30 juin 2011

Le spectre de nos étreintes


























aubépine & ronces plantées
dans le sol vierge de l'exil
entrevues d'idoles
délavées
corps bouillis, peaux rouges
j'attendrai

pris en otage par
vos vulves mortes
romances empaillées
figées griffes dehors
nos cœurs aimants dans des bocaux
pourrissants

les hantises & l'espoir
les aveuglants éclats
de colère
ma chair en vibre encore
voix des sirènes
police de la pensée

épousées
les princesses
envoûtés
les amants
embarqués sur des voiliers
suicidaires

qu'étions-nous ?
parodies d'adultes livrés à eux-mêmes
nuits torrides, aubes froides
orgasmes-appâts dont peu à peu
vous m'empoisonniez
enchaîné sur vos îles désertes

grises vos paupières
lorsque vous dormez (loin de moi, nouvelles vies)
gris
ces éléphants qui s'écroulent
sur le temps
armes de guerre

de quoi sont faites
les trahisons ?
de quels vernis
se recouvrent vos lèvres aujourd'hui ?
je rêve de danseuses & d'indiennes
qui brûlent sur le port de marseille !

je rêve d'eaux claires
je rêve éveillé
je rêve de boire
je rêve de pouvoir
je rêve de styx
j'attendrai (& je compte)

j'énumère vos chorégraphies
dictatoriales (une, deux, trois...)
à ce point illusoires
que les passants s'arrachaient
les petites galettes d'esbroufe
que vous semiez derrière vous

livres ouverts
à tous les fertilisants
de la putréfotèque
épaves de soie
outrancières tentations
j'attendrai

je ramasserai
un par un
mes chaussons égarés
je me réinventerai
jusqu'à noyer vos lèvres
dans l'oubli

oubli du jour où shiva
m'a laissé crever
sur le bord de vos routes
gloire de son murmure
qui me suppliait
de m'écouter

vos mots doux
ce vaudou
pour mieux m'empaler
sur les sexes érigés
de vos féminités viriles
sorcières démentes

toutes ces promesses
petites filles sages
les veines qui s'agitent
dans vos cercueils
lianes sanglantes
agrippées

combien de potentiels
pourront encore ainsi
s'effondrer
avant que les voix des anges
ne s'éteignent ?
silences & mots croisés

alors je m'égare
dans la comptabilité
de tant d'épopées
je cherche l'épée
pour trancher enfin
la corde de vos dictats

au bout du compte, sur le rebord
d'un précipice
je voudrais être encore capable
de ne pas trembler
immortel
& tant pis si je chute !

& toi, là au milieu
promesse en devenir
témoin de mes guerres secrètes
j'essaie de te préserver
j'aurais tant voulu
que tu fus la première...

Pushkar, Inde – décembre 2010

29 juin 2011

Interlude #10 (prélude à l'Apocalypse)

Bangkok, 2006.

« - Sans déconner ? On s'est vraiment tapé toutes les filles du bar ?
- Ben hier il en restait six et à deux ça va vite ! »

27 juin 2011

The India Experience - 2/ The Istanbul Experience

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Expérience précédente : A prelude 2 the India Experience.


1er février 2001 - 5 février 2001 : The Istanbul Experience, Istanbul (Turquie). 

À quinze heures, l’avion décolle. Il me dépose un peu plus tard à Istanbul. Pour la première fois, je sacrifie à ce rituel auquel je prendrai tant goût : bagages, passeport, change, sauter dans un bus ou un taxi, qui nous conduit on ne sait trop où.

J’ai trois journées complètes à passer à Istanbul, avant de me ré-envoler pour le sous-continent indien. Ma première découverte, c'est que les Turcs n'utilisent pas de taxis : ils prennent le taksi. Je n'ai rien, sur le principe, contre une admission de la Turquie dans l'Union Européenne. Toutefois, bien plus que le respect des droits de l'homme, la reconnaissance du génocide arménien et l'abolition de la peine de mort, il me paraît fondamental qu'ils apprennent à écrire « taxi » correctement. À cette condition, et à cette condition seulement, leur candidature obtiendra mon soutien !

