30 octobre 2015

The China Experience – 18/ The Lijiang Experience (Pt. 7)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 6).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Septième jour. Je me décide à sortir un peu de la vieille ville, juste pour grimper sur la colline voisine qui comporte un parc. La pluie soudain m'interrompt, et je me réfugie trempé au Ma Ma Fu's Café. Je me réconforte ensuite au Camel 3 avec une pizza à trente yuan (c'est à dire très cher). C'est une pizza aux fruits, d'un goût sucré-salé curieux mais agréable. Sur la devanture du café, des banderoles clament « no war in Irak ». Je finis comme chaque jour au Prague Café où j'écris des heures durant, bercé par The Million Dollar Hotel et Charango.

Je papote également avec une jeune Chinoise dénommée Lu, qui essaie de me convaincre que la Chine est dans une phase de « communisme en économie de marché » ou quelque absurdité du genre, et que l'on reviendra à une économie purement socialiste lorsque la nation se sera hissé au niveau des pays riches. Mes doutes la mettent mal à l'aise alors je n'insiste pas : je ne suis pas là pour juger ni faire de la propagande. Sept ans plus tard, en 2009, je m'apercevrai que certains Chinois croient toujours à cette fable… Lu se raconte : son métier de guichetière, qu'elle envisage de quitter, qui la lasse et la contraint à beaucoup d'heures supplémentaires. Ses parents qui se sont endettés auprès d'une banque afin d'acheter un appartement, ce qui est contraire aux habitudes chinoises (ici, m'explique-t-elle, l'emprunt n'est pas vécu comme un investissement comme en Europe, mais comme un dernier recours et un appauvrissement). Lu me décrit un peu les différentes religions chinoises, ajoute qu'elle n'adhère à aucune d'entre elle, mais croit en Dieu et en la réincarnation. Selon elle, le bouddhisme s'est surtout développé en Chine auprès des femmes. Leurs pénibles conditions de vies (elles étaient officiellement les « esclaves » de leurs époux) étaient quelque peu adoucies par la perspective d'une vie meilleure, après réincarnation… Elle considère d'ailleurs que la condition de la femme ne s'est guère améliorée, puisqu'elle doit désormais travailler, tout en restant seule responsable des tâches ménagères et des enfants.

Photo : Dr. Ma Pingke


La question des enfants, justement, me taraude. Je n'en n'ai jamais vraiment trop voulu mais ma princesse indienne, elle, en veut absolument. Il s'est passé, entre l'Inde et la Chine, quelque chose d'inouï à ce sujet. En décembre 2001, ma meilleure amie apprend qu'elle est enceinte. Le père ne veut rien savoir. Elle me demande si je veux être parrain et l'accompagner tout au long de sa grossesse car elle ne se sent pas la force de traverser tout cela toute seule. Je dis oui sans hésiter. Lorsqu'on me demandera plus tard pourquoi, je dirai simplement que c'est parce qu'elle me l'a demandé, et c'est aussi simple que ça. Ensuite il y a la Rouquine, une vieille amie. Je la connais depuis le lycée, alors elle était une princesse inaccessible mais entre temps, je suis devenu princesse moi aussi. Elle vit désormais à Angers. Je tente ma chance au cours d'un échange de SMS. Il suffit parfois d'un texto... Elle m'invite à lui rendre visite, ce que je fais à la suite d'un premier trip à Angoulême avec mon collaborateur Christophe Lacaux, à la rencontre des éditeurs. Elle va mal, je vais mal, mais nous passons une nuit inoubliable que j'immortaliserai dans le texte Mercure liquide. L'extrême revient puis repart aussi sec et tout part en couille. La Rouquine vient à Lyon pour quelques jours. Elle est incapable de me dire qu'elle a besoin que je m'engage et, incapable de comprendre qu'elle en a autant envie que moi, je n'ose le faire. Mon apparente désinvolture la blesse, elle m'insulte, m'accuse peu ou prou d'être l'incarnation du mal (rien moins !) et part en claquant la porte. Game over. De ce marasme naît, comme je l'ai déjà raconté, l'idée d'un départ en Chine et une nouvelle étape dans ma dépression. Les fêtes se font de plus en plus amères, je rase de plus en plus les murs. Parfois, je rentre seul chez moi et je pleure.

Bientôt, ma meilleure amie s'installe chez moi avec ses deux chats : ça fait quatre avec les miens mais l'appart' est immense donc ça va. Nous sommes tous deux au bout du rouleau, complètement au bout du rouleau. Comme un frère et une sœur, nous nous soutenons merveilleusement dans la traversée de nos tunnels noirs respectifs. Je pratique l'haptonomie avec elle, me retrouve à attendre cet enfant comme si c'était le mien. De nos solitudes est en train de naître quelque chose de magnifique, et nous nous accrochons à cela. Deux à trois fois par semaines, nous répétons dans mon salon avec DaBoostemp. Shoona Sassi prend forme, toute ma frustration sexuelle et affective y passe, notre musique est un immense cri de rage festif, une danse de vie pour contrer la morbidité qui m'habite. Nous organisons une mini-soirée Neweden avec d'autres artistes pour notre premier concert, fin juin. Je ne vis plus que pour trois choses : le premier concert de Shoona Sassi, la naissance de mon filleul et mon départ en Chine. Je m'accroche à cette trinité comme à un fil d'Ariane. Ce sont les seules choses qui m'empêchent de sombrer tout à fait. Je garderai un souvenir profondément ému de cette période, parce qu'en dépit de la souffrance qui m'habitait elle fut belle. Elle fut belle parce que je m'accrochais à ce à quoi je pouvais m'accrocher, parce que malgré la dépression je ne me laissais pas abattre. Ce printemps 2002, cette épopée désespérée, restera parmi les périodes les plus romantiques de mon existence.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 8).

