Experience (Pt. 1).

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