11 décembre 2014

Will you dance with me?

« No, I won't tell you your color...
Stop asking...
When we are married, will you dance with me?
I find dancing very agreeable. »

M. Night Shyamalan, Le Village


6 décembre 2014

Transhumance Express


Encapuchonné dans l'impulsion, je ne posais un pied à terre que par désœuvrement. Parfois, une voix me demandait si j'avais bien dormi. J'étais toujours frappé par l'insolence de la question. Cherchant mon interlocuteur, je ne voyais que des incertitudes. Je me souviens surtout de la fumée et des déchets. Mégots, salive, journaux périmés, pelures, tout le superflu bazardé sous les banquettes, les panneaux d'interdiction consternés d'impuissance. Sans doute, aux yeux à demi clos du monde, nous étions en mouvement. Sans doute, une trajectoire s'esquissait. Je ne discernais pourtant qu'une arborescence de lignes de fuite, plus illusoires les unes que les autres. Vu de l'intérieur, tout était cataleptique.


Les yeux rivés au sol, je tentai une percée. Au bout du chemin : les chiottes. Au-delà des chiottes : rien. Le sol était un écran, il s'y dessinait des implications. Ça ballottait dans ma tronche. Gravés dans nos péchés originels avec des petites lames, les verdicts s'abattaient sans scrupule inutile. Coupable. De ne pas être assez. D'avoir trop. De ne rien faire ou mal. Peu importe. Juste coupable. « Chacun portera sa croix et essaiera de la refiler au voisin ». C'est tout ce que j'avais appris à l'école. Une vieille femme se trémoussait sur sa couchette, égrainait ses dents d'un sourire vache. Sans doute espérait-elle qu'on les lui compte et qu'on les lui achète. Première apparition nette, première indulgence. « Ignore le monde », avais-je promis. Ça avait des allures de vœu pieux. Il fallait que j'aille vomir.


Parfois, nous stagnions en gare et c'était le monde figé, au dehors, qui d'un coup semblait tout agité, débordant d'imprécision. Sous le halo blanc des néons, des formes s'affairaient à reconstruire frénétiquement ce que leurs aïeux avaient soigneusement déglingué. Lumière artificielle. Petits bureaucrates batailleurs. Hippies usés jusqu'à la moelle. Rien de neuf, tout rejoué encore et encore et depuis si longtemps que le public avait déserté le théâtre, las d'attendre que, enfin, les répétitions aboutissent à quelque chose de présentable. Les apsaras s’enivraient dans les coulisses, hilares : elles ne monteraient sur scène que lorsqu'on les en prierait. Ce n'était pas pour demain et elles le savaient fort bien. J'avais longtemps pris part à tout ça, puis un beau jour j'étais parti en claquant la porte. Personne n'avait rien remarqué.


J'avais beau essayer de voir les choses en cinémascope, rien n'y faisait. Je prenais le réel par la périphérie, m'obstinais à l'étirer par le haut et par le bas, par la gauche et par la droite. Mais les bordures noires prenaient toujours trop de place, dégoulinaient de leur obscurité entêtée, compressant tout en quelque sorte. Il n'y avait que des corps dont les têtes avaient été coupées au montage. Pas de gens, encore moins des personnages. Juste des corps interchangeables, floutés, résidus d'hommes et de femmes aux excentricités fanées. L'exotisme aussi, avait été coupé au montage. Le véritable ailleurs était ailleurs. Ou peut-être en dedans.


Toutefois, il fallait bien regarder ailleurs. C'était écrit sur tous les murs, sur tous les panneaux. Tout était en désordre alors on tournait la tête de tous côtés, et chaque fantasme assouvi ne faisait que rendre le tableau encore plus flou. On sentait bien que certains auraient aimé sauter du train en marche, mais le temps était en gare et il fallait attendre. Bras ballants, d'aucuns brûlaient leurs impatiences en allers-retours, en va-et-viens stériles. Un affront aux empêcheurs de tourner en rond, peut-être : encagés, les tigres ont au moins le privilège de tourner. Tout ce ressac humain, ça me resserrait la pensée.


« C'est comme ça qu'il faut faire ! », répétait l'homme assis en face avant de s'arracher la langue et de la jeter par terre, avec le reste. Lamentable lambeau de chair. La scène était jouée en boucle. Je n'en voulais rien savoir mais à la cent-troisième représentation, je craquai et me posai finalement en spectateur. Il se délecta de pouvoir, enfin, me bouffer la cervelle. Lui non plus n'avait pas de visage, juste une boule noire sur les épaules et de la persévérance. « Ça ne suffira jamais à faire un homme », songeai-je. Tous ces corps sans têtes, ça ne menait à rien. J'avais beau m'efforcer de rêver seul, la foule avait encore une certaine emprise.


Lorsque Dieu avait essayé de me vendre des enfants, j'avais dit non en pleurnichant. Lorsque des enfants avaient essayé de me vendre Dieu, j'avais répondu que j'en avais déjà un. Lorsque Dieu avait jeté Ses enfants sur la voie ferrée, Il avait oublié de leur donner des billets. Le contrôleur n'avait aucun sens de l'humour et Ses créatures avaient écopé d'une prune. Elles paieraient encore longtemps. Jusqu'à la machine. Jusqu'au transformisme. J'étais né beaucoup trop tôt.


J'étais parti pour trouver une fleur. Fuite ou quête on n'allait pas s'arrêter à ce genre de détails. Il eut été facile de s'isoler simplement. Trop facile. Tard dans la nuit, lorsque les choses dorment et que le boucan cesse, on peut écouter les secrets, le murmure de Dieu. Mais la vraie solitude ne peut s'accomplir que dans la multitude. C'est ce qui m'avait poussé à m'embarquer, ni plus ni moins. « Ignore le monde, remplis le plein par du vide ». Harcelé par les mouches et les aboyeurs de chai, trépané par le vacarme, il fallait pourtant bien que je me rende à l'évidence. Comme les autres, je cherchais juste un truc auquel m'accrocher.


Photographies et inspiration : Ranjith Krishnan.
Son travail est consultable sur ses pages Facebook et Recrohead.

Transhumance Express (English Mix)


Hooded in the impetus, I would only put a foot on the ground out of idleness. Sometimes, a voice would ask me if I'd slept well. I was always stuck by the insolence of the question. Looking for whoever was talking to me, I would only see uncertainties. I mostly remember the smoke and rubbish. Cigarette butts, saliva, expired newspapers, peels, everything superfluous ditched under the bench seats, the ban signs appalled by their own impotence. Certainly, from the world's point of view, its eyes half-closed, we were in motion. Certainly, a trajectory was sketching itself. Still, all I could discern was convergence lines, each more illusory than the next. Seen from the inside, all was cataleptic.


