26 novembre 2015

The China Experience – 22/ The Lijiang Experience (Pt. 11)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 10).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Onzième jour. Au Photo Café, je relis Kazz, Alchimie et Les charognards et autant je suis satisfait de mon roman, autant mes dernières chansons ne me plaisent pas du tout. Je me sens prisonnier des vers et des pieds, autant de contraintes auxquelles j'ai renoncé avec soulagement dans le cadre de mon écriture poétique. C'est un vrai problème : ma plume n'est pas incisive en chanson, j'y perds la spontanéité qui donne leur tranchant à mes poèmes. Je note ensuite mes rêves de la nuit. Dans le premier, une éditrice de Pointe Noire m'expliquait que la sortie de Warp risquait d'être repoussée car « la conjoncture n'est pas très favorable » (tu m'étonnes, ils sont en train de faire faillite !). Dans le second, j'étais sur un bateau en Chine, mais c'était une sorte de jour férié où il était interdit de monter en bateau, alors on était tous dans l'eau, accrochés aux bords du bateau (une vraie galère !). Les deux autres rêves me voient encore en proie à des gens mécontents qui me font toutes sortes de reproches. Après cela, je potasse mon Lonely Planet et un article m'amuse beaucoup, qui explique le rituel post-mariage des Bai, la minorité dominante à Dali (au Sud de Lijiang). À peine le mariage prononcé, l'homme et la femme se lancent dans une course jusqu'au foyer conjugal. Celui qui, le premier, se saisit de l'oreiller sera – à jamais – le décisionnaire du couple.

Photo : Dr. Ma Pingke


Le soir, je me rends à un concert de musique traditionnelle naxi. Le spectacle est présenté par un homme de plus de quatre-vingts ans, qui a consacré sa vie à la redécouverte et à la promotion de cette musique (évidemment interdite par Mao). La plupart des musiciens d'ailleurs sont très âgés, quoi que des jeunes prennent heureusement la relève. Je ne me risquerai pas à tenter de décrire la musique naxi, mais Youtube est votre ami. Le vieil homme nous explique que la pratique de cette musique donne une santé de fer et que cela explique la longévité des interprètes. Il déplore ensuite que les jeunes Chinois se désintéressent de leur héritage culturel et enchaîne avec une anecdote que je retranscrirai telle quelle : « Un musicien de l'orchestre avait décidé d'apprendre deux ou trois mots d'anglais. Lorsque des touristes s'adressaient à lui, il disait ''Hi'', puis "Where are you from?''. Quel que soit le pays d'origine de son interlocuteur, il répondait ''I see'', alors qu'il ne voyait rien du tout. Puis comme il ne comprenait rien d'autre, quoi qu'on lui dise ensuite il répondait ''bye bye'' et s'en allait ». L'histoire, contée en chinois puis en anglais, provoque l'hilarité du public : j'ai sans doute affaire à un exemple typique d'humour chinois.

Les premières notes éveillent en moi la même émotion que la ronde de l'autre jour, quelque chose de très fort à nouveau. Je sors de là tout à fait ravi mais vidé. Je songe que ça serait bien si le Prague Café mettait un disque de Sting et lorsque j'arrive sur place, Ten Summoner's Tales est dans les enceintes. Puis je me décide sur un coup de tête : demain je quitte Lijiang pour Dali, il est temps de repartir à l'aventure !

En sirotant mon Coca, je repense à mes rêves : depuis le début du voyage, j'y ai toujours le mauvais rôle… Je cherche mais ne trouve aucune explication satisfaisante. Dans la rue, un Occidental blond aborde toutes les Chinoises qui passent, tente de les draguer sans succès, de la façon la plus grossière qui soit. Il respire la stupidité à cent mètres. En fait, il est à ce point caricatural que je l'observe longuement, fasciné par son absence de recul sur sa propre existence.

Et c'est sur ce triste touriste que se termine la Lijiang Experience : demain, je pars.

Du moins, c'est ce que je m'imagine !


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 12).

19 novembre 2015

The China Experience – 21/ The Lijiang Experience (Pt. 10)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 9).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Dixième jour. Au Photo Café, je tchatte trois heures avec ma princesse indienne, toujours folle d'amour. De retour au Prague Café, je réalise avec vingt-quatre heures de décalage que je viens vraiment de terminer mon premier roman ! Et au-delà de la satisfaction qui accompagne cet accomplissement, je ressens une sorte de tristesse. Cinq ans auparavant, je créai Phil, Sonia et Chloé, les trois protagonistes. Il y eut de longues périodes durant lesquelles je laissai le projet en friche, mais durant ces cinq années, ces personnages ont fait partie de mon existence. Je les ai modelés, puis ils ont fini par acquérir une vie propre. Au bout d'un certain temps leurs réactions, leurs sentiments, n'étaient plus pour moi de l'ordre de la décision. Ils agissaient, réagissaient et pensaient spontanément, selon la logique qui était la leur, sans que je n'aie plus à me poser de questions. J'ai appris à les connaître, mais surtout j'ai appris à les aimer. Au départ, j'avais volontairement créé des personnages que je n'appréciais pas. Je veux dire par là qu'ils n'étaient pas le genre d'individus que j'appréciais dans la vie réelle. Pourtant, comme j'allais plus profond dans leur ressenti, dans leur intimité, traversant avec eux les épreuves, j'avais peu à peu appris à les aimer ! Et du coup je réalise qu'ils vont me manquer ! Leur histoire est finie, il n'y a plus rien à dire, je vais la relire mais je ne pourrai plus les accompagner dans leurs existences, côtoyer leurs pensées secrètes, les voir évoluer et grandir ! Phil, Sonia et Chloé sont des personnages de fiction, et pourtant ils sont devenus plus réels à mes yeux que bien des personnes que j'ai rencontrées…

Je compose un poème de merde, puis me remets à bosser sur Épeira. La bande dessinée est, a toujours été, et sera toujours un exercice bien plus difficile et moins jouissif pour moi que la littérature. Mais j'aime la BD et j'aime les défis. Et puis il faut bien vivre. Gagner sa vie en tant que romancier, en France, tient du miracle. La bande dessinée, sans être une voie facile, est un tantinet plus rémunératrice. Dans un élan, j'écris Les charognards (inédit), chanson qui évoque l'exploitation des musiciens par les majors.

