15 janvier 2012

The India Experience - 16/ The Om Beach Experience (Pt. 2)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Om Beach Experience (Pt. 1).


12 mars 2001 - 17 mars 2001 : The Om Beach Experience, Gokarna (Karnataka)

Les jours s'écoulent. Quatre petites journées qui me font l'effet d'une éternité ! Je passe la plupart du temps à écrire des dizaines de poèmes de merde à propos de tout ça, dont les seuls fragments valables formeront plus tard le corpus de La plage d’Om. Je renonce totalement à la bouffe indienne et m’empiffre de pizzas, de chocolat et de corn flakes. J'y trouve un réconfort sans borne et ça finit par donner Mon bol de corn flakes, comme quoi l’humour s’immisce même dans les moments les plus pitoyables de l'existence… Je passe de longues heures à nager dans l’océan au péril de ma vie, avec un total mépris pour les courants dont on ne cesse de me répéter qu’ils tuent une demi-douzaine de touristes par an. Une fois, je disparais durant plus de trois heures. Lorsque je reviens, ils me croyaient tous noyé. Mais non, je n'ai même pas la chance de mourir en martyr ! Quelques chutes inédites de La plage d’Om : « Mélodie / Retrouvée / Présomptions / Ébauchées / Je mets mes idées sur les mots qui me plaisent / Si les 2 ne vont pas ensemble à vos yeux / Tant pis ! ». Et aussi : « Aimer sans être vulnérable / Est-ce un mythe ? ».

La fille aux yeux de miel vient me parler, exige des explications. Je ne veux pas être désagréable (je ne le suis d'ailleurs pas, je suis juste dans mon coin). On manque de peu de s'engueuler. On s'explique. Elle revendique sa liberté. Je revendique mes sentiments. Je fous en l'air tout espoir de la reconquérir. Avant Jaisalmer, elle a passé quelques semaines dans un dispensaire au Népal, à soigner des miséreux atteints de maladies incurables, livrés aux souffrances les plus insoutenables. Elle s'insurge : comment, par contraste, puis-je me laisser aller ainsi, dans ce décor de rêve, avec ma vie de rêve ? Bonne question. Elle provoque trois conversations en tout. Pour la seconde, elle m'embarque dans une calanque et exige qu'on se foute à poil. Pour elle c'est un symbole : on se met à nu, on se dit tout. Comme on parle, nos corps exposés me semblent grotesques. Il y a deux mois, ces corps brûlaient d'excitation, se faisaient du bien l'un à l'autre. Aujourd'hui, elle les transforme en revendication, les intellectualise. Nos chairs alors s'enlaidissent, deviennent un amas pathétique de cellules vivantes. La troisième conversation est vraiment tendue. Elle est furieuse. Je ne maîtrise plus rien à ce stade, je ne sais plus ce que je lui raconte, je suis une merde. Michaël aussi est très mal à l'aise, il vient me voir à plusieurs reprises, évoque l'idée de partir. Je le lui interdis, mon éthique m'y contraint : il n'y est pour rien. En plus j'aime vraiment bien nos rares moments ensemble. Qu'il reste : si quelqu'un doit partir, je partirai. Mais je ne pars pas. Nous maintenons tant bien que mal un équilibre. Elle fait preuve d'une patience sans borne à mon égard, d'une obstination absurde à régler ce problème qui pourtant n'appartient qu'à moi. Mais elle a tort : elle s'acharne à préserver notre amitié, j'échoue à préserver notre amour. On ne se bat pas sous les mêmes drapeaux. Et puisque après tout je ne fais chier personne avec mon spleen, elle devrait m'ignorer, me chasser ou partir. Je devrais me chasser moi-même, recouvrer ma liberté puisqu'elle tient tant à la sienne. Mais je ne pars pas. Je n’arrive pas à m’éloigner d'elle.

Il y a tout de même quelques moments de complicité. C'est déjà ça. Cet apéro lors duquel nous trinquons un whisky frelaté… Le menu en compte plusieurs marques mais nous savons que ça sera dégueulasse de toute façon. Alors nous demandons au serveur de nous servir le pire de ses whiskies. Il croit avoir mal compris, nous confirmons : nous voulons le plus ignoble de tous. Le serveur rigole, nous aussi. Une autre fois, une vache lui vole sa pastèque pendant qu'une autre, décornée, tente de m’encorner (ce qui fait tout de même l’effet d’un bel uppercut au foie)… Et puis il y a nos fous rires devant cette voiture qui parcourt inlassablement Gokarna. Le conducteur scande de mystérieuses incantations dans un haut parleur, d'un ton absolument monocorde… Nous apprenons finalement qu'il s'agit des résultats du loto, et ça nous amuse encore plus…

Les baba-cools de la plage et leurs feux de camps la comblent de joie et me laissent complètement indifférent. Je suis tellement dark qu'ils finissent par me taper sur les nerfs. Ils sont tous là à fumer leurs pétards. Les dreadeux jonglent et jouent de la guitare, draguent des dreadeuses boudinées à la peau couleur jambon. Tout ce beau monde est d'une superficialité scandaleuse et je n'ai pas la moindre envie de me mêler à eux. Ils n'ont que la « spiritualité » indienne à la bouche mais leur manière de la vivre n'est qu'une version tropicale du consumérisme européen. J'apprendrai d'ailleurs par la suite que les Indiens ont le plus grand mépris pour leur genre… Je leur abandonne ma jeune fille aux yeux de miel. Je regarde passer les sveltes Indiennes à la peau cuivrée, autrement plus attirantes que les dreadeuses. Je me fais quelques amis pourtant : les chiens errants (six ans plus tard, je sympathiserai de même avec leurs enfants). Un soir que je me sens particulièrement abattu et seul au monde, à dormir comme un con tout seul sur le sable et pas à côté d’elle, ils flairent mon mal-être et viennent se blottir tout contre moi. Je passe la nuit en sandwich entre cinq nounours, infiniment reconnaissant pour cet élan de tendresse. Je me sens, comme qui dirait, membre de la meute.