My eyes riveted to the floor, I attempted a break. At the end of the path: the shitter. Beyond the shitter: nothing. The floor was a screen, on which implications were taking shape. My mug was tossing about. Engraved by little blades in our original sins, verdicts were descending upon us without a single pointless qualm. Guilty. Of not being enough. Of owning too much. Of doing nothing or poorly. Whatever. Just guilty. ''All shall bear their own cross and try to pass it on the neighbor''. It's all I'd learned in school. An old woman was wiggling on her berth, spreading her teeth in a harsh smile. Most likely, she hoped someone would count 'em and buy 'em. First distinct apparition, first indulgence. ''Ignore the world'', I had promised. Sounded like wishful thinking. I had to go and vomit.


Sometimes, we'd stagnate in a station and the frozen world, outside, would suddenly seem hectic, exalted with vagueness. Under the neons' white halo, shapes were busy rebuilding what their ancestors had carefully busted. Artificial light. Small agressive bureaucrats. Hippies rotten to the core. Nothing new, everything replayed again and again for so long that the audience had left the theatre, weary of waiting for the rehearsals to, at long last, result in something. The apsaras were getting drunk backstage, in high spirits: they'd only step unto the stage when asked to. It wasn't going to happen anytime soon and they knew it too well. I'd taken part in all this for years, then one day I'd slammed the door and left. No one had paid attention.


No matter how hard I tried to see things in cinemascope, there was nothing to do about it. I took reality by the fringe, persevered in stretching it through the top and bottom, through the left and right. But the black edges would always take too much room, their obstinate darkness dripping, compressing everything in a way. In the end, there were only bodies whose heads had been edited out. No people, let alone characters. Only interchangeables, blurred bodies, residues of men and women with withered eccentricities. Exotism, too, had been edited out. The true elsewhere was elsewhere. Or maybe inwards.


Nevertheless, one had to look elsewhere. It was written on every wall, on every sign. Everything was a mess so we turned our heads all around, and each fulfilled fantasy just made the picture even blurrier. One could feel that some would have liked to jump from the train, but time was stationed and they had to wait. Helpless, some were burning their impatiences in round trips, in futile comings and goings. An affront to the killjoys, perhaps: caged tigers, at least, have the privilege to go round in circles. All this human backwash, it narrowed my thoughts.


''This is how it must be done!'', repeated the man seated in front of me before he snatched his tongue and threw it on the floor, alongside the rest. Pathetic scrap of flesh. The scene was being played in a loop. I didn't want to know a thing about it, but at the one hundred and third performance, I gave in and offered myself as a spectator. He revelled in, at long last, being able to stuff himself with my brains. He didn't have a face either, just a black ball on his shoulders and some perseverance. ''It will never be enough to make a man'', I thought. All those headless bodies, it led to nothing. However hard I struggled to dream alone, the crowd still had a hold on me.


When God had tried to sell me children I had declined, whining. When children had tried to sell me God, I had replied that I already had one. When God had thrown His children on the railway, He had forgotten to give them tickets. The ticket inspector had no sense of humor and His creatures had been fined. They'd keep paying for a hell of a while. Until the machine. Until transformism. I'd been born way too early.


I had left in search of a flower. Flight or quest there was no need to pay attention to petty details. It would have been easy to just isolate myself. Too easy. Late at night, when things are asleep and the din ceases, one can listen to the secrets, to God's whisper. But true solitude can only be accomplished in the multitude. This is why I'd gotten on board, no more no less. ''Ignore the world, fill the full with void''. Harassed by the flies and the chai barkers, trepanned by the noise, I had to face the facts. Like everyone else, I was just looking for something to hold on to.


Pictures and inspiration by Ranjith Krishnan.
More of his work can be seen on his Facebook and Recrohead pages.
The original, French version of the text can be read here.

29 novembre 2014

Dieu contre la machine

Le symbole du mouvement transhumaniste
Les médias commencent à peine, tout doucement, à s'en emparer. Peu à peu, des articles à propos des nanomécaniques, de la biotechnologie, de la robotique, des imprimantes 3D, des « smart cities » et de l'avènement possible de la « singularité » laissent deviner ce que pourra être la vie de nos descendants. J'emploie sciemment le verbe « deviner » car à vrai dire nous n'en savons rien : de l'automobile au smartphone, la technologie a déjà considérablement modifié nos modes de vie mais cela n'est rien du tout en comparaison des bouleversements qui nous attendent. Sauf écroulement total de la civilisation, l'homme de 2114 aura probablement davantage évolué par rapport à l'homme d'aujourd'hui que l'homme d'aujourd'hui n'a évolué par rapport à ses ancêtres du Néolithique. On ignore encore ce qui va se passer exactement et jusqu'où ça ira, mais on sait avec certitude que quelque chose va se passer. Il existe un mouvement philosophique qui se prononce en faveur de ces mutations, le transhumanisme. Les principes fondamentaux du transhumanisme reposent sur l'idée selon laquelle la technologie est un outil susceptible d'améliorer considérablement la qualité de vie des êtres humains sur le plan matériel et sur le plan éthique. Les transhumanistes considèrent que l'être humain a tout à gagner à être « augmenté » et que l'avènement de la « post-humanité » est un événement souhaitable du point de vue de la doctrine humaniste. Je partage entièrement cette opinion. Je la partageais déjà bien avant de savoir qu'un tel mouvement existait.

Il faut d'abord définir ce que l'on entend par « post-humanité » : je me rends compte, en papotant, que peu de gens encore se rendent compte que d'ici une génération ou deux, le corps humain sera presque entièrement réparable et remplaçable : la création d'organes biologiques artificiels, l'intégration des nanomécaniques dans nos organismes, la surveillance en temps réel de toutes nos fonctions vitales, l'augmentation de nos capacités physiques, sensorielles et même intellectuelles seront choses communes. Il ne s'agit pas de science-fiction : on sait déjà peu ou prou comment faire tout cela, ce qui est maintenant en jeu est davantage d'affiner les technologies existantes et d'en réduire le coût que de les inventer. Cela ira de pair avec de nombreux autres bouleversements dans les domaines de l'économie (grâce notamment aux imprimantes 3D et aux robots) et de la communication (internet n'en est qu'à ses balbutiements), qui impacteront considérablement notre relation à notre environnement, à l'emploi, à l'organisation politique de nos sociétés et j'en passe. Mais fondamentalement, c'est notre relation métaphysique à notre propre corps, voire à notre propre intellect, qui va évoluer. Mes amis me disent parfois que ça n'arrivera jamais parce que les hommes le refuseront. Il y aura (il y a déjà) des mouvements d'opposition, c'est indéniable. Mais dire que les hommes refuseront d'intégrer à leur organisme une technologie susceptible d'augmenter considérablement leur espérance et leur qualité de vie est tout de même un peu une absurdité parce que concrètement, on voit rarement quelqu'un refuser de porter des lunettes pour mieux voir ou de se faire transplanter un cœur artificiel pour gagner quelques années de vie. Lorsque nos médecins nous annonceront qu'il est possible, en intégrant de la biotechnologie et des nanomécaniques à nos organismes, de détecter une tumeur naissante avant qu'elle ne devienne maligne ou de remplacer un organe vital, il est assez probable que tous nos scrupules bioéthiques s'envoleront en fumée et que des « oui » reconnaissants sortiront de nos bouches.