Photo : Dr. Ma Pingke


Mais il me faut poursuivre mon retour en arrière, conter le dernier acte de la période qui me mena d'un voyage à l'autre. Le premier concert de Shoona Sassi a donc lieu en juin, par une semaine de canicule comme je les aime. Le second est programmé pour le 20 juillet, et d'un coup tout d'un coup, l'extrême revient ! Enfin ! Et en grandes pompes ! Plus encore que le premier, ce second concert est pour moi une expérience inoubliable. Ce soir-là, ma meilleure amie – enceinte jusqu'aux dents – ramène une connaissance, une princesse indienne dont elle ne cesse de me parler depuis quelques semaines, sachant mon faible pour les princesses indiennes. Elle est magnifique mais je lui prête à peine attention : je vais bientôt partir en Chine et de toute façon je suis dans la lose, alors je ne risque pas de pêcho une princesse indienne !

Le lendemain, je vais voir Spider-Man au ciné pour fêter ça et c'est à ce moment-là que mon amie perd les eaux. Je suis injoignable, elle est avec la princesse indienne, elle laisse une note sur ma porte et file à la maternité avec elle. Je les rejoins deux heures plus tard. La princesse reste. Mon amie ne dit rien. Je voudrais bien que cette inconnue dégage, c'est un moment à vivre à deux ! Mais je songe que mon amie a peut-être besoin d'une présence féminine, alors je ne dis rien. N'empêche, cette présence étrangère me gâche un peu la nuit. Le travail dure quinze heures, se termine en césarienne. Vers midi, une infirmière m'amène un être minuscule qui me contemple avec un étonnement serein. Je le prends dans mes bras quelques instants, laisse l'infirmière repartir avec lui, fonds en larme. La princesse indienne, avec qui j'ai un peu fait connaissance entre temps, me prend dans ses bras et je suis envahi d'une sensation étrange, comme si d'un coup je me retrouvais complet. Je mets ça sur le compte de la nuit blanche et des émotions fortes. Il faut attendre deux heures pour que notre amie soit visitable et nous les tuons sur la pelouse de la clinique, sous un beau soleil d'été. Nous discutons longuement, tout devient électrique, j'ai une envie furieuse de l'embrasser et je me dis que c'est n'importe quoi alors pour mettre un terme à cette situation ridicule je glisse un « C'est moi qui trippe où il se passe un truc, là ? ». J'attends de me faire remballer mais non, elle me regarde en souriant et balance « Ouais, il se passe un truc ». La seconde d'après, nous sommes en train de nous rouler des pelles. Une heure plus tard, lorsque nous nous affichons devant notre amie, elle se contente d'un petit rire satisfait, elle n'est même pas surprise et plutôt fière du guet-apens involontaire qu'elle nous a tendu. Ensuite, ma princesse doit aller travailler, alors elle me donne rendez-vous chez elle à minuit, après son service (elle est danseuse pour de vrai et serveuse pour de faux). Mon amie a besoin de se reposer, je rentre chez moi, fourre The Rainbow Children de Prince dans la platine et me vautre sur le canapé. Complètement halluciné, je n'ai qu'une question en tête : « Putain, qu'est-ce qui s'est passé ? ».

Minuit, je frappe à sa porte. La suite ne regarde que nous mais ce qui est important c'est que, comme nous nous embrassons sur son sofa, une phrase sort toute seule de ma bouche : « Tu m'as manquée, tu m'as tellement manquée ! ». Je me dis que là, je dois être en train de perdre la boule pour de bon, puis je mets encore ça sur le compte de la nuit blanche et des émotions fortes. Au fil des semaines qui suivent, nous en reparlons et ce sentiment de retrouvailles est partagé : c'est une évidence pour elle aussi. Nous sommes jeunes, romantiques, passionnés et nous décidons que nous n'en sommes pas à notre première rencontre, que nous ne faisons que poursuivre une histoire commencée dans quelque vie antérieure. Cette idée apparemment fantaisiste se trouve confortée par un événement étrange. Un matin, nous faisons le même rêve. Nous sommes en voiture et elle ne se sent pas bien, j'arrête le véhicule et m'assois à ses côtés sur l'herbe, en attendant qu'elle ne se sente mieux, puis je m'éveille. Elle s'éveille à son tour et me dit « Pourquoi tu m'as abandonnée sur le bord de la route ? ». À demi endormi je marmonne quelque réponse et soudain je suis tout à fait réveillé. « Quoi ? » « Pourquoi tu m'as abandonnée sur le bord de la route ? » « Je ne t'ai pas abandonnée, je suis resté à tes côtés ! ». D'un coup elle est bien réveillée elle aussi ! Nous évoquons nos rêves respectifs dans les moindres détails : le décor et les événements étaient totalement identiques, sauf la fin. Rien de ce que nous avions pu vivre, dire ou voir au cours des jours précédents ne justifiait que nous ne fassions un tel rêve. Nous sommes incapables de nous expliquer ce phénomène télépathique, j'en serai jamais incapable, mais nous n'avons plus aucun doute sur la nature très particulière du lien qui nous unit.

Comme les semaines passent, le départ pour la Chine se rapproche dangereusement. Ma princesse tente de me dissuader de partir, puis de me convaincre de raccourcir le périple. Je suis inébranlable : je me suis fait une promesse. « Sauf à être mort ou cloué à un lit d’hôpital en septembre 2002, je partirai trois mois et rien, rien ne saurait l'en empêcher ». Elle me fait quelques caprices, sous-entend qu'elle pourrait ne pas m'attendre, je mesure alors la différence de maturité qui nous sépare bien qu'elle ne soit que de trois ans ma cadette. Trois mois, ce n'est rien pour moi et une éternité pour elle. Si nous nous sommes cherchés une vie entière, ne pouvons-nous surmonter une si brève séparation ? Je termine de faire mes cartons en catastrophe, lègue mon appartement à la jeune fille aux yeux de miel et puis c'est le jour du départ, et nous voilà parvenus au début de ce récit.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 11).

12 novembre 2015

The China Experience – 20/ The Lijiang Experience (Pt. 9)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 8).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Neuvième jour. Panique parce que je crois avoir perdu ma carte bleue, et de toute façon j'aurais aussi bien fait ! Une fois la carte retrouvée, ces bâtards de la Société Générale interdisent en effet à la Bank of China de me donner le moindre jiao (je suis en découvert, parait-il…) ! Scandalisé, je change mon ultime traveller's cheque et conçois le plan de me faire envoyer de l'argent de France via Western Union, genre une avance de ma famille pour mon anniversaire et Noël. J'avais en effet calqué mon budget sur le modèle de mon voyage en Inde, mais force est de constater que la Chine coûte cher, et aussi que je n'ai pas le goût de voyager dans des conditions aussi extrêmes que la première fois. Cette nuit pourtant, j'ai rêvé que je chantais sur scène avec Prince et Larry Graham et qu'Alfred (le valet de Batman) était mon domestique, mais ces rêves de millionnaire sont décidément bien éloignés de la réalité. Pour couronner le tout, il pleut et il fait gris ! Je vais noyer mon désespoir dans un café au Prague, et le mélange de jazz et de trip-hop qu'on y diffuse ce jour-là me soulage immédiatement.