Comme pour me signifier dès le départ que mon séjour ici n'aura rien de romantique, la première personne à m'adresser la parole est une prostituée. Du moins est-ce que je suppose, lorsqu'une jeune femme s'arrête en voiture et m'adresse la parole. Je lui donne entre vingt-cinq et trente ans, elle est assez jolie. Il fait nuit et je cherche désespérément un hôtel indiqué dans le Lonely Planet, qui semble introuvable. Elle parle à peine anglais et me demande où je vais. Je lui montre l'adresse de l'hôtel. « Come, I'll take you there ». Je n'ai rien à perdre, je monte dans le véhicule. J'essaie de discuter mais son anglais est vraiment trop nul. Elle me fait comprendre qu'elle peut m'emmener chez elle si je veux. J'hésite. Elle insiste, semble proposer de m'héberger par bonté d'âme. Je songe que c'est peut-être une bonne samaritaine. Mes amis voyageurs m'ont souvent raconté comment, lorsqu'ils étaient perdus, de bonnes âmes les avaient pris en charge : peut-être ai-je mal interprété et n'est-elle pas du tout prostituée. La voiture est imposante : c'est une grosse berline noire du dernier cri, pas le genre d'une pute. Ses vêtements, élégants, ne sont pas non plus de ce genre-là. Une nymphomane égarée, qui sait ? Après tout, ça m'est déjà arrivé en France, de me faire brancher par une inconnue qui me trouvait à son goût, alors pourquoi pas à Istanbul ? Je songe aussi que peut-être je risque de me faire détrousser par son mac ou son mec. Mais elle m'inspire confiance : je ne ressens chez elle aucune malveillance. De toute façon, je n'ai rien à me faire voler. Presque pas de liquidités, pas de carte bleue (que des travellers cheques), pas d'appareil photo… Je ne risque pas grand chose à accepter, étant donné que ça ne ferait pas de mal à mon portefeuille d'économiser une nuit d'hôtel. J'insiste bien, pour lui faire comprendre que je suis pas un « client », sur le fait que je veux dormir chez elle. Je ne peux pas être trop explicite non plus, par peur de l'insulter si elle n'est pas prostituée. Elle semble comprendre, m'assure qu'il s'agit bien de dormir. Alors je dis « OK », et m'enfourne ainsi dans la première péripétie de mon voyage !

Nous arrivons chez elle. Elle vit dans un petit appartement un peu minable mais propre. La déco fait très « années folles ». Elle m'invite à me mettre à mon aise, puis se jette littéralement sur moi. Elle est très douce dans sa fougue, mais je recule. Certes, elle me plaît. Mais d'une part, je n'ai pas l'habitude de coucher comme ça avec la première venue, sans faire un tant soi peu connaissance auparavant : nous pourrions au moins commencer par boire un verre ! D'autre part, je ne fréquente pas les prostituées : je ne vais pas prendre le risque de coucher avec elle et de me faire réclamer de l'argent ensuite. Comme elle pose ma main sur son décolleté, je la repousse délicatement et lui fait comprendre qu'il y a un problème. Nous finissons, enfin, par dégrossir le malentendu. Elle est bien prostituée et je peux bien dormir là gratuitement, mais pas avant d'avoir payé et baisé. Ça serait tentant, puisque je suis là, puisqu'elle est là, parce qu'elle me plaît, parce qu'elle m'offre l'hospitalité ensuite. Mais je sais bien que j'aurais du mal à me regarder dans un miroir ensuite, alors je décline poliment, exprime mes regrets et le désir de repartir en quête d'un hôtel. Elle semble ennuyée et me branche de nouveau alors, pour en finir, je vide mes poches devant elle. Comme je m'y attendais, mes quelques billets sont bien en dessous de son prix. Elle comprend cette fois-ci. Elle ne semble pas du tout fâchée d'avoir perdu son temps, me signifie qu'elle ira même jusqu'à me conduire à mon hôtel.

En chemin, elle demande sa route à un homme, qui m'interroge en anglais : est-ce que je veux aller à l'hôtel ou chez la femme ? Il me prend pour un client. Je réponds « à l'hôtel », et tente de clarifier la situation en même temps qu'elle lui reparle en turc. L'homme alors me tance d'un ton très agressif : « The lady is speaking to me, be polite ! ». Il en a jusque-là de ces pourris d'Européens qui viennent consommer de la pute turque. Il est prêt à me donner une bonne leçon si besoin. Je m'écrase et il indique la direction à prendre. La jeune femme, que je remercie chaleureusement pour sa patience, m'y dépose avec un sourire. Le propriétaire est un homme élégant, qui parle un français parfait. La chambre est propre et agréable, mais le lit est dur comme du bois.

Je ne m’attarderai guère sur les trois jours qui suivent. Je les passerai seul, à errer sans but sous la pluie battante. Il fait un froid de canard, le ciel est inlassablement gris… Je visite le souk, c'est à peu près le seul endroit charmant que je puisse dégoter. Je m'amuse à me perdre dans les quartiers populaires, au point de devoir rentrer en taksi. Je caresse des dizaines de chats errants en mal d'affection. Je m'attendais à la cité des mille et une nuits, à un peu d'exotisme… Je tombe des nues ! Istanbul est semblable aux métropoles européennes : Britney Spears en PLV dans les vitrines, le dernier Morcheeba qui résonne un peu partout, les mêmes jeunes branchés, les mêmes marques de voitures… Je tombe même sur un disque de mes voisins de paliers, le groupe lyonnais High Tone : c'est dire le dépaysement !