Comment, quelques jours après ma sortie triomphante de la Desert Experience, comment puis-je tomber si bas ? Je ne cesse de m'interroger. Il est vrai que je tiens terriblement à cette fille. Et dans ma tête, c'était ma dernière chance de parvenir à, enfin, être vraiment avec elle. J'ai cristallisé à mort sur cette idée : le trip romantique à deux, en Inde. Jolie carte postale. Il était couru que je tombe de haut. Mais ça ne peut tout expliquer. Je craque. Tout simplement, je craque. Je me pensais sauvé par le désert, je n'en étais que revigoré. Je me revois un an en arrière. Comme je triomphais alors, avec mon collectif d'artistes et ses succès. Tout semblait si bien s’enchaîner  Que de désillusions depuis. En un an, je suis devenu un adulte. Et je crois qu'à ce moment-là, ça ne me plaît pas du tout d'être un adulte. Putain, mais qu'est-ce qui s'est passé ? J'ai pourtant vécu tout ça comme une épopée merveilleuse. Justement ! Je n'ai pas mesuré la part des ténèbres, le poids des déceptions. Il y a un an, je croyais qu'il était possible de faire ensemble. Aujourd'hui je suis épuisé des gens, de leurs egos, de leurs caprices, de leurs crises de nerfs, de leurs mauvaises langues. J'ai été épouvanté par tout ce qui s'est dit sur mon compte. Je me suis bougé le cul pour faire avancer les choses, pour fédérer des gens, pour booster la vie culturelle lyonnaise. J'ai consacré de longs mois à cela, j'ai perdu beaucoup d'argent dans l'entreprise… J'y ai certes gagné des expériences de vie inestimables, des amis fidèles, des souvenirs incroyables et la possibilité, si je le souhaite, d'aller plus loin. Mais il faut bien avouer que j'ai été très affecté par les polémiques ridicules des uns et des autres… J'ai combattu, pourtant. Je suis peut-être une merde ici à Om Beach, mais à Lyon je suis un dragon ! Je suis allé au fond des choses en cette année 2000. J'ai expérimenté. J'ai vécu. J'ai grandi. De la Neweden Week jusqu'à ce voyage, j'ai mis en œuvre tous les trucs dingues qui me sont passés par la tête. La vie s'est chargée du reste. De rajouter le piment et les épices. Ça a été une année cosmique et je n'aurai jamais rien à regretter de cette folle épopée. Mais aujourd'hui, sur cette plage paradisiaque, je craque. J'ai trop encaissé. Trop de changements. Trop d'enjeux. Trop de pression. Et pas de cerise aux yeux de miel sur mon gâteau… Alors je me raccroche à ce vers de O(+> « Every now and then u must defend your right 2 die and live again, live again, live again! ». Toute ma putain de vie résumée en une phrase !

Comme en écho à ces idées de transhumance, un email m’apprend que la Casa Okupada a reçu un avis d'expulsion. J'hésitais à me désinvestir de ce projet-là aussi : voilà qui règle la question. En même temps, n’en étant plus à une contradiction près, je décide qu’il va falloir ouvrir un autre squat, pour poursuivre l’expérience et accomplir de nouvelles Combustions Spontanées. Je me jure au passage que les Taliban(E)s du Point Moc n’auront pas même le droit d’y mettre les pieds : « Ça me fait mal d’exclure, moi qui ai toujours prôné l’union faisant la force, mais je ne veux plus avoir de compte à rendre à ces gens-là. Je ne veux même plus entendre parler d’eux après toute la merde qu’ils ont déversée sur moi, Neweden et la Casa. Ils veulent du radicalisme, on va leur en donner ! ». Je décide aussi que je ne les pardonnerai jamais. C'est une promesse à laquelle je me tiendrai, par pur principe. Je peux pardonner qu'on s'en prenne à moi s'il y a des enjeux affectifs. Je peux pardonner qu'on s'en prenne à moi si je me comporte mal. Je ne pardonnerai jamais qu'on s'en prenne à moi sans raison. Pourtant, dix ans plus tard, comme replongeant dans mes cahiers de voyage et rédigeant ce récit, je songe à cette réplique du scénariste Peter David : « Je me suis fait quelques ennemis… Mais, hé ! Ils se sont tous volatilisés en poussière et je suis toujours là. Alors je suppose que ça veut dire que j'ai gagné ». Mais en ce début d'année 2001, les jeux ne sont pas encore faits !

Et nous voici prêts à quitter Om Beach. Il semble qu'il ne s'est rien produit entre Michaël et la jeune fille aux yeux de miel. C'est déjà ça… Notre piteux trio se trouve augmenté d'une jeune Allemande, récoltée sur la plage. La fille aux yeux de miel précise d'un ton sec « Et j'espère que désormais tout est clair entre nous, et que cela ne dérange personne ! ». J'ai envie de la gifler. C'est si humiliant de sa part, de nous adresser ça à moi et à Michaël, quand tout le monde sait que ça n'est destiné qu'à moi. Mais après tout, je suis une merde. Ma réponse, évidemment, s'impose d'elle-même : « Non… Non non… Pas du tout… ».

Lorsque le bus quitte Gokarna, je me demande si je reviendrai jamais profiter mieux de cet endroit magique. Je le ferai finalement en 2007. La seconde Om Beach Experience sera aussi merveilleuse que celle-ci aura été lamentable. Les voies du karma sont impénétrables…


Expérience suivante : The Hampi Experience.

14 janvier 2012

De l'insomnie et de la France qui se lève tôt...

L'insomnie est parfois une pression, une contrainte, une abomination pour celui ou celle qui ne l'a pas choisie et qui doit se lever le lendemain. Pour cela, Dieu a inventé les somnifères.

Mais l'insomnie est avant tout une pulsion, une envie, un besoin, un élan de vie... Parce que peu importe combien nous dormons, nous allons tous mourir un jour, et nous avons parfois besoin d'aller au bout des choses...

Ils disent que l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt (et M. Sarkozy nous a assez fait chier avec ça !), mais pour me lever tous les matins à six heures et m'endormir à coups de Stilnox depuis sept mois, pour être crevé néanmoins, et ce bien que cela soit un choix de ma part et que j'aime ce pourquoi je me lève, je puis dire que cette expérience d'enseignant -destinée à durer encore plus ou moins un an (après quoi je prends ma retraite, je retourne à mes errances en Asie et à l'écriture de livres que personne n'achètera !)- me coûte davantage d'espérance de vie que toute la fête, toutes les drogues et toutes les saines nuits blanches d'écriture que j'ai pu ingurgiter auparavant. Faire ça quelques mois, une fois de temps en temps, à l'autre bout du monde, c'est cool. Mais quand je pense aux pauvres gens qui doivent faire ça toute leur vie... Mama mia !

Alors qu'on ne vienne pas m'emmerder avec la France qui se lève tôt parce que désormais, je sais que cette France, elle souffre ! Hors il n'y a aucun mérite à souffrir sauf pour être beau. Hors cette France-là n'est pas belle (ou en tout cas très rarement). 

Et même si je dois me lever à six heures lundi matin, et même si je dois me traîner toute la semaine, ce soir je veille ! Quoi qu'on en dise, l'aube est un spectacle épouvantable quand on vient de se lever, et magnifique lorsque l'on n'a pas dormi... Ce n'est pas Annie Lennox et Dave Stewart, qui me diront le contraire (et pourtant, M. Sarkozy, ils sont bien plus riches que vous ne le serez jamais !)...


Les animaux sont arrivés
Jour par jour se travailler

Dans les trains

En auto
Sur les bicyclettes
Dans les rues
C'est partout
Dans les places publiques

Les animaux sont arrivés
Jour par jour se travailler
Jour par jour se travailler

Dans les trains
Chaque semaine
Sur les bicyclettes
Dans les rues
C'est partout
Dans les places publiques

Toutes les bêtes de la cité

Toutes les personnes fatiguées
A les maisons retournées
Les métiers c'est terminé

Dans les trains

En auto
Sur les bicyclettes
Dans les rues
C'est partout
Dans les places publiques

Les animaux sont arrivés

Jour par jour se travailler
Regardez Regardez
Toutes les personnes fatiguées

Quelle horreur qu'est ce que c'est ?

C'est la vie juste la vie
Quelle horreur qu'est ce que c'est ?
C'est la vie juste la vie
Quelle horreur qu'est ce que c'est ?
C'est la vie juste la vie

(PS : à peine sept heures du matin et déjà j'entends les disqueuses des artisans forgerons qui bossent en bas de chez moi... un dimanche... sans déconner, ils sont complètement malades ces Cambodgiens des fois !!!)

