28 février 2013

Un tramway nommé désir





















Le tramway de Lyon ressemble a une énorme chenille, qui avale les passants.

Le seul problème, c'est qu'elle les recrache... :-(

25 février 2013

... (50)

mur dur, fruit mûr
murmure sûr 
soudure aux sourdes oreilles
tolérance
zéro


20 février 2013

... (49)

envie d'être ailleurs
loin, les heures
écoulée la vie
en petits lambeaux 
étiolée


14 février 2013

Quelques photos du Cambodge : marchés

Photos prises par Evelyne en février 2012. La sélection est de Nia.









9 février 2013

... (48)

dans l'inextricable se dessinent
entre l'enfer et les autres
un équilibre introuvable
une volonté réduite
à néant


1 février 2013

De la crispation sur le « mariage pour tous » et des nouvelles technologies

Je discutais ce soir avec un ami de la question du fameux « mariage pour tous » et de son étonnement face à la crispation que l'on constate, alors que cette loi nous apparaît à lui et moi comme une évidence. Moi je ne suis pas surpris parce que, comme je le dis souvent (et c'est impopulaire) « les vieux sont trop vieux, il faut qu'ils meurent ». La question du mariage homo est une « non-question » pour la plupart des gens de ma génération : le simple fait que certains le demandent, associée au fait que de toute évidence, cela ne fait de mal à personne, suffit. La question même de l'adoption nous choque à peine moins : la parentalité est si dissolue aujourd'hui qu'il vaut mieux un couple homo solide qu'un couple hétéro en mode autodestructeur.

Je parlais récemment de tout cela avec deux personnes plus âgées que moi, qui m'ont opposé deux objections.

La première est que si l'on autorise le mariage pour les homosexuels, on autorisera demain les mariages polygames et les mariages avec des animaux. L'argument est ahurissant pourtant je l'ai aussi entendu à la télévision. Sauf que, si je connais un certain nombre de personnes homosexuelles ou bisexuelles, je n'ai encore jamais rencontré de personnes vivant durablement en ménage à trois ou plus et encore moins de personnes revendiquant une relation de couple, avec ses implications sexuelles, avec un animal. Pourtant, je connais vraiment beaucoup de gens, parmi lesquels pas mal de « freaks » ! Ce raisonnement par l'absurde est donc le fruit d'une imagination débordante qui n'a rien à voir avec le réel. Il y a bien entendu la question de la polygamie islamique, mais elle est en telle opposition avec les valeurs laïques qui sont associées au mariage homosexuel que jamais ceux qui défendent celui-ci ne défendront celle-là.

La seconde (objection) est que le mariage homosexuel contribue d'une destruction systématique des valeurs traditionnelles et familiales. À cela j'oppose que si l'on y va par-là, les hétérosexuels s'y sont très bien pris tout seuls pour anéantir les valeurs traditionnelles et familiales et ce depuis cinquante ans. À la limite, les homosexuel(le)s surprennent presque à vouloir se « normaliser » par le mariage, quand ils clamaient encore il n'y a pas si longtemps leur droit à la « différence ». La revendication du mariage homo serait donc, finalement, une revalorisation de la notion traditionnelle du mariage.

Ce qui m'intéresse ici, plus que de prendre parti pour le mariage homosexuel (mes lecteurs savent que je n'aime pas prendre parti), c'est de soulever l'impact qu'a la technologie sur l'être humain. L'une des deux personnes qui m'ont récemment opposé leur refus du « mariage pour tous » se trouve être née en 1939 (autant dire au Moyen-Âge, vu l'accélération de l'Histoire). Cette personne est convaincue que les valeurs et le fonctionnement de la société occidentale de la fin du dix-neuvième siècle représentent l'apogée du progrès humain, et qu'il conviendrait de se figer éternellement sur ceux-ci. Je ne chercherai même pas à débattre du fait que cela soit souhaitable ou non, simplement parce que cela est impossible. Depuis la fin du dix-neuvième siècle, et même depuis l'enfance d'un Français né en 1939, l'espèce humaine a été soumise à une série de bonds technologiques sans précédents : que ce soit au niveau de la médecine, des moyens de transports et de communication, nous disposons d'outils et de moyens qui dépassent l'imagination de nos ancêtres et ce n'est que le tout, tout début. 

Je suis convaincu d'une chose : l'automobile, l'aviation, la télévision, internet, l'informatique, les smartphones, les transplantations cardiaques, la contraception, la physique quantique et les fusées spatiales ont un impact décisif sur notre perception du monde ! J'entends par-là non seulement notre perception quotidienne mais aussi notre perception métaphysique de l'existence. Mon interlocuteur m'affirma qu'il était tout-à-fait possible de vivre à la manière de, et selon l'idéologie des Européens de la fin du dix-neuvième avec la technologie du vingt-et-unième. Il faut bien être né en 1939 et refuser de comprendre le monde moderne, ou être aveugle, pour penser cela. Nous sommes le fruit de notre environnement, notre environnement influe inévitablement sur notre perception et nos convictions. Je m'en rends bien compte pour avoir vécu en Asie ces dernières années ! Je ne serais aucunement l'être que je suis si je n'avais pas grandi avec six chaînes de télévision et les enfants d'aujourd'hui, qui grandissent avec deux-cent chaînes et internet, ne peuvent être tels que moi. Je suis 1.0, ils sont 2.0, ceux d'avant moi sont juste... 0.0 (et ce sans jugement de valeur).