Photo : Dr. Ma Pingke


Comme je me remets à L'incident Œdipe (inédit), il se produit un de ces moments vraiment magiques que connaissent les écrivains. Je travaille sur une scène durant laquelle Sonia (l'héroïne du roman) se trouve emportée dans un torrent de drogues et de sensualité, lorsque la serveuse mets Protection de Massive Attack. La musique colle tant et si bien à ce que je suis en train d'écrire que, déjà envoûté par mon récit, je me retrouve totalement en phase avec mon personnage. C'est une adéquation parfaite entre ce que vit Sonia, ce que je ressens en le décrivant, la musique et l'atmosphère tout entière de ce petit café pendant une heure. Ce genre de moments est la véritable récompense de l'artiste. La satisfaction d'être publié, les éloges, le fait d'être lu et reconnu… Tout ceci a son importance mais n'est que pacotille en comparaison de ces instants d'auto-envoûtement !

Et ça y est ! C'était la dernière scène (pas du roman, car la fin avait été écrite auparavant, mais la dernière à écrire). Il y aura bien-sûr nombre de corrections et de retouches, mais l'écriture de mon premier roman est terminée ! Lorsque j'ai commencé, la composition d'un roman me faisait l'impression d'une montagne infranchissable. C'était en 1997. Nous sommes en 2002. Je viens de gravir la montagne !

Je sors comblé de cette session d'écriture. Dans la foulée, je rebondis et je parviens enfin à composer Alchimie (inédit), la fameuse chanson à propos de la Québécoise. L'opération comporte quelques difficultés techniques avec mon nouveau stylo : après la pile qui dure cinq minutes des Mongols, je découvre le stylo qui dure cinq pages des Chinois ! Dans la foulée, je rédige aussi les synopsis complets de deux futurs albums de mes projets BD Épeira et de Warp. Le synopsis du troisième album d'Épeira comporte un personnage assez épouvantable et comme je n'en ferai jamais rien, autant raconter cela ici. Il s'agit d'une sorte de baba-yaga qui vit dans une maison isolée en Russie. Victime d'une malédiction, elle est condamnée à vivre éternellement, et ce dans l'isolement car sa vue provoque une terreur irrépressible chez n'importe quel mortel. La sorcière, pourtant, ressent la faim et la soif, ne peut donc vivre sans l'assistance de son fils, un colosse aux frontières de la débilité mentale. Mais ses enfants, quoi qu'eux aussi immortels, ne peuvent vivre normalement au-delà de trente ans : après cet âge, leur intelligence décroit et ils deviennent des sortes de zombies anthropophages. On découvre finalement que, tous les quinze ans, la sorcière envoie son fils capturer un homme, qu'elle drogue et viole afin d'accoucher d'un nouvel enfant. Le géniteur est ensuite livré aux enfants-zombies, qui vivent dans un réseau de galeries souterraines sous la maison. Lorsqu'elle accouche d'une fille, le bébé est lui aussi livré aux zombies et la sorcière s'empare d'un autre homme, jusqu'à obtenir un enfant mâle. Trois ans plus tard, je réutiliserai l'idée de la galerie souterraine et des zombies dans Ganesh, mais sur le ton de la comédie.

Cette nuit-là, je m'endors comme un bébé, bercé par la satisfaction d'avoir terminé mon premier roman.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 10).

6 novembre 2015

The China Experience – 19/ The Lijiang Experience (Pt. 8)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 7).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Huitième jour. Au réveil, je note comme chaque jour mes rêves de la nuit. Cette fois-ci, Reno Bistan devenait guitariste de Shoona Sassi. J'estime beaucoup Reno, que ce soit en tant qu'être humain ou en tant que musicien, mais nos univers sont à ce point différents, tant musicalement que textuellement, que l'idée est tout à fait saugrenue…

Je me décide à aller voir à quoi ressemble la partie « contemporaine » de Lijiang. Elle n'est guère plus reluisante que n'importe quelle autre ville chinoise, mais c'est tout de même assez propre et moderne en comparaison de Hohot ou Erenhot. Ça sera ma seule escapade au dehors de la vieille ville. Il y a pourtant des sites touristiques de renom dans les parages (les « gorges du Tigre » ou je ne sais quoi, et autres sites plus ou moins naturels). Mais je n'éprouve aucun désir d'aller m'émerveiller ailleurs puisque tout m'émerveille ici. Et puis j'aurai bien le temps de replonger dans l'aventure dans le Guizhou, lors de ma visite aux Miaos et aux Dongs. Après une halte au Dadawa Café, je fais le tour des disquaires. Á dix yuans le CD, je songe à faire de sérieuses courses avant de partir, que ce soit en musique chinoise ou occidentale. Je file ensuite à mon bien-aimé Prague Café, croisant au vol une nouvelle ronde naxi. Tout autour, des touristes chinois et occidentaux matraquent la scène de leurs appareils photo. Je trouve ridicule cette habitude de tout photographier, comme si la mémoire était défaillante sans clichés. Je dis ça mais les notes que je prends quotidiennement sont une forme de photographie...

Mon roman n'est pas terminé mais déjà je prends des notes sur la bande dessinée Warp. L'éditeur Pointe Noire est vivement intéressé par ce projet de SF, en collaboration avec le dessinateur Arden, et je dois encore y travailler (j'apprendrais à mon retour que Pointe Noire a profité de mon escapade pour faire faillite !). La serveuse du Prague Café joue un CD de la Mano Negra, sacrilège qui brise temporairement l'atmosphère sereine du lieu, mais Dieu merci cela ne dure pas. Je travaille longuement au roman, puis Lu se pointe et nous entamons une nouvelle conversation. Cette fois-ci j'ai droit à l'histoire de ses parents. Ils se sont rencontrés sur l'île de Heinan (où je me rendrai en 2009) mais ont très vite été séparés par le régime communiste et leurs obligations professionnelles. Le père fut envoyé par ici pour travailler à des essais nucléaires, la mère par là pour faire Dieu sait quoi (je ne le note pas). Lu a donc été élevée en grande partie par ses grands-parents (pratique courante en Chine). Elle a une petite sœur, née juste avant la politique de l'enfant unique. Lorsqu'elle était gosse, les familles avaient des tickets de rationnement et la vie était autrement plus dure qu'aujourd'hui. Cette Chine d'antan, fermée au monde et soumise aux plus grandes restrictions, je ne la connaîtrai jamais. Nous abordons ensuite l'histoire du pays, et plus particulièrement la Révolution Culturelle.

