31 juillet 2015

Confluences 6 : Velléitude


























j'aurais voulu une petite maison jolie mais je ne suis jamais parvenu à trouver le chemin
tu n'aurais pas dû t'éloigner du sentier

j'aurais voulu un grand appartement blanc avec vue sur la mer et un piano au milieu du salon
tu n'aurais pas dû sécher les cours de solfège

j'aurais voulu avoir une voix claire et forte que l'absence elle-même eût entendue
tu n'aurais pas dû te contenter de si peu

j'aurais voulu connaître le nom des écrivains
tu n'aurais pas dû regarder l'amour est dans le pré

j'aurais voulu que les tentacules des amoureux ne se prélassent pas dans ma bouche
tu n'aurais pas dû baiser nabila ce soir-là

j'aurais voulu ne pas trop avoir à me regarder dans la glace
tu n'aurais pas dû être si narcissique

j'aurais voulu ne pas fondre en larmes lorsque je me regarde dans la glace
tu n'aurais pas dû conserver ton visage

j'aurais voulu que le téléphone ne sonne pas quand je suis aux toilettes
tu n'aurais pas dû sourire à cet inconnu

j'aurais voulu un instant de paix toutes les cinq minutes avant de reprendre ma petite cuisine
tu n'aurais pas dû rester chez toi les jours de manifestation

j'aurais voulu que rien ne me démange
tu n'aurais pas dû te gratter l'herpès

j'aurais voulu que les irritations soient des petites pilules labellisées qu'on aurait pu gober quand on voulait
tu n'aurais pas dû manquer ton rendez-vous à pôle-emploi

j'aurais voulu qu'on m'offre une poupée barbie pour noël
tu n'aurais pas dû piétiner tes majorettes à pâques

j'aurais voulu que les ivrognes fondent à d'autres pieds que les miens
tu n'aurais pas dû négliger ton apparence

j'aurais voulu que mon salaire soit ajusté à l'inflation
tu n'aurais pas dû mettre une cravate rouge le premier jour

j'aurais voulu qu'il n'y ait pas de crise économique
tu n'aurais pas dû voter pour ce con

j'aurais voulu bander comme un gorille à chaque fois qu'elle me parle
tu n'aurais pas dû lui demander sa main

j'aurais voulu que les angoisses ne m'adressent jamais la parole
tu n'aurais pas dû te droguer les week-ends

j'aurais voulu que la transpiration sente bon
tu n'aurais pas dû aller courir les jours d'alerte-pollution

j'aurais voulu ne pas transpirer du tout
tu n'aurais pas dû exposer ta peau blanche au soleil

j'aurais voulu un refuge à l'abri duquel je n'aurais plus entendu les cris des poissons
tu n'aurais pas dû abandonner les animaux sur l'autoroute

j'aurais voulu qu'il n'y ait pas de génocide en bosnie
tu n'aurais pas dû attiser la colère des serbes

j'aurais voulu savoir ce qu'aurait composé john lennon s'il avait vécu
tu n'aurais pas dû télécharger ce single de lady gaga

j'aurais voulu que maman porte toujours la même robe orange que sur mes dessins de maternelle
tu n'aurais pas dû te comporter comme ta mère

j'aurais voulu que papa soit aussi intelligent que moi
tu n'aurais pas dû te distinguer de ton père

j'aurais voulu que les homosexuels se cachent
tu n'aurais pas dû leur permettre de se marier

j'aurais voulu que les voitures soient toutes des corvettes
tu n'aurais pas dû croire ce que disaient les feuilletons américains

j'aurais voulu que les immigrés conduisent les voitures au lieu de les brûler
tu n'aurais pas dû militer contre le racisme

j'aurais voulu que vraiment mais alors vraiment vous ne m'appeliez pas comme cela
tu n'aurais pas dû leur donner ton vrai nom

j'aurais voulu ne pas avoir peur d'être moi-même
tu n'aurais pas dû t'inscrire sur meetic

j'aurais voulu pouvoir te dire que tout ira bien
tu n'aurais pas dû traiter ton psychanalyste de charlatan

j'aurais voulu être du genre à me laisser porter par le vent
tu n'aurais pas dû acheter ce livre de coelho à la fnac

j'aurais voulu que mes enfants soient en bonne santé
tu n'aurais pas dû avoir d'enfants avant d'avoir terminé tes études

j'aurais voulu que mes enfants soient heureux
tu n'aurais pas dû avoir d'enfants

j'aurais voulu que les femmes dansent avec moi
tu n'aurais pas dû te prendre une cuite samedi soir

j'aurais voulu conserver un ventre plat
tu n'aurais pas dû te fourrer ces fruits confits dans la gorge

j'aurais voulu qu'il n'y ait pas de famine en corée du nord
tu n'aurais pas dû tirer la chasse aussi souvent

j'aurais voulu qu'un dieu bienveillant se penche sur mon cas
tu n'aurais pas dû mâcher l'hostie

j'aurais voulu être un enfant prodige
tu n'aurais pas dû regarder la fente de la maîtresse

j'aurais voulu être un enfant désiré
tu n'aurais pas dû briser le vase chinois de maman

j'aurais voulu aller parler à cette fille
tu n'aurais pas dû te tripoter devant des pornos

j'aurais voulu me lever ce matin
tu n'aurais pas dû te diluer sur facebook au lieu d'aller au lit

j'aurais voulu découper des sourires par centaines et les coller sur les murs de mon village avec de la colle et un pinceau
tu n'aurais pas dû parler franchement à tes amis

j'aurais voulu que l'on me cite en exemple dans les manuels
tu n'aurais pas dû assassiner cabu

j'aurais voulu que l'on se souvienne de moi après ma mort
tu n'aurais pas dû porter un t-shirt à l'effigie de quelqu'un d'autre

j'aurais voulu ne pas mourir d'un cancer
tu n'aurais pas dû snober les légumes bio, connard !

et j'aurais voulu que vous lisiez mon poème jusqu'au bout
tu n'aurais pas dû l'écrire à la première personne


Travail élaboré en collaboration avec Séverine Rouy (photographie), dans le contexte de notre projet Confluences.

29 mai 2015

Three scared puppies and a snake

Puisque la littérature ne paie pas, j'ai décidé de me mettre à l'art contemporain. Ma première pièce a été photographiée à Chennai, dans les chiottes de mes potes Ram et Laali, et se nomme Three scared puppies and a snake.

Et c'est tout.