21 octobre 2015

The China Experience – 17/ The Lijiang Experience (Pt. 6)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

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Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 5).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Sixième jour. Je paie pour cinq nouvelles nuits, après quoi j'irai voir les Miaos et les Dongs. Je passe l'essentiel de la journée à travailler sur L'incident Œdipe (inédit) au Prague Café et au Photo Café. Je réalise que depuis bientôt une semaine je ne fais que passer d'un bar lounge à un autre, écrire et flâner dans les ruelles. Et c'est une révélation ! J'ai trouvé là un mode de vie qui me comble tout à fait. Doux farniente chinois… Avant de m'endormir, je tente d'écrire une chanson à propos de la Québécoise, et ne parviens à rien.
Photo : Dr. Ma Pingke
La Québécoise m'avait donc quitté en septembre 2001, au terme d'une semaine bizarre. Comme chaque rentrée, les fêtes avaient repris à un rythme hystérique et en l'espace d'une semaine j'effleurai peu ou prou cinq femmes différentes, dont ma Québécoise et la jeune fille aux yeux de miel qui, un soir qu'elle se sentait probablement un peu seule, m'offrit une sorte de happening post-apocalyptique qui me laissa sans voix. Toute cette débauche mit les Islamistes en rage et ils explosèrent le World Trade Center en représailles. Stupéfait, j'écrivis le pamphlet La Terreur (inédit) dans la foulée, qui servirait plus tard de base à Bébé Coma et se verrait à ce titre supprimé du sommaire de Fragments nocturnes. Ensuite, au fil des semaines un grand vide s'empara de moi. Il ne se passait absolument rien. Neweden tué dans l’œuf une seconde fois par mes soins, des tas de projets artistiques qui restaient lettre morte et un grand désert affectif... Une amie m'offrit ses bras un soir de dérive, me sauvant probablement la vie. Le réveillon fut une serpillière : je me traînai à deux teufs en apparts, l'une après l'autre. Je n'avais plus rien à dire à personne. Devoir saluer trente connaissances en dix minutes me lessiva. Je quittai la seconde fête à une heure à peine, sans dire au revoir à qui que ce soit, rasant les murs comme un criminel en fuite. Je me réfugiai chez moi, juste assez ivre pour être totalement déprimé, pas assez pour ne plus m'en rendre compte, avec mes deux chats pour témoins. J'avais perdu tout goût pour les mondanités et c'était comme une petite mort. Il fallait bien que je me décide à l'admettre : j'allais mal. J'avais oublié comment vivre sans l'extrême et j'allais mal.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 7).

14 octobre 2015

The China Experience – 16/ The Lijiang Experience (Pt. 5)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

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Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 4).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Cinquième jour. Je commence ma journée à l'Albert's Café, me demandant qui peut bien être Albert. J'ai rêvé de mon retour et je m'interroge également sur l'état d'esprit qui sera le mien, le lundi 25 novembre, dans un mois et demi. La dernière fois (au retour de l'Inde), c'était spécial : j'étais tellement fatigué physiquement (par la Long Way Home Experience) et moralement (par la Om Beach Experience) que j'avais hâte d'arriver. Mais cette fois-ci, sans toutes ces épreuves, serai-je heureux de rentrer ? Cette petite méditation s'avère d'une ironie mordante lorsque l'on sait ce qui m'attend. Je l'avais déjà écouté vite fait en France, mais c'est à Lijiang que je tombe amoureux de l'album Charango de Morcheeba, que jouent en chœur la plupart des cafés de la ville. Morcheeba étaient parvenus, quelques années plus tôt, à capter parfaitement le zeitgeist. On pourrait dire que c'est en partie ce qui fait le génie d'une œuvre d'art, quelle qu'elle soit : sa capacité à saisir l'esprit du temps. Non pour être, comme disait Rimbaud, « absolument moderne » mais naturellement, spontanément. Le trip-hop est un mouvement musical qui a, mieux que beaucoup d'autres, parfaitement su faire cela au milieu des années 90. Après que Massive Attack et quelques autres aient ouvert le bal, Debut de Björk (1993) exprime parfaitement la frivolité festive mêlée d'inquiétude des jeunes métropolitains chics que nous étions. Les deux titres « dansants » du disque se renvoient d'ailleurs la balle : Big Time Sensuality fait l'apologie d'une fête décomplexée, quand There's More To Life Than This s'interroge immédiatement, en écho, sur le sens d'un tel mode de vie. Un an plus tard, Portishead nous plongeait dans l'incertitude avec leur album Dummy. Cédric Klapisch l'a très bien compris en faisant de Glory Box la chanson-thème de Chacun cherche son chat : le morceau, comme le film, met en exergue la fragilité émotionnelle, la perte de repères qui nous habitaient tous. Encore un bond d'un an et ce fut au tour de Tricky, qui catalysa toute la colère des 90's dans le visionnaire Maxinquaye. Je passe volontairement sur tous les autres (Archive, Moloko, Lamb, Smoke City, Crustation, Louise Vertigo, Alpha, Cibbo Matto... que de disques merveilleux parus en l'espace de quelques années !) puis finalement, ce fut au tour de Morcheeba. Après un premier album remarqué (et remarquable), le trio livra Big Calm en 1998 et ce fut un succès mondial. Certains prétendirent que l'album était trop commercial, trop bisounours, inférieur à son prédécesseur. Le succès de Big Calm, pourtant, n'était pas dû qu'à un bon plan marketing. J'avais vingt-deux ans en 1998 et nous étions tous, moi et mes potes, hypnotisés par ce disque. Il est vrai que Big Calm est un véritable chamallow : avait-on jamais pondu quelque chose d'aussi doux que cet album lounge, porté par la voix suave de Skye ? En quoi Big Calm avait-il capté l'air du temps ? En nous apportant exactement ce dont nous avions besoin ! Ma génération vivait alors ce que Tricky nomma pertinemment une « pre-millenium tension » : les derniers fragments de l'idéal soixante-huitard s'effilochaient, on nous promettait un avenir difficile et notre propre révolution culturelle (cybernétique, électronique) ne faisait la fête que voilée de craintes et de cynisme. Et tous autant que nous étions, jeunes hommes et jeunes femmes, nous avions pourtant besoin de tendresse, d'être rassurés. Et c'est ce que fit Big Calm, disque-berceuse voué à réconforter les enfants apeurés. Alors que leurs prédécesseurs avaient su canaliser nos velléités de fêtes et nos angoisses, Morcheeba sut capter ce besoin de paix, de douceur, de sécurité, composer quelque chose qui vibrait en parfaite harmonie avec ce besoin collectif. Après, il y a eu Fragments Of Freedom, un disque très accessible, un peu facile et épinglé par la critique. Alors, en 2002, Morcheeba revint aux sources, réconcilia les fans du premier album (sombre) avec ceux du second (lumineux) avec un opus mi-figue mi-raison, un tantinet cynique, un tantinet tendre, parcouru de la sensualité intrinsèque à l'esthétique du groupe. Le disque de la maturité pour Morcheeba sans doute, moins surprenant que ses prédécesseurs, mais parvenant à synthétiser tout ce qui en faisait le génie. Captant peut-être aussi à son tour un certain zeitgeist, celui des années post-trip-hop. Nous avions survécu à la fin du monde (celle de l'an 2000, symbolisée à retardement par le 11 septembre 2001). Déjà, nous nous préparions à la prochaine apocalypse (2012 ?). Mais en attendant, il fallait bien vivre, rire et pleurer, s'étreindre et s'engueuler, toutes choses exprimées par Charango