Photo : Dr. Ma Pingke


J'ai étudié la question avant mon voyage : les souffrances du peuple chinois depuis un ou deux siècles dépassent l'entendement. Affaiblie par ses deux « Guerres de l'Opium » contre les forces européennes, la Chine sombre de 1854 à 1861 dans la Révolte des Taiping. Cette guerre civile, fomentée par un fou qui se prend pour la réincarnation du Christ et qui profite du mécontentement populaire, coûte la vie à vingt ou trente millions de Chinois ! Les choses se calment un peu jusqu'à la chute de l'empire et l'avènement de la République en 1911. À partir de là, c'est une hystérie presque sans trêve ! La République entre en conflit avec différents « seigneurs de guerre », le pays est vite déchiré. En 1927, la guerre civile entre communistes et républicains (un ou deux millions de morts) vient s'ajouter au chaos ambiant. Les Japonais profitent de ce bordel pour envahir la Mandchourie en 1931, puis à partir de 1937 le reste de la côte Est, massacrant la population pour un oui ou pour un non. La Seconde Guerre Mondiale commence en fait ici (et non en 1939, comme le voudrait l'ethnocentrisme européen) et la Chine en sortira délestée de douze millions de citoyens supplémentaires. À peine les Japonais sont-ils expulsés en 1945 que la guerre civile reprend de plus belle (quatre millions de morts), jusqu'à la victoire communiste de 1949.

Le pays connaît quelques années de stabilité, puis la politique de Mao sombre dans une idiotie systématique. Entre 1958 et 1960, la réforme économique dite du « Grand Bond En Avant » est lancée. Il s'agit de « booster » la production agricole et industrielle mais en fait, l'opération se révèle un désastre et la Chine flingue complètement son économie. L'agriculture et l'industrie sont anéanties. La famine et la malnutrition tuent entre vingt et quarante millions de Chinois en l'espace de quelques années. Vivement critiqué par ses pairs, Mao organise son come-back, la fameuse Révolution Culturelle. Pour cela, il soulève la jeunesse de son pays, ce qui engendre un désordre colossal. Durant dix ans, le pays est au bord d'une nouvelle guerre civile. Mao restera dans les annales comme le seul dictateur suffisamment crétin pour avoir organisé une révolution contre son propre régime. Des millions de personnes sont déplacées de force des villes pour aller travailler à la campagne, l'aveuglement idéologique est total, l'hystérie collective va parfois jusqu'au cannibalisme et si le coût en vie humaine est relativement faible au regard des cataclysmes précédents (plus ou moins un million de morts), la Chine en est profondément ralentie dans son développement. Pendant ce temps, les intellectuels parisiens brandissent fièrement le Petit livre rouge de Mao. La Révolution Culturelle, pourtant, est un véritable anéantissement culturel : les abrutis qui la présentent ici comme un modèle de pureté socialiste seraient les premiers à tomber s'ils étaient là-bas ! Ce n'est finalement qu'à la mort de Mao, en 1976, que la Chine commence à se relever, jusqu'au boom économique que l'on connaît aujourd'hui. En comparaison, et malgré nos deux Guerres Mondiales, le vingtième siècle européen est une joyeuse partie de ping-pong !

Au sujet de la Révolution Culturelle, Lu m'explique que le conditionnement des mentalités est une pratique bien antérieure à Mao, que c'est même une tradition millénaire. Les empereurs avaient besoin d'y recourir afin de garder la main sur un territoire aussi grand. Selon elle, Mao n'a fait que reprendre cette habitude impériale. Elle pense que c'était encore un brave homme en 1949, puis que le pouvoir lui a fait perdre le sens des réalités, et qu'en outre il était devenu trop vieux pour gouverner. La misère était telle après le Grand Bond en Avant, me dit-elle, que les gens se seraient raccrochés à n'importe quel « sauveur » : Mao a su en tirer parti. Mais il reste le père fondateur du nouvel « empire » chinois : pas question de le représenter comme le monstre qu'il était. Ainsi, la Bande des Quatre (sa femme et trois autres politiciens) sont officiellement responsables de la Révolution Culturelle. Même si le Parti Communiste admet que Mao a pu commettre quelques erreurs, il n'en est pas moins considéré comme une sorte de saint. Lu n'est pas complètement dupe de cette propagande : internet, malgré la censure, lui offre d'autres sources d'information, ainsi que des livres importés de Hong Kong où, bizarrement, la liberté d'expression a plutôt bien survécu à la rétrocession de 1997. La plupart des Chinois, toutefois, vénèrent Mao. Au cours d'un récent voyage, Lu a séjourné chez une famille tibétaine. Même là-bas, Mao trône sur l'autel à côté du Bouddha, et on les prie tous les deux ensemble.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 8).

30 octobre 2015

The China Experience – 18/ The Lijiang Experience (Pt. 7)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

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Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 6).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Septième jour. Je me décide à sortir un peu de la vieille ville, juste pour grimper sur la colline voisine qui comporte un parc. La pluie soudain m'interrompt, et je me réfugie trempé au Ma Ma Fu's Café. Je me réconforte ensuite au Camel 3 avec une pizza à trente yuan (c'est à dire très cher). C'est une pizza aux fruits, d'un goût sucré-salé curieux mais agréable. Sur la devanture du café, des banderoles clament « no war in Irak ». Je finis comme chaque jour au Prague Café où j'écris des heures durant, bercé par The Million Dollar Hotel et Charango.

Je papote également avec une jeune Chinoise dénommée Lu, qui essaie de me convaincre que la Chine est dans une phase de « communisme en économie de marché » ou quelque absurdité du genre, et que l'on reviendra à une économie purement socialiste lorsque la nation se sera hissé au niveau des pays riches. Mes doutes la mettent mal à l'aise alors je n'insiste pas : je ne suis pas là pour juger ni faire de la propagande. Sept ans plus tard, en 2009, je m'apercevrai que certains Chinois croient toujours à cette fable… Lu se raconte : son métier de guichetière, qu'elle envisage de quitter, qui la lasse et la contraint à beaucoup d'heures supplémentaires. Ses parents qui se sont endettés auprès d'une banque afin d'acheter un appartement, ce qui est contraire aux habitudes chinoises (ici, m'explique-t-elle, l'emprunt n'est pas vécu comme un investissement comme en Europe, mais comme un dernier recours et un appauvrissement). Lu me décrit un peu les différentes religions chinoises, ajoute qu'elle n'adhère à aucune d'entre elle, mais croit en Dieu et en la réincarnation. Selon elle, le bouddhisme s'est surtout développé en Chine auprès des femmes. Leurs pénibles conditions de vies (elles étaient officiellement les « esclaves » de leurs époux) étaient quelque peu adoucies par la perspective d'une vie meilleure, après réincarnation… Elle considère d'ailleurs que la condition de la femme ne s'est guère améliorée, puisqu'elle doit désormais travailler, tout en restant seule responsable des tâches ménagères et des enfants.