C'était en 1980, les cyborgs de l'an 2080 seront plus sereins.

Avant d'aller plus avant je voudrais toutefois préciser une chose, afin de parer tout de suite à un argument fallacieux souvent opposé au progrès par ses adversaires : je ne prétends pas qu'il faille aveuglement embrasser toute technologie nouvelle. Comme chaque progrès technologique jusqu'à aujourd'hui, les avancées en cours comporteront des dangers. Il sera indispensable d'étudier attentivement ces dangers, d'évaluer précautionneusement les risques avant de faire appel à une nouvelle technologie. Et de maintenir un effort philosophique constant en ce qui concerne la dimension éthique. Ce sera le devoir de nos législateurs mais surtout de chacun d'entre nous, en tant que citoyen. Stop, donc, à l'argument de l'aveuglement : fabriquer des automobiles ne signifie pas nécessairement faire fi du contrôle technique, rouler bourré et renoncer à trouver des carburants moins polluants.

Une autre objection est celle de l'inégalité d'accès à la technologie : puisque les riches auront la capacité de mieux vivre avant les pauvres, il faut les en empêcher. Heu... Sérieusement ? Depuis l'âge de pierre la technologie a toujours été inégalement répartie. Les Grecs bâtissaient leurs premiers temples pendant que d'autres, ailleurs, vivaient encore dans des huttes. Et puis, finalement, presque tout le monde a fini par bâtir des temples. L'idée que la technologie doit être disponible de manière universelle ou ne pas être disponible du tout est absurde, parce que par définition il faut bien que sa mise en application commence quelque part avant de voir les coûts se réduire et/ou les compétences se répandre.

Prométhée à Pripiat
Ce qui me pose toutefois question et constitue le vrai sujet de cet article, c'est le fait que les principaux opposants au transhumanisme, aujourd'hui, se trouvent dans les milieux religieux et tout particulièrement chrétiens. Les conservateurs ne trouvent pas assez de mots pour condamner le « tout-technologie » qui nous attend et cela me laisse un peu rêveur. Il est vrai que je n'ai pas lu la Bible (je sais, ça craint, mais j'ai essayé une fois et je n'étais pas arrivé au septième jour que j'étais déjà mort d'ennui). J'en sais toutefois assez pour savoir que la pomme représentait la connaissance, et ce mythe fondateur se retrouve au moins chez les Grecs, avec Prométhée : (les) Dieu(x) ne voulai(en)t pas que l'homme accède à la technologie. Pourquoi ? D'où vient cette idée, de quel recoin préhistorique de l'âme humaine ? Je l'ignore. Il est probable que les premiers hommes à avoir maîtrisé le feu ou cultivé la terre se sont dit qu'ils s'emparaient d'un pouvoir surnaturel et que cela allait leur retomber sur la tête. Ça ne les a pas empêché de continuer soit dit en passant mais ça nous a laissé avec une relation de culpabilité à la technologie, balayée un temps entre le début de la Révolution Industrielle et les années soixante, ravivée depuis. Ainsi donc il y a aujourd'hui de nombreuses voix, dans les cercles chrétiens, pour s'opposer à l'avènement de la post-humanité au nom du fait que cela est « contre la volonté de Dieu ». En aparté, parce que c'est d'une ironie délicieuse, savez-vous quelle statue trônait au cœur de la ville de Pripiat lorsque la centrale de Tchernobyl a explosé ? Une statue de Prométhée.

J'ignore, donc, s'il est écrit quelque part dans la Bible (ou le Coran, ou les Védas, etc.) que Dieu nous a interdit de fabriquer des nanomécaniques. Mais j'ai quand même deux objections majeures à opposer aux opposants.

La première de ces objections est qu'ils ne vivent pas exactement comme des bêtes sauvages. J'oppose d'ailleurs le même argument à ceux qui me balancent que le végétarisme n'est « pas naturel ». Je trouve assez touchant d'entendre cet argument de la part de gens qui avalent des antibiotiques, prennent l'avion, téléphonent à leurs proches, se chauffent l'hiver... Par ailleurs, il y a toujours cette idée un peu étrange chez les êtres humains que les technologies pré-industrielles ne sont pas vraiment de la technologie et que les technologies post-industrielles en sont. On imagine en effet assez mal un évêque nous expliquer qu'il faut renoncer à nos vêtements, nos habitats et notre agriculture et s'en aller vivre comme des animaux dans la forêt. Pourtant, le premier homme à tailler un silex a fait acte de technologie. Le premier homme à construire une hutte a fait acte de technologie. Le premier homme à se couvrir d'une peau de bête et à la coudre a fait acte de technologie. Le premier homme à planter des graines et à labourer un champ a fait acte de technologie. Etc., jusqu'à vos smartphones. À compter de l'instant ou l'homme s'est servi de ses capacités intellectuelles pour fabriquer quelque chose, c'était déjà de la technologie. La technologie n'est pas un plug-in qui se serait ajouté à la chose humaine : elle est, depuis le début, l'un des fondamentaux de ce qui définit l'être humain, au même titre que le langage et le rire. Elle ne lui est d'ailleurs pas exclusive : les oiseaux fabriquent des nids et certaines fourmis sont capables de fabriquer des ponts, mais il n'est nulle part sur terre, fut-ce au sein des tribus les plus isolées de la jungle amazonienne, un être humain qui ne se serve d'outils. Cet état de fait préexiste même à l'homo-sapiens, puisque plusieurs espèces homo antérieures à la nôtre le faisaient déjà. Prétendre, donc, que découper sa viande avec un couteau est bien mais que remplacer un œil par un œil artificiel plus performant que l'original est mal est une absurdité du point de vue de la logique. De même que le hippie qui prétend « retourner à l'état de nature » en allant vivre dans une ferme et en cultivant lui-même sa terre n'est en fait, de toute façon, déjà plus à l'état de nature. En tout cas pas davantage que son frère ingénieur qui vit à Paris. J'affirme donc haut et fort que « l'état de nature » de l'animal humain est d'être un animal technologique. Dès-lors, la seule limite pertinente à se fixer du point de vue de la logique est celle de la maîtrise des technologies que nous employons et de notre capacité à en anticiper les dangers potentiels. Si tu construis mal ta cabane, elle s'écroulera sur toi et c'est mal. Si ta cabane tient debout, c'est bien. Si ton pesticide anéantit ta santé, ton environnement et décime des espèces qui ne menacent en rien ton champ, c'est mal. Si une autre technologie t'aide à cultiver ta terre sans conséquences ni sur ta santé ni sur l'environnement, c'est bien. C'est pareil avec les nanomécaniques.