Photo : Dr. Ma Pingke


Plus tard, je fais la rencontre du serveur du Sakura Café. Âgé de trente-et-un ans, marié à une Sud-Coréenne et père d'un bébé de un an, il est issu d'une minorité dont j'oublie aussitôt le nom. Grand voyageur, il a accompli l'exploit de faire le tour de l'Asie en solitaire (Japon, Corée, Laos, Vietnam et Inde). Je dis « exploit » car il peste longuement sur le gouvernement chinois, qui ne délivre habituellement de passeports que dans le cadre de voyages organisés (j'apprendrai, en 2009, que les choses ont heureusement changé). Il envisage donc de s'installer en Corée avec sa femme, afin de bénéficier d'un passeport coréen et de la liberté qui va avec. Paradoxalement à ce besoin de libertés individuelles, il déplore une évolution trop rapide de la société chinoise. Il évoque l'ouverture du Sakura Café en 1997 : à l'époque, on ne voyait ici que des touristes japonais et occidentaux. La récente affluence de touristes chinois anéantit, selon lui, l'authenticité des lieux (autre paradoxe s'il en est). Les échoppes et les restaurants se multiplient, le turn-over est tel qu'il ne parvient que rarement à mener de véritables conversations avec les gens. En l'écoutant, je me demande à quoi pouvait ressembler Lijiang il y a encore cinq ans, tout en songeant que si je reviens dans quelques années, je constaterai sans doute maints autres changements (et en effet, je les constaterai). Rien à voir, mais je m'étonne d'un détail : alors que les Indiens semblent généralement plus vieux que leur âge, les Chinois paraissent systématiquement plus jeunes. Un autre serveur prend alors le relais de la conversation. Lui est un jeune homme plein d'entrain, fasciné par les femmes occidentales. Il me demande comment on dit « tu es belle » et « faire l'amour » en français. Á peine le lui ai-je enseigné qu'il se met à déclamer « faire l'amour ! », « faire l'amour ! » à toutes les Occidentales qui passent par là. Heureusement pour lui, il semble qu'aucune ne soit francophone.

Au Photo Café, j'avale mon premier café depuis un mois et je me sens revivre ! Je repense à ce projet de BD de super-héros pour adultes entamé dans le désert du Thar un an et demi plus tôt, et en conclue que décidément, le format BD ne correspond pas à ce récit. La brièveté qu'exige le marché français (48 pages par album) impose une superficialité qui m'interdit de traiter correctement mon sujet : il vaudrait mieux en faire un roman ! Déjà en 2002, je m'interroge sur les limitations que m'impose la bande dessinée. Il me faudra encore huit ans pour renoncer tout à fait à ce format, et admettre qu'il n'y a qu'en littérature ou en poésie que je puis aller vraiment au bout des choses !

De retour au Prague Café, je tchatte brièvement avec ma princesse indienne sur internet. Comme elle reparle de mariage, je lui propose, plutôt qu'un mariage définitif et légal, de se remarier symboliquement chaque année, chaque 22 juillet. Ne vaut-il pas mieux renouveler nos vœux régulièrement, que de nous y enfermer à jamais ? Elle semble trouver l'idée séduisante. Ouf ! Ensuite je note que je me sens comblé : j'ai la liberté de voyager, je suis en couple avec la femme de mes rêves, ma créativité littéraire est à son comble, mon groupe Shoona Sassi s'affirme comme une formule musicale originale (nous faisions en fait de l'electroclash sans le savoir, ce qui nous plaçait à l'époque au top de l'avant-garde), j'ai à Lyon une vie qui me convient, nombre d'amis proches… Je me demande si, enfin, je n'ai pas atteint l'équilibre. Je l'ai en tout cas atteint à ce moment précis : je n'ai que rarement connu pareille sérénité. J'apprendrai par la suite que l'équilibre est une chose fragile, qui se gagne, se perd, se regagne, se reperd…


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 6).

