12 août 2015

Maman

comme hier, tu rentres de l'école
comme demain, la peur au ventre
peut-être maman sera une maman
peut-être pas
c'est encore quand elle dort que tu la préfères, maman

tu l'aperçois dans un recoin de la cuisine
même sans la bouteille à moitié vide, posée sur la table
tu saurais à sa voix
tu saurais à son sourire
tu saurais

alors, c'était quoi ta journée ?
comme un passage obligé, le même petit jeu pervers
(maman sait que tu sais)
viens donc manger c'est prêt
(maman aimes que tu saches)
ce soir, on va s'en mettre jusque-là

tu avales en silence
tu avalerais n'importe quoi sans protester
maman te nourrit bien c'est important
maman te nourrit bien c'est son devoir
maman ne mange pas (elle te regarde)
elle savoure ta peur
tu vas déguster mais c'est elle          qui va se          régaler
en attendant, tu peux aller jouer

dans ta chambre, tu ne joues pas
dans ta chambre, tu attends
tu attends (tu sais ce qui t'attend)
tu attends (tu sais ce qui t'attend)
tu attends (tu sais ce qui t'attend)
petit cassandre cassé

la porte s'ouvre avec un hurlement
maman t'arrache à ta chaise
tu valses dans les airs et la chaise aussi
tu cries mais maman crie plus fort
et tous ces cris couvrent le bruit des coups
et c'est parti pour des heures (et c'est parti pour des heures)
et c'est parti pour des heures (et c'est parti pour des heures)
et il n'y a rien
que tu puisses dire ou faire (tu dois payer)
tu dois payer pour tout le mal que les autres ont fait à maman (la note est salée)
elle énumère les chefs d'accusation
sur ton visage, la pluie acide
de ses postillons fermentés

maman ma p'tite maman s'ennuie alors pour tromper son ennui elle s'est mise à picoler
maman ma p'tite maman est malheureuse alors faut bien qu'elle se défoule sur son bébé
maman ma p'tite maman dit qu'ell' m'aime et qu'c'est pour ça qu'elle est obligée d'me tabasser

évidemment, tu chiales
tu ne peux plus te retenir après la deux-cent-dixième baffe
en vingt-et-une minutes
elle dit : tu es un monstre (tu es un monstre)
elle dit : tu es un enfant de salaud (tu es un enfant de salaud)
elle dit : tu n'as jamais aimé ta mère (tu n'as jamais aimé ta mère)
et pourtant
tu l'aimes tant
cette salope

son genou se plante comme un dard
dans ton ventre
ta tempe claque contre le cadre de la porte
tout devient noir mais tu ne vas pas t'en tirer à si bon compte
si tu t'écroules, elle te relèvera
autant de fois qu'il le faudra
son pied s'écrase contre ton tibia
maman hurle
maman s'est foulé l'orteil
c'est de ta faute (petit salaud)
maman jure
c'est de ta faute (petite ordure)
tu as les os trop durs

tu es par terre, en position fœtale
maman te crache dessus
sa salive purulente te dégouline sur le visage
tu es par terre, en position fœtale
ça lui rappelle quand tu étais dans son ventre
ça lui rappelle que tu aurais dû y rester
et que c'est si douloureux d'accoucher
rien que pour ça, tu mérites une correction
elle cogne et cogne et cogne et tu n'es plus rien
plus rien qu'un tout petit bout
petit bout de chair meurtrie
petite poupée vivante
à sa disposition
tu as douze ans

maman ma p'tite maman s'ennuie alors pour tromper son ennui elle s'est mise à picoler
maman ma p'tite maman est malheureuse alors faut bien qu'elle se défoule sur son bébé
maman ma p'tite maman dit qu'ell' m'aime et qu'c'est pour ça qu'elle est obligée d'me tabasser

il est tard, et les voisins sont assoupis
lorsqu'ils appellent la police, de toute façon
maman n'ouvre pas
il est tard, et les voisins sont dans le coma
ou peut-être font semblant
il ne reste que deux fous qui dansent
jusqu'à l'aube ou presque (sur le pont d'avignon...)

des fois, maman fatigue
maman n'a plus vingt ans
elle te laisse en plan
ébahi dans un champ de ruine
ta chambre
jouets cassés livres déchirés posters arrachés tout éparpillé
jouets cassés livres déchirés posters arrachés tout éparpillé
et si tu la tuais (et si...?)

tout doucement, presque coupable
tu fermes cette porte, dont elle a confisqué la clé
tu éteins la lumière, parce que la lumière brûle
tu te réfugies sous la couette
tout entier
comme si les ténèbres et la porte et la couette
pouvaient te
protéger

les ténèbres
et la porte
et la couette

tu écoutes en priant pour qu'elle ne revienne pas
tu écoutes pour savoir quand elle va revenir
tu écoutes ses pas qui se rapprochent
la porte s'ouvre
(quelle heure est-il ?)
la lumière s'allume
(quel âge as-tu ?)
tu t'agrippes à la couette
et ça ne change rien
maman rigole en te traînant par les cheveux
maman rigole en te traînant jusqu'à sa chambre
tu te demandes pourquoi c'est sur son lit à elle
qu'elle choisit de t'étrangler
pourquoi n'a pas de sens dans l'absence de maman
sur ce lit elle t'a conçu
sur ce lit elle te tue
c'est logique
et comme ses mains te broient la trachée
tu te dis qu'au moins, ça va s'arrêter
tu suffoques
enfin, tu vas crever (quelle heure est-il ?)
tu suffoques
enfin, ça va cesser (quel âge as-tu ?)
et puis la pression se relâche
maman n'est pas si clémente
elle dit : c'était pour rire (c'était juste pour rire)
elle dit : tu vivras
elle dit : tu souffriras
ce n'est pas comme si j'en avais
déjà
fini
avec toi