Au final, je trouve Istanbul et ses habitants déplaisants au possible. Le type qui m'a incendié le premier soir est, en fait, assez représentatif de ses compatriotes. Les commerçants sont désagréables. Les restaurateurs sont désagréables. Les chauffeurs de taksi sont désagréables. Je m'efforce d'être humble et souriant, mais tout le monde fait preuve à mon égard d'une froideur qui flirte avec l'impolitesse. L'homme turc est exactement à l'opposé de l'homme indien (je serai en mesure de faire la comparaison dans quelques jours). L'homme indien est efféminé, raffiné, doux. Même lorsqu'il est énervé, il paraît tout à fait inoffensif. L'homme turc, à l'inverse, est un homme ultra-viril, un guerrier duquel émane une brutalité inhérente. C'est limite s'ils ne me font pas un peu peur ! Les femmes d'Istanbul, quant à elles, sont pour la plupart repoussantes. Jamais je n'ai vu autant de femmes laides au mètre carré. En cela, elles sont également aux antipodes des femmes indiennes, plus magnifiques et délicates les unes que les autres ! Je ne prétends pas que trois jours à Istanbul m'ont permis de me faire une opinion définitive des Turcs et je n'ai absolument rien contre eux. Mes lecteurs, d'ailleurs, savent que je n'ai pas pour habitude de porter des jugements sur les autres cultures, préférant m'attaquer à la mienne. Mais c'est ainsi que, subjectivement, j'ai vu et vécu les choses à l'époque. Puissent mes lecteurs turcs me pardonner d'en faire le constat dans ces pages.

Ainsi donc cette ville si peu hospitalière, ordinaire, glaciale et pluvieuse, ne m’inspirera rien d’autre que le début de la chanson Vacances (inédite), qui énumère mes galères de voyage. Je trouve quand même quelque joie grâce aux délicieuses et très sucrées pâtisseries locales.

Mais le voyage n’a pas encore vraiment commencé, alors je ne suis pas plus déçu que cela. Mon Inde m'attend, et avant elle le Pakistan. Là-bas, que j'aime ou que je n'aime pas, le dépaysement, la décontextualisation, seront complets !

Ce qui nous amène au 5 février 2001. Un autre avion décolle. Je sais que cette fois-ci c’est le grand saut, le vrai.

Alors je saute.


Prochaine expérience : The Pakistan Experience.

17 juin 2011

The India Experience - 1/ A Prelude 2 the India Expérience

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.


Décembre 2000 - janvier 2001 : A Prelude 2 the India Expérience, Lyon (France)

(Ce qui suit est le récit d'un voyage en Inde mais, comme tout récit de voyage digne de ce nom, c'est également le récit d'un voyage intérieur. Ainsi, nous espérons que le lecteur nous pardonnera les nombreuses digressions autobiographiques que comporte ce texte…)

Tout commence au début du mois de décembre de l'an 2000. Je viens de fêter mon vingt-quatrième anniversaire. Depuis quelques mois, mon existence a pris une tournure un tantinet hystérique et j'y ai pris goût. Mais j'y reviendrai, aussi n'évoquerons-nous ici que le strict nécessaire, incontournable préambule…

Ma production artistique, la palette de mes possibles, les champs d'action de mon collectif d'artistes… Tout ceci s'est considérablement enrichi. D'un coup. Très vite. Peut-être un peu trop vite ! Ma vie sociale également, et cela ne me plaît qu'à moitié. Je me débats avec un statut local de personnage public qui me rend la vie impossible. Pour autant, je ne parviens tout à fait à m'empêcher de jeter de l'huile sur le feu. Mon cœur est hanté par une jeune fille aux yeux de miel, qui se pose parfois dans mes bras mais se refuse à s’y installer vraiment. Ma mère, enfin, a arbitrairement décidé de mourir d’un cancer. Je vis tout cela de manière effrénée, je me drogue littéralement à l’extrême de ma propre existence, aux émotions fortes qui me traversent sans cesse. J'adore ça ! La seconde partie de mes Fragments nocturnes témoignera ultérieurement de cette frénésie. Je suis un jeune homme comme les autres, avec une vie ordinaire. Je suis un jeune homme hors du commun, avec une vie extraordinaire.

Quand la jeune fille aux yeux de miel n’est pas là, je dors sur le canapé. Mon grand lit ne m’inspire guère lorsqu'elle ne s’y trouve. C'est précisément sur ce canapé que se produit le déclic, tard dans la nuit. Une nuit d'insomnie, comme j'en connais tant. Je songe soudainement qu’il faut que je trouve quelque chose de nouveau à faire. Un truc complètement dingue. Un truc que je n’ai jamais fait auparavant. La démarche peut sembler absurde mais c’est pourtant exactement de cette manière que cela se produit. Il faut comprendre que je suis pris dans une spirale, une dépendance à l'extrême. Je ne peux que pousser un peu plus loin la démesure. C'est ça ou ne plus me sentir vivre. Comme je m'interroge, la réponse s’impose d'un coup ! Je vais partir en voyage, deux mois, quelque part à l’autre bout du monde, quelque part où il y a un désert. Et je vais me débrouiller pour passer un certain temps seul au milieu du désert. Je songe à l’Australie.

Au cours des jours suivants, la vie trouve les moyens qu’il faut pour le guider où il faut. Ce sera l’Inde, et ce sera très bientôt. Pourquoi l’Inde ? Pourquoi pas à vrai dire ? Peut-être parce que la jeune fille aux yeux de miel s’y était déjà rendue et s’apprête à y retourner. Peut-être aussi parce que mon ami Ivan en a gardé l’un des souvenirs les plus marquants de son tour du monde. À cette époque, rien ne m’attire spécialement vers l'Asie : je suis loin d’imaginer que j'en tomberai amoureux et que je finirai par m'y installer pour de bon. L'Inde présente aussi l'avantage d'offrir un environnement culturel tout à fait différent. Ce point la rend plus attrayante que l'Australie. Lorsque Ivan m'explique qu'il y a un désert en Inde, l'affaire est entendue.