6 janvier 2012

The India Experience - 15/ The Om Beach Experience (Pt. 1)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Jaisalmer Experience (Pt. 3).


12 mars 2001 - 17 mars 2001 : The Om Beach Experience, Gokarna (Karnataka)

C'est le matin. La jeune fille aux yeux de miel monte dans le bus. Nous quittons Jaisalmer. Un regard, un sourire, tout va bien. Et puis derrière, j'aperçois Michaël, le Français rencontré la veille. Il hisse son sac à dos dans le véhicule. La jeune fille aux yeux de miel capte mon air étonné. « Oh, à propos, Michaël m'a demandé s'il pouvait nous accompagner à Om Beach. J'espère que ça te dérange pas…? ». Il semble que cette phrase, ce « j'espère que ça te dérange pas », soit destinée à devenir un rituel entre nous. Alors je sacrifie au rituel : « Non… Non non… Pas du tout… ». Pendant le trajet, Michaël s'explique : « Je savais pas trop où aller après Jaisalmer. Vous êtes adorables, cette histoire de plage m'a inspiré, alors voilà… ». Et comme un écho : « J'espère que ça te dérange pas ? ». Il ignore tout de ce qui s'est joué, de ce qui se joue, entre elle et moi. Il nous prend pour de simples amis. Elle aussi d'ailleurs, nous prend désormais pour de simples amis. Je joue au perroquet : « Non… Non non… Pas du tout… ». Bien-sûr que ça me dérange ! Comment peuvent-ils être aussi bêtes ?! Lui encore, je comprends, il n'a aucune raison de se sentir de trop. Mais elle, nom de Dieu, à quoi pense-t-elle ? D'accord, elle m'a fait comprendre que notre « histoire » est terminée, qu'on est passé à autre chose. D'accord, j'ai menti, j'ai dis que j'étais cool avec ça. Mais enfin quand-même, quand bien même ! C'était notre trip ! Elle aurait pu imaginer que ça me gonfle qu'elle… Oh, et puis merde, tant pis ! Je reste souriant, je ne montre rien, je ne vais pas, en plus, perdre la face. Ni nous gâcher nos vacances.

Il faut dire que dans d'autres circonstances, j'eus été ravi de voir débarquer Michaël. Tout comme Rotem, il est un compagnon de voyage idéal sous tous rapports. Ce n'est pas un mec cool, c'est un mec bien. Je le trouve vraiment, vraiment chouette. Et puis je me rappelle mon sentiment de la veille, toutes les « coïncidences », tous les « signes ». L'Univers tout entier est là qui veille sur moi, qui conspire à me conduire absolument là où je dois être, à vivre précisément ce que je dois vivre, à rencontrer exactement qui je dois rencontrer. Michaël fait donc partie du « plan ». Je décide d'avoir un peu confiance en mes dieux, et je me détends.

Nous cheminons longuement vers Gokarna. Je passe la totalité du voyage, c'est-à-dire près de quarante heures, sans dormir. Je me souviens des Indiens non-anglophones, amassés en cercle autour de nous à la gare d’Ahmedabad, fascinés par la fille aux yeux de miel, la contemplant avec des sourires hébétés, résistant d’un même sourire à toutes nos entreprises de communication. Je me souviens comme ça l'agace, la pauvre (mais moi je trouve ça rigolo). Je me souviens de notre tentative pour squatter en seconde classe avec nos billets troisième classe, de l’intraitable contrôleur qui nous somme de regagner notre compartiment. Je me souviens comme ça l'agace, la pauvre (mais moi je trouve ça rigolo). Je me souviens d’un ciel au crépuscule, avec des nuages multiformes, qui ne ressemble à aucun autre ciel que j’aie jamais vu ni avant ni depuis. Je me souviens comme ça la laisse indifférente, elle qui d'habitude tombe en transe devant le moindre arbuste (mais moi je trouve ça magnifique). Je pourrais bien, finalement, être aussi cool qu'elle. Je me souviens de nos récits de désert, de son safari en duo avec un camel driver lubrique, qui n'a rien osé tenter mais qui aurait bien voulu. Je me souviens que nous évoquons les inaccessibles et irrésistibles Indiennes avec Michael. Comme il a une copine en France, je glisse que « de toutes façons t'es maqué ». Je me fiche éperdument de son couple, je veux juste m'assurer qu'il ne tentera rien avec la fille aux yeux de miel. « Oh, tu sais, je suis parti pour des mois… alors si une occasion se présente de vivre un truc chouette, ça restera mon jardin secret et voilà tout… ». Et merde ! Je me souviens qu'à la fin, la fatigue me fait badder. Je me souviens qu'elle me demande si ça va, que je lui mens une fois encore : « Je suis naze, c'est tout ». Vers la fin du périple, j’écris ces mots : « Impossible de dormir et je sais qu’à ce stade, je ne suis plus en condition de penser de façon structurée, seulement de ressentir des intuitions qui me déplaisent. Je ne peux me fier à rien dans cet état où tout est fossé par l'épuisement, et je déteste décidément ces moments entre la porte qui se ferme et la porte qui s’ouvre ». Finalement, nous arrivons à Gokarna, un village minuscule et charmant dont le nom signifie « oreille de vache », encore un lieu sacré pour les hindous. L'Inde du Sud, je le vois tout de suite, est plus détendue, plus smooth que l'Inde du Nord. Nous vidons une partie de nos sacs à dos dans le coffre d'une guesthouse. Le bon sens voudrait que nous prenions un rickshaw, mais nous entreprenons avec je ne sais quelle détermination surhumaine de marcher une heure à travers les collines. Jusqu’à, enfin, atteindre Om Beach.

Parvenu à destination, il nous faut louer non pas des chambres mais des huttes. La logique, l'évidence, voudrait qu'elle et moi prenions une hutte à deux. Ou alors que nous en prenions une chacun. Mais avant que quiconque n'ait le temps de suggérer quoi que ce soit, la fille aux yeux de miel proclame sa décision : « Bon, on prend une hutte à trois, alors ? ». Je devrais protester, mais que dire ? Une fois encore je me tais. Ivre de fatigue, je m'écroule avec eux dans la petite cahute et nous dormons une éternité.

Au réveil, j'essaie de ranimer ma bonne humeur, mais cette histoire de hutte m'a achevé. Sans la hutte, je suis fichu. Tous mes plans tombent à l'eau. Il ne s'agissait pas, bien sûr, de lui sauter dessus dès la première nuit. Mais la présence de Michaël rend tout impossible. Et là, je ne sais pas ce qui m'arrive. Le poids de toutes les épreuves que j'ai traversées depuis un an me retombe sur les épaules. Les babapunks qui veulent ma peau, la pression incessante liée à mes projets artistiques, la fatigue, l'abus d'alcool et autres substances, la mort de ma mère, la connerie de mon père, l'obligation de me faire chier vingt-quatre heures par semaines à jouer à « l'agent de sécurité » pour le fric, ces deux longues années sans véritable histoire d'amour ni vacances, les interrogations qu'on a à vingt-quatre ans quand on n'a pas un diplôme pour attester d'une culture générale pourtant excellente, pas une compétence professionnelle en dehors du si précaire domaine de la culture. Et bien-sûr, et surtout, la fille aux yeux de miel qui n'est pas amoureuse de moi, qui n'arrête pas de m'annoncer des trucs de merde et de me demander avec candeur si « ça ne me dérange pas »…

Parvenu au soir, tout le monde festoie autour d'un feu de camp et je me tire à l'écart avec mon stylo et mon cahier. Je me sens totalement abattu. Fatalement déprimé. Elle vient me voir plusieurs fois, Michaël également. Mon changement soudain d'attitude les étonne, les inquiète. Je leur répète comme un mantra que « tout-va-bien-j'ai-juste-un-coup-de-blues-j'ai-besoin-d'être-seul-ça-va-passer ». Au moment de se coucher, j'annonce que je me sens à l'étroit dans cette hutte, qu'il fait trop chaud et qu'on est trop nombreux. Je m'en vais dormir à la belle étoile, sur la plage. Et comme cette nouvelle excentricité les affole de plus belle, j'affirme que ça ira mieux demain.