Ce qui me conduit à la seconde objection. La Bible dit que Dieu nous a créés « à son image » (de créateur), c'est-à-dire avec une inclinaison naturelle à la créativité. Dieu nous a donné les capacités physiologiques et intellectuelles de réinventer notre mode de vie et d'ajuster notre environnement à nos besoins. Alors on me dit « Dieu n'a pas voulu que nous ayons la capacité de contrôler notre procréation, notre corps, notre durée de vie, etc. », ce qui en revient a dire que si Dieu avait voulu que cela soit le cas, il nous aurait donné des pouvoirs magiques pour le faire. Et bien oui, Dieu nous a donné des pouvoirs magiques : deux mains et un cerveau. Dire que Dieu est contre la révolution technologique à venir en revient à dire : « Si Dieu avait voulu que nous volions, il nous aurait donné des ailes, donc prendre l'avion est un péché » ou « Si Dieu avait voulu que nous ne tombions jamais malades, il n'aurait pas créé les virus, donc aller chez le médecin est un péché » ou encore « Si Dieu avait voulu que nous puissions communiquer à distance, ils nous aurait fait télépathes, donc téléphoner est un péché ». Et même, pour aller jusqu'au bout de la logique (il faut toujours aller jusqu'au bout de la logique des idées que l'on prétend défendre – je ne le dirai jamais assez) : « Si Dieu avait voulu que nous dissimulions nos corps, il nous aurait pourvus d'une fourrure, donc s'habiller est un péché ». Ça ne tient pas debout. Si l'on croit en Dieu, on est bien obligé d'admettre que Dieu nous a donné la capacité de nous transcender. La religion d'ailleurs procède de cette capacité : il est assez improbable que les animaux croient en Dieu et nous savons pour sûr qu'ils n'ont pas de rituels religieux. Alors où est la limite, finalement ? Est-ce vraiment plus extravagant de nous réinventer en tant qu'espèce et de fusionner avec la machine que de se mettre à cultiver la terre et à domestiquer les bêtes ? Je n'en suis pas convaincu. Je pense au contraire que, si Dieu existe, il voulait que nous fassions exactement cela et que c'est la raison pour laquelle il nous a créés avec la capacité de le faire. La religion, comme toute autre discipline éthique, doit être là pour nous rappeler que balancer un engin nucléaire sur une ville est déraisonnable et que les élevages en batterie sont une abomination, voire – je veux bien l'entendre – que les questions de l'avortement et l'avortement sélectif (je pense aux enfants handicapés) sont des questions éthiques qu'il ne faut pas traiter avec désinvolture (ce qui n'en revient pas à dire qu'il faut les interdire). Mais je pense qu'elle commet un péché d'orgueil monumental lorsqu'elle s'oppose à toute technologie dès-lors que cette technologie nous permet d'améliorer notre existence.

Je me considère comme croyant (en dehors de tout dogme religieux) et en tant que croyant je l'affirme haut et fort : si Dieu existe et s'il a un plan pour l'humanité, ce plan consiste précisément à ce que l'humanité s'élève au-delà de l'état d'animalité, se réinvente et se dépasse en tant qu'espèce, parvienne à maîtriser son corps et son esprit. La méditation n'est pas incompatible avec les nanotechnologies, et celles-ci ne nous défendent pas d'avoir des préoccupations spirituelles. Peut-être un jour atteindrons-nous ainsi la grâce que nous promettent les textes sacrés. Et si l'on défend l'idée que la véritable béatitude n'est possible qu'en dehors de la chair, il n'en est pas moins de notre devoir de faire du corps humain une machine moins sujette à la souffrance, des sociétés humaines un environnement moins violent et plus propice à l'épanouissement spirituel des êtres. Si Dieu n'avait pas voulu que nous fusionnions avec la machine, il n'aurait déjà jamais permis que nous inventions l'encre et les papyrus qui ont servi à écrire la Bible. Dès-lors, j'enjoins les institutions religieuses et les croyants du monde entier à contribuer au mouvement transhumaniste au lieu de le combattre, et ce d'autant que de toute façon, quoi qu'on dise et qu'on fasse, la post-humanité sera. Ce n'est ni une prédiction ni un vœu, c'est inéluctable et c'est déjà en marche.

Mieux vaut, alors, surveiller de près les phénomènes qui nous y conduiront plutôt que de les combattre au risque de les voir se développer sans que l'éthique ne s'en mêle.

28 novembre 2014

Le péché de nos pères

« (…) life had long ago defeated his father. He'd beaten his fists against it (…) and refused to submit to its demands. These demands were for compromise and change: to take life on life's terms, which required the ability to switch courses when necessary, to modify behaviours, and to alter dreams so that they could meet the realities that they came up against. But he'd never be able to do any of that, so he'd been crushed, and life had rolled over his shattered beauty. »

Elizabeth George, Le rouge du péché

27 novembre 2014

Qu'est-ce que t'as craché ?












- Qu'est-ce que t'as craché ?
- Mmmh ?
- Tu viens de cracher quelque chose. C'était quoi ?
- Je sais pas.
- Tu sais pas ?
- Non.
- Pourquoi tu l'as craché alors ?
- Si c'est dans ma bouche et que je sais pas ce que c'est, c'est que ça devrait pas être dans ma bouche.

Extrait d'une nouvelle en cours d'écriture, adaptée de 1916.

26 novembre 2014

L'antisme pour les nuls

Alors ces derniers jours je faisais un peu dans le féminisme sur ce blog mais ça ne m'empêche pas de péter comme toujours une durite lorsque je lis certaines conneries effroyables balancées au nom du féminisme et de ses petits copains en « isme ».

Il y a des choses déjà qui ne changent guère, je retrouve ainsi parfois sur Facebook un intégrisme antiste digne des sombres heures du Point Moc (les Lyonnais comprendront), généralement des gamin(E)s qui te ressortent à toutes les sauces et à tout propos les petites phrases de leur « manuel du petit antiste », de sorte que plus aucune conversation à propos de rien n'a plus aucun sens, parce que tout en revient finalement systématiquement au « méchant homme blanc hétéro » qui est par essence sexiste, raciste et homophobe et ce même à son insu, parce que vous comprenez c'est dans son ADN et il ne peut tout simplement rien y faire. J'aurais presque envie d'ajouter « le pauvre » du coup mais en fait non, il n'est pas pauvre, il est également riche et il ne serait pas tout à fait déplacé de l'éradiquer de la surface de la terre – non sans l'avoir torturé au préalable – au nom des valeurs humanistes qu'il dégrade sans cesse. Quand, par contre, on a le malheur de dire que bon, c'est comme qui dirait une certaine forme de racisme, de sexisme et d'hétérophobie que d'enfermer tous les membres d'un genre, d'une race et d'une orientation sexuelle dans un déterminisme aussi absolu, on me répond qu'il ne saurait y avoir de sexisme de la part des femmes envers les hommes, ni de racisme la part des non-blancs envers les blancs, et moins encore d'hétérophobie parce que les discriminations sont, par définition, systémiques et que comme les courageux militant(E)s de la « cause » ne formeront jamais une majorité, leurs discriminations n'entreront jamais dans la catégorie des discriminations. Vous me suivez, là ? Parce que j'avoue j'ai du mal à me suivre moi-même et pourtant ce sont, mot à mot, des choses que j'ai pu lire ou entendre au fil des ans. 