maman ma p'tite maman s'ennuie alors pour tromper son ennui elle s'est mise à picoler
maman ma p'tite maman est malheureuse alors faut bien qu'elle se défoule sur son bébé
maman ma p'tite maman dit qu'ell' m'aime et qu'c'est pour ça qu'elle est obligée d'me tabasser

tu vis
tu souffres

maman t'a expliqué qu'un jour
un jour quand tu seras grand
ce sera à ton tour
de faire souffrir ceux que tu aimes

tu vis
tu souffres

maman t'a expliqué fièrement
qu'elle sait comment faire
pour ne pas laisser de marques
pas vue, pas prise

ne pas laisser de marques ?
les marques sont à l'intérieur

maman est si douce


Inédit de novembre 2002, composé dans une chambre d'hôtel à Zhaoxing (Chine).
À l'origine destiné à être mis en musique dans le cadre du groupe Shoona Sassi.

30 commentaires:

Patatartiner a dit…

Oui, une musique rock très sourde, comme ses coups...
Avec des basses toniques et une guitare saturée comme ses (tes) pensées l'ont été.
Poignant, forcement, vu le sujet...
Et terribles ces mots d'un amour qui n'a su s'exprimer qu'en faisant souffrir. Et pas que pour l'enfant, même s'il aura à vivre plus longtemps avec :(

Cachou a dit…

Tiens ... Voilà qu'arrivée au bout de ce texte terrible, je croise ma fille !

Tu as parlé, ici, de ta mère. No comment. Alors oui, il faut bien que la musique rendent les coups ...

Nuit de soie a dit…

On entoure les enfants de jouets, mais parfois, derrière ce rempart, la solitude est effroyable....

Entrée libre C(6!6)C Entrée libre a dit…

Ce n'est pas à la portée de tout le monde d'avoir des enfants. Cet enfant qu'elle martyrise, c'est la seule façon qu'elle a de se venger de la vie qu'elle a eu. C'est un cercle infernal immonde comme seule l'humanité peut en créer. Celle qui est censée prendre soin détruit. Elle est responsable mais elle n'est qu'un maillon, l'enfant lui est une pure victime. C'est comme un sacrifice. C'est à vous dégoûter de tout ton texte.

Élaine Germain a dit…

Ton texte me fait à chaque fois penser au début de l'excellent film "1, 2, 3, soleil" de Bertrand Blier (pas pu trouver l'extrait ici, sinon, tu penses bien...).

Isabelle Janvier a dit…

ben je n'ai pas de mots, suis une idiote congénitale et tout ça me touche et me perturbe beaucoup, c l'exacte réplique (en moins bien, les miens) des écrits que je n'ai jamais mis en ligne.. Fort t'es trop fort. Allez je file.

Nadege Rene a dit…

ouch il n'y a pas que des parents aimants

Séverine Machin-Chose a dit…

:(

feu cent feux a dit…

Hé merde ...

SergentPoivre a dit…

TERRIFIANT ! Mais quelle écriture !

Priya Goel a dit…

Thanks god my mum dont look like that!

Sue Susy a dit…

..pas de mots..

Axelle Mas a dit…

:(

Axelle Mas a dit…

intense !

Gaëlle Granier a dit…

Ce texte est... J'ai mal au ventre, au coeur, aux yeux... Je pense a toi...

Gaëlle Granier a dit…

Ouch...
Tu as toujours autant de talent, Shaomi.
J'aurais voulu protéger l'enfant que tu étais...

Annie Gehand a dit…

terrifiante ogresse

Gogo Nore a dit…

<3 tu as beaucoup de courage de témoigner de ça. Tu as beaucoup de force :)

Aurélie Noël a dit…

Est témoin celui qui en revient ; en revenir, souvent c'est à travers la dimension de l'art et de la foi

Lola Lamb a dit…

:(

nidjitt a dit…

bain d'acide......

L'itinérante a dit…

...

Claude Hersant a dit…

Terrifiant oui, et très bien écrit, oui aussi. Que dire de plus.

FrancoisB92 a dit…

Depuis mon retour chez moi, je profite de la solitude pour mieux lire! J'aime beaucoup ce texte qui me remue et qui à la fois m'intéresse par sa forme. Dans mon milieu sans problème ou presque, j'ai connu cette relation entre ma mère et mon frère! Tendrement, ils se sont haï jusqu'à se détruire! Et je regardais, et mon père constatait, et notre milieu se taisait! Oui, je regardais, et j'attendais le bas de la tempête pour vivre un peu. Avant de fuir! Il fallait du courage pour écrire ce texte! Bravo!

nisette a dit…

Un texte coup de poing et un texte coup de théâtre qui consiste à faire du beau avec du laid, car l'enfant qui parle ne le fait pas n'importe comment, il dit tant de choses d'autres que les coups !

Anonyme a dit…

Bonjour Shaomi, très touché par vos écrits que je découvre, mention spéciale à Confluences 6.

Claude Curutchet a dit…

<3

Stefanie Bergot a dit…

xx

Bruno FortuneR a dit…

Très très beau texte...à lire avec modération!!!!

CENANOU a dit…

C'est magnifique ! Un texte très fort, en totale correspondance avec la photo. Un texte sublime fait d'un mélange de noirceur et d'amour. Faire quelque chose de beau, d'aussi poétique avec de la violence et de la douleur c'était assez culotté et surtout vraiment réussi. On comprend tout de suite, bien avant d'arriver à la fin du texte, que c'est conçu comme une chanson ; avec des pensées lancinantes, comme des refrains tournant en boucle, qui viennent suspendre le présent.

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