Photo : Dr. Ma Pingke


La question des enfants, justement, me taraude. Je n'en n'ai jamais vraiment trop voulu mais ma princesse indienne, elle, en veut absolument. Il s'est passé, entre l'Inde et la Chine, quelque chose d'inouï à ce sujet. En décembre 2001, ma meilleure amie apprend qu'elle est enceinte. Le père ne veut rien savoir. Elle me demande si je veux être parrain et l'accompagner tout au long de sa grossesse car elle ne se sent pas la force de traverser tout cela toute seule. Je dis oui sans hésiter. Lorsqu'on me demandera plus tard pourquoi, je dirai simplement que c'est parce qu'elle me l'a demandé, et c'est aussi simple que ça. Ensuite il y a la Rouquine, une vieille amie. Je la connais depuis le lycée, alors elle était une princesse inaccessible mais entre temps, je suis devenu princesse moi aussi. Elle vit désormais à Angers. Je tente ma chance au cours d'un échange de SMS. Il suffit parfois d'un texto... Elle m'invite à lui rendre visite, ce que je fais à la suite d'un premier trip à Angoulême avec mon collaborateur Christophe Lacaux, à la rencontre des éditeurs. Elle va mal, je vais mal, mais nous passons une nuit inoubliable que j'immortaliserai dans le texte Mercure liquide. L'extrême revient puis repart aussi sec et tout part en couille. La Rouquine vient à Lyon pour quelques jours. Elle est incapable de me dire qu'elle a besoin que je m'engage et, incapable de comprendre qu'elle en a autant envie que moi, je n'ose le faire. Mon apparente désinvolture la blesse, elle m'insulte, m'accuse peu ou prou d'être l'incarnation du mal (rien moins !) et part en claquant la porte. Game over. De ce marasme naît, comme je l'ai déjà raconté, l'idée d'un départ en Chine et une nouvelle étape dans ma dépression. Les fêtes se font de plus en plus amères, je rase de plus en plus les murs. Parfois, je rentre seul chez moi et je pleure.

Bientôt, ma meilleure amie s'installe chez moi avec ses deux chats : ça fait quatre avec les miens mais l'appart' est immense donc ça va. Nous sommes tous deux au bout du rouleau, complètement au bout du rouleau. Comme un frère et une sœur, nous nous soutenons merveilleusement dans la traversée de nos tunnels noirs respectifs. Je pratique l'haptonomie avec elle, me retrouve à attendre cet enfant comme si c'était le mien. De nos solitudes est en train de naître quelque chose de magnifique, et nous nous accrochons à cela. Deux à trois fois par semaines, nous répétons dans mon salon avec DaBoostemp. Shoona Sassi prend forme, toute ma frustration sexuelle et affective y passe, notre musique est un immense cri de rage festif, une danse de vie pour contrer la morbidité qui m'habite. Nous organisons une mini-soirée Neweden avec d'autres artistes pour notre premier concert, fin juin. Je ne vis plus que pour trois choses : le premier concert de Shoona Sassi, la naissance de mon filleul et mon départ en Chine. Je m'accroche à cette trinité comme à un fil d'Ariane. Ce sont les seules choses qui m'empêchent de sombrer tout à fait. Je garderai un souvenir profondément ému de cette période, parce qu'en dépit de la souffrance qui m'habitait elle fut belle. Elle fut belle parce que je m'accrochais à ce à quoi je pouvais m'accrocher, parce que malgré la dépression je ne me laissais pas abattre. Ce printemps 2002, cette épopée désespérée, restera parmi les périodes les plus romantiques de mon existence.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 8).

21 octobre 2015

The China Experience – 17/ The Lijiang Experience (Pt. 6)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 5).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Sixième jour. Je paie pour cinq nouvelles nuits, après quoi j'irai voir les Miaos et les Dongs. Je passe l'essentiel de la journée à travailler sur L'incident Œdipe (inédit) au Prague Café et au Photo Café. Je réalise que depuis bientôt une semaine je ne fais que passer d'un bar lounge à un autre, écrire et flâner dans les ruelles. Et c'est une révélation ! J'ai trouvé là un mode de vie qui me comble tout à fait. Doux farniente chinois… Avant de m'endormir, je tente d'écrire une chanson à propos de la Québécoise, et ne parviens à rien.
Photo : Dr. Ma Pingke
La Québécoise m'avait donc quitté en septembre 2001, au terme d'une semaine bizarre. Comme chaque rentrée, les fêtes avaient repris à un rythme hystérique et en l'espace d'une semaine j'effleurai peu ou prou cinq femmes différentes, dont ma Québécoise et la jeune fille aux yeux de miel qui, un soir qu'elle se sentait probablement un peu seule, m'offrit une sorte de happening post-apocalyptique qui me laissa sans voix. Toute cette débauche mit les Islamistes en rage et ils explosèrent le World Trade Center en représailles. Stupéfait, j'écrivis le pamphlet La Terreur (inédit) dans la foulée, qui servirait plus tard de base à Bébé Coma et se verrait à ce titre supprimé du sommaire de Fragments nocturnes. Ensuite, au fil des semaines un grand vide s'empara de moi. Il ne se passait absolument rien. Neweden tué dans l’œuf une seconde fois par mes soins, des tas de projets artistiques qui restaient lettre morte et un grand désert affectif... Une amie m'offrit ses bras un soir de dérive, me sauvant probablement la vie. Le réveillon fut une serpillière : je me traînai à deux teufs en apparts, l'une après l'autre. Je n'avais plus rien à dire à personne. Devoir saluer trente connaissances en dix minutes me lessiva. Je quittai la seconde fête à une heure à peine, sans dire au revoir à qui que ce soit, rasant les murs comme un criminel en fuite. Je me réfugiai chez moi, juste assez ivre pour être totalement déprimé, pas assez pour ne plus m'en rendre compte, avec mes deux chats pour témoins. J'avais perdu tout goût pour les mondanités et c'était comme une petite mort. Il fallait bien que je me décide à l'admettre : j'allais mal. J'avais oublié comment vivre sans l'extrême et j'allais mal.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 7).