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

31 août 2015

The China Experience – 15/ The Lijiang Experience (Pt. 4)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

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Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 3).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Quatrième jour. Enfin, je me sens reposé. Je m'en vais, c'est décidé, découvrir ce que mon Lonely Planet annonce être les deux « institutions » de Lijiang : le Sakura Café et le Prague Café. Le premier me laisse complètement indifférent, mais le Prague Café ! Situé au bord d'un canal, à côté d'un adorable pont, le Prague Café est un lieu clair, chaleureux et intimiste. Je m'y sens tout de suite chez moi. Tout est en boiseries, les murs recouverts d'étagères chargées de livres en anglais et en chinois. Il y a bien sûr un bar américain, lui aussi en bois, et six tables, ni plus ni moins : deux grandes et quatre petites. Derrière le bar, d'autres étagères avec toutes sortes de bocaux et de bouteilles. La devanture est quant à elle une baie vitrée, flanquée d'une porte coulissante à la mode japonaise. Le lieu est animé par trois serveuses chinoises, auxquelles s'ajoutent un cuisinier naxi, une femme de ménage, deux chiens (un grand et un petit) et deux chats (la mère et son bébé). Tout comme j'étais loin d'imaginer, en venant à Lijiang, l'histoire d'amour que je vivrai avec cette ville, je suis encore loin d'imaginer celle que je vivrai avec le Prague Café… Je note pourtant que « je crois avoir trouvé l'endroit paisible que je cherchais, où passer mes soirées à écrire » et comme pour me conforter dans cette idée, la serveuse met l'album Ten Summoner's Tales de Sting, que j'affectionne tout particulièrement. J'écris quatre heures d'affilée et termine le scénario d'Épeira (je le réécrirai je ne sais combien de fois par la suite). Une musique incantatoire démarre alors, me titille peu à peu les oreilles. Au bout de quelques titres, je me demande quel peut être ce disque, qui exprime avec exactitude le spleen de l'écrivain qui se laisse aller, un verre de vin rouge à la main, à la solitude nocturne au cœur d'une grande ville endormie. Et c'est ainsi que je tombe amoureux de la bande originale de The Million Dollar Hotel de Wim Wenders, qui deviendra l'un de mes disques de chevet. Á minuit et demi, le bar ferme et je me retrouve à la porte de ma guesthouse : c'est tout honteux que je dois réveiller la maîtresse de maison afin qu'elle m'ouvre la porte (l'incident se reproduira à quelques reprises). Avant de m'assoupir, j'écris les paroles de la chanson Kazz (inédite) et je continue de revisiter les dix-sept mois qui ont séparé l'Inde de la Chine.

Photo : Dr. Ma Pingke


L'été 2001 avait été doux comme un entre-deux. Comme chaque été, je m'étais mis en retrait pour faire le point. La Québécoise était entrée dans ma vie aux derniers jours de juin pour en ressortir aux premiers jours de septembre. Amourette d'été sans incidence, sur fond de la jeune fille aux yeux de miel qui hantait toujours mon cœur en dépit du bon sens. Il y eut quelques escapades, notamment au festival d'Aurillac où j'écrivis Expérience du Désert avec six mois de retard, ainsi que deux courts séjours à Marseille. Ce fut l'occasion de jeter les cendres de ma mère dans la Méditerranée, puisque c'était ce qu'elle souhaitait. Le vent manqua de peu de transformer la scène en remake de The Big Lebowski, mais je me repris juste à temps et évitai le désastre. La jeune fille aux yeux de miel était là, elle m'avait accompagné. Je dis adieu à ma mère et pleurai dans ses bras. L'extrême de notre brève histoire d'amour avait été mêlé de si près à celui de la mort de ma mère qu'il était logique de clôturer les deux récits de la sorte. En effet, la jeune fille aux yeux de miel était bel et bien passée à autres choses, au pluriel, et elle me contait par le menu ces escapades sexuelles. De retour à Lyon, je me résolus enfin à admettre que je n'étais pas encore capable d'être ce genre-là de confident, et qu'il valait mieux prendre mes distances quelque temps. J'écrivis Mon nom n'est pas Tantale afin de graver cette décision dans le marbre. Découvrant ce texte, mon amie Caroline eRre dira « c'est mortel ! » (ça l'était) puis, après une pause, « tu veux c'que tu veux pas ». Tout était dit.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 5).

24 août 2015

The China Experience – 14/ The Lijiang Experience (Pt. 3)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

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Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 2).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Troisième jour. Je me lève tard, une habitude que je conserverai tout le long de mon séjour à Lijiang (tout au long de ma vie à vrai dire) et comme j'attends mon petit déjeuner en terrasse, je me trouve à côté d'un magasin de cloches (il en faut). Le tenancier s'obstine sans faiblir à en faire sonner une, toutes les dix secondes. Je suis sûr qu'il y a des gens que ça fatiguerait mais pas moi. Déjà, je me demande combien de temps je vais rester à Lijiang, car cette ville incarne une sorte d'idéal. Je trouve ensuite un email plein de tendresse de ma princesse indienne, qui s'inquiétait en effet de mon long silence.

J'enchaîne ballades et terrasses, songeant au parcours qui m'a conduit de l'Inde à la Chine, de la jeune fille aux yeux de miel à la princesse indienne. Que s'était-il passé après l'Inde ? Après tout ce qui avait précédé ce premier voyage, l'hystérique année 2000, tout cet extrême ? Il m'avait fallu une bonne semaine pour retrouver mes repères au retour d'Inde, puis peu à peu une sorte de vide s'était installé. La Casa Okupada fermée par ses propriétaires et leur huissier. Mon collectif, Neweden, au point mort depuis que j'avais cessé de m'en occuper. La fille aux yeux de miel définitivement hors de portée après le marasme d'Om Beach. Mon appartement débordant des merdes innombrables que m'avait légué ma mère, une vie entière à trier. Tout devint, soudainement, calme. L'extrême disparut, par surprise. Peut-être était-il simplement impossible de surpasser l'intensité des douze mois qui venaient de s'écouler, avec l'expérience indienne en point d'orgue. Je m'attendais à ce tout cela change ma vie à jamais, à ce que rien ne soit plus jamais comme avant. En effet, je n'étais plus comme avant mais le monde autour de moi, lui, était resté le même. Je pensais que ma vie changerait si je changeais, sans réaliser qu'il me faudrait d'abord la changer à la lumière de mon changement intérieur. Il ne me fallut pas un mois pour craquer : paniqué face au vide, j'invitai les survivants de Neweden à une grande réunion, pour relancer le collectif, organiser un nouveau festival. Je n'avais qu'un mot à dire. J'aurais voulu que cela vienne de quelqu'un d'autre mais ils attendaient tous que cela vienne de moi. Il fut convenu d'organiser un festoche d'un week-end, fin juin. L'histoire du Neweden Week-End est une autre histoire, pour un autre jour, il y eut de belles choses mais ce fut compliqué et j'en ressortis un peu écœuré, plus que jamais convaincu du peu d'intérêt d'un collectif qui n'existait qu'à travers moi. L'été arriva finalement, et je ne savais toujours pas dans quelle direction projeter mon existence.