Le 20 décembre, j'écris ceci : « Je me demande vraiment ce que je vais y trouver de si important, que ma voix intérieure m’y pousse si violemment ». Je relis ces mots, dix ans après les avoir écrits, et je souris parce que maintenant je sais.

Le 3 janvier 2001, ma mère meurt. Je suis à ses côtés au moment précis où elle part. L’extrême, encore…

À partir de là, tout va très vite ! Je me fixe un budget épouvantablement drastique, bien inférieur à ce que je peux me permettre. Marre d’être fils de riches ! J'ai envie de me mettre un peu à l'épreuve. Pour ne pas tricher, je laisserai à Lyon ma carte visa. Le budget drastique comprenant le prix du billet d'avion, je panique lorsque l'agence de voyage m'annonce le prix des vols pour l'Inde. On me suggère, en lieu et place, de prendre un aller-retour – bien moins coûteux – pour le Pakistan voisin. La prestation étant fournie par Turkish Airlines, elle implique deux longues haltes à Istanbul. Je me laisse porter par ce vent étrange.

Le 23 janvier 2001, je consigne le fait que la phrase « tout est son contraire » m'obsède depuis plusieurs jours. Quelques heures plus tard, je tombe sur une citation de Saint-Augustin à propos « du genre d’antithèse qui confère sa beauté à un poème ». Dans la foulée, je prends note de ceci : « Ce voyage, pendant lequel il va me falloir être attentif au monde qui m’entoure, tout en regardant à l’intérieur de moi ».

Quelques jours avant mon départ, je colle sur les murs de Lyon cent exemplaires de ma Confession publique, gifle assumée à mes détracteurs. Je filerai en douce avant qu’ils n’aient le temps de réagir.

1er février 2001. Saut dans le grand vide. Je me réveille contrarié par un rêve idiot et il faut bien avouer que je flippe un peu. Je peux bien me le permettre, ceci dit. Je m’apprête à me jeter dans un inconnu plus inconnu que tous les inconnus qui l’ont précédé. Tout le monde m’a répété durant des semaines d’être prudent, de faire attention. Quand on ne m’a pas carrément dit que je commettais une folie dont je pourrais bien ne pas revenir vivant. Je n’ai que vingt-quatre ans. On pense que je me prends pour Dieu sait quoi, mais je sais bien que je suis encore un peu un enfant. La veille, au téléphone, mon père qui n’a jamais voyagé m'annonce que « Ça va être beaucoup moins facile que tu ne l’imagines ». Sauf que je n’imagine pas que ça sera facile… D’ailleurs, je n’imagine rien du tout. Je sais juste que je n’ai pas le choix. Je l'ignore encore mais à mon retour, je lui dirai simplement : « Ça a été beaucoup plus facile que je ne l’imaginais ».

Hier, je me suis rasé le crâne à blanc, j'ai organisé chez moi une farewell party, je me suis couché tard et un peu ivre. Pourtant, je n'ai jamais été aussi réveillé que ce matin. Je bois mon café en écoutant un quelconque CD, lorsqu’une intuition violente me monte à la tête. Je dois mettre la radio, là-tout-de-suite-maintenant ! La radio, je ne l’écoute jamais, absolument jamais, mais le poste est resté réglé sur Couleur 3. Souvenir d’une époque déjà révolue, quand la station helvétique diffusait l’avant-garde des musiques électroniques. Une chanson, deux chansons, lorsque soudain une voix féminine se fait entendre. Son monologue est au départ incompréhensible. Elle évoque des odeurs, des sons, des couleurs, des images nouvelles et tourbillonnantes, une expérience sensorielle enivrante… Au bout de deux ou trois minutes, elle s’explique enfin. Elle est en voyage, dans un pays inconnu ! Ce qu’elle décrit est exactement ce que je connaîtrai bientôt, mais ça je ne peux pas encore le savoir. Ce que je sais, c’est qu’une intuition m’a poussé à allumer la radio exactement à ce moment-là, pour que j’entende exactement ce discours-là. C’est à peu près comme si Shiva en personne était apparu dans mon salon pour me parler : « Ne t’inquiète pas. Tout va bien se passer ! ». Je fonds en larmes, évidemment… Mon amie Céline R. débarque et je lui pleure dans les bras en racontant ce qui vient d'arriver. Comme toujours, elle sourit. C’est une petite fleur et une petite sœur, son sourire ne cessera jamais de me réchauffer le cœur. D’autres amis la rejoignent bientôt. Comité d’adieu. On m’encourage et on me souhaite bonne chance, puis on me conduit à l'aéroport.

L'aventure commence !


Prochaine expérience : The Istanbul Experience.

13 juin 2011

Un pas en avant...

Petit état des lieux avant reprise des négociations...