25 mai 2015

Les enfants de minuit

« (…) when you go deep inside someone's head, they can feel you in there. »

« They can't stop us, man! We can bewitch, and fly, and read minds, and turn them into frogs, and make gold and fishes, and they will fall in love with us, and we can vanish through mirrors and change our sex... how will they be able to fight ? »

Salman Rushdie, Les enfants de minuit

22 mai 2015

The China Experience - 10/ The Ulan-Bator Experience (Pt. 3)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Short SteppeXperience.


29 septembre 2002 – 02 octobre 2002 : The Ulan-Bator Experience (Pt. 3), Oulan-Bator (Mongolie).

Je prends de nouveau quelques jours pour me reposer et me réchauffer dans la confortable guesthouse. Très vite, je m'aperçois que mon adresse email est inaccessible : le site de mon fournisseur (thedawn.com) est aux abonnés absents. Je décide d'attendre quelques jours et de voir si ça remarche. Je conçois aussi quelques idées pour de futurs projets. J'ai envie de mettre une photo de Mao Zedong en Mickey Mouse en couverture d’un futur numéro de Mercure Liquide (comme il faudra encore deux ans pour que ne sorte le premier numéro, cette idée me sera passée). Comme Pulsize a renoncé à faire de Small City un film, je caresse l'idée d'en faire mon second roman pour aller au bout de la thématique de la vie nocturne abordée dans L’incident Œdipe (inédit). Pascal, le Suisse, m'arrache à ces méditations afin de me présenter Mark l’Anglais. Tous deux insistent pour que je les suive en boite de nuit ! Après trois verres de vodka, je cède et me voilà à l’UB Palace, le plus gros club de la ville (donc du pays). La clientèle a pour l’essentiel moins de vingt ans et se régale de mauvaise techno et de mauvais hip-hop. De temps à autre, un « show » de quelques minutes interrompt le mix et captive le public : deux hommes à demi nus qui s’effleurent en dansant un slow, un concours de celui qui boira le plus vite un litre de bière cul-sec, des danseuses seins-nus qui gesticulent grossièrement, une loterie dont les tickets sont nos billets d’entrée, un animateur qui chante Happy Birthday à ceux dont c’est l’anniversaire… Bref, nous touchons les bas-fonds de la ringardise et je noie mon désespoir dans la vodka. Pascal est décidé à séduire une jeune fille du cru et, comme je n'ai pas l'intention de le suivre sur ce terrain-là, je continue de boire jusqu’à m’en rendre malade. Je file aux toilettes et vomis tout ce que j’ai à vomir lorsque, à peine remis, je tourne la tête et me retrouve face à Madame Pipi, une petite vieille furieuse qui fait irruption dans la cabine et me hurle dessus en Mongol avant de me fourrer une éponge dans les mains. Derrière elle, un vigile observe la scène d'un air sévère alors, tout à fait effaré, j’éponge vaguement la cuvette et m'éclipse discrètement. Je m’écroule ensuite sur une table et comate longuement au son d'une techno épouvantable. Je ne sais combien de temps je reste ainsi avachi mais à quatre heures du matin la boite ferme, et il faut partir. Je tiens à peine debout et m'empresse de vomir tout ce qui me reste dans les tripes sur le dancefloor. Vomir est décidément quelque chose de très mal vu en Mongolie car à présent, ce sont les videurs qui me crient dessus. Leur chef m’intime de payer une « amende » de trois-mille tögrögs (environ trois euros) et je suis prêt à leur donner tous les tögrögs qu’on voudra pourvu qu'on me laisse en paix, sauf qu’un Australien aussi ivre que moi s'insurge que c’est du vol et que je ne dois pas payer, et puis voilà qu’un flic arrive et demande ce qui se passe, alors je m'empresse d'éconduire l’Australien et de régler ma prune, après quoi nous nous enfournons dans un taxi avec Pascal et Mark. Pascal est aussi ivre que moi mais lui a une pèche d’enfer, et il décrète arbitrairement que nous devons aller manger des oushours (des beignets au... mouton bouilli !). Dix minutes plus tard, nous nous retrouvons hilares, en train de nous empiffrer dans un snack nocturne pendant que vingt-deux jeunes Mongols (j’ai compté) jouent à un doomlike en réseau dans l’arrière salle. Je retrouve mon entrain et nous rendons les serveuses un peu folles parce que nous re-commandons des oushours toutes les cinq minutes et ne cessons de faire des blagues qu'elles ne comprennent pas. Mark, qui veut aller se coucher, nous attend dans le taxi et vient demander toutes les dix minutes si on-peut-y-aller-maintenant et à chaque fois on lui répond que non-pas-encore-viens-donc-te-joindre-à-nous-on-s’amuse-bien, et Mark nous rappelle que le-taxi-attend-depuis-tout-à-l'heure et nous clôturons le débat en expliquant que le-compteur-tourne-et-il sera-payé-pour-l'attente et Mark repart en grommelant, et au bout d’une heure de ce manège nous finissons par nous décider à regagner la guesthouse mais Mark est furieux.

Pascal doit regagner la Suisse dans quelques jours mais il est tombé fou amoureux de la Mongolie, où il retournera bientôt (entre temps, il honorera un rendez-vous galant avec une Mongole rencontrée à l'UB Palace, qui ne lui accordera au bout du compte que quelques bisous). C'est avec plaisir que d'un mail à l'autre, nous suivons depuis nos pérégrinations respectives à travers le monde.

Je passe les deux jours suivants à coocooner dans l’appartement. Il fait désormais si froid que je ne sors que pour manger du mouton bouilli et visiter le musée d’histoire naturelle de la ville. Ce dernier ne présente guère d'intérêt, sinon un squelette intégral de tyrannosaure. Hormis cela, on y trouve diverses bestioles empaillées et tout à l'allure d'un musée du dix-neuvième siècle laissé à l'abandon. Je retrouve Monica la Suisse, qui est toujours là, et je passe beaucoup de temps à discuter avec des gens du monde entier. C’est aussi à ce moment-là que j’écris le texte Vacances (inédit), un rap pour mon groupe Shoona Sassi qui relate mes galères de voyage, d'Istambul à la Mongolie en passant par la Long Way Home Experience. Je persiste aussi à faire des rêves bizarres à propos de ma famille. Il en est un où l’on exhume le cercueil de mon grand-père décédé en 1979 pour s'apercevoir que, vingt-trois ans après sa mort, il respire encore, comme une sorte de vampire. Je songe également à la suite de mon voyage. Que faire à présent ? Je dois toujours aller à la rencontre des Miaos et des Dongs. Mais avant de me lancer dans l’exploration de villages isolés et difficiles d'accès, je m'offrirais bien une semaine dans un coin touristique et paisible au Sud de la Chine, histoire de me poser un peu et de reprendre le soleil. L’air de rien, cela fait un mois que je cours dans tous les sens, que je m’épuise dans des villes dont on ne parvient pas à sortir, dans des jeeps surchargées de Mongols, dans des steppes glaciales… Et puis avec tout ce mouvement, je n’ai pas pu travailler sérieusement à mes projets littéraires, aussi est-il impératif que je m’arrête un peu quelque part, ne fut-ce que pour ça. J’ai besoin d’une petite pause, d’une semaine de détente et d’écriture. Je me décide pour le Xishuangbhanna, la région tropicale qui se trouve tout au Sud de la Chine. J’ai presque un continent à traverser pour y parvenir. Je dis au revoir à mes amis, déjeune une dernière fois avec Monica et m’engouffre dans un train pour la Chine en compagnie de Brit l’Allemande et Stéphane le Français. Ils forment un couple sympathique mais plutôt réservé, de sorte qu’on ne parle pas des masses. La montée dans le wagon est une cohue épouvantable et un pickpocket parvient à me dérober tout l’argent liquide qui me reste (vingt-cinq euros).