Photo : Dr. Ma Pingke
Retour au présent. La nuit tombée, je retourne à la guesthouse prendre un pull, ce qui me vaut d'assister à une scène surréaliste. Dans la cour de la maison, une vieille femme entièrement nue est en train de hurler des insanités à ma famille d'accueil. Dans quelle démence ils sont tous plongés, je l'ignorerai à jamais. Après quoi je vais me détendre au Mishi-Mishi, café d'allure branchée qui me rappelle le très très branché Mushi Mushi de Lyon et ses délicieux apéros de fins de semaines (R.I.P.). Là, puis au Well's Café, je travaille au scénario du premier album d'Épeira, un personnage de BD créé par mon ami El Jice, dont j'avais déjà repris les aventures dans mon fanzine Légendes (le projet traînera et sera développé – mais jamais soumis aux éditeurs – avec deux dessinateurs successifs, avant que je ne me décide à le mettre au placard en 2005). Le disquaire en face du Well's, comme des tas d'autres ici, vend des contrefaçons très bien faites de CD occidentaux, qu'il diffuse à pleins tubes, enchaînant sans scrupule ragas indiens et tubes de Bob Marley (ce dernier est diffusé un peu partout à Lijiang). Á la table d'à côté, un Anglais et une Chinoise, du genre rencontre de voyage. La Chinoise tire une tronche de six pieds de long, son compagnon tente vainement de lui arracher un sourire. C'est pathétique ce qu'un homme est capable d'endurer pour pouvoir tirer son coup... De mon côté, je me sens malade et toujours épuisé.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 4).

19 août 2015

Mercure Liquide revient (et a besoin de vous) !

Le 12 juin 2009, le collectif lyonnais Neweden et sa dernière émanation, la revue littéraire et graphique Mercure Liquide, s'éteignaient après quatorze ans d'une aventure inouïe, que j'évoquais dans cet article au soir des funérailles. J'étais parti deux ans plus tôt, un peu en claquant la porte et un peu comme un con aussi à vrai dire, mais quand même ça m'avait rudement brassé que ça s'arrête.

Six ans plus tard, Mercure Liquide s'apprête à renaître de ses cendres, cette fois-ci sous la forme d'une revue exclusivement graphique (et apparemment sans majuscule à « liquide »). Je n'y suis absolument pour rien : c'est une initiative de mes vieux complices safran et Rodolphe Bessey, que j'observe depuis mon Inde lointaine avec un certain émerveillement et une certaine admiration. Émerveillement, parce que ce n'est pas rien de voir mon bébé, que je croyais mort et enterré pour de bon, renaître de ses cendres. Admiration, parce qu'il leur faut une belle paire de couilles pour se lancer dans l'aventure d'une édition papier, avec tout le pognon que ça coûte et tous les efforts que ça implique en termes de diffusion, quand il eut été si facile de lancer une webrevue sans prendre le moindre risque et de conquérir leurs lecteurs sur Facebook.

« Tout le pognon que ça coûte », pour lancer une revue de 72 pages tout en couleur, c'est 3500 euros. Pour ça, ils ont besoin de vous. La première fois, on avait démarré avec une subvention Défi Jeunes mais maintenant on est vieux, et il n'y a pas de subvention Défi Vieux. Alors cette fois, c'est par le crowdfunding que ça passe, donc par vous.

Je vais pas vous en faire des tartines pour vous dire combien c'est important que ce genre de projets existe : si vous faites partie des lecteurs de ce blog, vous en êtes sûrement déjà convaincus. Je peux juste vous assurer que safran et Rodolphe savent ce qu'ils font et que Mercure liquide numéro 11 sera à la hauteur de ses dix prédécesseurs. Si vous avez eu la chance de compter parmi les lecteurs de Mercure entre 2004 et 2009, vous savez que c'était une revue exigeante (et sinon, vous pouvez jeter un œil au vieux site). Je vais juste vous inviter à cliquer ici, en espérant que vous aurez quelques euros à investir dans cette initiative.

Alors voilà.

17 août 2015

The China Experience – 13/ The Lijiang Experience (Pt. 2)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 1).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Le second jour, M. Ma toque à ma porte à sept heures du matin et m'annonce que les tenanciers souhaitent me changer de chambre. Dans les choux, je réponds « Oui mais là je veux dormir ». Par la suite on ne me demandera plus rien. Officiellement, ma chambre est en fait un dortoir de trois lits, que j'espère conserver pour moi seul. Personne, heureusement, ne viendra jamais y troubler ma solitude. J'explore un peu la vieille ville et m'achète une petite sacoche en bandoulière, pour transporter mon cahier et ma bouteille d'eau. Quelques heures plus tard, la bandoulière craque sans crier gare. Je la fais recoudre pour trois yuans (environ quarante centimes d'euros), ce qui me vaut d'être sermonné par Caro et Olivier, deux Français pingres qui passent par là et qui sont convaincus que je me suis fait arnaquer (eux n'auraient payé que un yuan). Je passe une petite heure en leur compagnie, puis m'assure que ma connexion internet avec la France est bien réactivée.