C'est cela que nombre d'opposants au « mariage pour tous » refusent d'admettre : le bouleversement sociétal et métaphysique induit par les nouvelles technologies. Est-ce à dire qu'il faille accepter n'importe quoi au nom du progrès ? Non, parce que ce n'est pas nécessairement de « progrès » que je parle mais de « changement ». Nous changeons, l'espèce humaine change et nous n'avons aucune idée d'où cela nous mène, parce qu'internet et l'informatique n'en sont qu'à leurs débuts, parce que les nanomécaniques et les cellules souches (entre autres) vont probablement bouleverser nos vies (et notre espérance de vie) bien plus encore qu'aucune technologie jusque-là. Notre relation à la famille, à l'espace rural et urbain, à la santé, à la procréation, à la connaissance, à la géographie, à l'animal et au végétal, aux notions mêmes de civilisation et d'humanité, est en constante évolution. La liberté de parole dont nous disposons aujourd'hui grâce à internet (et dont nous mésusons si souvent) n'en est qu'un aspect. 

Il nous faut évidemment rester vigilants, il nous faut de la bioéthique et de l'éthique en général. Il n'est pas question de renoncer au concept de « valeurs » mais il faut admettre que les « valeurs » d'hier ne sont pas nécessairement celles de demain et que les problématiques qui se posent aujourd'hui dépassent évidemment les notions de Gauche et de Droite. Il faut admettre qu'à l'heure où l'on est capable de cloner des espèces préhistoriques disparues et des êtres humains, les notions de procréation et de sexualité ne peuvent plus être vues à la lumière d'autrefois. Il faut aussi admettre que si la famille est un socle de la société (en admettant qu'elle le soit), la famille est à réinventer car elle est bien souvent dysfonctionnelle et cause de souffrances (elle l'a toujours été !).

Ce qui me ramène à ma position, essentiellement conservatrice en somme puisque émise par Siddhârtha Gautama il y a deux-mille-cinq-cents-ans : il faut chercher à éliminer la souffrance. Je n'ai aucune certitude que les progrès technologiques et la société qui est la nôtre aillent en ce sens, mais la spiritualité y a au moins autant sa place (en tant que potentiel en devenir) que la réduction de la douleur par moyens médicaux. Pour autant, je ne crois pas que le mariage ou l'adoption homosexuels puissent en rien augmenter la souffrance de mes concitoyens, ou la mienne. Par ailleurs, je suis totalement conditionné par la technologie qui m'entoure depuis ma naissance et, si cela ne m'empêche pas d'avoir du recul par rapport à elle, je suis en paix avec cette réalité qu'il est plus raisonnable d'accepter. Enfin, je crois que jamais mon interlocuteur né en 1939 ne pourra éprouver l'émotion que j'éprouve en visionnant le générique de Drive et pour cela, je le plains terriblement parce que moi, je puis éprouver ce que lui éprouve en lisant un roman de Dostoïevski.

Ainsi donc, il vaut mieux être né en 1976 qu'en 1939, et en 2013 qu'en 1976.

30 janvier 2013

La réhabilitation de Nicolas Sarkozy ?



D'abord, je dois redire que je n'ai jamais été fan de la présidence de Nicolas Sarkozy que j'ai trouvé « puante » pour l'essentiel ; et que si j'avais voté l'année dernière, je n'aurais jamais voté pour lui. Pour autant, derrière la diabolisation ambiante, je me suis toujours efforcé de ne jamais oublier que cet homme n'est précisément qu'un homme parmi les hommes, avec ses convictions et ses carences. J'ajouterai pour le principe que je n'ai jamais non-plus pris position quant au globi-boulga palestino-israëlien, qui me fatigue plus qu'autre chose et qui me semble trop complexe pour désigner des gentils et des méchants (ils sont, en fait, TOUS méchants !).

Ce qui m'intéresse aujourd'hui, alors que Sarko n'est plus chef d’État, c'est cette « anecdote » rapportée par les médias, selon laquelle il a été rémunéré cent-cinquante-mille euros pour une intervention de quarante-cinq minutes auprès de l'élite juive suisse, et a fait scandale en critiquant le comportement d'Israël vis-à-vis de la Palestine. Rappelons que de manière générale, critiquer Israël est davantage assimilé à une position de Gauche franco-française que de Droite pro-américaine. Pourtant, fort de son salaire scandaleusement élevé (ça fait frémir : plus de dix ans de smic pour une demi-journée de travail mais après tout, si des gens étaient assez cons pour me payer cette somme, je l'accepterais volontiers et vous aussi !), Nicolas Sarkozy s'en est allé, « mal rasé » et « de mauvaise humeur », prendre position face à la crispation israélienne devant une assemblée pro-sioniste.

L'ex-président aurait en effet déclaré que « le gouvernement israélien enferme l’État hébreux dans les murailles de Jéricho » et que « la diaspora juive et la communauté internationale doivent faire pression sur Israël pour l'obliger à reprendre les négociations avec les Palestiniens », propos qui auraient été fort mal accueillis par l'assemblée en présence (tu m'étonnes !). Nicolas Sarkozy, atlantiste par excellence, aurait certainement pu se priver de cet éclat et encaisser son chèque en tenant langue de bois. Pourtant, le voilà qui provoque ceux-là mêmes qui l'ont rémunéré afin d'affirmer une opinion qui donne à la France – dont il reste représentant au yeux de la communauté internationale – une position de relative neutralité, en tout cas non-sioniste, à l'heure où notre pays est engagé dans un conflit contre les islamistes maliens.