Prochaine expérience : The Long Way South Experience.

15 mai 2015

Apesanteur

Après La malédiction du plombier-garou, Justin Chien, Cassandre, Le long halloween et L'homme qui vivait la nuit, voici le sixième des huit récits pour enfants composés fin 2005. Contrairement aux précédents, qui visaient un public 7-12 ans, Apesanteur s'adressait aux tout petits. L'idée m'avait été inspirée par une réplique du film Deux garçons, une fille, trois possibilités, lorsque l'un des personnages, totalement ivre, demande à son colocataire s'il a payé la facture de pesanteur.



APESANTEUR

Voici Monsieur X.

Monsieur X est très négligeant.

Il oublie ses clefs sur sa porte.

Il oublie de promener son chien.

Il oublie de faire la vaisselle.

Il oublie de payer ses factures de téléphone, d’eau et de gaz.

Seulement voilà, il y a une facture qu’il ne faut jamais oublier de payer.

C’est la facture de pesanteur.

Monsieur X met des mots sur le mur de sa chambre pour y penser.

Mais un jour, il y a tellement de désordre que le mur est caché par des piles de vêtements sales.

Comme Monsieur X oublie aussi de relever son courrier, il ne trouve pas la lettre de relance de la société de pesanteur.

Et voilà qu’un beau jour… on lui coupe la pesanteur !

Ce jour-là, Monsieur X ouvre sa porte, et trouve un sacré chaos chez lui.

Les objets et les papiers volent dans tout l’appartement.

Même le chien flotte sans comprendre ce qui lui arrive.

Et lorsqu’il rentre, Monsieur X se met à flotter lui aussi.

Il est bien embêté.

Il téléphone à la société de pesanteur, on lui dit que s’il envoie son chèque tout de suite, la pesanteur sera rétablie dans trois jours.

Dire que Monsieur X avait prévu un dîner chez lui le lendemain !

Il a déjà du mal à retrouver ses affaires d’habitude, mais là c’est vraiment compliqué, avec des choses qui volent partout.

Lorsque les amis de Monsieur X arrivent le lendemain soir, il s’excuse pour l’apesanteur.

Au début, ses amis sont ravis : ils trouvent cela très drôle.

Mais c’est un peu compliqué de manger lorsque la nourriture ne veut pas rester dans l’assiette.

Et c’est compliqué de boire lorsque les liquides se transforment en boules qui flottent dans l’air.

Les amis de Monsieur X ne disent rien, mais ils ne sont plus très amusés.

Le lendemain, Monsieur X ouvre la fenêtre pour aérer, et plein de choses s’échappent de l’appartement et tombent dans la rue.

Les passants ne sont pas content de recevoir les chaussettes de Monsieur X sur la tête.

Ainsi, pendant trois jours, Monsieur X dort au plafond, boit au biberon, et il est obligé de garder ses fenêtres fermées.

Finalement, la pesanteur est rétablie pendant que Monsieur X fait la grasse matinée, il tombe et se fait bien mal.

Ah ça non ! Plus jamais Monsieur X n’oubliera de payer sa facture de pesanteur !

Il envisage même de cesser d’être négligeant.

13 mai 2015

The China Experience - 9/ The Short SteppeXperience

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Ulan-Bator Experience (Pt.2).


22 septembre 2002 - 28 septembre 2002 : The Short SteppeXperience, Bayankhongor (Mongolie).

La petite ville de Bayankhongor est perdue au milieu d’un paysage idyllique entre steppe, désert et montagnes. Au cours du long trajet en mini-van, je papote avec Lars, un Allemand. Il a pour projet d’acheter un cheval et de traverser la frontière sino-mongole illégalement. Ceci présente quelques risques mais il pense s'en tirer en prétendant s'être perdu, afin d’obtenir un visa de tourisme chinois sans passer par la case prison (je saurai plus tard qu’il y est parvenu). C’est un personnage très agréable, un peu timide et Souabe (une ethnie allemande dont j’ignorais l’existence). Il est âgé de vingt ans et se destine à une carrière de commandant de navires, une vie de voyages qui le séduit (j’apprendrai plus tard qu’il y est parvenu également). Il a passé son bac il y a un an, fait son service militaire et entrepris ce long périple qui l’a conduit en Russie, en Mongolie, bientôt en Chine et ensuite en Amérique du Sud.

Le trajet ne se déroule pas sans quelques péripéties. Après l’inévitable déjeuner de mouton bouilli, un vieillard nous raconte inlassablement des tonnes de trucs en mongol, que nous ne comprenons évidemment pas. Ensuite nous repartons sur une route qui n'en est pas une, puis le mini-van tombe en panne au milieu de nulle part. Comme personne ne parle anglais, Lars et moi nous demandons ce qui va bien se passer mais le chauffeur parvient à nous faire repartir au bout d’une heure. Finalement, vers vingt-et-une heures, on s’arrête près d’une yourte où nous dînons (encore) du mouton bouilli, puis on nous fait comprendre que tout le monde va dormir là. La halte n'avait pas été annoncée au départ mais que faire ? Nous passons une nuit épouvantable, à même le sol et sans couvertures. Tout le monde se réveille à sept heures le lendemain mais pour quelque obscure raison, nous ne repartons pas avant midi, après que Lars et moi ayons décliné un énième plat de mouton bouilli. Vers dix-huit heures, le bus s’arrête le temps que tout le monde vénère un ovoo (empilement shamanique de cailloux, dont il convient de faire le tour avant d’y jeter un caillou supplémentaire) et, alors que nous n'osions plus y croire, nous parvenons finalement à Bayankhongor.