Á l'heure du dîner, je découvre les bals naxis. Comme je mange, une musique chinoise envoûtante vient taquiner mes oreilles. Je me dépêche de terminer mon plat afin d'aller voir ça de plus près et j'atterris sur une petite place. La musique jaillit d'une grosse paire d'enceintes et sept ou huit femmes dansent, toutes vêtues du costume traditionnel naxi. Peu à peu, des Chinois de tous âges se joignent à leur ronde. Ils sont bientôt une cinquantaine. Les morceaux de musique durent entre dix et vingt minutes, constitués chacun de boucles d'environ deux minutes, certaines instrumentales et d'autres vocales. Á chaque partie correspond une chorégraphie particulière (sans jamais rompre la ronde), que chacun semble plus ou moins connaître. Autour des danseurs, une foule regarde, régulièrement sollicitée pour se joindre à la danse. Je refuse à une ou deux reprises, préférant me délecter passivement du spectacle. Á vrai dire, je suis assez bouleversé. De même que cette musique m'a irrésistiblement attiré, cette ronde m'émeut presque aux larmes : j'ai la certitude d'avoir déjà vu ça quelque part. Je sais pourtant que je n'ai jamais assisté à pareil spectacle. Pourtant, je ressens quelque chose qui s'éveille, comme surgi de mes profondeurs les plus secrètes. Comme à plusieurs reprises depuis mon arrivée en Chine, mais plus fortement cette fois-ci, j'ai le sentiment de retrouver quelque chose et je suis peu à peu submergé par l'émotion. Ce sentiment de familiarité, qui fait écho à l'épisode des baguettes, est décidément troublant. La sensation est si forte que je refuse d'autant plus fermement les invitations des danseurs : si regarder me met déjà dans un tel état, alors participer

Photo : Dr. Ma Pingke


Je reste là longtemps, puis je finis par partir, traversant deux autres bals similaires en chemin (j'apprendrai que c'est une pratique quasi-quotidienne ici, qui perdure d'ailleurs encore aujourd'hui). Je m'arrête finalement au Photo Café (sic), qui donne sur une charmante petite placette. Là, je reconstitue progressivement l'agenda de ma boite email et je dévore une assiette de légumes tout en méditant sur l'épisode de la ronde, qui m'a laissé tout ému. J'écoute d'une oreille la conversation qui a lieue sur la table voisine, où un quatuor d'étudiants français et chinois s'expriment dans un dialecte étonnant, mélangeant leurs deux langues natales en plus de l'anglais. Je suis encore épuisé par la Long Way South Experience et je commence à avoir froid, alors je rentre. Le climat du Yunnan est quasi-tropical, mais Lijiang étant en altitude (on est à la frontière de l'Himalaya), l'air y est beaucoup plus frais, de sorte qu'il convient de mettre un léger pull en soirée.

Une fois regagnée ma chambre, je suis confronté à un problème logistique assez embarrassant. Il se trouve que ma guesthouse possède une douche, mais pas de toilettes. Il faut donc se rendre, à dix mètres de là, aux toilettes publiques. Jusque-là tout va bien, sinon que chaque soir, la porte du bâtiment se trouve fermée à clés, aux alentours de minuit. Et je ne suis bien évidemment jamais couché à cette heure-ci : je passe une bonne partie de mes nuits à lire et à écouter des cassettes d'instrus de mon collègue DaBoostemp, en quête d'idées de nouvelles chansons pour notre groupe Shoona Sassi. Impossible, donc, d'aller pisser où que ce soit (ma chambre n'a pas même un lavabo) ! Je suis donc contraint d'élaborer une stratégie de survie, qui consistera pendant deux semaines à uriner chaque soir dans des petites bouteilles en plastiques, que j'évacuerai discrètement chaque matin.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 3).

12 août 2015

Maman

comme hier, tu rentres de l'école
comme demain, la peur au ventre
peut-être maman sera une maman
peut-être pas
c'est encore quand elle dort que tu la préfères, maman

tu l'aperçois dans un recoin de la cuisine
même sans la bouteille à moitié vide, posée sur la table
tu saurais à sa voix
tu saurais à son sourire
tu saurais

alors, c'était quoi ta journée ?
comme un passage obligé, le même petit jeu pervers
(maman sait que tu sais)
viens donc manger c'est prêt
(maman aimes que tu saches)
ce soir, on va s'en mettre jusque-là

tu avales en silence
tu avalerais n'importe quoi sans protester
maman te nourrit bien c'est important
maman te nourrit bien c'est son devoir
maman ne mange pas (elle te regarde)
elle savoure ta peur
tu vas déguster mais c'est elle          qui va se          régaler
en attendant, tu peux aller jouer

dans ta chambre, tu ne joues pas
dans ta chambre, tu attends
tu attends (tu sais ce qui t'attend)
tu attends (tu sais ce qui t'attend)
tu attends (tu sais ce qui t'attend)
petit cassandre cassé

la porte s'ouvre avec un hurlement
maman t'arrache à ta chaise
tu valses dans les airs et la chaise aussi
tu cries mais maman crie plus fort
et tous ces cris couvrent le bruit des coups
et c'est parti pour des heures (et c'est parti pour des heures)
et c'est parti pour des heures (et c'est parti pour des heures)
et il n'y a rien
que tu puisses dire ou faire (tu dois payer)
tu dois payer pour tout le mal que les autres ont fait à maman (la note est salée)
elle énumère les chefs d'accusation
sur ton visage, la pluie acide
de ses postillons fermentés

maman ma p'tite maman s'ennuie alors pour tromper son ennui elle s'est mise à picoler
maman ma p'tite maman est malheureuse alors faut bien qu'elle se défoule sur son bébé
maman ma p'tite maman dit qu'ell' m'aime et qu'c'est pour ça qu'elle est obligée d'me tabasser