On m'a aussi parfois expliqué qu'un homme ne peut pas vraiment être abusé sexuellement par une femme ni en ressortir traumatisé si cela se produisait. Ça aurait sûrement fait plaisir à ma mère, moi ça m'a tout de suite moyennement amusé. 

J'apprenais également l'autre jour, d'un non-lyonnais, que le quartier Saint-Jean à Lyon était tant et si bien infesté de skinheads que les Noirs et les Arabes (sans parler des homosexuels !) évitent ce quartier avec précaution parce qu'ils s'y font systématiquement passer à tabac. Bon, c'est vrai qu'il y a parait-il quelques skins à Saint-Jean et qu'il y a déjà eu des agressions de ce type dans ce quartier mais enfin bon, j'y ai largement déambulé de jour comme de nuit pendant quinze ans sans jamais apercevoir l'ombre d'un skin, et je n'ai jamais entendu un ami Noir ou Arabe me dire « ah non mec, tu déconnes, on peut pas aller boire un verre à Saint-Jean : je vais me faire lyncher », et à vrai dire avec mon look de grande folle je m'y ballade moi-même très sereinement. 

On m'affirmait enfin récemment que toute œuvre d'art pouvant être suspectée de colporter un contenu raciste ou sexiste n'a aucune place dans un musée, datant-elle d'une époque où ces choses étaient malheureusement considérées comme « normales ». Bref, c'est tout un pan du patrimoine humain qu'il faudrait donc incinérer, à commencer par tout ce qu'ont pu écrire les philosophes grecs (pensez-vous, ils étaient en faveur de l'esclavage par-dessus le marché !). La perspective historique n'a pas plus de sens que la nécessité de connaître nos erreurs passées pour ne pas les reproduire, il faut simplement tout censurer ! 

Bref, je vous en passe d'autres et des meilleures... Ce qui est certain c'est que plus aucune discussion n'est possible : le dogme du méchant homme blanc hétéro illumine la création tout entière d'une explication simple, qui répond à toutes les questions que l'on peut se poser à tous les sujets possibles et imaginables (le méchant homme blanc étant aussi génétiquement capitaliste, spéciste, fasciste, âgiste, classiste, chrétien et bourgeois, pour ne rater aucun sujet), donc il en ressort que :
1/ Il n'est plus utile de débattre de quoi que ce soit puisque l'on sait tout, il ne reste plus donc qu'à se remonter le bourrichon entre antistes et à fumer tout individu qui souhaiterait relever le niveau du débat.
2/ Il n'est plus possible d'aborder aucun sujet sans que quelque chose ne nous ramène tôt ou tard au méchant homme blanc hétéro puisque c'est lui qui est au cœur de tout (il a remplacé Dieu, en quelque sorte).

Bon, vous me répondrez que je suis bien benêt de me prendre le chou sur les délires de gamin(E)s qui renieront la moitié de ce qu'ils disent aujourd'hui dans dix ans – ou d'attardés mentaux particulièrement tenaces pour ceux qui continuent de tenir ce genre de discours passé trente ans (généralement d'ailleurs plutôt des hommes que des femmes). On sait tous que tout cela ne cache qu'une chose et une seule : le besoin d'exprimer une colère indéterminée contre quelque chose ou quelqu'un de spécifique, et de trouver ce faisant un prétexte politiquement correct pour déverser sa haine à tout va sans risquer de se le voir reprocher. À mon âge vénérable, il est donc un peu crétin de m'offusquer encore de choses à ce point médiocres mais que voulez-vous, je n'y peux rien : s'il y a une chose qui m'énerve en ce bas-monde, c'est la malhonnêteté intellectuelle et ce peu importe de qui elle vient ni à propos de quoi. Et puis, comme me le disait à ce sujet une amie qui se revendique féministe, ces discours décrédibilisent tous les discours féministes (et antiracistes, etc.), dézinguent de fait toutes les idées qu'ils sont censées défendre et, au bout du compte, foutent tout le monde dans la merde !

Ceci dit, là où je trouve que ça devient vraiment gênant c'est lorsque des personnes éduquées, pourvues d'un réel bagage intellectuel, continuent de colporter ce genre de fumisteries au nom de « la cause ». Je persiste en effet à croire qu'une cause juste n'a pas besoin de mensonges pour être défendue (oui, je c'est, c'est très ringard comme raisonnement). Ainsi l'autre jour, je lisais cet entretien avec la psychiatre et sexologue Willy Pasini, une femme qui a certainement plus de crédibilité qu'un(E) babapunk(E) de vingt ans ou un vieux gaucho èrèmiste désabusé. Il y a, à vrai dire, des tas de choses très intéressantes et véridiques dans ce qu'elle dit. Mais tout de même, l'air de rien mine de rien, j'y ai trouvé quelques belles contrevérités :

« L'homme est un prédateur, il fonctionne avec son cerveau primitif. »
Ah, merci... C'était bien la peine de devenir végétarien et de me faire chier à faire des études : j'aurais mieux fait de m'installer directement dans la jungle et d'y chasser des loutres.

« Une petite fille de 7-8 ans peut avoir un orgasme clitoridien, ce qui n'est pas possible chez un petit garçon. »
De deux choses l'une : soit Willy Pasini affirme qu'un homme peut avoir un orgasme clitoridien une fois qu'il est adulte, auquel cas je vais immédiatement aller me masturber pour, enfin, découvrir ce plaisir inédit ; soit elle affirme qu'un garçon de 7-8 ans est incapable d'avoir un orgasme tout court et là, je suis désolé, mais je m'en souviens bien de mes orgasmes quand j'avais 7-8 ans, donc c'est un mensonge éhonté.

« Autrement dit, le désir de la femme se fonde non seulement sur des mécanismes purement instinctifs, mais aussi sur des mécanismes cognitifs complexes. Chez l'homme, il est uniquement biologique. »
Alors là encore, je ne me sens pas trop concerné par cette assertion. OK, peut-être à dix-huit ans j'étais prêt à coucher avec n'importe qui pourvu qu'elle soit jolie, mais ça n'a pas duré bien longtemps et j'avoue avoir le plus grand mal à éprouver du désir pour une femme qui n'éveille en moi aucun sentiment, si jolie fut-elle. Mon côté queer, sans doute...