Dix mois de cyber-silence (mis à part mes petits interludes) : un peu plus que le temps d'une gestation. Gestation d'une nouvelle existence, loin là-bas, car comme certains d'entre vous le savent déjà, j'ai quitté la France en septembre dernier : quatre mois en Inde, deux semaines en Thaïlande et me voici installé depuis février à Phnom Penh, capitale du Cambodge. Cette fois-ci, ce n'est pas le voyage mais l'exil, et il faut bien dix mois de gestation pour accoucher d'une vie nouvelle. De cet exil vous aurez des bribes et des échos, c'est inévitable, et pour le reste ce blog devrait être ce qu'il a toujours été : un fourre-tout.

Il y aurait bien des choses à raconter mais je ne sais trop par où commencer. Puisqu'il s'agit avant tout d'écriture, commençons par l'écriture... Le grand changement est que j'ai fait mes adieux à la bande dessinée. Ce fut une décision difficile mais j'en suis à présent tout à fait satisfait.

Certains se souviendront pourtant que, en septembre 2009, j'avais annoncé la signature d'un contrat avec les éditions Ankama et la parution prochaine de la bande dessinée Homo Superior. Comme j'étais heureux ! Les choses ne se sont pas passées comme prévu et, en mars 2010, Ankama a choisi de rompre notre contrat. Je n'entrerai pas aujourd'hui dans les détails de cette débâcle et de la manière dont on « travaille » chez mon ex-éditeur (il y a un temps pour tout). En lieu et place, je me contenterai de citer cet extrait d'une interview de Run, directeur éditorial d'Ankama et décisionnaire en matière de ruptures de contrats, qui s'exprimait en ces termes à propos d'un autre projet : « [L'auteur] Maliki, qui voulait sortir son album chez un éditeur pas très recommandable... (rires)... qui le faisait poireauter, tu vois, c’est horrible de faire cela, signer un projet, et finalement, dire, "ben non, on ne le sort pas" ». Ce sont les mots de Run, pas les miens : je vous laisse donc tirer toutes les conclusions qui s'imposent à propos des décisions « horribles » de certains éditeurs « pas très recommandables ». Je clôturerai le sujet en remerciant chaleureusement le coloriste German Nobile et l'assistant éditorial Richard Robin, qui se sont battus avec moi pour essayer de sauver un projet condamné d'avance.

Cet échec fut très douloureux pour tous ceux qui s'étaient investis sur Homo Superior. Il m'a personnellement fallu un certain temps pour avaler la pilule. Ce genre de choses n'arrive pas sans impliquer son lot de doutes et de remise en question... Mais comme, après cela, aucun des projets proposés aux éditeurs à Angoulême 2010 n'a trouvé preneur, il m'est apparu l'été dernier qu'à la veille de mon exil en Asie, il était temps de jeter l'éponge et de revenir à mon premier amour, à savoir la littérature.

La plupart des gens l'ignorent, mais il est pratiquement impossible pour un scénariste de réaliser une bande dessinée sans l'appui d'un éditeur, pour la bonne raison qu'aucun dessinateur digne de ce nom n'acceptera de travailler gratuitement (sinon, à la rigueur, sur son propre scénario). Inversement, le romancier n'a besoin de personne : il est en mesure d'assurer seul la création de son œuvre, sans avoir besoin ni de partenaires ni d'argent. Et puis il faut bien admettre que la littérature me manquait. Dieu sait que l'écriture d'un scénario de BD est une aventure passionnante, qui a des plaisirs bien à elle et qui me manquera parfois, mais le roman est un art sauvage : le romancier ne connaît de limites que celles qu'il s'impose, que ce soit sur le nombre de pages ou sur le contenu du livre lui-même. Pas de limites techniques, pas de comptes à rendre, pas de contraintes liées au format, pas de concessions. Le roman est une aventure majeure.

J'avais aussi perdu quelques illusions en chemin. Celle, par exemple, qui consiste à penser qu'être publié à compte d'éditeur est la preuve d'un quelconque talent. Il faut bien se l'avouer : être un « auteur publié » a quelque chose de très valorisant, j'ai pu l'expérimenter durant les neuf mois qui ont séparé la signature de mon contrat de sa mise à mort. Pourtant, lorsque l'on traine comme je l'ai fait dans les coulisses de l'industrie de l'édition, on comprend que le choix des livres publiés ne repose pas que sur la qualité de leur contenu. Les facteurs sont multiples et les choix des éditeurs sont à peu près aussi aléatoires que les résultats du loto !

Une autre illusion consiste à penser qu'un auteur publié à compte d'éditeur est plus lu qu'un cyber-auteur. Ma bande dessinée avec Ankama devait être tirée à trois-mille exemplaires et basta. La plupart des romans publiés par les (très courageux) petits éditeurs sont tirés à cinq-cent ou mille exemplaires. Mon site internet, lorsque j'en assure la promotion, a plus de mille visiteurs uniques par mois. Et je ne fais pas le quart de ce que je pourrais faire pour le faire connaître ! Faites vos maths.