Mais ça ne va pas mieux demain. Je sombre d'heure en heure dans une déprime inextricable et profonde. Avec le recul, ou vu de l'extérieur, ça peut paraître ridicule. Ça me paraît déjà ridicule sur le moment. OK il y a cette histoire de Michaël. Mais si j'étais au summum de mon groove, je me débrouillerais pour passer des moments seul avec elle. Je jouerais le jeu du mec hyper-sociable, je copinerais avec tout le monde et je serais si cool qu'elle me mangerait dans la main. Il y aurait bien, alors, un moment propice pour l'embrasser. Et sinon je pourrais lui proposer une hutte à deux à Hampi, qui est la destination suivante. Je pourrais même penser à long terme, prendre sur moi ici pour être à ce point cool qu'elle craquera plus tard en France. Elle m'aime. Elle n'est pas amoureuse de moi mais elle m'aime. Elle me trouve séduisant. Elle a aimé se faire câliner. C'est juste que, par quelque obstination stupide du genre qu'en ont les filles, elle a décrété que je serais son ami et pas son mec. C'est vraiment ça : un décret. Elle n'a pas l'ombre d'une raison valable... Avec un peu de jugeote et beaucoup de patience, je pourrais désamorcer ça. Bref, je suis ridicule, je le sais, et le fait de le savoir me plonge plus profondément encore dans ma dépression spontanée. Pour couronner le tout, Om Beach est une sorte d’oasis paradisiaque, totalement coupé du monde. Une plage, des huttes et des paillotes encastrées entre la jungle et les collines d'un côté, l'Océan Indien de l'autre. On ne peut pas imaginer pire endroit pour déprimer, précisément parce que tout est conçu pour ne pas déprimer ! C'est beau. Tout le monde est détendu. Le soleil brille. Il fait chaud. Le sable, les palmiers, la nature, la mer. On aperçoit même des putains de dauphins au loin ! Déprimer ici implique d'être vraiment pas bien dans sa tête. Et cette idée-là vient encore s'ajouter à la montagne de choses qui me désolent !

La dernière phase du voyage s'annonce glauque...

Expérience suivante : The Om Beach Experience (Pt. 2).

3 janvier 2012

La Compagnizz, la série : épisode 11 - Les grands projets de Denis Lecarme

Je viens de me souvenir qu'il restait trois épisodes inédits du feuilleton de La Compagnizz. Presque deux ans après l'épisode 10, voici donc... l'épisode 11 ^^

Explications et épisode 1 ici.
Épisode 2 ici.
Épisode 3 ici.
Épisode 4 ici.
Épisode 5 ici.
Épisode 6 ici.
Épisode 7 ici.
Épisode 8 ici.
Épisode 9 ici.
Épisode 10 ici.

Dans ce nouvel épisode, vous allez découvrir que Denis Lecarme n'est pas sans ambition, même si sa collègue Lucile Brisset n'est pas toujours aussi enthousiaste que lui !

La Compagnizz, la série : épisode 11 - Les grands projets de Denis Lecarme

<a href="http://www.grapheine.com/creation-carte-de-voeux-f9.html" title="logo graphisme">changement d'identite visuelle</a>

A la semaine prochaine pour un nouvel épisode !!!

30 décembre 2011

Question de goût ?


Est-ce que c'est parce que je suis né en 1976 ? Est-ce que c'est parce que je suis un dandy-hippie dans l'âme ? Est-ce que c'est parce que j'ai du goût où est-ce que je suis complètement à la rue ?

Toujours est-il que la vision d'un homme avec sa chemise ou son t-shirt rentré dans son pantalon me paraît le comble de la vulgarité, de la ringardise et du mauvais goût !

Dans le genre costume de clown.

Mesdemoiselles, votre verdict ?

26 décembre 2011

L'honneur est sauf !

Il y a dix ans, soumettant la première version du script de la bande dessinée de science-fiction Warp au directeur artistique des éditions Pointe Noire (alors vivement intéressé par le projet), je m'étais fait flamber pour avoir utilisé le terme « éthernet » afin de désigner une version « cyber-télépathique » d'internet. L'éditeur m'avait balancé un truc du genre : « L'éthernet ? Dans un futur lointain ? Tu nous prend pour des idiots ou quoi ? ». Je savais bien, alors, que le terme « éthernet » était un terme technique déjà existant, mais je trouvais l'expression trop idéale (et trop appropriée) pour ne pas la recycler de la sorte. Pour autant, du haut de mes vingt-quatre ans, je m'étais senti tout piteux et j'avais immédiatement renoncé à l'appellation.

Je viens de découvrir que, il y a trois ans, Peter David n'a pas hésité une seconde à utiliser le même terme pour désigner... une version « cyber-télépathique » d'internet (c'est dans X-Factor: Overtime, vous pouvez vérifier !).

Hors, il se trouve que Peter David est l'un des plus grands scénaristes de bande dessinée de notre époque.

Alors si Peter David l'a fait... je crois bien que mon honneur, au bout du compte, est sauf !

(Et Pointe Noire a fait faillite depuis bien longtemps...)

25 décembre 2011

Le petit cadeau de Noël de Shaomi


Il parait que Noël fiche un coup de blues à tout un tas de gens, alors voilà mon petit cadeau : Morning Child, tiré du très bel album Play With The Changes de 4hero



Alors, toujours déprimé(e) ? 

Si c'est le cas... ben alors là... je sais pas... je crois qu'il ne reste plus qu'à essayer par ici... ^^

24 décembre 2011

Ce que font les morts : le film !

Ça y est !

Trois ans après que mes amis Éric Chmara et Rémy Dumont m'aient demandé d'écrire pour eux un scénario de film fantastique, le court-métrage Ce que font les morts est en ligne !

Je ne peux que les remercier d'avoir mis mon travail en images avec autant de talent. Je dois également, par honnêteté, préciser qu'ils ont apporté quelques modifications à mon scénario, qui à mon sens l'ont pour l'essentiel amélioré. Je tiens aussi à remercier chaleureusement mon ami 2080 pour ses contributions à l'histoire originale.

Les curieux trouveront ci-dessous une interview de votre serviteur, réalisée pour le livre-promo du film, qui vous donnera quelques explications quant à la genèse de ce projet.

Sur ce, veuillez éteindre la lumière...


LE FILM:


Ce que font les morts par Tutella



L'INTERVIEW:


Entretien avec Shaomi, scénariste de Ce que font les morts.