L'air de rien, Sarko assure au monde musulman que la France, dans son « choix malien », ne s'oppose nullement à l'Islam dans sa globalité, se veut objective et ne saurait de fait être accusée de pro-sionisme (argument sans cesse repris par les islamistes en manque d'inspiration). C'est, pour Sarkozy, une manière de protéger la France d'une opinion publique défavorable dans le monde musulman et de défendre, de fait, les intérêts français aux dépends de ses intérêts personnels (qui sera prêt à payer de nouveau cent-cinquante-mille euros pour se faire humilier en public ?).

Nicolas Sarkozy, encore jeune, certainement nanti et donc plein d'avenir en dépit de l'échec cuisant (et à mon avis mérité) qui a été le sien en 2012, commet peut-être par cet « éclat » le premier pas d'une réhabilitation. Lui qui a tant été accusé d'être vendu aux intérêts des uns et des autres (du MEDEF aux États-Unis) et de monter les uns contre les autres à des fins électorales (il l'a fait et c'était une honte), détient enfin l'occasion de se racheter aux yeux des Français en étant ce que les enjeux électoraux ne lui ont finalement jamais vraiment permis d'être : vraiment, totalement au service de son pays. Non pour dire qu'il faille à tout prix être au service de son pays, mais c'est un minimum lorsque l'on est président ou ancien président !

Alors je n'ai qu'une chose à dire à ce sujet : continuez, Monsieur Sarkozy, de dire ce que vous pensez au risque de perdre du fric ! Vous gagnerez peut-être, ENFIN, l'estime de cette France qui vous a tant méprisé !

29 janvier 2013

... (47)

élagage entamé par le centre
de la procession vers le spécimen
en une ronde in(dé)terminée
le potentiel
se profile




13 janvier 2013

La chaise à bascule










Je ne sais pas qui a fait ça ni pourquoi, mais je suis rudement admiratif !

11 décembre 2012

Et si on allait en Thaïlande ? (suite)

Dans une file d'attente à la frontière birmane, un homme de nationalité floue (asiatique en tout cas) s'adresse à une jeune Russe, sur un ton badin :
- How are you tomorrow?
La Russe, visiblement exaspérée :
- I don't know.
Et l'Asiatique, candide, de s'étonner :
- You don't know?
Non, elle ne savait pas...

Il y a dans ma chambre cinq ampoules au plafond. Un gros spot central et quatre petits spots, un à chaque coin. Sans surprise, l'interrupteur des quatre petits spots n'en allume que trois, quand l'interrupteur du gros spot central allume celui-ci et... le quatrième petit spot. 

Un certain nombre de Thaïs mettent leur clignotant pour indiquer qu'ils vont... suivre la route ! Ainsi, si la route fait un coude à droite, on met le clignotant à droite et si c'est un coude à gauche, on met le clignotant à gauche. Peut-on présumer qu'il arrive aux Thaïs de ne pas suivre la route et d'aller tout droit dans le fossé, auquel cas ils n'activent pas leur clignotant ?

Et puis comme les attardés mentaux et autres frustrés (politiques ou sexuels) ont désormais le droit de se pourvoir d'une connexion internet et de s'exprimer librement sur les réseaux sociaux, la France vient parfois m'assommer de sa bêtise jusqu'en Asie. Ainsi, après s'être énervé tout seul sur un com que j'avais déposé sur le statut d'une @mie, et m'avoir asséné ce qu'il fallait d'insultes et de grossièretés (c'est apparemment comme cela que l'on ouvre un débat de nos jours, du clash et du buzz), un inconnu conclut par ces mots édifiants : « Décidément il existe un monde dont tu n'as pas conscience ». J'en suis resté si ébahi que je me suis même abstenu de répondre, tiens !

Alors voilà...

5 décembre 2012

Et si on allait en Thaïlande ?

J'aurai bientôt l'occasion de revenir sur le Cambodge, en mots et en images, mais puisque désormais je suis en Thaïlande...

Pour commencer, j'ai vu un gros Russe en scooter se jeter tout seul dans le fossé ! Le logo des restaurants Two Chefs est résolument gay-friendly (cf. ci-dessous). Et il y a ce bar à l'attention des touristes (donc anglophones) qui a choisi le doux nom de « Rat Coffee Shop ». Par ailleurs, « Porn » est un prénom féminin assez répandu en Thaïlande. Tout cela laisse rêveur...


Pour autant, les Thaïs savent faire preuve d'une immense précision et c'est appréciable. Ainsi, l'opticien Charoen Optical de Kata affiche-t-il, en gros sur la vitrine, des « soldes » avec « 51,8647% de réduction ». Épatant !



En parlant de précision, il faut que je vous raconte ce qui s'est passé devant le centre de plongée de mon ami Manu.

Un beau jour d'octobre, le proprio se pointe et annonce qu'il va casser la dalle en béton devant la boutique, pour faire un truc mieux. La dalle de béton doit faire, à vue de nez, dans les huit mètres sur quatre. Il explique donc qu'il faudra garer les motos ailleurs à compter du lendemain à dix-sept heures pétantes, heure à laquelle débarqueront les ouvriers. Déjà, lorsque l'on est habitué à l'Asie, une telle précision horaire semble fort suspecte. Évidemment, personne ne vient le lendemain, ni à dix-sept heures ni ensuite. Le surlendemain, personne non plus et pas davantage le jour d'après. Finalement le quatrième jour, deux ouvriers débarquent avec... un marteau et une pioche !

Et ils tapent.

Et ils tapent.