14 octobre 2015

The China Experience – 16/ The Lijiang Experience (Pt. 5)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 4).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Cinquième jour. Je commence ma journée à l'Albert's Café, me demandant qui peut bien être Albert. J'ai rêvé de mon retour et je m'interroge également sur l'état d'esprit qui sera le mien, le lundi 25 novembre, dans un mois et demi. La dernière fois (au retour de l'Inde), c'était spécial : j'étais tellement fatigué physiquement (par la Long Way Home Experience) et moralement (par la Om Beach Experience) que j'avais hâte d'arriver. Mais cette fois-ci, sans toutes ces épreuves, serai-je heureux de rentrer ? Cette petite méditation s'avère d'une ironie mordante lorsque l'on sait ce qui m'attend. Je l'avais déjà écouté vite fait en France, mais c'est à Lijiang que je tombe amoureux de l'album Charango de Morcheeba, que jouent en chœur la plupart des cafés de la ville. Morcheeba étaient parvenus, quelques années plus tôt, à capter parfaitement le zeitgeist. On pourrait dire que c'est en partie ce qui fait le génie d'une œuvre d'art, quelle qu'elle soit : sa capacité à saisir l'esprit du temps. Non pour être, comme disait Rimbaud, « absolument moderne » mais naturellement, spontanément. Le trip-hop est un mouvement musical qui a, mieux que beaucoup d'autres, parfaitement su faire cela au milieu des années 90. Après que Massive Attack et quelques autres aient ouvert le bal, Debut de Björk (1993) exprime parfaitement la frivolité festive mêlée d'inquiétude des jeunes métropolitains chics que nous étions. Les deux titres « dansants » du disque se renvoient d'ailleurs la balle : Big Time Sensuality fait l'apologie d'une fête décomplexée, quand There's More To Life Than This s'interroge immédiatement, en écho, sur le sens d'un tel mode de vie. Un an plus tard, Portishead nous plongeait dans l'incertitude avec leur album Dummy. Cédric Klapisch l'a très bien compris en faisant de Glory Box la chanson-thème de Chacun cherche son chat : le morceau, comme le film, met en exergue la fragilité émotionnelle, la perte de repères qui nous habitaient tous. Encore un bond d'un an et ce fut au tour de Tricky, qui catalysa toute la colère des 90's dans le visionnaire Maxinquaye. Je passe volontairement sur tous les autres (Archive, Moloko, Lamb, Smoke City, Crustation, Louise Vertigo, Alpha, Cibbo Matto... que de disques merveilleux parus en l'espace de quelques années !) puis finalement, ce fut au tour de Morcheeba. Après un premier album remarqué (et remarquable), le trio livra Big Calm en 1998 et ce fut un succès mondial. Certains prétendirent que l'album était trop commercial, trop bisounours, inférieur à son prédécesseur. Le succès de Big Calm, pourtant, n'était pas dû qu'à un bon plan marketing. J'avais vingt-deux ans en 1998 et nous étions tous, moi et mes potes, hypnotisés par ce disque. Il est vrai que Big Calm est un véritable chamallow : avait-on jamais pondu quelque chose d'aussi doux que cet album lounge, porté par la voix suave de Skye ? En quoi Big Calm avait-il capté l'air du temps ? En nous apportant exactement ce dont nous avions besoin ! Ma génération vivait alors ce que Tricky nomma pertinemment une « pre-millenium tension » : les derniers fragments de l'idéal soixante-huitard s'effilochaient, on nous promettait un avenir difficile et notre propre révolution culturelle (cybernétique, électronique) ne faisait la fête que voilée de craintes et de cynisme. Et tous autant que nous étions, jeunes hommes et jeunes femmes, nous avions pourtant besoin de tendresse, d'être rassurés. Et c'est ce que fit Big Calm, disque-berceuse voué à réconforter les enfants apeurés. Alors que leurs prédécesseurs avaient su canaliser nos velléités de fêtes et nos angoisses, Morcheeba sut capter ce besoin de paix, de douceur, de sécurité, composer quelque chose qui vibrait en parfaite harmonie avec ce besoin collectif. Après, il y a eu Fragments Of Freedom, un disque très accessible, un peu facile et épinglé par la critique. Alors, en 2002, Morcheeba revint aux sources, réconcilia les fans du premier album (sombre) avec ceux du second (lumineux) avec un opus mi-figue mi-raison, un tantinet cynique, un tantinet tendre, parcouru de la sensualité intrinsèque à l'esthétique du groupe. Le disque de la maturité pour Morcheeba sans doute, moins surprenant que ses prédécesseurs, mais parvenant à synthétiser tout ce qui en faisait le génie. Captant peut-être aussi à son tour un certain zeitgeist, celui des années post-trip-hop. Nous avions survécu à la fin du monde (celle de l'an 2000, symbolisée à retardement par le 11 septembre 2001). Déjà, nous nous préparions à la prochaine apocalypse (2012 ?). Mais en attendant, il fallait bien vivre, rire et pleurer, s'étreindre et s'engueuler, toutes choses exprimées par Charango

Photo : Dr. Ma Pingke


Plus tard, je fais la rencontre du serveur du Sakura Café. Âgé de trente-et-un ans, marié à une Sud-Coréenne et père d'un bébé de un an, il est issu d'une minorité dont j'oublie aussitôt le nom. Grand voyageur, il a accompli l'exploit de faire le tour de l'Asie en solitaire (Japon, Corée, Laos, Vietnam et Inde). Je dis « exploit » car il peste longuement sur le gouvernement chinois, qui ne délivre habituellement de passeports que dans le cadre de voyages organisés (j'apprendrai, en 2009, que les choses ont heureusement changé). Il envisage donc de s'installer en Corée avec sa femme, afin de bénéficier d'un passeport coréen et de la liberté qui va avec. Paradoxalement à ce besoin de libertés individuelles, il déplore une évolution trop rapide de la société chinoise. Il évoque l'ouverture du Sakura Café en 1997 : à l'époque, on ne voyait ici que des touristes japonais et occidentaux. La récente affluence de touristes chinois anéantit, selon lui, l'authenticité des lieux (autre paradoxe s'il en est). Les échoppes et les restaurants se multiplient, le turn-over est tel qu'il ne parvient que rarement à mener de véritables conversations avec les gens. En l'écoutant, je me demande à quoi pouvait ressembler Lijiang il y a encore cinq ans, tout en songeant que si je reviens dans quelques années, je constaterai sans doute maints autres changements (et en effet, je les constaterai). Rien à voir, mais je m'étonne d'un détail : alors que les Indiens semblent généralement plus vieux que leur âge, les Chinois paraissent systématiquement plus jeunes. Un autre serveur prend alors le relais de la conversation. Lui est un jeune homme plein d'entrain, fasciné par les femmes occidentales. Il me demande comment on dit « tu es belle » et « faire l'amour » en français. Á peine le lui ai-je enseigné qu'il se met à déclamer « faire l'amour ! », « faire l'amour ! » à toutes les Occidentales qui passent par là. Heureusement pour lui, il semble qu'aucune ne soit francophone.