Acteur parmi les plus dynamiques de la scène culturelle lyonnaise pendant plus de dix ans, Shaomi s'est désormais exilé en Asie. Il a co-fondé l'association Neweden, dont la revue littéraire et graphique Mercure Liquide fut l'émergence la plus connue, et contribué à de nombreuses autres aventures collectives, telle la Friche RVI. Une grande partie de son travail littéraire peut-être consulté sur son site : shaomi.in.

Comment est née cette collaboration avec Tutella Prod ?
J'avais déjà collaboré avec Rémy et Éric sur de nombreux projets dans le cadre du collectif Neweden, il y a dix-quinze ans de cela. En 2008, après avoir bouclé leur long-métrage Alter ego, ils m'ont proposé d'écrire le scénario d'un court-métrage d'horreur. Je leur ai proposé deux histoires de fantômes sur lesquelles j'avais déjà travaillé et ils ont choisi Ce que font les morts.

C'est donc un thème qui t'es cher, les fantômes ?
Ça m'a toujours fasciné, depuis que je suis petit. Mais je crois que parler des fantômes est toujours une manière détournée de parler des vivants : les fantômes, dans de nombreuses œuvres de fiction, ne font qu'accentuer des comportements et des obsessions bien humains. C'est ce que sous-entend la phrase qui a donné son titre au film : « Ce que font les morts est semblable à ce que font les vivants ».

Et que font les vivants ?
Ils tournent en rond. Je crois vraiment aux fantômes et je pense qu'ils sont comme ceux que l'on voit dans Sixième sens, ou dans ce roman merveilleux et méconnu, Manhattan Ghost Story de T.M. Wright. Tiens, pendant que j'y suis et entre parenthèses, mon script doit aussi beaucoup au film Kairo de Kiyoshi Kurosawa, une autre perle méconnue. Bref, je crois que les fantômes tournent en rond parce qu'ils sont prisonniers de leurs frustrations, de leurs regrets, de leurs besoins inassouvis, de leurs peurs, de leurs blessures affectives, de leurs refus de voir au-delà de leurs œillères... Et en termes de psychologie, ce que je viens de dire pourrait s'appliquer à beaucoup de gens bien vivants ! Pour moi, les fantômes c'est finalement une manière de parler de la folie, parce que la folie est quelque chose qui me fait peur. Je ne parle pas seulement de la démence mais aussi de la folie quotidienne : les petites névroses, les petites paranoïas, toutes ces petites anomalies psychiques qui rendent les gens insupportables !

C'est ta folie ou celle des autres qui te fait peur ?
Les deux !

Le livre dans lequel sera publiée cette interview contient une nouvelle que tu as écrite, qui porte le même titre que le film mais qui raconte une histoire tout à fait différente. Peux-tu nous expliquer cela ?
Il faut remonter à l'origine du projet, il y a un peu plus de dix ans. J'avais envie depuis longtemps d'écrire une histoire de fantômes et c'est le travail de la photographe Cindy Sherman qui m'a en quelque sorte donné un déclic. À l'époque je voulais construire un triptyque : une même histoire racontée du point de vue de trois personnages différents. Une partie était une nouvelle, une autre une bande dessinée, la troisième un court-métrage, et les trois réunies formaient un puzzle complet. Finalement je n'ai rien fait de cette idée à l'époque mais je l'ai reprise en 2005, lorsque j'ai conçu le recueil de nouvelles Tabloïde, dont est tirée la nouvelle ici-présente [NDLR : Le recueil est intégralement disponible sur le site de l'auteur]. Entre temps, en 2004, le dessinateur 2080 m'avait demandé de lui écrire un scénario pour une BD et j'avais composé un récit complètement différent à partir des mêmes thématiques. La BD n'a pas trouvé d'éditeur, et par conséquent n'a jamais été dessinée dans son intégralité, mais le court-métrage est une adaptation de ce scénario-là. C'est donc assez drôle parce que finalement nous obtenons une nouvelle, un court-métrage et le scénario d'une BD. La proposition d'Éric et Rémy m'aura donc permis d'aller plus ou moins au bout de mon idée d'origine.

Cela signifie que tu en as terminé avec les fantômes ?
Pas nécessairement : j'aimerais bien transformer le scénario de la BD (et donc du court-métrage) en roman, mais j'ai beaucoup d'autres livres à écrire avant, alors qui sait si et quand j'aurai le temps de réaliser ce projet...

À quel point t'es-tu investi dans la réalisation du film ?
À aucun point ! Je n'avais absolument pas de temps pour ça et de toute façon ce n'est pas mon métier de faire du cinéma. J'avais donc dès le départ été très clair avec Rémy et Éric sur le fait qu'une fois livré, mon scénario leur appartenait et qu'ils étaient libres de l'adapter comme bon leur semblait, voire de le modifier s'ils le voulaient. D'une part je leur faisais entièrement confiance et de toute façon, il vaut mieux raisonner comme ça lorsque l'on écrit pour le cinéma. Éric et Rémy, par contre, m'ont fait plusieurs retours sur le scénario en cours d'écriture. On peut donc dire à tous points de vue que ce script, même si j'en suis l'artisan principal, doit beaucoup aux interventions de 2080 sur la BD, puis à celles de Tutella Prod sur le film.

Et tu as vu le film ?
Pas encore. J'ai lu quelques modifs qu'ils ont faites sur le scénario et les dialogues, que je trouve excellentes, et j'ai juste vu une séquence qui m'a bluffé. Pour la petite histoire, il y a un « film dans le film », un snuff-movie qui apparaît dans une scène. Rémy et Éric l'ont tourné et monté, puis posté sur Youtube pour le montrer à toute l'équipe. J'ai mal lu leur mail et j'ai cru qu'il s'agissait d'une vraie exécution d'otage par des Islamistes, qu'ils envoyaient à tout le monde pour inspiration ! Et quand je leur ai dit « Oui, c'est quelque chose dans cet esprit-là que j'avais en tête, c'est génial si vous arrivez à filmer une scène comme ça », ils m'ont répondu : « Mais... heu... ce que tu viens de voir c'est la scène qu'on a déjà filmée ! ». Après quoi Youtube a supprimé la vidéo en question parce qu'ils ont vraisemblablement cru comme moi que c'était une vraie ! Quoi qu'il en soit, pour les raisons évoquées plus haut, même s'il advenait que je n'aime pas le résultat final je ne reprocherais rien à Tutella : c'est leur projet et c'est à eux de le réaliser comme ils l'entendent.

Et tu as d'autres projets de courts-métrages ?
Non, sauf si quelqu'un me propose un jour d'en écrire un autre. Je me recentre sur la littérature, à présent.

Et pour finir, peut-on te demander ce que tu fiches en Asie ?
J'explore le monde, j'essaie d'y trouver ma place, je prends du recul... Aujourd'hui je vis au Cambodge mais lorsque paraitra ton interview je serai peut-être ailleurs... Je trouve ça dommage de ne pas changer d'environnement, de rester toute sa vie au même endroit et d'y faire toute sa vie la même chose. Il y a trop de trucs à apprendre et à découvrir !


Propos recueillis par Frédéric Henry.

4 décembre 2011

The India Experience - 14/ The Jaisalmer Experience (Pt. 3)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Jaisalmer Experience (Pt. 2).

10 mars 2001 - 12 mars 2001 : The Jaisalmer Experience, Jaisalmer (Rajasthan)

Histoire de la jeune fille aux yeux de miel, suite et fin.