Notez que mon propos n'est pas de cracher sur les éditeurs : la plupart de ceux que j'ai rencontré sont des gens profondément humains et compétents, et pour en avoir été un moi-même (du temps de Neweden), je serais bien mal placé ! Mais le monde de l'édition, tout comme celui de la musique, est en pleine mutation : il est désormais possible de se passer d'intermédiaires. L'avènement des i-Pad et autres Kindle marque le début d'une nouvelle ère : celle du livre numérique. Dès-lors, the sky is the limit !

Reste bien entendu la question de l'argent, le nerf de la guerre. Disons que je suis en mesure de pouvoir me passer des revenus de l'édition, et pour autant me permettre de consacrer presque autant de temps à l'écriture que quelqu'un qui gagne sa vie avec. C'est mon luxe et ma chance... 

Il y a enfin la question d'être lu ou non. Les années passant, je vois moins d'intérêt qu'autrefois à être « lu ». Séduisante est parfois l'idée d'écrire pour écrire et de tout garder pour moi. J'ai hésité à disparaître pour de bon de la blogosphère, mais une personne qui m'est chère a su trouver les mots pour me convaincre de continuer à partager mon travail, alors me revoilà... Cette fois, vous ne pourrez pas dire qu'on ne vous a pas prévenus !

Alors, pour conclure : sans regrets ces adieux à la bande dessinée ? Si, bien sûr que si : on ne se consacre pas pendant si longtemps à une forme d'art sans éprouver une sorte de nostalgie. Des regrets, mais nulle amertume. Et face aux regrets, il y a une liberté nouvelle, qui est bien douce. Et c'est pour la conserver que j'ai décidé d'auto-publier mes romans en ligne, plutôt que d'aller encore m'emmerder à les soumettre aux éditeurs (procédure très coûteuse puisqu'il faut tout imprimer et tout poster, et d'autant plus complexe à mettre en place si l'on vit à l'autre bout du monde !).

Ce qui nous ramène au présent : quoi de neuf en perspective ? Je suis en train de m'échiner à convertir mes deux premiers livres, Fragments nocturnes et Tabloïde, au formats PDF et EPUB. Fragments nocturnes peut déjà être téléchargé (ici) et Tabloïde devrait l'être bientôt, si je parviens à résoudre quelques problèmes techniques. Ils seront aussi bientôt disponibles sur Feedbooks.com et des éditions papiers devraient suivre, à prix coûtant, sur Lulu.com ou Thebookedition.com (je dois encore faire mon choix).

Du côté des nouveautés, ces quelques mois de liberté m'ont permis de rédiger déjà deux livres. Le premier raconte, d'après les cahiers d'époque, mon premier voyage en Inde en 2001 et mon premier voyage en Chine en 2002. Il sera publié sur ce blog, en feuilleton hebdomadaire et à partir de cette semaine, alors restez dans les parages. Le second est un roman, L'ami imaginaire (adapté du projet de bande dessinée du même nom). J'ai terminé un premier jet mais il y a encore beaucoup de travail, et j'ai décidé de le laisser reposer un peu et de m'attaquer bientôt à un autre projet. Les exigences de la littérature sont assez terrifiantes, même après vingt ans de pratique (peut-être devrais-je dire « surtout après vingt ans de pratique » !). En attendant d'être parvenu à terminer tout à fait quelque chose, je vous livrerai quelques extraits des chantiers en cours sur ce blog. Il me reste aussi un gros paquet d'archives à exhumer de mon disque dur, que je publierai petit à petit. Et pour le reste ce sera le même bordel qu'avant, le même mélange d'articles, de poèmes, de contes, de coups de gueule et autres combustions spontanées...

Alors voilà, c'était mon petit état des lieux avant reprise des négociations. Ce blog n'a pas vraiment vocation à parler de ma vie personnelle, mais comme je sais qu'il y en a qui se posent la question, la réponse est « oui ». Oui, je suis rudement content d'être parti ! Il n'y a pas un jour où je ne me réjouis pas d'être ici en Asie. Nous en reparlerons sans doute... ou pas...

Alors voilà...

10 juin 2011

Deux citations (en guise de come-back)

« Rien de ce que tu pourras faire ne pourra m'empêcher de t'aimer. »
Shiva.

« Mais surtout ne crie pas ! »
Marie.

(Ce sera tout pour le moment... La vie est longue...)

(C'est un début... La vie est courte...)

27 mai 2011

Interlude #9 (prélude à l'Apocalypse)

Zurich, 1978.

« Chérie, tu aurais pu aller chercher les enfants à l'école... Cela fait bientôt vingt ans, et ils me manquent encore... »

17 mai 2011

Interlude #8 (prélude à l'Apocalypse)



All you can eat...

$3.99 for all you can eat?
Well, I'm a stuff my face to a funky beat!
We're gonna walk inside, and guess what's up
Put some food in my plate, and some coke in my cup
Give me some chicken, franks, and fries
And you can pass me a lettuce. I'm a pass it by
So keep shoveling onto my plate
Give me some sweets and lots of cake
Give me some hot macaroni and cheese!
Give me, some more food PLEASE!!!!
Give me some buloni, salami, and ham
Toast with butter and strawberry jam
I love it whether the food is cold or hot
Put a burger on the plate, and it'll hit the spot
We'll eat everything, an incredible feat
$3.99 for all you can eat!