évidemment, tu chiales
tu ne peux plus te retenir après la deux-cent-dixième baffe
en vingt-et-une minutes
elle dit : tu es un monstre (tu es un monstre)
elle dit : tu es un enfant de salaud (tu es un enfant de salaud)
elle dit : tu n'as jamais aimé ta mère (tu n'as jamais aimé ta mère)
et pourtant
tu l'aimes tant
cette salope

son genou se plante comme un dard
dans ton ventre
ta tempe claque contre le cadre de la porte
tout devient noir mais tu ne vas pas t'en tirer à si bon compte
si tu t'écroules, elle te relèvera
autant de fois qu'il le faudra
son pied s'écrase contre ton tibia
maman hurle
maman s'est foulé l'orteil
c'est de ta faute (petit salaud)
maman jure
c'est de ta faute (petite ordure)
tu as les os trop durs

tu es par terre, en position fœtale
maman te crache dessus
sa salive purulente te dégouline sur le visage
tu es par terre, en position fœtale
ça lui rappelle quand tu étais dans son ventre
ça lui rappelle que tu aurais dû y rester
et que c'est si douloureux d'accoucher
rien que pour ça, tu mérites une correction
elle cogne et cogne et cogne et tu n'es plus rien
plus rien qu'un tout petit bout
petit bout de chair meurtrie
petite poupée vivante
à sa disposition
tu as douze ans

maman ma p'tite maman s'ennuie alors pour tromper son ennui elle s'est mise à picoler
maman ma p'tite maman est malheureuse alors faut bien qu'elle se défoule sur son bébé
maman ma p'tite maman dit qu'ell' m'aime et qu'c'est pour ça qu'elle est obligée d'me tabasser

il est tard, et les voisins sont assoupis
lorsqu'ils appellent la police, de toute façon
maman n'ouvre pas
il est tard, et les voisins sont dans le coma
ou peut-être font semblant
il ne reste que deux fous qui dansent
jusqu'à l'aube ou presque (sur le pont d'avignon...)

des fois, maman fatigue
maman n'a plus vingt ans
elle te laisse en plan
ébahi dans un champ de ruine
ta chambre
jouets cassés livres déchirés posters arrachés tout éparpillé
jouets cassés livres déchirés posters arrachés tout éparpillé
et si tu la tuais (et si...?)

tout doucement, presque coupable
tu fermes cette porte, dont elle a confisqué la clé
tu éteins la lumière, parce que la lumière brûle
tu te réfugies sous la couette
tout entier
comme si les ténèbres et la porte et la couette
pouvaient te
protéger

les ténèbres
et la porte
et la couette

tu écoutes en priant pour qu'elle ne revienne pas
tu écoutes pour savoir quand elle va revenir
tu écoutes ses pas qui se rapprochent
la porte s'ouvre
(quelle heure est-il ?)
la lumière s'allume
(quel âge as-tu ?)
tu t'agrippes à la couette
et ça ne change rien
maman rigole en te traînant par les cheveux
maman rigole en te traînant jusqu'à sa chambre
tu te demandes pourquoi c'est sur son lit à elle
qu'elle choisit de t'étrangler
pourquoi n'a pas de sens dans l'absence de maman
sur ce lit elle t'a conçu
sur ce lit elle te tue
c'est logique
et comme ses mains te broient la trachée
tu te dis qu'au moins, ça va s'arrêter
tu suffoques
enfin, tu vas crever (quelle heure est-il ?)
tu suffoques
enfin, ça va cesser (quel âge as-tu ?)
et puis la pression se relâche
maman n'est pas si clémente
elle dit : c'était pour rire (c'était juste pour rire)
elle dit : tu vivras
elle dit : tu souffriras
ce n'est pas comme si j'en avais
déjà
fini
avec toi

maman ma p'tite maman s'ennuie alors pour tromper son ennui elle s'est mise à picoler
maman ma p'tite maman est malheureuse alors faut bien qu'elle se défoule sur son bébé
maman ma p'tite maman dit qu'ell' m'aime et qu'c'est pour ça qu'elle est obligée d'me tabasser

tu vis
tu souffres

maman t'a expliqué qu'un jour
un jour quand tu seras grand
ce sera à ton tour
de faire souffrir ceux que tu aimes

tu vis
tu souffres

maman t'a expliqué fièrement
qu'elle sait comment faire
pour ne pas laisser de marques
pas vue, pas prise

ne pas laisser de marques ?
les marques sont à l'intérieur

maman est si douce


Inédit de novembre 2002, composé dans une chambre d'hôtel à Zhaoxing (Chine).
À l'origine destiné à être mis en musique dans le cadre du groupe Shoona Sassi.

11 août 2015

The China Experience – 12/ The Lijiang Experience (Pt.1)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Long Way South Experience.