Je l'ai réinvitée à dîner. Elle est revenue. Nous avons de nouveau bu du vin, nous avons de nouveau parlé des heures, avec le même entrain. C'était d'une intensité inhabituelle, déconcertante ! Elle m'avait fait des confidences, qui m'obligeaient à faire preuve de prudence. Je n'entrerai pas dans les détails, je me contenterai de dire qu'elle avait de bonnes raisons d'être brouillée avec sa sexualité, et qu'elle avait besoin de se guérir de ces bonnes raisons avant d'envisager quoi que ce soit avec qui que ce soit. Elle n'était pas la première. J'étais devenu, sans le vouloir, une sorte de spécialiste de ce genre de guérisons. Mon côté féminin, sans doute. Ça a basculé vers trois ou quatre heures du matin. Nous parlions sexualité justement, et j'ai cité cette phrase idiote, d'une chanson de Prince. Il y est question de mettre les filles dans tous leurs états, juste en leur léchant les genoux, un truc comme ça. J'ajoutai que, n'ayant jamais essayé, je ne savais pas si ça marchait. Elle m'a sourit d'un air un peu canaille et murmuré, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde : « Et bien… essaie ! ». Mon cœur s'est mis à taper dans ma poitrine. « Vraiment ? T'es sûre ? ». « Oui ». J'ai soulevé sa robe et longuement, très délicatement, presque avec pudeur, je lui ai léché le genou droit. Elle m'a laissé poursuivre. Je suis doucement, très lentement, remonté le long de sa cuisse. Elle m'a laissé poursuivre. Je levais les yeux de temps à autre, juste pour être sûr. Les siens étaient clos. Son visage exprimait une sorte de plénitude. Je me suis laissé guider par sa respiration. Elle m'a laissé faire tout ce que je voulais alors j'ai fait plein de choses mais je n'ai pas tenté de faire l'amour avec elle. Nous nous sommes finalement embrassés, interminablement. Je me souviendrai toujours du contact de son piercing à la langue, de son doigt qui venait se fourrer dans nos bouches comme si deux langues n'y suffisaient pas. C'était doux. C'était charnel mais c'était surtout très tendre. C'était ce dont elle avait besoin, et moi aussi à vrai dire. Un câlinNous nous sommes endormis comme le soleil se levait. Blottis tout habillés l'un contre l'autre. Je l'ai serrée longtemps très fort contre moi, bien après qu'elle se soit endormie. Je voulais la garder là, tout contre moi, pour toujours. Elle était merveilleuse. À cet instant-là, elle était ce que j'avais de plus précieux au monde. Un ange. Mon ange blanc. Pour la première fois depuis plus de deux ans, j'étais amoureux !

Elle fila comme une voleuse le lendemain vers midi. Elle me fit promettre de ne rien dire à personne : elle ne voulait pas que la rumeur publique s'empare de nous. J'étais d'accord. Je lui demandai ce qui allait se passer ensuite. Elle me dit qu'elle ne savait pas. Elle me dit de ne rien espérer, qu'elle était une fille du vent qui va et vient, apparaît et disparaît aussi vite. Elle me dit de la réinviter à dîner la semaine suivante.

La semaine fut interminable, attente obsédante de ce moment où elle allait enfin, de nouveau, sonner à ma porte. Le jour J arriva. La troisième nuit fut tout comme les deux premières, sauf que cette fois-ci nous avons fait l'amour. L'expression est vraiment adéquate pour le coup. C'est à peine si c'était du « sexe ». Elle m'avait fait part de telles fragilités… J'avais comme peur qu'elle se brise en morceaux. Elle m'a dit, pendant, de regarder son visage. Je me suis demandé pourquoi. J'ai tout de suite compris. Elle souriait. Sans doute sentait-elle mes craintes, voulait-elle me signifier que tout se passait bien pour elle. C'est rare les filles qui sourient en faisant l'amour. Il y eut peu de plaisir physique pour l'un comme pour l'autre : c'était un acte de guérison et c'était bien ainsi. Comme la nuit précédente, nous nous sommes endormis blottis. Comme la nuit précédente, je l'ai serrée fort contre moi, priant Dieu de ne pas me la reprendre. Comme la nuit précédente, elle est partie en coup de vent à midi, me refusant la moindre promesse.

Après cela (nous étions mi-novembre), elle a quitté Lyon pour quelques semaines, pour aller bosser en station, là-haut dans ses montagnes. Hormis Florence, ma meilleure amie et confidente, personne ne savait ce qui s'était passé. Et tout le monde continuait de me raconter ses projets d'être le premier à la séduire, sans se douter que je leur avais tous coupé l'herbe sous les pieds, juste à l'aide d'une citation stupide empruntée à une chanson de Prince. L'aurais-je jamais embrassée, si ne m'avait effleurée l'idée de lui lécher les genoux ?

Elle revint à Lyon pour la fête du 8 décembre. Cette soirée fut infernale : il y avait des dizaines d'amis à elle, des dizaines d'amis à moi. Pas moyen de passer ne fut-ce qu'une seconde en tête à tête. De rage, j'écrivis Agneau pourpre à la Casa, et le déclamai dans la rue au milieu des passants, pendant que certains jonglaient et que d'autres faisaient de la musique… Il y eut ensuite ma soirée d'anniversaire (avec un mois de retard), toujours à la Casa. Pareil : elle était impossible à attraper en tête à tête. J'ai gobé un ecsta, j'ai passé une soirée merveilleuse, j'ai dansé toute la nuit, j'ai embrassé un mec, ou deux je ne sais plus. Mais la descente a été rude : mon ami Ben T. s'était tiré avec l'herbe. Une descente de taz avec une amoureuse inaccessible et pas d'herbe, c'est un peu difficile. J'ai tapé un bad parce qu'on n'avait pas mis de capotes et que j'avais pas fait de test depuis la dernière meuf du fait que la dernière meuf, justement, venait d'en faire un quand on s'était rencontrés, et j'ai rien trouvé de mieux que de raconter ça à mon ange blanc à six heures du matin, en m'embrouillant complètement les pinceaux histoire de bien la faire flipper pour rien. Dieu soit loué, Ben a fini par réapparaître avec la beuh et quelques jours plus tard, je faisais un test inutile pour rassurer la jeune fille aux yeux de miel et moi avec.