All you can eat...
I'm hungry!

Yo, Buff, man! We ain't got all night
So home boy, tell 'em what you like
Give me a...
And some...
I want a...
And give me...
And on the side...
I wanna, I wanna...
And in the front...
And in the back...
I wanna... 



All you can eat...

10 mai 2011

Interlude #7 (prélude à l'Apocalypse)

Le pisteur s'était absenté plusieurs jours, en quête de troupeaux pour nourrir la tribu. Il s'en revenait signaler ses découvertes, afin que l'on procède à la chasse. En ces temps anciens, les hommes vénéraient encore les animaux, les arbres et les étoiles...

À son arrivée, le pisteur trouva la tribu réunie autour d'un immense tas d'excréments. Tous étaient à quatre pattes, couvraient de louanges ce curieux monument. Scandalisé, le pisteur s'en alla voir le sorcier.
« Quelle est cette comédie ? Pourquoi la tribu s'est-elle mise à vénérer cette... chose ? », s'écria-t-il.
« Cette chose, comme tu l'appelles, nous dictera désormais comment nous devons vivre ! Nous y trouverons des réponses à nos questions et des lois à respecter. Nous saurons grâce à elle ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est juste et ce qui est faux ! »
« Mais ça n'a aucun sens ! Ce n'est... Ce n'est qu'un gros tas de merde !!! »
Le sorcier se pencha alors vers le pisteur, un sourire coquin aux lèvres, et lui chuchota :
« Mon jeune ami, c'est l'avenir du monde ! »

Le sorcier se prénommait Isme, et nous savons désormais que l'Histoire lui a donné raison.

4 mai 2011

Interlude #6 (prélude à l'Apocalypse)






You'll hear tales
Of all the great pretenders
Then it comes to you...

You'll spend hours
Practicing your smile
Then it comes to you...

You'll be do deceived by
The peaceful life
But you'll spend all your worth
Trying to be an angel
And then it comes to you...

They don't feel the way you feel
They don't know that they hurt you
And when you forgive them for what they do
You get nothing

You will dream
All there is to dream
Then it comes to you...

You will lose your mind
Trying to be the nice guy
Then it comes to you...

And when you're overwhelmed by
How apathetic we are
You'll feel powerless
As you crucify your patience
And then it comes to you...

They don't feel the way you feel
They don't know that they hurt you
And when you forgive them for what they do
You get nothing

And I'm not afraid 
I'm not afraid...

29 avril 2011

Interlude #5 (prélude à l'Apocalypse)

Clairvaux, 1986.

Il souhaitait protester contre les conditions de détention inhumaines qu'il connaissait depuis maintenant quatre ans. Il avait commis des erreurs, de très graves erreurs. Il était un criminel et il en était conscient. Mais il aurait souhaité qu'on l'aide, qu'on l'éduque. Il aurait voulu qu'on lui donne les moyens, à sa sortie, d'être un citoyen parmi les citoyens. En lieu et place, on l'avait mélangé à des gens bien pire que lui, on l'humiliait quotidiennement et on le préparait à n'être qu'un ex-taulard, un être voué à l'ignorance et à la violence.

Alors, il entama une grève de la faim. Parce qu'il avait lu qu'un certain Gandhi l'avait fait avec un certain succès. Parce que la vie des prisonniers semblait importer si peu qu'il fallait éveiller l'opinion, rappeler aux Français qu'un détenu était tout de même un être humain.

Sa grève de la faim, suivie par quelques-uns de ses co-détenus, connut quelque retentissement lorsque, tout d'un coup, une chanson se fit entendre sur les ondes. Une chanson qui, elle aussi, défendait une cause fort noble. Une chanson dont le retentissement serait autrement plus important que sa petite grève de la faim.

Les paroles disaient une chose un peu curieuse : « Aujourd'hui, on n'a plus le droit ni d'avoir faim ni d'avoir froid ».

Alors même que du fond de sa cellule, il s'interrogeait sur cette notion de droit, cette phrase devint le leitmotiv du pays tout entier. Les dons affluèrent. Les hommes politiques se saisirent de la question. Les pauvres purent enfin manger un peu. Tout cela était une bonne chose, sinon que l'opinion publique estima en effet qu'on n'avait plus le droit d'avoir faim.

Sa grève, dès-lors, fut considérée comme un snobisme. Les médias la dénoncèrent comme telle, puis l'ignorèrent pour de bon.

Au bout de quarante-sept jours, affamé, il jugea raisonnable de mettre fin à ses jours sans attendre l'inanition. Il se pendit dans sa cellule.

Aujourd'hui, vingt-cinq ans plus tard, nul ne se souvient de son nom, pas même ceux qui l'ont connu de son vivant.

22 avril 2011

Interlude #4 (prélude à l'Apocalypse)




I'm so sick and tired of the shit on the radio
And MTV, they only play the same thing
No matter where I go
I see Ashanti in the video
I want something more

We are in need of a musical revolution
We are in need of...