Lars me propose de camper deux jours en ma compagnie avant de se lancer dans son périple et j’accepte volontiers. Nous nous retrouvons donc à quelques kilomètres de la ville, au bord d’un charmant ruisseau nommé Thuin Gol, dans une vallée verte couverte de fleurs roses. Le soleil nous réchauffe la journée mais les nuits sont assez froides : je me demande dors-et-déjà s'il sera possible de faire durer très longtemps mon expérience en solitaire. C'est fâcheux, parce que la rivière m’offre une totale autonomie en termes d’eau (je dispose de pastilles purifiantes), de sorte que je pourrais m'offrir dix jours de retraite ininterrompue comme je l'avais fait en Inde. Il vole dans les airs des sortes de tipules, inoffensives et sympathiques, le bruit de l’eau qui coule est une berceuse incessante. Smooth. Je passe la première journée à lézarder au soleil en toute quiétude, abandonné quelques heures par Lars qui est retourné en ville pour se renseigner à propos de son cheval. Je bois une petite fiole de vodka et apprécie la légère ivresse qui s'empare de moi, une heure durant, au milieu de ce paradis. Des Mongols viennent puiser de l’eau alentour et ne me prêtent aucune attention. Le deuxième jour, c’est moi qui m'éclipse quelques heures en ville, le temps de quelques achats et d'un email à ma princesse indienne. À mon retour, je trouve Lars en compagnie d’un couple de vieillards qui se sont assis à ses côtés et restent là, sereins et souriants, sans mot dire. Leur présence bienveillante est très agréable. Ils sont beaux, cet homme et cette femme qui semblent nous bénir en silence. Avant de partir, ils nous offrent à chacun une petite pierre, une sorte de cristal semi-transparent, et s’en vont bras-dessus bras-dessous dans la steppe.

Il est temps pour Lars et moi de plier bagage et de partir chacun de notre côté, lorsque surgit une jeep dont sortent cinq Mongols ivres morts, parmi eux un flic en uniforme. Lars et moi nous regardons et nous n’avons pas besoin de nous parler pour comprendre que nous partageons la même inquiétude. Nous sommes possiblement dans un très, très gros pétrin. Les hommes s’assoient près de notre campement. Un seul parle un vague anglais, qui semble être le chef. Ils se moquent ouvertement de nous, puis le Chef essaie d’obtenir que nous lui donnions nos passeports. Nous refusons fermement, car nous serions alors tout à fait à leur merci. Leur présence semble durer une éternité et la tension monte rapidement, bien que Lars et moi nous efforçons de dissimuler notre peur et de faire semblant de bien nous amuser avec eux. Ils nous invitent (c’est davantage une exigence qu’une invitation) à boire de leur vodka, puis deux adolescents passent avec un cheval et le Chef les appelle. Les deux jeunes sont de toute évidence aussi terrifiés que nous, peut-être à cause de l’uniforme. Le Chef exige que Lars fasse un tour de cheval et donne en contrepartie cinq dollars aux adolescents. Tout le monde s’exécute et les ados partent avec un soulagement visible lorsque le Chef leur signifie qu’ils sont libres. Comme quatre de nos oppresseurs se marrent bien, notre seule chance d’échapper au désastre est de jouer le jeu de la complicité, de sorte à ce qu’ils nous trouvent assez sympathiques et renoncent à nous piller et à nous passer à tabac. Mais notre principal souci est le cinquième membre de leur groupe : un colosse. Les Mongols sont balaises et n’importe lequel des cinq pourrait nous réduire en bouillie, mais celui-ci est vraiment immense, un monstre d'un mètre quatre-vingt-dix, tout en muscles. Il semble encore plus ivre que ses compères et lui ne rigole pas du tout. Il se contente tout du long de nous dévisager d'un air haineux, marmonnant de temps en temps quelque grognement peu aimable, et caressant de toute évidence le rêve de fracasser le crâne de ces deux « riches » européens. Au bout d’une demi-heure de ce manège, ils se décident finalement à partir et nous soupirons de soulagement en voyant la jeep de fondre dans l’horizon. Nous songeons qu’ils pourraient bien revenir après la tombée de la nuit et convenons qu’il est urgent de disparaître. Nous finissons d’emballer nos affaires et nous souhaitons bonne chance avant de filer aussi vite que nos jambes ne nous le permettent, lui au Sud et moi au Nord.

Je marche un moment le long de la rivière, avec mon sac sur le dos, lorsque arrive une autre jeep. Deux hommes sont à bord et ceux-ci semblent tout à fait inoffensifs. Ils veulent que je monte avec eux et je m’efforce de leur faire comprendre que je dois suivre la rivière. Comme ils acquiescent, je pense qu’ils ont compris et qu’ils vont me conduire plus loin, ce qui m’arrange. Mais à peine suis-je monté que la jeep part dans une autre direction. Nous parvenons à leur yourte. Là, une femme les engueule, visiblement contrariée par cet invité-surprise. Mais les deux hommes veulent que je reste et comme je me vois reparti à bouffer du mouton bouilli matin et soir, je m’en vais en remerciant poliment. Ils me courent après, m'attrapent par le bras, m’offrent de boire de la vodka, me demandent si je peux leur donner des dollars et Dieu sait quoi encore. Après l’épisode des cinq ivrognes, je suis comme qui dirait un peu à cran et à ce stade, j’ai vraiment envie de me faire mon trip tout seul dans la steppe. Mais ils insistent lourdement et comme ils ne m'effraient pas, je finis par hurler « I WANT TO GO!!! ». Il doit y avoir une telle détermination et un tel désespoir dans ma voix qu’ils me remettent illico dans la jeep et me ramènent à la rivière. Je suis navré d’avoir eu à crier mais depuis déjà trois semaines, je suis en quête de cette expérience de camping en solitaire : l’idée de devoir la repousser encore m'est insupportable.