En trois heures, trois longues et pénibles heures, ils parviennent à casser un mètre carré de béton (ce qui est déjà spectaculaire, compte-tenu de leur équipement). 

Et puis la pioche se casse. 

Alors, ils partent. Personne ne les a jamais revus, ça fait plus d'un mois déjà. Et la dalle est restée comme ça, telle quelle, avec son mètre carré de gravats sur le côté. Il ne se passera probablement rien de plus.

Les Thaïs sont bien comme les Khmers, va !

3 novembre 2012

Traffic jam

Photo : Fusion08
Je me souviens que lorsque j'étais petit, les embouteillages étaient un véritable phénomène de société : en ville comme sur l'autoroute, on passait régulièrement des heures bloqués dans les bouchons. De nombreuses œuvres d'arts des années 70 et du début des années 80 attestent de cette frénésie automobile, du développement urbain sauvage et des désastres esthétiques et humains qu'il engendrait. C'était un phénomène assez fascinant parce que nouveau et apparemment incontrôlable. Peu à peu (très vite, en fait), notre rapport à l'urbanisme et à l'environnement a changé : les villes ont rendu une partie de leur territoire aux piétons, ont tiré gloire de leur fleurissement et de leurs espaces verts ; les notions de pollution (visuelle, sonore et atmosphérique) ont conduit au développement des transports en commun, à la responsabilisation des usagers, etc. Il est aujourd'hui mal perçu de jeter un emballage plastique dans la rue ou de prendre sa voiture pour faire deux-cent mètres : j'ai connu l'époque où cela ne choquait personne. On est encore loin du compte mais en trente ans, la plupart des villes européennes sont devenues plus belles et plus agréables à vivre. Et la question des embouteillages, sans avoir totalement disparue, s'est relativement estompée de nos préoccupations quotidiennes, sociologiques et artistiques.

Les choses sont bien différentes à Phnom Penh. Alors que les autres capitales d'Asie se réveillent peu à peu d'un cauchemar urbain total (les métropoles indiennes se dotent de métros aériens, Bangkok se modernise considérablement, les grandes villes chinoises aménagent des zones piétonnes commerçantes et font la promotion des scooters électriques, etc.), Phnom Penh se développe à retardement, envahi d'un coup ou presque par les 4x4 et les mobylettes alors que les rues étaient presque vides il y a encore dix ans. Pour le moment, les choses restent vivables, quoi que les heures de pointe soient déjà pénibles. Ce qui frappe, c'est que le nombre de véhicules augmente constamment, mais que les infrastructure et les mentalités ne s'adaptent – pour le moment – pas du tout.

D'une part, la capitale du Cambodge manque cruellement de feux de circulation, de panneaux et, à vrai dire, d'un code de la route. Nombre de croisements sont laissés à l'état sauvage, dépendants du bon vouloir des automobilistes qui n'ont d'autre choix que de faire ce qu'ils peuvent, c'est à dire n'importe quoi. La police, quant à elle, n'a guère d'autre fonction que d'asseoir le pouvoir en place. Elle occupe donc l'essentiel de son temps à racketter la population, sur les routes et ailleurs. Cela implique d'ailleurs parfois de provoquer des accidents, puisqu'on n'hésite pas à se précipiter au milieu d'un boulevard surchargé pour intercepter un véhicule, ou à tenter de renverser un motocycliste qui refuse de s'arrêter (je l'ai vu de mes yeux !). Les 4x4 sont rarement inquiétés (leurs conducteurs pourraient avoir des relations bien placées) et les contrôles concernent essentiellement les vieilles voitures et les motos. La circulation est certes « faite » mais on se demande comment puisque, à chaque fois que la police se poste à un croisement, les embouteillages redoublent d'intensité.

Concernant les usagers, les codes comportementaux sont assez surprenants : lorsqu'un fou du volant vous percute, la politesse implique généralement de sourire ou de rigoler plutôt que d'insulter le chauffard. Sauf bien sûr si vous êtes mort ou inconscient, auquel cas vous serez poli de toute façon.

D'autre part, personne ne semble pour l'instant songer que la voiture puisse poser le moindre problème en ville. La pollution atmosphérique ? On semble ignorer que les gaz provoquent cancers, asthme et autres. La pollution visuelle et sonore sont, quant à elles, des concepts totalement inexistants en Asie. Ainsi, lorsque je parle à un Khmer du concept de « rue piétonne », celui-ci me regarde effaré : pourquoi diable voudrait-on interdire une rue aux voitures ? Tout est dit.

Mais il y a plus fou encore. En effet, il n'existe pas de transports en commun à Phnom Penh. Pas de métro, pas de tramway, pas même un seul bus : rien ! Je demandais l'autre jour à une collègue si certaines personnes en réclamaient, ou s'il était question d'en créer prochainement. « Oh, mais on a essayé il y a quelques années », me répond-elle. « La municipalité a créé quelques lignes de bus à Phnom Penh, mais il les ont rapidement supprimées car personne ne les empruntait. » À mon tour d'être perplexe : pourquoi les gens refusaient-ils de prendre le bus ? « Et bien, personne ne supportait d'attendre le bus. Les gens voulaient avoir leur propre véhicule ». Et s'ils n'en ont pas les moyens ? « Alors ils préférent prendre un tuc-tuc [sorte de moto-taxi] pour ne pas avoir à attendre. » Ainsi donc, la population de Phnom Penh a dit non au bus. Incroyable mais vrai ! Le peuple Khmer, si soumis d'habitude, a dit non aux transports en commun. Et oui - un oui sans borne - à la Lexus et à la Camri.