Au Photo Café, j'avale mon premier café depuis un mois et je me sens revivre ! Je repense à ce projet de BD de super-héros pour adultes entamé dans le désert du Thar un an et demi plus tôt, et en conclue que décidément, le format BD ne correspond pas à ce récit. La brièveté qu'exige le marché français (48 pages par album) impose une superficialité qui m'interdit de traiter correctement mon sujet : il vaudrait mieux en faire un roman ! Déjà en 2002, je m'interroge sur les limitations que m'impose la bande dessinée. Il me faudra encore huit ans pour renoncer tout à fait à ce format, et admettre qu'il n'y a qu'en littérature ou en poésie que je puis aller vraiment au bout des choses !

De retour au Prague Café, je tchatte brièvement avec ma princesse indienne sur internet. Comme elle reparle de mariage, je lui propose, plutôt qu'un mariage définitif et légal, de se remarier symboliquement chaque année, chaque 22 juillet. Ne vaut-il pas mieux renouveler nos vœux régulièrement, que de nous y enfermer à jamais ? Elle semble trouver l'idée séduisante. Ouf ! Ensuite je note que je me sens comblé : j'ai la liberté de voyager, je suis en couple avec la femme de mes rêves, ma créativité littéraire est à son comble, mon groupe Shoona Sassi s'affirme comme une formule musicale originale (nous faisions en fait de l'electroclash sans le savoir, ce qui nous plaçait à l'époque au top de l'avant-garde), j'ai à Lyon une vie qui me convient, nombre d'amis proches… Je me demande si, enfin, je n'ai pas atteint l'équilibre. Je l'ai en tout cas atteint à ce moment précis : je n'ai que rarement connu pareille sérénité. J'apprendrai par la suite que l'équilibre est une chose fragile, qui se gagne, se perd, se regagne, se reperd…


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 6).

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

31 août 2015

The China Experience – 15/ The Lijiang Experience (Pt. 4)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 3).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Quatrième jour. Enfin, je me sens reposé. Je m'en vais, c'est décidé, découvrir ce que mon Lonely Planet annonce être les deux « institutions » de Lijiang : le Sakura Café et le Prague Café. Le premier me laisse complètement indifférent, mais le Prague Café ! Situé au bord d'un canal, à côté d'un adorable pont, le Prague Café est un lieu clair, chaleureux et intimiste. Je m'y sens tout de suite chez moi. Tout est en boiseries, les murs recouverts d'étagères chargées de livres en anglais et en chinois. Il y a bien sûr un bar américain, lui aussi en bois, et six tables, ni plus ni moins : deux grandes et quatre petites. Derrière le bar, d'autres étagères avec toutes sortes de bocaux et de bouteilles. La devanture est quant à elle une baie vitrée, flanquée d'une porte coulissante à la mode japonaise. Le lieu est animé par trois serveuses chinoises, auxquelles s'ajoutent un cuisinier naxi, une femme de ménage, deux chiens (un grand et un petit) et deux chats (la mère et son bébé). Tout comme j'étais loin d'imaginer, en venant à Lijiang, l'histoire d'amour que je vivrai avec cette ville, je suis encore loin d'imaginer celle que je vivrai avec le Prague Café… Je note pourtant que « je crois avoir trouvé l'endroit paisible que je cherchais, où passer mes soirées à écrire » et comme pour me conforter dans cette idée, la serveuse met l'album Ten Summoner's Tales de Sting, que j'affectionne tout particulièrement. J'écris quatre heures d'affilée et termine le scénario d'Épeira (je le réécrirai je ne sais combien de fois par la suite). Une musique incantatoire démarre alors, me titille peu à peu les oreilles. Au bout de quelques titres, je me demande quel peut être ce disque, qui exprime avec exactitude le spleen de l'écrivain qui se laisse aller, un verre de vin rouge à la main, à la solitude nocturne au cœur d'une grande ville endormie. Et c'est ainsi que je tombe amoureux de la bande originale de The Million Dollar Hotel de Wim Wenders, qui deviendra l'un de mes disques de chevet. Á minuit et demi, le bar ferme et je me retrouve à la porte de ma guesthouse : c'est tout honteux que je dois réveiller la maîtresse de maison afin qu'elle m'ouvre la porte (l'incident se reproduira à quelques reprises). Avant de m'assoupir, j'écris les paroles de la chanson Kazz (inédite) et je continue de revisiter les dix-sept mois qui ont séparé l'Inde de la Chine.

Photo : Dr. Ma Pingke


L'été 2001 avait été doux comme un entre-deux. Comme chaque été, je m'étais mis en retrait pour faire le point. La Québécoise était entrée dans ma vie aux derniers jours de juin pour en ressortir aux premiers jours de septembre. Amourette d'été sans incidence, sur fond de la jeune fille aux yeux de miel qui hantait toujours mon cœur en dépit du bon sens. Il y eut quelques escapades, notamment au festival d'Aurillac où j'écrivis Expérience du Désert avec six mois de retard, ainsi que deux courts séjours à Marseille. Ce fut l'occasion de jeter les cendres de ma mère dans la Méditerranée, puisque c'était ce qu'elle souhaitait. Le vent manqua de peu de transformer la scène en remake de The Big Lebowski, mais je me repris juste à temps et évitai le désastre. La jeune fille aux yeux de miel était là, elle m'avait accompagné. Je dis adieu à ma mère et pleurai dans ses bras. L'extrême de notre brève histoire d'amour avait été mêlé de si près à celui de la mort de ma mère qu'il était logique de clôturer les deux récits de la sorte. En effet, la jeune fille aux yeux de miel était bel et bien passée à autres choses, au pluriel, et elle me contait par le menu ces escapades sexuelles. De retour à Lyon, je me résolus enfin à admettre que je n'étais pas encore capable d'être ce genre-là de confident, et qu'il valait mieux prendre mes distances quelque temps. J'écrivis Mon nom n'est pas Tantale afin de graver cette décision dans le marbre. Découvrant ce texte, mon amie Caroline eRre dira « c'est mortel ! » (ça l'était) puis, après une pause, « tu veux c'que tu veux pas ». Tout était dit.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 5).