Je trouve un endroit approprié pour la nuit, monte ma tente et dîne avant de dormir quatorze heures ! Le lendemain, je lève le camp et m’éloigne encore davantage de la ville (qui a déjà disparu de l’horizon), jusqu'à trouver un autre point d’ancrage. Seules au loin, quelques yourtes marquent encore une présence humaine. Le ciel par contre est gris désormais, et la température baisse dangereusement. Cette vallée qui, la veille encore, semblait si douce et si belle, a pris une tout autre couleur sous les nuages. La pierre prend le dessus sur l'herbe verte, et le paysage semble soudain désolé, vaguement angoissant. Je passe une partie de la journée à relire et à corriger L’Incident Œdipe (inédit), mon premier roman presque terminé, que j’ai décidé d'achever pour de bon durant ce voyage. Les feuilles dactylographiées se couvrent de ratures au fur et à mesure que je remplace des mots par d’autres et déplace des virgules. Le soir, la situation devient vraiment inconfortable : une tempête de sable éclate et j’en prends plein la figure avant de constater qu’il m’est impossible de faire fonctionner mon réchaud à gaz à cause du vent. Je finis par faire cuire mon riz à l’intérieur de la tente, mais le vent la courbe et je manque de peu d'y mettre le feu (une partie du tissu de la « porte » intérieure s’enflamme, mais je parviens à éviter la catastrophe). La nuit est tellement glaciale et le sol est si dur que je peine à dormir. Je voudrais bien au moins lire ou écouter de la musique mais je constate que ma lampe de poche et mon walkman sont inutilisables : les Mongols ont inventé les piles qui durent cinq minutes ! Le lendemain matin, à bout de nerfs, je me demande si je dois partir ou rester. Le soleil est bien revenu mais je pressens une baisse de température continue. Il me faut bien admettre que la steppe mongole est différente du désert indien. Ici, je suis en lutte perpétuelle contre les éléments : impossible de trouver la paix que je recherche.

Je persiste et passe une seconde nuit épouvantable. Dès l'aube, je replie ma tente avec les pires difficultés, car j’ai les doigts gelés, et reprends le chemin de la ville. Malgré le poids de mon barda, je marche sans halte durant plus de trois heures, parvenant finalement à rejoindre Bayankhongor. Là, j’attends deux bonnes heures une jeep susceptible de me conduire à Oulan-Bator. Avant de partir, le chauffeur nous fait faire trois fois le tour de la ville pour prendre d’autres passagers et faire les habituels trucs et machins incompréhensibles : descendre, aller Dieu sait où et revenir avec Dieu sait qui ou Dieu sait quoi ou parfois même rien ni personne… Au bout du compte, nous nous retrouvons neuf dans la jeep de cinq places, et la corpulence naturelle des Mongols n’arrange rien. Tassée contre moi, une jeune femme se fait draguer tout du long par le jeune homme qui est à ses côtés. Je m'en contreficherais s'il ne finissait par passer son énorme paluche autour de la taille de la jeune fille. Ainsi, je me retrouve encore un peu plus compressé par cette main inopportune, qui me vole encore quelques centimètres d’espace vital. En tout et pour tout, le trajet dure dix-neuf heures ! Dix-neuf heures ininterrompues (mis-à-part les haltes-mouton-bouilli) écrabouillé entre une Mongole et une porte de jeep, à bondir sur des sentiers de terre pas entretenus pendant que le chauffeur – ô comble de l'horreur – écoute de la pop mongole à fond les ballons. Il faut comprendre que la pop mongole est le genre musical le plus épouvantable jamais conçu par l'homme ! J’ai lu que les Mongols écrivent davantage de chansons d’amour à l’attention de leurs chevaux que de leurs femmes et, quoi que ne comprenant rien aux paroles, je n'en doute pas un seul instant. Toutes ces chansons respirent le cavalier à cheval dans la steppe et, au bout de dix-neuf heures, c’en est à gerber de mièvrerie hippique. La jeep me dépose finalement devant la guesthouse de Nassan à cinq heures et demie du matin, non sans avoir fait le tour d’Oulan-Bator en long en large et en travers. Une jeune et jolie Suédoise m’accueille avec un grand sourire et c'est comme un enchantement après tout ce bordel. Nous discutons une demi-heure, puis elle file attraper quelque avion pour la Suède. Je me précipite alors prendre ma première douche depuis une semaine et je dors douze heures d'affilée.


Prochaine expérience : The Ulan-Bator Experience (Pt. 3).

5 mai 2015

The China Experience - 8/ The Ulan-Bator Experience (Pt. 2)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Ondorkhaan Experience.


18 septembre 2002 – 21 septembre 2002 : The Ulan-Bator Experience (Pt. 2), Oulan-Bator (Mongolie).

Interlude. À la guesthouse de Nassan, je suis accueilli par trois Allemands et un Français du prénom de Max. Je prends, enfin, une looooongue douche chaude, qui réchauffe un peu mes os cryogénisés. Je ressors consulter mes emails en oubliant mes clefs. À mon retour, on m’accueille dans un autre appartement de la guesthouse où je passe un moment sympathique en compagnie d’autres voyageurs, jusqu'à-ce que quelqu’un réintègre mes pénates. Max est de Bordeaux et, comme je suis lyonnais, il me fait part de sa fascination pour les groupes High Tone et Kaly Live Dub. C’est à peine s’il n’entre pas en transe lorsque je lui annonce que ce sont mes voisins et que je connais assez bien quelques-uns d’entre eux ! Plutôt amusant de rencontrer un fan de mes voisins en Mongolie ! Le lendemain, je deviens pote avec Pascal, un Suisse adorable qui va bientôt m’entraîner dans l’une des aventures les plus amusantes de mon périple mongol. Comme je suis un peu malade, je prends le temps de glander un peu à Oulan-Bator, de rencontrer les gens et de flâner en ville. Un pickpocket tente sa chance au supermarché et s'enfuit bredouille sous mes invectives. Puis je me décide à filer au Sud, vers le Grand Gobi, que j’espère moins froid que les steppes nordiques.


Prochaine expérience : The Short SteppeXperience.

30 avril 2015

Des agneaux pourpres et des poètes maudits

Alors l'autre jour, je lisais sur Facebook (oui, toujours cette putasserie chronophage) un poète maudit qui expliquait que l'écriture la vraie ne pouvait être que le cri du cœur d'un écorché vif battu par son père, sans emploi ni argent, moche, dépressif, alcoolique, cynique, désenchanté, désabusé, plaqué par sa meuf et délaissé par ses amis (tu m'étonnes), et que ce n'était que dans ces conditions que l'on pouvait prétendre faire de la littérature, avec l'encre de ses larmes et de son sang et de sa chiasse aussi sans doute. Comme disait mon pote safran, c'est un peu le mec qui essaie de se suicider parce qu'il n'arrive pas à se trancher les veines.

J'avoue que cette conception torturée du processus créatif, là, comme ça, ça me laisse un peu dubitatif. Perso, déjà, j'ai du mal à écrire quand je suis préoccupé. J'ai plutôt besoin d'avoir l'esprit libre, allégé du poids des emmerdes. Plus je vais bien, plus j'écris et mieux j'écris.

Par ailleurs, quand je suis en train d'écrire ou de bricoler un texte et que ça se passe bien, ça ressemble – JE ressemble – exactement à ça :


Alors voilà...

14 avril 2015

The China Experience - 7/ The Ondorkhaan Experience

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Ulan-Bator Experience (Pt. 1).

16 septembre 2002 – 18 septembre 2002 : The Ondorkhaan Experience, Ondorkhaan (Mongolie).