Photo : CAAI News Media
Aujourd'hui, disais-je, tout va bien, plus ou moins (dix morts par jour rien qu'en moto, certes). Je suis même assez étonné, compte-tenu du bordel, du faible nombre d'accidents dont j'ai été témoin et de leur peu de gravité (il est vrai que les Khmers roulent assez lentement). Mais au train ou vont les choses (j'ai déjà vu le trafic augmenter considérablement en deux ans), la ville sera invivable dans cinq ans. Les accidents se multiplieront, la pollution deviendra problématique et les embouteillages seront aussi interminables qu’indémêlables. La question du stationnement va également se poser. Nombre de familles, qui ont un logement au rez-de-chaussée, garent la Lexus dans le salon. On les voit de la rue déjeuner devant la télé, assis par terre à côté du colossal 4x4. Ici, cela ne choque personne : la notion d'intérieur est assez récente (le logement n'a souvent d'autre fonction que les plus utilitaires) et par ailleurs la voiture est la plus précieuse possession d'une famille (parce que la plus chère et donc la plus valorisante). Elle a donc sa place au coin du feu. Le problème c'est que tout le monde ne loge pas au rez-de-chaussée et qu'il y a très peu de parkings payants. Par contre on se gare où on veut : nulle régulation à ce sujet. Nombre de rues à deux voies n'en ont déjà plus qu'une à cause de cela. De surcroît, le stationnement se fait souvent en épi, de sorte que le trafic est constamment interrompu par des ânes qui bloquent un boulevard entier, se mettent en travers de la route parce qu'ils ne savent pas, ne veulent pas ou ne peuvent pas manœuvrer. Si vous leur faites remarquer qu'ils pourraient faire un effort (il y a souvent moyen de manœuvrer), on vous regarde comme si vous étiez fou. Il en va de même lorsque quelqu'un roule à contresens (ce qui arrive sans arrêt) : il est déplacé de le faire remarquer ! Là encore, je voudrais bien voir tout ça dans cinq ans ! 

Curieux spectacle que celui d'une civilisation qui a bondi d'un coup de la ruralité à l'urbanisation ; d'un peuple qui est, en l'espace d'une génération, passé d'un mode de vie séculaire aux technologies du vingt-et-unième siècle, sans connaître les nombreuses étapes que nous avons traversées pour en arriver là. Je mesure désormais combien ces étapes nous ont - en dépit de nos innombrables erreurs - épargné bien des désastres.

Une question que je me pose, c'est de savoir qui, lorsque la circulation deviendra réellement meurtrière et que les gens passeront leur vie bloqués dans des bouchons, va réagir le premier ? Les pouvoir publics ou la population ? Les premiers, non élus, n'en ont cure. Les seconds glorifient l'automobile. Pourtant, il y a un moment où la situation sera intenable, c'est inéluctable. La question de savoir qui va taper du poing sur la table en premier, et de quelle façon, pourrait bien être un indicateur fort quant à l'avenir du développement cambodgien.

31 octobre 2012

Soirée nanars (acte 3)


En ce bel été 1994, Warner Bros. Records publiait la tant attendue version vidéo de l'album O(+> de Prince And The New Power Generation, sous le titre 3 Chains O' Gold. TANT attendue en fait que personne ne l'attendait plus depuis longtemps : l'album avait paru presque deux ans plus tôt, Prince avait entre temps sorti une multitude d'autres disques, changé son nom en un symbole imprononçable, s'était lancé dans une guerre médiatique contre sa maison de disque... Bref : autant dire qu'au milieu de tout ça, personne n'avait plus rien à foutre de cette compilation de clips obsolètes.

Sauf les fans les plus assidus, dont votre serviteur.

Déjà à l'époque, cette vidéo-cassette m'avait laissé perplexe. À la revoir près de vingt ans plus tard, je tombe littéralement des nues... Précisons que pourtant j'adorais – et adore toujours – l'album dont elle est tirée. Album concept, censé raconter une histoire à laquelle personne n'a jamais rien compris, O(+> est une épopée hallucinée, un acte de bravoure musicale aussi arrogant qu'audacieux. On se disait donc alors que la version vidéo, comprenant les clips de l'album agrémentés d'interludes narratifs, nous permettrait enfin de comprendre pleinement la dramaturgie de ce magistral « opéra funk ».

Oui, heu... alors... Pour commencer, la plupart des chansons sont amputées d'un tiers de leur durée ! Nous savons que pourtant, ces clips existent en version complète et que les VHS (format de l'époque) ne comportent aucune limite de temps (enfin si, mais si longue...). Alors pourquoi, ô pourquoi nous est-il interdit de jouir pleinement de notre achat ? Personne ne l'a jamais su mais je présume que Prince a fait cela pour emmerder Warner. Le problème c'est que présentement, c'est surtout moi que ça emmerde. Je n'y suis pourtant pour rien si Prince s'engueule avec sa maison de disques ! Bref : grosse déception. Et comme si ça ne suffisait pas, cinq titres (sur seize) manquent à l'appel. Si ce fichu album et ce fichu film racontent la même histoire, on a perdu cinq chapitres ! 

Mais c'est quoi, au juste, cette histoire ?

C'est là que ça se corse...