How can you make your way through the world today
When everybody is so angry?
And what we hear affects our hearts...
There's got to be a better way to communicate
So show your love not hate
We are in need of a musical revolution
(We're so tired of the same old...)
We are in need of some spiritual evolution
(We're so tired of the same old, same old...)
We are in need of love
We are in need of love

I'm calling... calling... I'm calling out... calling you...
Doesn't anybody wanna do something new?

(I'm so sick and tired of the shit on the radio)

I'm calling all creators in the movement
It's time to offer a solution to the dilution of what we love
And the greats would be so disappointed
'Cause we've sold our souls for what we don't own anymore
We are in need of...
Lets start a musical revolution
(We're so tired of the same old...)
We are in need of some lyrical evolution
(We're so tired of the same old, same old...)

I'm so sick and tired of the shit on the radio
And MTV they only play the same thing
No matter where I go
I see Ashanti in the video
I want something...
'Cause I'm sick and tired of the shit on the radio
And MTV they only play the same thing
No matter where I go
I see Britney on my video screen

I want something more
Let's start a musical revolution
I want something more
Let's start a musical revolution

Tell me why
A grown man can rape a little girl
But we still hear his shit on the radio
A grown-ass man can videotape a little girl
But we still see his mug up on our video screens?

I want something more
I want something...

17 avril 2011

Interlude #3 (prélude à l'Apocalypse)

Paris, 1995.

Simon Fontaine était à l'apogée de son succès. Un sondage l'avait consacré « plus séduisant des Français », le jury des Césars l'avait honoré du prix du meilleur acteur, les plus grands réalisateurs s'arrachaient son emploi du temps, l'argent abondait. Âgé de trente-sept ans, il ne devait pas tant cette consécration à son physique irréprochable ou à son immense talent qu'au fait qu'il incarnait toute la délicatesse, la distinction, l'élégance que l'on peut attendre d'un homme. Son succès auprès des femmes ne venait pas, comme celui de tant d'autres, d'une attitude virile et rassurante, mais d'une grâce naturelle digne des grandes heures du théâtre français.

Simon Fontaine avait un secret, une de ces bizarreries que l'on préfère garder pour soi car, quoi qu'elles puissent paraître valorisantes, elle pourraient tout autant s'avérer aliénantes. Simon Fontaine ne déféquait pas. Il urinait, certes, mais son organisme n'avait jamais produit l'ombre d'une crotte. Quotidiennement, l'acteur éprouvait pourtant le besoin de se rendre sur le trône, de s'y vider d'une manière ou d'une autre, et la façon qu'avait sa nature de se purger passait par le doute. Chaque fois qu'il se retrouvait sur la cuvette, pantalon baissé, Simon Fontaine doutait. Son assurance naturelle, son habituelle confiance en la vie s'envolaient pour quelques minutes, et il concevait intérieurement les pires doutes existentiels. La vie lui semblait soudainement dépourvue de sens, la création tout entière lui apparaissait comme absurde, ridicule, intolérable de vacuité. Ainsi envahi par l'effroi, il suait à grosses gouttes, et c'est probablement de cette manière qu'il évacuait ce qu'il avait ingurgité.

Et c'est ainsi que, le 14 juin 1995 à quinze heures vingt-deux exactement, Simon Fontaine fut terrassé par une crise cardiaque. La vie lui échappa d'un coup, alors qu'il était aux toilettes. Le doute, après trente-sept ans, était devenu si intense, si insupportable, que son organisme avait lâché, ni plus ni moins.

Le drame, quoi que nul n'en mesura la portée, fut que l'on retrouva Simon Fontaine dans cette position humiliante, et que la presse affirma sans réfléchir qu'il s'apprêtait à couler un bronze au moment fatidique. Et c'est ainsi que l'homme qui incarnait la plus haute élégance, le seul homme dont la distinction était telle qu'il ne déféquait pas, resta gravé dans la mémoire populaire comme « l'homme qui a rendu l'âme pendant qu'il chiait ».

14 avril 2011

Interlude #2 (prélude à l'Apocalypse)

- Menteur ! Tu n'existes que pour valoriser ton ego, que pour dominer les autres !
- Si seulement... Ma vie serait plus simple...
- N'avoueras-tu donc jamais ?
- Vois-tu, Mutant-barbu-obèse, je voudrais tant pouvoir te dire oui, te simplifier l'existence, mais la chose est que depuis tout petit, je ne puis que constater que quelque chose ne tourne pas rond sur cette terre !
- Ha ha ! La belle affaire ! On est tous des rebelles !
- Oui, sinon que toi tu essaies de détruire ce qui te déplait, lorsque moi je hurle dans le vide pour bâtir ce qui peut-être pourrait fonctionner !
- Pour qui tu te prends ? Qui es-tu pour savoir ce qui pourrait fonctionner ?
- Putain, mec, j'en sais rien, mais au moins j'essaie...
- Oui, mais il faut d'abord tuer tous les méchants !
- Ils t'auront tué avant, et moi je serai toujours là en train d'essayer...
Et là il ne peut plus rien répondre, parce que pendant que je pose délicatement une brique sur la précédente, un méchant l'a abattu.
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