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Lijiang, Yunnan. Je pensais y rester une semaine, j'y passerai presque un mois. Dans une semaine, une certaine Lu m'apprendra que Lijiang est, traditionnellement, la ville où les écrivains chinois viennent terminer leurs romans. C'est précisément ce que je viens faire ici, puisque je consacrerai les deux premières semaines à conclure L'incident Œdipe. Il faut dire qu'il est difficile d'imaginer meilleur endroit pour écrire ! Si la nouvelle ville est à l'image de n'importe quelle métropole chinoise, terne et utilitaire, la vieille ville incarne le fantasme de la Chine ancienne : maisons et ruelles de pierre, petits canaux surplombés de charmants petits ponts, saules pleureurs… Classé au patrimoine mondial de l'humanité, le site est aussi le centre névralgique de la culture naxi (prononcer « nachi »). Culturellement proche des Tibétains, la minorité Naxi a sa propre mythologie, sa propre écriture et sa propre musique (qui influença grandement la musique classique chinoise). C'est une société matriarcale, c'est-à-dire que les biens appartiennent aux femmes, qui sont censées aller d'amant en amant et ont toute autorité sur les enfants qui naissent de ces unions éphémères. La langue naxi elle-même en atteste : la féminisation des mots les transforme en superlatifs. Lijiang grouille bien entendu de touristes, pour la plupart Chinois d'ailleurs. Les rues sont constellées de boutiques qui vendent toutes sortes de babioles, vêtements, cartes postales et bijoux, de petits bars lounge et de restaurants. Tout ceci pourrait dénaturer les lieux mais les choses ont été faites de manière à ce que tout s'intègre parfaitement au cadre. Il n'y a qu'à déambuler ça et là, s'arrêter boire un thé au son de quelque compilation Café Del Mar, se laisser bercer par le bruit de l'eau qui s'écoule, caresser les chiens devant les échoppes… Un peu partout, des boutiquiers jouent inlassablement la même mélodie naxi à l'aide d'une petite flûte (sept ans plus tard, je retrouverai le même type en train de jouer le même air au même endroit, du matin au soir !). Il y a dans les rues cette odeur que je n'ai jamais vraiment retrouvée ailleurs : un mélange d'encens et de mets chinois, un parfum suave qui vous berce au quotidien… Mais en ce premier jour, j'ignore à quel point je tomberai amoureux de Lijiang.

La première journée commence d'ailleurs assez mal. Lors de mon bref (mais mérité) sommeil à la guesthouse, je découvre en rêve que ma chambre est déjà occupée. D'aucun parleront d'un simple cauchemar, je préfèrerai croire que j'ai affaire à un fantôme. Des heures durant je revis le même rêve, encore et encore : je me réveille et me lève, lorsqu'un être livide se jette sur moi. Il est blanc comme un linge, nu et sans un poil sur le corps. Il tente à chaque fois de grimper sur mon dos, tel le Vieil Homme de la Mer de Sinbad. Cette agression me plonge dans un effroi indescriptible et je me débats longuement jusqu'à déloger mon parasite. Mais le vampire psychique ne se laisse pas abattre et revient à l'assaut, encore et encore. Â peine en suis-je venu à bout que la scène recommence depuis le début et ça tourne comme ça en boucle… Je finis pourtant par le chasser pour de bon, juste avant de me réveiller vraiment. Je me sens davantage épuisé par cette lutte que par mes cinq jours de voyage ininterrompu. Mais par ma victoire, j'ai gagné le droit de séjourner ici. Plus jamais ce monstre (ni aucun autre) ne viendra m'importuner !

Photo : Dr. Ma Pingke


Je consigne mes rêves en terrasse d'un petit restaurant, au bord d'un canal, l'atmosphère est absolument délicieuse. J'ai fait deux autres rêves en plus de celui du fantôme. Le premier est sans conteste un rêve de voyage. J'étais à Oulan-Bator mais ici, Oulan-Bator était une petite ville perdue au milieu d'un désert rocailleux. Je ne sais plus très bien l'ordre des événements mais je consultais mon email et j'y trouvais plein de messages de gens que je ne connaissais pas. Il y avait aussi une fille blonde super mimi qui me courait après. Moi je n'en voulais pas à cause de ma princesse indienne, mais finalement on s'embrassait quand-même. Après ça on décidait avec Monica, Anke et Maurice d'aller faire un safari dans le désert, avec la voiture de Monica. Mais le départ était interminable, surtout à cause de moi qui faisais chier et qui oubliais tout le temps quelque chose. En plus, les autres avaient fait le plein de courses, et moi je n'amenais que du riz blanc, ce qui me valait quelques reproches. À un moment, je voulais aussi prendre ma voiture (moi qui n'ai pas le permis !) mais au téléphone, mon meilleur ami m'expliquait que sur les routes mongoles, les amortisseurs claqueraient. Finalement on partait et je demandai aux autres combien de temps ils comptaient passer dans le désert. On me répondit « dix à quinze jours », ce à quoi je rétorquai que « je resterai quelques jours avec vous, puis irai seul de mon côté car je ne suis pas très sociable ». « On avait remarqué », m'envoya-t-on pour toute réponse. Bref, en partant on s'arrêtait je ne sais pourquoi en bas d'un immeuble, et je me rendais compte que ma princesse indienne habitait là. « Cool ! Je vais lui faire un coucou surprise, ça lui fera plaisir de me voir, elle qui ne m'attend que dans deux mois ! ». Alors je montais et on se retrouvait dans une effusion de joie. On discutait, et je lui avouais mon flirt avec la blonde, et elle me disait que ça n'était pas grave. Puis je lui demandais pour Seb (un vendeur de chemises, qui lui tournait autour et avec lequel elle envisageait vaguement de flirter avant mon départ), et elle me disait « Rien. On a dormi quelques fois ensemble mais il ne s'est rien passé ». Ensuite, comme les autres m'attendaient en bas, je partais. Mais une fois dans la voiture, je me prenais la tête avec Monica, Maurice et Anke et décidais de ne plus voyager avec eux. Je voulais de fait passer la nuit avec ma princesse indienne mais le rêve s'est arrêté là. Le second rêve, quant à lui, est plus concis : Oulan-Bator et Lyon s'étaient mélangées, et je tombais dans le Rhône (!) en cherchant un centre d'art qui m'avait été indiqué par un email d'Yve Bressande (!!!).

Je passe le reste de la journée à squatter les terrasses, goûtant les « saucisses de riz » végétariennes, buvant une bière au soleil (ça va avec les saucisses) et savourant la paix des lieux. J'essaie aussi de consulter mon email, mais il semble bel et bien que Thedawn.com ait mis la clé sous la porte sans daigner avertir ses utilisateurs ! Outré, je réactive ma vieille boite Yahoo et écris à ma tante, qui est la seule personne dont je connais l'adresse mail par cœur, pour lui demander de communiquer mes nouvelles coordonnées à la princesse indienne, qui elle-même fera suivre aux autres.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt.2).
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