Bref, on a fini par se refaire un dîner en tête à tête, ça devait être quelques jours avant que je ne décide de partir en voyage. On a encore parlé toute la nuit. Elle m'a remercié très chaleureusement, un peu trop formellement à vrai dire : elle était guérie. Je l'avais guérie. Elle avait couché avec un autre type à la montagne. Elle espérait que ça ne me dérangeait pas. Si elle était avec moi au bout du compte, ça n'avait pas grande importance, alors j'ai menti : j'ai dit que ça ne me dérangeait pas. Le type était un mec cool. Le genre moniteur de ski ou serveur : beau gosse, sportif, complètement superficiel, un peu cramé, sympa, pas amoureux d'elle pour un sou… Le genre de trou du cul qui serait resté cool en cherchant la free-party à Montpellier, sans doute ! Elle m'a raconté tout ça et a ajouté qu'elle n'était pas du tout avec lui, que c'était juste un coup pour rien, « pour vérifier qu'elle était bien guérie ». Deux ans qu'elle n'avait couché avec personne, pensez-vous ! Et d'ajouter qu'elle avait grave kiffé ! Bon, en entendant ça j'ai pas trop paniqué : elle avait « vérifié », elle ne voulait pas être avec lui, jusque-là tout allait bien. La soirée s'est écoulée et, inévitablement, est venu le moment où ma main a effleuré sa joue, où mes lèvres se sont rapprochées de son visage. Elle m'a repoussé doucement. Mais alors vraiment doucementPuis elle m'a fixé avec ce regard à la fois très tendre et très calme et très ferme. Puis elle m'a pondu un speech de président de la République en fin de mandat. « Tu m'as guérie. J'avais besoin de toi. Il n'y avait que toi qui pouvais le faire. Parce que j'ai une confiance aveugle en toi. Parce qu'il y a ce lien si spécial entre nous. Tu comprends ? C'était merveilleux, ces moments, c'était magique, ça m'a sauvée. Mais maintenant je voudrais qu'on soit frère et sœur, c'est tout. Je préfère te le dire : je pense qu'on ne fera plus jamais l'amour. J'espère que ça ne te dérange pas…? ». Et là, j'ai découvert que je pouvais enterrer De Niro, renvoyer Piccoli au Cours Simon, ridiculiser Johnny Depp ! J'étais là, tranquillement assis sur mon canapé, lorsqu'un énorme piano à queue s'est abattu sur moi. La grosse brute qui l'avait fait tomber du sixième étage l'a soulevé, à jeté un œil en direction de mes membres broyés et m'a demandé : « J'espère que ça ne te dérange pas…? ». Et moi, je lui ai fait mon plus grand sourire, je l'ai regardée droit dans les yeux, et de ma voix la plus désinvolte j'ai déclamé : « Non… Non non… Pas du tout… ». Nous nous sommes endormis blottis, mais pas blottis pareil. « Frère et sœur ». J'étais si bien, là contre elle. Et en même temps j'étais effondré.

Est-ce pour cela que j'ai décidé, quelques jours plus tard, de partir en voyage ? Est-ce que, une expérience intense venant de se clore, j'ai souhaité en provoquer une autre ? Je ne sais pas. Pas consciemment en tout cas. Je ne sais que ce que j'ai raconté au début de ce récit : j'ai juste eu envie de faire un truc complètement dingue ! Toujours est-il que nous nous sommes revus une ou deux fois avant qu'elle ne parte en Inde. Ma mère était morte entre temps. La fille aux yeux de miel s'était tapé un autre mec, peut-être même deux, c'est assez flou à présent. Aucun à Lyon : de la foule de prétendants locaux, je restais l'unique. Mais les stations de montagne, c'est le cauchemar de l'agneau pourpre ! Ça grouille de mecs cools. Ils ne l'aimaient pas, elle ne les n'aimait pas, mais la coke aidant tout le monde était cool. Pour l'avoir guérie, je l'avais bien guérie ! Je ne la jugeais pas, le problème n'était pas là. Elle faisait bien ce qu'elle voulait avec qui elle voulait. Elle n'était pas ma chose. Mais ces mecs, j'aurais bien voulu pouvoir leur envoyer une facture, parce que pour eux c'était tout bénef : grosses parties de jambes en l'air et merci docteur, combien je vous dois ? Pendant ce temps, je dormais tout seul sur mon canapé…

Mémoire d'une soirée. Nous devions aller à une fête, vers Macon ou un bled du genre. Elle devait venir me chercher avec toute la bande, vers minuit. En attendant, j'ai bu une bouteille de blanc sur ce fichu canapé. Pendant deux heures, j'ai écouté en boucle la même chanson. I Can't Make You Love Me. Lorsqu'ils sont arrivés, je n'étais même pas tellement ivre. Mais je m'étais ancré le slogan dans le crâne. I can't make you love me if you don't. I can't make you love me if you don't. I can't make you love me if you don't. Dieu que c'étais triste ! J'étais encore électrisé par ce que nous avions vécu mais c'était terminé. Déjà. Trop vite. Il n'y avait que ce voyage en Inde pour me sortir de ça ! Enfin pour cela, encore eut-il fallu qu'elle ne s'y trouve pas en même temps que moi ! Quand je lui ai expliqué mon projet, j'ai suggéré qu'on se voit là-bas, en fin de voyage. J'ai bien insisté : « Ou pas, on verra comment on le sent ». Elle a acquiescé, et à la proposition et au « ou pas ». Et puis une fois là-bas, nous avons échangés deux trois emails et l'affaire fut conclue sans autre formalité. Om Beach, vers Gokarna, dans le Karnataka, vers le 14 mars. Un mois après la fucking Saint-Valentin !

Ayant troqué mon canapé contre le toit d'un hôtel du bout du monde, je peine à m'endormir. Après douze nuits de désert, je subis avec peine le vacarme des chiens errants qui hurlent à la lune, des klaxons bouge-toi-de-là-que-j'm'y-mette, des moustiques qui s'acharnent à buzzer dans mon oreille gauche… Mais je me raccroche à une idée fixe, mon seul but désormais : la reconquérir. Perché sur mon épaule, Jiminy Cricket me fait la morale : « Elle t'a dit ''plus jamais'', t'es bouché ou quoi ? You can't make her love you ». J'envoie bouler le pauvre phytophage : « Oui oui, je sais, elle l'a dit. Elle avait aussi dit ''jamais tout court'', jusqu'au moment où elle a découvert qu'elle avait envie de se faire lécher le genou ! Tu comprends Jiminy, peut-être que moi aussi je peux être un mec cool, sous les tropiques. Peut-être que l'agneau pourpre sera si cool qu'elle admettra enfin l'évidence : il n'y a que moi, et il n'y a qu'elle ! Tu sais bien qu'on est fait l'un pour l'autre ! ». À court d'arguments, Jiminy la boucle, s'en va faire chier quelqu'un d'autre et me laisse enfin pioncer en paix !

À peine levé, je file acheter un billet de bus à la gare routière. Comme tombé du ciel, un Indien m’interpelle à un croisement. Il m'interroge sur ma destination, comme ça, sans raison (je n’avais même pas l’air de chercher quelque chose). Comme je viens de prendre la mauvaise direction, il me remet dans le droit chemin. Je me procure un aller-simple pour Amhedabad, d’où je rejoindrai Gokarna. La jeune fille aux yeux de miel me sait quelque part dans le Rajasthan, sans plus de détails. Quant à moi j’ignore absolument où elle se trouve à l’heure qu’il est : elle ne m'en n'a rien dit dans ses emails. Cet Indien tombé du ciel me permet d’être exactement au bon endroit au bon moment, une heure plus tard. En pleine rue, des mains surgissent de derrière mon dos, se referment sur mes yeux. « Qui c'est ? ». Je reconnaîtrais cette voix entre mille. Je ne peux pas y croire ! C'est impossible ! Pourtant c'est bien elle !!! Il y a un milliard d'habitants en Inde et nous nous croisons dans la rue, deux jours avant notre rendez-vous à des milliers de kilomètres de là !!! On hallucine, on bondit de joie, on s'enlace longuement. Un agent de police nous interpelle : nous dépassons les bornes de la bienséance indienne. Comme si la « coïncidence » ne se suffisait pas à elle-même : la fille aux yeux de miel a pris exactement le même billet que moi. Le même bus, le même jour, la même heure, la même direction. Nous partons ensemble pour Amhedabad !!! Je mets cet enchaînement d’improbabilités sur le même compte miraculeux que ceux qui l’ont précédé.