« En Inde, les jeunes filles apprennent le plaisir et le désir. »
J'y vis, en Inde, j'y ai passé quelques années déjà et j'ai aussi beaucoup lu à propos de ce pays : on voit bien que Willy Pasini n'y a jamais mis les pieds...

Alors voilà, ça m'a soûlé !

Erratum : Comme souligné par Nicolas Manenti en commentaire, Willy Pasini est en fait un homme. Toutes mes excuses pour cette méprise mais cela confirme quand même ce que je disais sur les attardés de plus de trente ans ^^

24 novembre 2014

L'épicier était-il consentant ?

Dans l'article de Marie-Christine Lemieux-Couture que je reproduisais hier, l'auteure déclare « On ne demande pas à une victime de vol de faire la preuve qu’elle n’a jamais fait de vol à l’étalage, qu’elle n’a jamais succombé à l’avarice ou qu’elle n’a aucun compte en banque dans un paradis fiscal ».

Je me suis livré à un petit exercice en écrivant deux dialogues de dépositions. La première concerne une jeune femme qui a été victime d'un viol, dans une ruelle sombre, en sortant d'une boite de nuit. La seconde est celle d'un épicier à qui l'on a volé un pack de bières, sous ses yeux. 

Le premier texte vous semblera peut-être choquant mais probablement crédible et réaliste. Le second vous paraîtra peut-être drôle mais probablement fantaisiste et surréaliste. 

Je vous laisse en tirer les conclusions qui s'imposent...

LE VIOL :
La jeune femme termine sa description des faits.
– OK, pouvez-vous me décrire la nature de vos précédentes interactions avec cet individu ?
– Heu... Que voulez-vous dire ?
– Vous nous avez dit avoir déjà discuté avec lui en boite de nuit, de quel genre d'échanges s'agissait-il ?
– On discutait. Il me draguait un peu parfois.
– Avez-vous déjà répondu favorablement à ses sollicitations ?
– Heu... Non, pas vraiment.
– Vous ne lui avez jamais donné le moindre signe encourageant ?
– Je... Non ! Une fois si je lui ai dit qu'il était mignon mais je ne voulais rien dire par là.
– « Rien dire », hein ? Vous lui avez dit qu'il était mignon mais vous n'éprouviez pas le désir d'avoir un rapport sexuel avec lui ? Est-ce que vous éprouviez du désir à son égard ?
– Non ! Il était pas mal c'est vrai mais il y a plein d'hommes qui sont pas mal, ça veut pas dire que je veux coucher avec eux !
– Mmmh... Bon. Est-ce que vous aviez bu ce soir-là ?
– Bu ?
– Étiez-vous en état d'ivresse ?
– Légèrement, oui. J'avais bu quelques verres de vin. Je n'étais pas ivre morte mais j'étais un peu éméchée, oui. J'étais en boite de nuit !
– Ça ne va pas jouer en votre faveur, vous le comprenez, ça ?
– Non.
– Vous étiez en état d'ivresse. L'avocat de l'agresseur va vous opposer que peut-être vous étiez consentante et que vous n'assumez pas, et que pour masquer votre honte vous avez déguisé un acte volontaire en viol.
– …
– Dites-moi, avez-vous résisté lorsqu'il vous a agressé ? Crié peut-être ?
– Non.
– Pourquoi pas ?
– J'avais peur. J'ai tenté de résister au début et il a dit que si je continuais il me tuerait. C'était une armoire à glace. Il avait un couteau. J'avais peur.
– Donc vous ne vous êtes pas débattue, vous n'avez pas crié à l'aide ?
– Non.
– Ça n'arrange pas nos affaires. Il est difficile d'affirmer qu'il s'agit d'un viol si la victime n'oppose aucune résistance, vous comprenez ?
– …
– Comment étiez-vous habillée ce soir-là ?
– C'est important ?
– Oui.
– Je portais une mini-jupe, un décolleté, des talons hauts.
– C'est un peu aguicheur, tout ça. Vous exhibiez votre poitrine, vos jambes... Est-ce à dire que vous cherchiez à exciter le regard des hommes ?
– Non, on est en été, il fait chaud !
– Oui, mais l'agresseur pourrait objecter qu'il vous croyait en quête d'un partenaire sexuel pour la nuit.
– Mais je comprends pas, j'ai été victime d'un viol et vous m'interrogez comme si c'était moi qui avais commis un crime !
– Votre agresseur est présumé innocent jusqu'à-ce que vous parveniez à prouver qu'il est coupable. C'est pour éviter les abus, vous comprenez. Il y a des accusations fallacieuses. Il y a des femmes qui mentent.
– Donc je suis présumée coupable jusqu'à-ce que je prouve qu'il n'est pas innocent, c'est ça ?
– On peut le dire comme ça, oui.

LE VOL :
L'épicier termine sa description des faits.
– OK, pouvez-vous me décrire la nature de vos précédentes interactions avec cet individu ?
– Heu... Que voulez-vous dire ?
– Vous nous avez dit lui avoir déjà vendu des produits, comment cela se passait ?
– Il achetait des produits, oui. Il me reprochait parfois que les prix étaient trop élevés.
– Avez-vous déjà admis qu'ils l'étaient ?
– Heu... Non, pas vraiment.
– Vous ne lui avez jamais donné le moindre signe encourageant ?
– Je... Non ! Une fois si je lui ai dit que oui, c'était plus cher qu'en supermarché mais c'est normal pour un petit épicier.
– « Normal », hein ? Vous lui avez dit que vos prix étaient élevés mais vous n'éprouviez pas le désir de lui offrir vos produits ? Est-ce que vous éprouviez un élan de générosité à son égard ?
– Non ! Il n'avait pas l'air très riche mais il y a plein de clients qui n'ont pas l'air très riches, ça veut pas dire que je veux leur donner mes produits !
– Mmmh... Bon. Est-ce que vous aviez bu ce jour-là ?
– Bu ?
– Étiez-vous en état d'ivresse ?
– Légèrement, oui. J'avais dîné avec un ami et nous avions bu quelques verres de vin. Je n'étais pas ivre mort mais j'étais un peu éméché, oui.
– Ça ne va pas jouer en votre faveur, vous le comprenez, ça ?
– Non.
– Vous étiez en état d'ivresse. L'avocat de l'agresseur va vous opposer que peut-être vous étiez consentant et que vous n'assumez pas, et que pour masquer votre honte vous avez déguisé un don en vol.
– …
– Dites-moi, avez-vous résisté lorsqu'il vous a volé ? Crié peut-être ?
– Non.
– Pourquoi pas ?
– J'avais peur. J'ai tenté de l'interpeller au début et il a dit que si je continuais il me tuerait. C'était une armoire à glace. Il avait un couteau. J'avais peur.
– Donc vous n'avez pas tenté de l'arrêter, vous n'avez pas crié à l'aide ?
– Non.
– Ça n'arrange pas nos affaires. Il est difficile d'affirmer qu'il s'agit d'un vol si la victime n'oppose aucune résistance, vous comprenez ?
– …
– Comment étiez-vous habillé ce soir-là ?
– C'est important ?
– Oui.
– Je portais un jean et un t-shirt.
– C'est un peu informel, tout ça. Vous ne portiez pas d'uniforme... Est-ce à dire que vous cherchiez à faire croire à vos clients que vous étiez un client vous aussi ?
– Non, on est en été, il fait chaud !
– Oui, mais l'agresseur pourrait objecter qu'il ignorait que vous étiez l'épicier, qu'il pensait qu'il n'y avait personne et qu'il comptait payer plus tard.
– Mais je comprends pas, j'ai été victime d'un vol et vous m'interrogez comme si c'était moi qui avais commis un crime !
– Votre agresseur est présumé innocent jusqu'à-ce que vous parveniez à prouver qu'il est coupable. C'est pour éviter les abus, vous comprenez. Il y a des accusations fallacieuses. Il y a des commerçants qui mentent.
– Donc je suis présumé coupable jusqu'à-ce que je prouve qu'il n'est pas innocent, c'est ça ?
– On peut le dire comme ça, oui.