Rien ne se passera comme prévu ! Le plan, c'est me rendre dans la petite ville d’Ondorkhaan et, à partir de là, de m’en aller squatter la steppe sous ma tente, en allant me ravitailler en eau tous les cinq jours. Il fait environ vingt-cinq degrés la journée et quinze degrés la nuit, donc de ce côté-là tout va bien. Je pars tôt le matin et passe dix heures dans un bus, au milieu d'un paysage impressionnant de vacuité : ce n'est qu'une steppe qui n'en finit pas, parsemée ça et là de quelques yourtes solitaires. C'est grandiose. La route est tellement bumpy que les routes indiennes me semblent plates en comparaison. Je suis assis à côté de Kherlen, un Mongol trentenaire et, à l’aide de mon phrasebook anglais-mongol, nous parvenons à communiquer. À midi, tout le monde avale du mouton bouilli dans une « yourte routière » et je suis contraint de sacrifier au rituel du bol de vodka. Une jeune Mongole obèse (encore une !) vomit allègrement son déjeuner sur le sol du bus. Un peu avant notre arrivée, Kherlen m’invite avec insistance à passer deux jours et deux nuits dans sa ferme avant de me lancer dans mon Expérience de la Steppe. J’accepte en songeant que c’est là une bonne occasion de partager la vie quotidienne d’une famille mongole. Je suis loin de me douter qu’en acceptant cette invitation, j’échappe à une mort probable, du moins à une énorme galère !
La ferme de Kherlen se compose d’une petite maisonnette en bois qui comporte la chambre des parents, la pièce commune et la chambre de la petite, âgée de sept ans. Dans le jardin, une grosse yourte sert de demeure aux grands-parents et aux deux frères. Les chiens dorment dehors et à droite de la maisonnette, il y a l’enclos des vaches, un puits et un autre enclos pour les chèvres et les moutons. La famille est de toute évidence très pauvre et Kherlen me demande si je peux contribuer de deux euros pour la nourriture, ce qui est dans mes moyens. Personne ne parle anglais mais tout le monde m’accueille avec chaleur, semble ravi de voir le chef de famille débarquer avec cet étranger inattendu que l'on entoure des soins les plus attentifs. La tradition mongole veut que lorsque l’on a un invité, on tue un mouton spécialement pour lui, et c’est sans joie que le presque-végétarien que je suis assiste de loin au rituel. La scène, pourtant, n’a rien à voir avec les horribles images d’abattoir que l’on connaît ici : Kherlen caresse la bête, l’allonge doucement sur le sol et la retourne délicatement avant de l’égorger d’un geste vif. Le mouton n’émet pas un signe de protestation, ne subit aucune autre violence que l’égorgement en lui-même, et c’est à peine s'il a un soubresaut avant de mourir. Non pour dire que c’est agréable de se faire égorger, mais au moins l’animal est-il ici traité avec douceur, respecté et non pas rudoyé, bousculé, terrifié et traité comme une chose. On me fait ensuite comprendre que la petite fille ira dormir dans la yourte de manière à ce que je puisse occuper son lit. Je proteste, fais comprendre que je dormirai volontiers par terre dans mon sac de couchage mais personne ne veut rien entendre et je me retrouve installé dans la chambre de la gosse.

Le dîner est constitué de mouton bouilli et de pâtes. Lorsque j’ai vidé mon bol, l’épouse de Kherlen m'y sert le thé, de sorte que je me retrouve à le boire avec des petits morceaux de viande qui flottent dedans. C’est un peu écœurant mais bon, je ne veux pas être grossier alors je bois. Le dessert est une sorte de yaourt au lait de chèvre, dont sont friands les Mongols. Puis on me convie à regarder un peu la vieille télé en noir et blanc, dont l’image et le son brouillés diffusent quelque programme incompréhensible.

À peine me suis-je couché qu’un vent glacial déboule de Sibérie, qui n'a aucun mal à s'infiltrer dans la baraque. Malgré ma couverture, je me réveille frigorifié au petit matin. On me console avec du riz au lait chaud et une espèce de gâteau de lait qui ressemble à une omelette. Dehors il ne fait guère plus de cinq degrés et je réalise que dans ces conditions, mon projet de camper semble compromis. Kherlen me fait ensuite comprendre que les chèvres (« yamaa ») sont parties pâturer au loin, et nous passons plus de deux heures à parcourir la steppe à leur recherche. Au bout d’un moment je réalise que Kherlen n’a vraiment aucune idée de la direction qu’elles ont pu prendre. Grâce au phrasebook, je parviens à lui demander s’il sait si et quand elles vont revenir et il hausse les épaules et souriant. Je le regarde effaré en répétant « yamaa gone? », l’air de suggérer que cela puisse être grave. Visiblement amusé, il me répond quelque chose qui semble signifier que ça ne l’est pas, qu’elles reviendront tôt ou tard. Je ne saurai jamais si elles sont revenues, ni comment les Mongols s’y prennent pour retrouver leurs chèvres dans pareille immensité, mais je trouve ça assez beau.

Le déjeuner se compose, ô surprise, de mouton bouilli (et de pommes de terres également bouillies), après quoi je m’en vais seul parcourir la steppe dans le vent glacial. À plusieurs kilomètres de la ferme, je trouve une petite colline sur laquelle trônent quelques rochers, dont je sais trop s’ils ont été installés là par l’homme ou la nature. Il y a quelque chose d’un peu effrayant sur cette colline, que je ne parviens ni à définir ni à expliquer, comme une présence. Le vent est de plus en plus déchaîné et je rentre finalement en catastrophe de ma randonnée, pour passer le reste de la journée en compagnie de mes hôtes. C’est fou parce qu’à les voir faire, force est de constater que l’activité principale d’une famille mongole consiste à faire bouillir du mouton. Toute la journée. Ou à la rigueur à le dépecer, ce que fait le grand-père avec passion, grignotant çà-et-là un morceau de viande crue (il m'en offre d'ailleurs mais je m'abstiens). Il y a une sorte de proximité fusionnelle entre le Mongol et son mouton. La carcasse est d'ailleurs entreposée dans la chambre des parents, à côté du lit ! Alors certes il fait froid mais ça pue quand même un peu (d’ailleurs, de retour à Oulan-Bator, je constaterai que mes vêtements empestent la carcasse de mouton). Me voyant souffrir du froid, on se passe la main pour me chouchouter, on m’amène couverture après couverture, on me sert du thé chaud sans arrêt. Si je le pouvais, je me blottirais contre la marmite de mouton en train de bouillir, unique source de chaleur de toute la maison. J’ai un long échange avec le frère de Kherlen grâce au phrasebook, et plein de subtiles complicités avec les différents membres de la famille. Lorsque l’un d’eux me demande si la France est loin de la Mongolie, je prends la mesure de leur maigre éducation. Mais leur gentillesse est telle que ça n’a pas grande importance… À ce sujet, et cela est embarrassant, la petite fille tient absolument à m’offrir son petit Snoopy en peluche. Ça m’embête beaucoup car des jouets, elle n’en a pas beaucoup. Mais d'un autre côté je ne peux refuser sans l'insulter. Heureusement, je me souviens avoir dans le fond d’une poche une petite chouette en plastique, que j’avais emporté comme une sorte de porte-bonheur. Du coup j’accepte le Snoopy et lui offre en retour la chouette, qui semble la ravir (à vivre dans cette glacière, la pauvre enfant aura plus besoin que moi d’un porte-bonheur). Snoopy empestera longtemps l’odeur du mouton bouilli. Je l’ai encore aujourd’hui, cette petite peluche. Je me demande si, quelque part en Mongolie, une jeune fille de dix-neuf ans possède toujours une chouette en plastique, offerte par un étranger du bout du monde…