Mon dernier souvenir de Jaisalmer est celui de ce lassi, que nous buvons en terrasse d’un café. Une terrasse imbriquée dans les fortifications, avec vue sur le désert du Thar. Un Français passe par là. Il s'appelle Michaël. Il a notre âge. Il étudie aux Beaux-Arts de Marseille. Il est dans le même hôtel qu'elle. Il se joint à nous. C'est un type super. Il raconte que lorsqu'il faisait son safari dans le désert, il a vu une tente jaune au loin. Son camel driver est allé voir. De retour, il leur a expliqué qu'un Français excentrique campait là, voulait rester seul. Michaël faisait partie des touristes que j'étais, d'après le camel driver, censé « sauter derrière une dune ». Encore une « coïncidence ». Le plan est parfait. Shiva veille sur moi. Je n'ai qu'à le laisser orchestrer. Cela ne peut signifier qu'une chose et au diable Jiminy Cricket !

Je suis là avec eux, sous un soleil brûlant (il doit faire dans les 45°), je savoure la présence de l'être aimé, la chaleur qui caresse ma peau, le spectacle du désert qui s'étend à l'infini en bas des murailles. Je me sens juste bien, adulte, détendu, heureux, complètement rempli…

Je suis loin de me douter que toute cette paix intérieure, toute cette sérénité fraîchement acquise, seront ébranlées dès le lendemain. Après la leçon, vient l'examen. Et plus grande est la leçon, plus difficile est l'examen. Que n'ai-je, alors, déjà lu L'alchimiste


Prochaine expérience : The Om Beach Experience (Pt.1).

2 décembre 2011

La pile du pont

Je m'étais promis de ne pas lui faire de cadeau. Lorsque Audrey Betsch alias La Fille Pas Sage m'a soumis son manuscrit, La pile du pont, je ne savais pas à quoi m'attendre. Je savais qu'elle avait l'esprit vif, assez vif pour encaisser mes critiques si besoin, assez vif pour que je puisse m'abstenir de prendre des gants. Au bout du compte, j'ai tout lu d'une traite. Toutes les dix minutes, je levais les yeux vers ma compagne (occupée à autre chose à côté) et répétais d'une voix admirative : « C'est brillant ! ».

La « pile » d'un pont, c'est un de ces gros trucs de béton ou d'acier, qui servent à soutenir l'ouvrage. Un de ces machins sur lesquels on peut se crasher en voiture... ou en rêver secrètement. La pile du pont, c'est la chronique d'une vie quotidienne. Une existence ordinaire, ennuyeuse, que l'auteur métamorphose en un poème envoutant. Je n'écris pas « poème » pour faire une figure de style : le roman flirte ouvertement avec le genre poétique. Phrases courtes, sauts de lignes. Ce rythme convient parfaitement, participe de la fluidité, de la délicatesse d'un récit qu'il eut été si facile de rendre indigeste. La pile du pont n'appartient pas au genre de l'autofiction dépressive, glauque et morbide. L'héroïne, Cloé, se perçoit comme glauque et morbide parce qu'elle est dépressive, mais elle est en fait débordante de vie, lumineuse dans son humanité. Derrière la douleur se cache une joie. Derrière le cynisme se cache un esprit aiguisé, trop aiguisé peut-être pour le monde figé qui l'entoure. Une joie secrète, qui n'attend que de se révéler au grand jour. Le Bouddha enseignait que le bonheur est là, en nous tous, que la souffrance est quelque chose qui se greffe par-dessus, qu'il suffit de retirer la couche de souffrance pour révéler le bonheur naturel, spontané. Cloé incarne cette idée à la perfection.

Cloé, elle est infirmière de nuit, elle est maman à mi-temps, c'est une femme comme on en connait tous. Elle est en pleine thérapie mais son introspection, si fine soit-elle, ne suffit pas à guérir les blessures de l'âme. Les tourments des malades, mourants, cancéreux qu'elle soigne chaque nuit lui sont insupportables. Là, on se dit d'abord que quelque chose cloche. Le corps médical, c'est bien connu, est insensible, blindé. Et soudain on songe que non, que peut-être non, que peut-être Cloé a le droit d'être ébranlée, que peut-être elle n'est pas à sa place dans ce service, ni en dehors d'ailleurs. On comprend que si elle n'est à sa place nulle part, c'est parce qu'elle perçoit la terre entière comme un hôpital, ou un asile de fous. Cloé pourtant s'accroche, sombre sans sombrer tout à fait. Son désespoir s'exprime comme il peut, de façon parfois déroutante. Par exemple, lorsqu'elle transforme une tentative de viol en expérience érotique, finit dans une chambre d'hôtel avec son agresseur. De prime-abord, ce retournement semble pathétique, symptomatique d'une intolérable carence affective. Mais lorsque, plus loin, on apprend qu'elle a été abusée par son oncle, à l'âge de neuf ans, l'acte dégradant se transforme en acte de guérison. Sans même s'en rendre compte, Cloé a rééquilibré quelque chose en elle. Rééquilibré, c'est le mot. Tout est question de rééquilibrer ce qui est , car rien ne manque en fait. Le destin s'en chargera finalement, non sans une certaine ironie. Cette vie que Cloé voulait sacrifier à la pile du pont, lui sera finalement rendue par la pile du pont. Mais la pile du pont exige son dû, doit tout de même en prendre une, de vie, une autre. Tout est affaire d'équilibre, même les affaires de vie et de mort.

J'ignore jusqu'à quel point La pile du pont est ou non un récit autobiographique, et cela n'a pas grande importance. Ce qui en a, c'est que c'est un roman formidable, une de ces perles rares qui jalonnent parfois le chemin du lecteur obstiné. C'est tendre sans être niais, c'est stylistiquement audacieux mais sans rien sacrifier au fond. Il y a une musique dans ce livre, une élégance percutante de l'écriture et de l'intellect. Ça me fait penser à ce très beau film, Ma vie sans moi d'Isabelle Coixet, parce dans les deux cas, la fragilité de l'être humain est montrée sans honte, ni condescendance. D'un autre côté, c'est un peu comme si l'auteur Fritz Zorn avait été une femme, comme si la chronique de sa dépression (Mars, à lire absolument) n'avait pas été transformée en déclaration de guerre par le cancer qui le rongeait. Le cancer, ici, il ronge les autres, Cloé n'en est que le témoin. C'est le monde qui est malade, pas elle. Et c'est précisément lorsqu'elle s'en rend compte qu'elle parvient, enfin, à entrapercevoir la beauté de sa propre existence.

Je ne sais pas si Audrey Betsch a l'intention de mettre ce roman en ligne, ou si elle osera le soumettre aux acariâtres éditeurs. Je ne sais pas ce qu'elle en fera, mais j'espère qu'elle l'offrira au monde, d'une manière ou d'une autre. Je sais juste ma chance d'avoir pu le lire !

(Et en attendant, vous pouvez la retrouver sur son blog.)

UPDATE, février 2012 : Elle l'a finalement soumis aux éditeurs et ça a marché ! Vous pouvez désormais vous procurer La pile du pont ici ! Bravo Audrey !
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...