Le récit démarre dans un quelconque pays arabe. Sept types (qui ?) assassinent le père de la princesse Mayte (pourquoi ?). Paniquée, celle-ci se rend à Minneapolis (pourquoi ?) et voit Prince à la télévision, en train d'encourager une violente émeute (pourquoi ?). Elle se précipite alors sur place et confie à Prince – que de toute évidence elle ne connaît pas – la garde de trois précieuses chaînes en or (pourquoi ?). Peu après, Prince fait arrêter et jeter en prison son propre groupe (pourquoi ?), foire une partie de jambes en l'air avec une autre fille parce qu'il pense à Mayte (il vient pourtant de la rencontrer !) et fait finalement libérer son groupe de taule pour... faire un shooting photo (!!!).

Il retrouve finalement Mayte et c'est le coup de foudre ! Mais l'idylle est gâchée par les angoisses de la princesse, qui craint les sept assassins de son père. Prince tente alors de la rassurer, affirmant qu'elle peut se détendre car « the max is in control » (c'est quoi, « the max » ?). Ils passent alors quelques jolis moments romantiques et, lorsque Mayte s'endort finalement, elle fait un terrible cauchemar. Comme elle s'agite dans son lit, Prince décide soudainement de la quitter (pourquoi ?) et la plante là au beau milieu de la nuit (!!!). Il prend alors un train pour le Japon (il y aurait donc une voie ferrée qui relie les États-Unis au Japon !) et, une fois sur place, donne un concert (son groupe est miraculeusement parvenu au Japon lui aussi). À la foule, il clame peu ou prou qu'il est le coup du siècle, ce qui le conduit possiblement à baiser Carmen Electra mais de cela nous ne savons rien puisque le rap de la playmate a été coupé au montage (cette chanson est amputée d'un tiers comme les autres). Après donc avoir ou ne pas avoir couché, il réalise qu'il ne parvient pas à oublier Mayte et se précipite de nouveau dans ses bras (elle n'est pas rancunière !). C'est alors que, soudainement, on saute deux morceaux pour se retrouver précipité dans le clip du titre 7. Celui-ci (une fois n'est pas coutume) n'est pas estropié mais (c'est encore mieux) entrecoupé d'interviews des musiciens de Prince, qui nous disent à tour de rôle ce qu'ils pensent de Mayte (sauf que nous on s'en fout : on voudrait juste écouter la chanson !). En même temps, lors de ce même clip, Prince tue miraculeusement les sept assassins, et se tue en même temps sept fois lui-même (symbole de renaissance s'il en est, mais à ce point dépourvu d'explications que cela n'a aucun sens). Et puis Mayte lâche une colombe et tout le monde est content.

Après quoi on zappe sans vergogne les trois derniers titres de l'album – encore que l'un subsiste en toile de fond orchestrale – pour se rendre directement à la séquence finale. Là, Mayte lit une lettre (en fait un communiqué de presse de 1993 - sans rire !) visant à expliquer le changement de nom de Prince. Celui-ci se retrouve quant à lui dans les bureaux d'un label nippon, où il signe d'un symbole son nouveau contrat, devant des producteurs japonais médusés (sortis d'on ne sait où). Là, il faut tout de même préciser que tout cela est absurde, parce que le concept et l'enregistrement de l'album remontent à fin 1991, c'est à dire un an et demi avant que Prince ne s'embrouille avec Warner et ne décide de se renommer O(+>. Cela signifie donc que Prince a abruptement modifié son script de sorte à ce qu'il colle avec les évènements récents, ce qui évidemment amplifie l'opacité d'une dramaturgie déjà obscure (et altère la fin originale, quelle qu'elle ait pu être). Finalement, l'écran affiche un texte qui explique que notre héros traverse une révolution spirituelle sans aucun lien avec le reste et, pour terminer, nous l'apercevons en train d'enterrer les trois chaînes en or de Mayte (pourquoi ?). Des clochent sonnent, aussi, comme à pâques.

Et voilà. C'est tout. C'est terminé. Générique de fin. Merci et encore bravo !

Vous n'avez rien compris ? Moi non plus !

Et voilà comment, à partir d'un disque brillant, on fait un film totalement idiot. Il aurait sans doute mieux valu, finalement, se contenter de ne mettre que les clips (mais en entier). 

30 octobre 2012

Vous bouffez vraiment n'importe quoi !

La coquille Saint-Jacques a des yeux !

Une centaine.

Putain !

C'est dégueulasse !






26 octobre 2012

... (46)

les privilèges de tes larmes blanches
me sont interdits
satisfaire tes besoins arbitraires
s'oppose à toute forme
de sommeil


20 octobre 2012

Main

Main fut composé au printemps 1998, la même semaine que Un ange passe et Aura 2 moi (dans cet ordre, un texte menant à l'autre en vue d'exprimer une seule et même idée, plus ou moins). Un an plus tard, Cette nuit surtout fut composé dans l'idée de s'enchaîner avec les trois textes susnommés (en vue d'un EP qui ne vit finalement pas le jour), ce qui explique que le dernier vers de Cette nuit surtout soit également le premier vers de Main. Le texte fut longtemps inclus au sommaire de Fragments nocturnes, mais finalement écarté au profit de La Québécoise. Il n'est toutefois pas tout à fait inédit, puisque mis en musique et interprété lors des concerts de Shoona Sassi, entre 2002 et 2005.