Mais le cauchemar climatique n’est pas terminé, et c’est là que l'on va comprendre en quoi Kherlen m’a probablement sauvé la vie. Sortant pour aller me soulager (les toilettes sont dans une petite cabine en bois, au dehors), je constate qu’il neige ! Le dîner de mouton bouilli consommé, j’obtiens de dormir dans la pièce principale plutôt que dans la chambre de la petite fille, histoire de profiter aussi longtemps que possible de la chaleur du feu (qui pourtant, déjà, est éteint).

Je fais encore des cauchemars (ô épuration du voyage !) et le dernier me réveille en sursaut. Il fait jour, et toute la famille est déjà en train de s’agiter autour de moi. Dehors, il doit faire moins cinquante et il y a vingt ou trente centimètres de neige (les chiens, impassibles, dorment blottis les uns contre les autres). Je réalise que si Kherlen ne m’avait pas invité, je serais peut-être mort d’hypothermie sous ma tente ! Comme je n'ai plus rien à faire ici, nous prenons une sorte de jeep-bus qui me conduit à Ondorkhaan. De là, ce n’est pas en bus, mais à bord d’une autre jeep, que je dois rentrer à Oulan-Bator. Kherlen m’assure que mon sac est en sécurité dans la jeep et me traîne en ville à droite à gauche pour faire Dieu sait quoi (je n’ai pas tout compris : on va dans le hall d’une école primaire, puis chez des gens qui lui donnent de la vaisselle, puis dans un collège où il semble chercher quelqu’un qu'il ne trouve pas…). De retour à la jeep, on se dit adieu, après quoi le véhicule fait dix fois le tour de la ville, le temps de se remplir de sacs et de passagers. Au bout du compte, on finit à dix dans le véhicule, écrasés les uns contre les autres durant les sept heures que dure le trajet !


Expérience suivante : The Ulan-Bator Experience (Pt. 2).

7 avril 2015

The China Experience - 6/ The Ulan-Bator Experience (Pt. 1)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Erlian Experience.


13 septembre 2002 – 16 septembre 2002 : The Ulan-Bator Experience (Pt. 1), Oulan Bator (Mongolie).

Pas vraiment décidé à mettre un terme à mon marathon, je prends tout de même la décision de passer deux jours et trois nuits à Oulan-Bator, histoire de me détendre un peu la nouille et de me familiariser avec la Mongolie. J’atterris à la guesthouse de Nassan, un endroit idéal pour se remettre de Hohot et Erenhot. Nassan, la cinquantaine, est adorable. Elle loue des appartements cosy, pourvus de chambres et de cuisines équipées, que l’on partage avec six ou sept autres voyageurs. Il y a une canadienne mystérieuse, qui ressemble à Björk et ne parle pas. Je copine avec une Suisse prénommée Monica, qui était dans le même train que moi. Monica voyage depuis plus d’un an et compte voyager encore un ou deux ans. Je me dis qu’un jour, il faudra que je fasse ça. Nous passons la journée ensemble, peinant à trouver un cybercafé dont la connexion fonctionne. Nous restons stupéfaits devant le spectacle de la patronne allemande d’un salon de thé qui engueule sa nonchalante employée mongole, qui l’appelle sans arrêt « sister » (« Don't call me ''sister'', I am not your sister! »). Les soirées à l’appartement sont agréables, en compagnie de l'Anglais Pete, des Hollandais Anke et Maurice…

Comme j’ai le projet de passer trois semaines plus ou moins tout seul dans la steppe, plus au Nord, je dois m’équiper : racheter des bonbonnes de gaz (j’ai du bol, un magasin m’en demande une somme exorbitante et le temps que je revienne avec l’argent, il a fermé, de manière que je trouve la même chose deux fois moins cher au supermarché), des réserves suffisantes de riz, etc. Je n’écris rien sur Oulan-Bator en tant que ville, car il n'y a rien à écrire. On y sent les vestiges du communisme soviétique et l’émergence pénible d’une contre-culture balbutiante, qui se manifeste essentiellement à travers des tags (Run DMC semble populaire par ici). Oulan-Bator est la capitale d’un pays de steppe, la seule grande ville de Mongolie, mais on n’y sent pas l’effervescence d’une capitale, juste la grisaille, la vétusté et une vague promesse de jours meilleurs.


Expérience suivante : The Ondorkhaan Experience.

30 mars 2015

The China Experience - 5/ The Erlian Experience

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Out-of-time Experience.


10 septembre 2002 – 12 septembre 2002 : The Erlian Experience, Erenhot (Mongolie Intérieure).

Parvenu à Erenhot (également appelée Erlian), j’ai dans l’idée de sauter dans le premier train pour Oulan-Bator, la capitale mongole. Je suis loin d’imaginer qu'on ne sort pas d'Erenhot aussi facilement qu'on y entre... J’apprends tout d’abord qu’il n’y a pas de train avant le lendemain et que les guichets sont fermés à cette heure tardive. Va pour une nuit d’hôtel ! Avec ses quinze mille âmes, pour la plupart mongoles, Erenhot est à peu près tout ce que l’on imagine lorsqu’on évoque une « ville du bout du monde ». Perdue au milieu du désert, la bourgade semble isolée, loin de tout, étrange, spectrale, figée… La population locale a comme un air hébété d’être là et d'ailleurs, on ne peut que se demander comment et pourquoi qui que ce soit voudrait vivre ici ? Les touristes que l’on croise paraissent plus ahuris encore, comme s'ils se demandaient comment leur voyage a pu les conduire en un lieu aussi absurde. Paradoxalement, les chambres sont hors de prix. Je parviens tout de même à en trouver une qui soit abordable au Jivango Hotel, où m’attend une séquence des plus surréalistes.