23 novembre 2014

Le viol parfait

Je ne peux m'empêcher de reproduire ici (et sans la permission de l'auteur qui, je l'espère, m'en excusera), cet article de Marie-Christine Lemieux-Couture, simplement parce tout ce qu'elle dit là, c'est tellement vrai et tellement important. 

Merci à Plume de m'avoir aiguillé vers ce texte.



C’est en filigrane de l’actualité, pourtant chaque fois que j’évoque la notion de « culture du viol » dans une conversation (en particulier dans une conversation numérique), je constate cette tendance générale à la crise d’urticaire et aux convulsions idéologiques. Une société progressiste, civilisée, transformée par plusieurs générations de luttes féministes, une société dont la brillance d’esprit se manifeste explicitement de ses réussites technologiques au déploiement mondial de son système économique, et dont la vertu est religieusement accomplie au panthéon du respect des droits humains, une société qui a atteint les hautes sphères de la distinction entre le Bien et le Mal, cette société-là ne saurait encourager le viol. Pas plus, on le constate par l’épreuve des faits, qu’elle ne maintient la misère, la famine, la pauvreté, les inégalités, l’ignorance, l’analphabétisme et toutes ces horreurs qui caractérisent les collectivités primitives et barbares. Aheum.

Cependant, le silence des victimes d’agression sexuelle résiste à l’épreuve des faits, et dans ce silence, ce qui transparaît, c’est la culture du viol. De l’homme candide croyant sincèrement que les féministes ont profondément métamorphosé le visage du social au misogyne primaire qui tremble devant la menace matriarcale, il y a certes un déni du réel, mais ce déni ne dépend pas strictement du sexe. Il est soutenu par une socialisation des deux genres qui tend à valider les comportements sexistes et à normaliser des pratiques misogynes, de sorte que nombre de femmes approuvent également la domination masculine comme si elle était justifiée. Les hommes sont encore socialisés à soumettre; les femmes, elles, à céder.

Derrière cette socialisation se cache une violence symbolique — bien confortablement assise au coeur des institutions comme la famille, l’État, l’Éducation, les religions, la culture, la langue… — qui affecte, de manière inconsciente, nos perceptions autant que nos actions de façon à perpétuer les structures et les schèmes du patriarcat. La culture du viol est une des multiples facettes de cette violence. Elle est une incorporation de la domination masculine que ce soit par le contrôle du corps de la femme (une tenue vestimentaire irréprochable ne mène pas au viol), le contrôle de ses comportements sociaux (une femme qui ne boit pas n’est pas victime de viol), le contrôle de ses comportements sexuels (une femme qui a dragué un homme ne peut pas se plaindre qu’il l’ait violé) ; mais aussi par un désaveu de la responsabilité de l’homme par rapport à la maîtrise de son corps (les hommes ne contrôlent pas leurs appétits), de ses comportements sociaux (ce n’est pas parce qu’il est insistant qu’il est harcelant), de ses comportements sexuels (ce n’est pas un prédateur sexuel, il a des besoins).

Il s’agit d’assoir la suspicion dans la construction identitaire de la femme, cette tentatrice, manipulatrice, par opposition à l’infantilisation du bourreau, ce pauvre homme qui succombe aux charmes. Adam et Ève en boucle dans une société éprise de son syndrome de Stockholm.

La culture du viol, c’est le viol parfait : celui qui n’arrive pas et qui est toujours en train d’arriver à la fois ; le viol qu’on tait et qui se rejoue entre les lignes de ce qui le réduit au silence ; le viol présumé, celui qu’on excuse, qui s’inscrit à même nos habitudes de vie, la menace permanente qui doit usiner des petites filles sages et des petits garçons rois. Si le petit Chaperon rouge se contentait de rester cloitré chez elle, aussi, les grands méchants loups de ce monde finiraient tous par mourir de faim et l’humanité s’en porterait bien mieux. Mais non ! La petite garce, elle va se dandiner dans la forêt avec un panier rempli de provisions aux odeurs indécentes, il est plus que normal qu’un pauvre loup affamé ne soit pas en mesure de se faire un noeud dans les pulsions.

Indice de normalisation culturelle du viol

Le mot « viol », dans « culture du viol », fait peur à ses détracteurs. C’est un mot fort, horrible, lourd de conséquences. C’est un mot qui dérange. Plusieurs interprètent le concept comme une attaque un peu simpliste : ils le prennent littéralement, comme si « culture du viol » désignait une culture où les hommes sont tous des violeurs. Il faudrait choisir un terme moins dérangeant si on voulait être écouté : mais pourquoi exige-t-on de nous de ne pas brusquer en mot une réalité qui nous fait violence ?

Tout ce qui, dans une société donnée, contribue à faire en sorte qu’une agression à caractère sexuel puisse ne pas être réellement considérée ou traitée en tant que telle participe d’une culture où l’absence de consentement est, sinon acceptée, du moins tolérée dans une certaine mesure. Il n’existe pas d’indice de normalisation culturelle du viol comme il existe un taux d’inflation ou un indice du développement humain, bien qu’une société où le viol est impuni (en temps de guerre, par exemple, le viol des femmes du camp ennemi est courant et sans conséquence) abandonne peut-être ses femmes à l’horreur d’un peu plus près qu’une société où les femmes sont systématiquement chosifiées. Il est vrai aussi que, dans un sondage éclair où la question serait : « Êtes-vous favorable à la légalisation du viol », je doute que qui que ce soit se garrocherait pour dire oui. Ça ne signifie pas que la culture du viol n’a pas d’existence objective.