C'est un texte que j'aime beaucoup malgré ses maladresses parce que - par essence adolescent, kitch et désespéré - il incarne assez bien ce que Prince, à propos de la voix d'Esthero, qualifia un jour de sentiment d'urgence


MAIN

obsession lente d’une fascination annoncée
acte d’amour manqué, préconçu, prémédité
ton visage effacé hante en nocturne mon mental
sache à présent, présent, que je suis un hôpital
sans y penser vraiment, je te prie & je me mens
sous ma peau retournée se cache un océan
sans offense, ma mie, voudrais-tu être ma prêtresse ?
ce n’est pas que j'aie trop le choix, je vais à ta messe
un slap par battement résonne au creux de mes veines
je me suis couronné roi & je cherche ma reine

chaque seconde qui passe ne me convainc que trop
du fait indubitable qu’à chaque sanglot

je voudrais être ta main
chaque matin te purifier dans ton bain
je voudrais être ta main
chaque soir pouvoir t’aimer dans tes câlins
laisse-moi être ta main
laisse-moi devenir chaque partie de toi

j’aurais du me douter quand je me suis engagé
dans cette idée fixe, qu’elle me dépasserait
dehors la nuit m’observe avec un amusement
qui n’a d’égal que mon volontaire entêtement
le temps s’écoule & je ne sais comment croire en lui
à travers ces nuits illicites & ce bel ennui
chaque minute que je perds m’expose au danger
qu’un autre prédateur ne vienne s'interposer
la course de mon sang me dit qu’à chaque détour
je risque fort de prolonger mon séjour

chaque seconde qui passe ne m’effraie que trop
je dois baisser la tête ou oser en faire trop 

je voudrais être ta main
chaque matin te purifier dans ton bain
je voudrais être ta main
chaque soir pouvoir t’aimer dans tes câlins
laisse-moi être ta main
laisse-moi devenir chaque partie de toi

tout cela dépasse bien sûr mon entendement
l'idée fixe a planté dans ma chair ses crocs blancs
un puzzle s’est présenté devant moi récemment
très poli, voulant que je devienne son amant
mais une pièce me manquant, tout devint vite absurde
& si jamais je devais m'éclipser vers le sud
je voudrais t’enlacer avant de m’évaporer
je voudrais t’explorer avant de m’introspecter
avoir la certitude que ta douce expression
se fasse plénitude, grâce à ma dévotion

chaque seconde à t'attendre en silence est de trop
chaque seconde écoulée me fait hurler tout haut

je voudrais être ta main
chaque matin te purifier dans ton bain
je voudrais être ta main
chaque soir pouvoir t’aimer dans tes câlins
laisse-moi être ta main
laisse-moi devenir chaque partie de toi

laisse-moi être ta main...

laisse-moi être ta main...

laisse-moi être...

19 octobre 2012

Les Khmers Rouges avaient-ils le funk ?


Bon, vous je ne sais pas mais personnellement j'aime beaucoup le funk, comme genre musical je veux dire. Ce que je ne savais pas c'est qu'avant d'assassiner un ou deux millions de Cambodgiens entre 1975 et 1979, les Khmers Rouges (période 70-75) étaient une armée très funky. Ensuite, en 1976, ils ont rien moins qu'anéanti le genre, en même temps d'ailleurs que tout le reste. 

D'une part je dispose d'une pochette de disque (ci-dessus) pour le prouver mais surtout, le fait est attesté par Wikipedia ! Quelques extraits de la page concernée :
« Les Khmers rouges (...) constituant le gros des forces armées du FUNK. »
« De 1970 à 1975, les troupes du FUNK combattirent contre les forces républicaines. »
« Après la chute de Phnom Penh, le 17 avril 1975, le FUNK tomba rapidement sous le contrôle des Khmers rouges. » 
« (...) en avril 1976 (...) le FUNK cesse donc d'exister. »

Ce qu'ils ne disent pas sur Wikipedia, c'est si les Khmers Rouges se sont ensuite mis au disco ou s'ils sont passés directement à la phase post-punk...

(Je sens que je vais me prendre une volée de bois vert sur ce coup-là mais tant pis, j'assume...)

18 octobre 2012

Les moustiques ne voudront pas écrire

Sur le mur de ma classe, il y a un shoutometer (« hurlomètre »), qui se remplit peu à peu au fur et à mesure que les enfants crient exagérément. Lorsque le shoutometer est plein, tous doivent écrire dix fois « I will not shout like a maniac! » durant la récréation.

Bon... On fait comme on peut : la discipline n'est pas mon meilleur atout en tant qu'enseignant... N'empêche ça marche...

Ce matin, plusieurs élèves se sont plaints d'avoir été piqués par des moustiques, aussi ai-je déclaré qu'ils devaient non pas tuer les moustiques qui volaient dans la salle de classe, mais les capturer et les conserver prisonniers de leurs poings fermés jusqu'à la récré. Alors, les insectes seraient tenus d'écrire dix fois « Je ne piquerai pas les enfants ! ».

Et là, avec le plus grand sérieux du monde, Billy, quatre ans, m'a regardé de ses grands yeux désolés et m'a annoncé : « Mais... teacher... les moustiques ne voudront pas écrire : lorsqu'on ouvrira nos poings, ils s'envoleront ».

Ah...

Bon...

Tant pis...


Billy (photo de Nia)

17 octobre 2012

Je me sens si chelou d'un coup...