24 août 2015

The China Experience – 14/ The Lijiang Experience (Pt. 3)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 2).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Troisième jour. Je me lève tard, une habitude que je conserverai tout le long de mon séjour à Lijiang (tout au long de ma vie à vrai dire) et comme j'attends mon petit déjeuner en terrasse, je me trouve à côté d'un magasin de cloches (il en faut). Le tenancier s'obstine sans faiblir à en faire sonner une, toutes les dix secondes. Je suis sûr qu'il y a des gens que ça fatiguerait mais pas moi. Déjà, je me demande combien de temps je vais rester à Lijiang, car cette ville incarne une sorte d'idéal. Je trouve ensuite un email plein de tendresse de ma princesse indienne, qui s'inquiétait en effet de mon long silence.

J'enchaîne ballades et terrasses, songeant au parcours qui m'a conduit de l'Inde à la Chine, de la jeune fille aux yeux de miel à la princesse indienne. Que s'était-il passé après l'Inde ? Après tout ce qui avait précédé ce premier voyage, l'hystérique année 2000, tout cet extrême ? Il m'avait fallu une bonne semaine pour retrouver mes repères au retour d'Inde, puis peu à peu une sorte de vide s'était installé. La Casa Okupada fermée par ses propriétaires et leur huissier. Mon collectif, Neweden, au point mort depuis que j'avais cessé de m'en occuper. La fille aux yeux de miel définitivement hors de portée après le marasme d'Om Beach. Mon appartement débordant des merdes innombrables que m'avait légué ma mère, une vie entière à trier. Tout devint, soudainement, calme. L'extrême disparut, par surprise. Peut-être était-il simplement impossible de surpasser l'intensité des douze mois qui venaient de s'écouler, avec l'expérience indienne en point d'orgue. Je m'attendais à ce tout cela change ma vie à jamais, à ce que rien ne soit plus jamais comme avant. En effet, je n'étais plus comme avant mais le monde autour de moi, lui, était resté le même. Je pensais que ma vie changerait si je changeais, sans réaliser qu'il me faudrait d'abord la changer à la lumière de mon changement intérieur. Il ne me fallut pas un mois pour craquer : paniqué face au vide, j'invitai les survivants de Neweden à une grande réunion, pour relancer le collectif, organiser un nouveau festival. Je n'avais qu'un mot à dire. J'aurais voulu que cela vienne de quelqu'un d'autre mais ils attendaient tous que cela vienne de moi. Il fut convenu d'organiser un festoche d'un week-end, fin juin. L'histoire du Neweden Week-End est une autre histoire, pour un autre jour, il y eut de belles choses mais ce fut compliqué et j'en ressortis un peu écœuré, plus que jamais convaincu du peu d'intérêt d'un collectif qui n'existait qu'à travers moi. L'été arriva finalement, et je ne savais toujours pas dans quelle direction projeter mon existence.

Photo : Dr. Ma Pingke
Retour au présent. La nuit tombée, je retourne à la guesthouse prendre un pull, ce qui me vaut d'assister à une scène surréaliste. Dans la cour de la maison, une vieille femme entièrement nue est en train de hurler des insanités à ma famille d'accueil. Dans quelle démence ils sont tous plongés, je l'ignorerai à jamais. Après quoi je vais me détendre au Mishi-Mishi, café d'allure branchée qui me rappelle le très très branché Mushi Mushi de Lyon et ses délicieux apéros de fins de semaines (R.I.P.). Là, puis au Well's Café, je travaille au scénario du premier album d'Épeira, un personnage de BD créé par mon ami El Jice, dont j'avais déjà repris les aventures dans mon fanzine Légendes (le projet traînera et sera développé – mais jamais soumis aux éditeurs – avec deux dessinateurs successifs, avant que je ne me décide à le mettre au placard en 2005). Le disquaire en face du Well's, comme des tas d'autres ici, vend des contrefaçons très bien faites de CD occidentaux, qu'il diffuse à pleins tubes, enchaînant sans scrupule ragas indiens et tubes de Bob Marley (ce dernier est diffusé un peu partout à Lijiang). Á la table d'à côté, un Anglais et une Chinoise, du genre rencontre de voyage. La Chinoise tire une tronche de six pieds de long, son compagnon tente vainement de lui arracher un sourire. C'est pathétique ce qu'un homme est capable d'endurer pour pouvoir tirer son coup... De mon côté, je me sens malade et toujours épuisé.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 4).

19 août 2015

Mercure Liquide revient (et a besoin de vous) !

Le 12 juin 2009, le collectif lyonnais Neweden et sa dernière émanation, la revue littéraire et graphique Mercure Liquide, s'éteignaient après quatorze ans d'une aventure inouïe, que j'évoquais dans cet article au soir des funérailles. J'étais parti deux ans plus tôt, un peu en claquant la porte et un peu comme un con aussi à vrai dire, mais quand même ça m'avait rudement brassé que ça s'arrête.

Six ans plus tard, Mercure Liquide s'apprête à renaître de ses cendres, cette fois-ci sous la forme d'une revue exclusivement graphique (et apparemment sans majuscule à « liquide »). Je n'y suis absolument pour rien : c'est une initiative de mes vieux complices safran et Rodolphe Bessey, que j'observe depuis mon Inde lointaine avec un certain émerveillement et une certaine admiration. Émerveillement, parce que ce n'est pas rien de voir mon bébé, que je croyais mort et enterré pour de bon, renaître de ses cendres. Admiration, parce qu'il leur faut une belle paire de couilles pour se lancer dans l'aventure d'une édition papier, avec tout le pognon que ça coûte et tous les efforts que ça implique en termes de diffusion, quand il eut été si facile de lancer une webrevue sans prendre le moindre risque et de conquérir leurs lecteurs sur Facebook.

« Tout le pognon que ça coûte », pour lancer une revue de 72 pages tout en couleur, c'est 3500 euros. Pour ça, ils ont besoin de vous. La première fois, on avait démarré avec une subvention Défi Jeunes mais maintenant on est vieux, et il n'y a pas de subvention Défi Vieux. Alors cette fois, c'est par le crowdfunding que ça passe, donc par vous.

Je vais pas vous en faire des tartines pour vous dire combien c'est important que ce genre de projets existe : si vous faites partie des lecteurs de ce blog, vous en êtes sûrement déjà convaincus. Je peux juste vous assurer que safran et Rodolphe savent ce qu'ils font et que Mercure liquide numéro 11 sera à la hauteur de ses dix prédécesseurs. Si vous avez eu la chance de compter parmi les lecteurs de Mercure entre 2004 et 2009, vous savez que c'était une revue exigeante (et sinon, vous pouvez jeter un œil au vieux site). Je vais juste vous inviter à cliquer ici, en espérant que vous aurez quelques euros à investir dans cette initiative.

Alors voilà.
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