Elle s’inscrit dans des schémas psychologiques et sociaux. Elle est dans l’inter-dit, ce qui se dit entre nous derrière nos paroles, dans le silence de nos tabous partagés.

Le simple fait de dire d’une femme qu’elle s’est faite violer, forme causative nominale, plutôt qu’elle a été violée, forme passive, implicite deux attitudes complètement différentes vis-à-vis de la victime à même la syntaxe. La forme causative (plus courante) sous-entend une responsabilité de la victime qui n’est pas présente dans la forme passive.

Croire le plus sincèrement du monde qu’une femme puisse avoir été violée parce qu’elle avait bu, usé de drogue, qu’elle avait un décolleté plongeant ou une jupe suggestive, qu’elle a payé un verre ou dragué un homme, parce que c’est une agace, qu’elle se prostitue, que son attitude appelle à ça, parce qu’elle n’avait qu’à ne pas se promener là la nuit franchement, parce que tout le monde sait que cet endroit ou que ces personnes ne sont pas « safe », parce qu’elle n’a pas pris assez de mesures pour que ça n’arrive pas (du poivre de cayenne en aérosol au vernis à ongles anti-GHB en passant par le condom denté et tous ces gadgets visant à nous protéger) ou parce qu’elle n’a pas pris de cours d’autodéfense, parce qu’elle est une fille facile, parce qu’elle est active sexuellement plutôt que chaste et pure… contribuent à blâmer la victime pour ce qui lui est arrivé.

Les agressions sexuelles causent de nombreux troubles psychologiques (troubles alimentaires, troubles anxieux, stress post-traumatique, etc.) et les réactions d’autrui face à la dénonciation de l’agression sont un élément majeur de la rémission de la victime. Le victime shaming et le slut-shaming (variante du victim shaming où la victime est tenue responsable d’une agression en vertu de ses comportements sexuels considérés comme « déviants » ou « honteux ») caractéristiques de la culture du viol peuvent perpétuer le traumatisme de la victime, allant jusqu’à lui faire revivre le drame. La culture du viol est ce viol symbolique, ce renforcement de la douleur, ce viol perpétuel.
Quand même les médias peuvent soutenir une suspicion envers les victimes, comme s’il était courant de dénoncer un agresseur pour détruire sa vie, ou qu’on minimise ce que la victime a pu vivre par rapport aux dommages encourus pour l’agresseur qui « subit » une dénonciation, on est dans un environnement qui mène au tombeau la parole des victimes. Qu’on se le dise, personne n’irait affirmer que quelqu’un a dénoncé un fraudeur ou un voleur pour détruire sa vie. Personne ne s’émotionnera sur les conséquences subies par un vendeur de drogue ou d’un entrepreneur corrompu pour avoir été dénoncé. Quand le corps policier dissuade une victime de porter plainte parce que c’est sa parole contre celle de l’agresseur, parce qu’il manque de sang, d’ecchymoses et d’égratignures pour faire suite ; quand le corps médical te traite avec un doute affiché parce que tes vêtements ne sont pas assez déchirés ou qu’il n’y a pas de sperme dans ton vagin (tout le monde sait que les agresseurs ne mettent pas de condom, voyons) ; quand le corps juridique vise par tous les moyens à te discréditer lors d’un contre-interrogatoire, il est difficile de ne pas croire que les agressions sexuelles ne sont pas, en partie du moins, socialement acceptables. Quand, en plus, tes proches ont une réaction négative, parce que ça arrive (du déni à la jalousie), l’isolement devient un deuxième traumatisme.
C’est ça, la culture du viol. Ce n’est pas une communauté de violeurs dont on ferait l’éloge sur l’hôtel de Dionysos. C’est une problématique autour du traitement des agressions sexuelles.

Viol typique et présomption d’innocence

Dans de telles dispositions, il n’est pas surprenant que peu de victimes osent porter plainte. Selon les données du YMCA, il y a 460 000 agressions sexuelles par année au Canada. Sur 1000 agressions : 33 sont rapportées à la police, 29 sont enregistrées comme un crime, 12 ont mené à des accusations, 6 ont fait l’objet de poursuites et seulement 3 ont abouti par une condamnation. Ce n’est pas parce qu’il pleut de fausses accusations. Les fausses accusations d’agressions sexuelles tournent autour de 2 à 4 %. Le silence des victimes est entretenu par un constant discrédit.

Tout ce qui sort du cadre du stéréotype du viol « idéal » devient éminemment suspect. Si une 
personne n’a pas été violée par un étranger armé la nuit à l’extérieur de chez elle, elle s’expose au doute, à la négation de son non-consentement. On exige de la victime qu’elle soit sans faille ni reproche, toute part d’ombre pourra être retenue contre elle. La victime parfaite n’a pas de passé, elle n’envoie pas de sextos, elle est chaste sinon elle privilégie la position du missionnaire une fois par semaine avec son mari seulement et dans le noir, elle n’est pas issue de la communauté LGBT, elle ne fait pas partie des minorités visibles, elle n’est pas immigrante, elle n’a montré aucun désir à aucun moment envers l’agresseur, son statut social n’est pas inférieur à celui de l’agresseur, il est même préférable qu’elle soit un homme blanc hétérosexuel… L’agresseur parfait est un monstre d’inhumanité psychotique et irrécupérable. Ce n’est pas un homme ordinaire. Ce n’est pas ton chum ou ton frère. Tout ce qui déroge à ce mythe laisse planer un doute irraisonnable sur la violence sexuelle pour les tenants de préjugés sexistes déguisés en fausse neutralité qui clame la présomption d’innocence.

Si le traitement de l’agression sexuelle confère à l’accusé l’innocence jusqu’à preuve du contraire en tout respect de ses droits fondamentaux, cette présomption d’innocence est toutefois retirée à la victime, souvent sous des prétextes qui n’ont rien à voir avec le crime lui-même. On ne demande pas à une victime de vol de faire la preuve qu’elle n’a jamais fait de vol à l’étalage, qu’elle n’a jamais succombé à l’avarice ou qu’elle n’a aucun compte en banque dans un paradis fiscal.

Tant qu’on abandonnera les victimes d’agression sexuelle à leur bâillon, alors que leurs agresseurs marchent dans les rues sans reproche ni repenti, il faudra cesser d’avancer que la culture du viol est un concept issu de l’esprit dérangé de féministes hystériques qui conspirent à la destruction du mâle alpha. Si les victimes ne parlent pas, ce n’est pas parce que leur histoire n’est pas crédible : c’est parce qu’on ne leur offre pas un espace sécuritaire sans jugement pour parler, c’est parce qu’on ne les écoute pas, c’est parce qu’on nage dans la culture du viol.
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