Les Khmers, ceux qui du moins sont amenés à me voir régulièrement sans me connaître vraiment, me contemplent souvent avec des yeux effarés, me donnant l'impression d'être un extra-terrestre, une créature mythologique faite chair ou quelque autre chose de cet ordre. Mes voisins regardent – dissèquent presque – le contenu de mes sacs plastiques, lorsque je rentre chargé de courses, avec une curiosité stupéfaite, comme si je ramenais de quelque temple secret des vivres et des objets aux significations inconnues, aux usages improbables. Tout, de ce que je mange à l'heure à laquelle je mange ; du fait que j'ai pu boire régulièrement de la bière à une période et que je n'en boive plus désormais ; de mon usage de la bicyclette comme moyen de transport au lieu d'un véhicule motorisé ; de mes habitudes ou du moins de ce qu'ils en perçoivent ; jusqu'aux menus détails de mon habillement, semble être à leurs yeux un très, très grand mystère. Lorsque je réponds aux questions d'un Khmer, ou que je tente de lui expliquer quelque chose, je lis dans son regard qu'il a le sentiment que ce que je lui raconte appartient à une autre réalité, abstraite et inaccessible. Il en va de même, dans une moindre mesure, pour mes collègues de travail : on sent que nos rapports de bonne amitié sont limités par le gouffre de ce qui nous sépare, par l’aberrante étrangeté de ma nature même.

C'est troublant. C'est troublant parce que ce regard d'étonnement je l'ai retrouvé partout en Asie, de l'Inde à la Chine en passant par le Pakistan et la Mongolie, mais jamais de cette manière-là. Ailleurs, l'étranger est évidemment objet de curiosité - une curiosité souvent amusée d'ailleurs - mais non d'un ahurissement si intense qu'il provoque le malaise. L'étranger intrigue certes, mais parce qu'il apporte quelque chose de nouveau, de différent, d'exotique ; parce qu'il est l'occasion d'élargir ses horizons en somme. À Phnom Penh, c'est comme si l'étranger était si bizarre, si excentrique qu'il est impensable d'élargir ses horizons par son intermédiaire. Ce qu'il dit ou fait est source d'émerveillement et d'horreur tout à la fois (les Khmers semblent hésiter, en fait) mais par trop étrange pour en apprendre quelque chose de valable. Davantage que d'essayer de comprendre l'étranger, le Khmer affiche la certitude qu'au fond, il ne comprendra jamais rien et que, à l'inverse, l'étranger ne comprendra jamais rien non plus au Cambodge. De fait la curiosité est une curiosité sans curiosité : on voudrait bien savoir mais on a renoncé à comprendre. Parce que les aliments que je ramène du supermarché, jusqu'aux choix des légumes, pour mes voisins c'est un peu comme si je mangeais du plastique. Et celui qui mange du plastique n'est pas un homme aux mœurs différentes : c'est un fou. On l'observe avec attention, certes, mais on ne cherche pas de logique là où il n'y en a pas. 

Cela ne concerne pas tous les Khmers, bien entendu : il y en a beaucoup qui, par habitude du contact avec les étrangers ou simplement parce qu'ils ont l'esprit vif, n'affichent pas cette stupéfaction. Mais ils sont un certain nombre, et l'indifférence polie d'une majorité de commerçants semble dissimuler cette même conviction qu'un gouffre infranchissable nous sépare. À quoi cela est-il du ? Je l'ignore tout à fait. Ce que je constate, qui m'a été confirmé par quelques personnes qui sont plus proches des Khmers que je ne le suis, et parlent leur langue, c'est que c'est un peuple très refermé sur lui-même. C'est troublant : après l'occupation française puis vietnamienne, avec ses traditions d'origine indiennes (qui le lient à plusieurs de ses voisins) et une immigration chinoise intensive, on pourrait imaginer le Cambodge ouvert aux cultures du monde, sinon d'Asie. Mais pas tant que cela. Ignorant l'immensité territoriale des cultures indiennes ou chinoises, diverses en leurs propres seins ; trop souvent opprimé par les puissances voisines pour jamais se sentir autre chose que leur éternelle tête de Turc, le Cambodge s'est contenté de se refermer sur ses singularités, sa propre identité et sa propre culture (aujourd'hui réduite à sa forme la plus rurale et la plus populaire, les élites intellectuelles du pays ayant été exterminées ou chassées par le règne sanglant des Khmers Rouges). Et ainsi, l'étranger est devenu non plus un être humain différent, parfois étrange, mais un être de nature excentrique, anormale et inconcevable.

Évidemment, tout cela n'est que conjoncture, mes réflexions sur le Cambodge n'étant ni exhaustives, ni le fruit d'une étude anthropologique, mais davantage une perception instinctive – vraie ou fausse – des choses dont je suis témoin. Mon départ de ce pays approchant à grand pas, il est probable que je vous livrerai, peu à peu, davantage de pensées à ce sujet. Prenez-les pour ce qu'elles sont : les divagations d'un écrivain, et gardez en tête qu'elles sont, et resteront, sujettes à débats.

16 octobre 2012

Quelques photos du Cambodge : Phnom Penh

Photos prises par Nia et Evelyne, printemps 2011 et février 2012. La sélection est de Nia.




12 octobre 2012

Soirée nanars (suite)


Puisqu'on est dans les nanars jusqu'au cou, je vais en profiter pour vous avouer l'un de mes secrets les plus honteux : je RÊVE de voir les soixante-douze épisodes de la série télévisée Swamp Thing: The Series. Notez que je n'en ai jamais vu un seul (si l'on excepte les deux films qui ont précédé la série) mais franchement, quand on voit les quatre courts extraits ci-dessous, ça fait très, très envie.





Et tant qu'on y est, dans la série tellement nul que c'en est hilarant, je vous conseille l'époustouflant The Video Dead de Robert Scott (1987). Quelqu'un a eu la bonne idée de le mettre en entier sur Youtube, alors voilà :

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