La patronne, une quarantenaire boulotte, est à ce point survoltée que je me demande si elle n’est pas shootée aux amphètes. Elle me conduit dans une chambre et, alors que je ne demande qu’à m’écrouler dans mon lit, la voilà qui s’escrime sur la télévision qui refuse d'afficher autre chose que de la neige, comme si son bon fonctionnement était une question de vie ou de mort. J'ai beau protester que, vraiment, ce n'est pas grave, elle s'obstine dix bonnes minutes à triturer vainement les boutons et, en désespoir de cause, fait finalement venir une de ses assistantes… qui rebranche la prise d’antenne ! Je m’apprête à soupirer de soulagement lorsqu’elle se met à zapper comme une forcenée jusqu’à trouver un programme qui lui paraisse convenable : et c’est à Erenhot, au milieu de nulle part, que je vois apparaître sur l’écran… les Télétubbies ! Elle reste alors figée, debout à côté de la télévision, les yeux fixés sur moi, un sourire crispé, comme guettant quelque signe d’approbation de ma part que je m’efforce de lui donner, mais je ne dois pas être convainquant car elle ne bouge pas d’un pouce. Je me demande où tout cela nous mène exactement, lorsqu'une jeune fille pénètre sans crier gare dans la chambre, s’assied sur le canapé en face du lit et adopte le même sourire figé, le même regard fixe que sa patronne. À ce stade, avec ces deux femmes chelous qui me dévisagent et les Télétubbies qui déraillent en boucle, je pense avoir basculé dans un film de David Lynch. Comme rien ne se passe, je décide en désespoir de cause de leur offrir une cigarette à chacune, et m’en allume une, voir si peut-être ce geste pourrait provoquer quelque chose. Tout ce que ça provoque, c’est qu’elles commencent à parler entre elles dans une langue qui est peut-être du chinois ou peut-être du mongol. La jeune fille semble embarrassée et proteste, intime la patronne de faire quelque chose (mais quoi ?). Leur manège dure encore une minute ou deux, jusqu’à-ce que la patronne me demande d'une traite : « Sex OK ? ». Je m'exclame « Nooooo ! » et là, d'un coup, c’est comme si je venais de mettre un terme au suspense le plus insoutenable de l'histoire de la Chine. Les deux femmes éclatent de rire, j’en fais autant et, après que la patronne soit confondue en excuses à n’en plus finir, elles se décident enfin à me laisser seul. Je m’empresse de faire taire les Télétubbies et m’endors devant les infos : on y décrit en Chinois les gesticulations de George W. Bush qui, d’après ce que je comprends, persiste à vouloir envahir l’Irak.

Je rêve de la Québéquoise, de la rouquine, de ma princesse indienne, de ma grand-mère et – allez savoir pourquoi – ma première pensée au réveil est que je dois faire attention à ne pas avoir d’enfants si je ne suis pas convaincu d’en avoir envie… Je retourne ensuite à la gare, naïvement convaincu que je n’aurai plus qu’à prendre un train. Mais pour prendre un train il faut un billet et pour prendre un billet, il faut… Euh… Personne, justement, ne sait ce qu’il faut faire. Les guichets sont fermés, semblent fermés en permanence. Après la séquence Lynch d’hier je me retrouve en plein Kafka : le personnel de la gare me dit que tel guichet ouvre à telle heure mais il n’ouvre pas, que tel autre ouvre à telle autre heure mais il n’ouvre pas non plus, et ainsi de suite… Je me poste devant la gare en attendant mais cela ne sert qu’à attirer des rabatteurs qui ne parlent pas un mot d’anglais, parviennent juste à me faire comprendre que peut-être, si je leur donne de l’argent, ils pourraient bien m'obtenir un billet de train. Malgré toute leur insistance (courtoise mais ô combien lourdingue), je ne suis pas décidé à filer mes yuans au premier type qui passe au risque de me faire arnaquer. Après vingt minutes de vaines négociations, je suis même obligé de m’énerver pour me débarrasser du plus têtu d’entre eux. Je croise un touriste qui est exactement dans la même situation que moi : il erre ici depuis deux jours, espérant trouver le moyen d’acheter un billet sans comprendre comment on doit s’y prendre. Un second touriste, lui, vient de Mongolie et va vers Beijing, ce qui lui a permis de se rabattre sur un bus en désespoir de cause. Je suis là à me gratter la tête, à me demander ce que je vais faire avec mon sac à dos sous le cagnard qui empire d’heure en heure, où je pourrais bien aller pisser, comment et quand partir d’ici, où dormir ce soir et tout autour la rue poussiéreuse m’offre le spectacle d’un ballet de rickshaws. Il y a une drôle d’énergie dans cette ville, un truc dans l’air, bizarre et pas très rassurant. Un Mongol va finalement me tirer de ce pétrin : un rabatteur comme les autres mais qui lui au moins parle anglais, de sorte que je peux obtenir quelque garantie. En gros, il me dit qu’il lui est possible de se procurer un billet de train, mais seulement le lendemain, et par un biais autre que les guichets de la gare car les guichets de la gare sont toujours fermés. Quand je lui oppose que les employés de la gare m’ont dit le contraire, il admet qu’ils sont parfois ouverts, mais personne ne sait jamais à l’avance lequel ni quand, pas même les employés de la gare qui ne vous donnent une heure d'ouverture que par politesse (c'est typiquement chinois). Il m'inspire confiance, mais je ne vais pas non plus lui lâcher mes thunes comme ça, aussi je lui demande de m’indiquer un hôtel pas cher, tenu par des gens qu’il connaît, de sorte qu’il sache que je pourrai le retrouver si besoin.

Il me conduit dans une petite guesthouse au beau milieu du marché et les choses continuent d'être de plus en plus étranges. Je partage ma chambre (si on peut appeler ça une chambre) avec deux jeunes Mongoles et des piles de boites à chaussures. C'est en fait l’arrière-boutique d’un dealer de fausses Nike. La pièce aux murs verts est sale, encombrée, sombre, sinistre, sans fenêtre, éclairée par une ampoule de vingt watts… Mes deux compagnes de chambrée sont obèses et peu raffinées, rotent à tours de bras et enfournent une quantité intolérable de chips… Bon, pour moins de deux euros la nuitée (contre plus de dix au Jivango), je ne vais pas me plaindre. Je passe le reste de la journée à déambuler dans la petite ville, fais une halte dans une espèce de parc en travaux, avec des colonnes de pierre emballées dans du plastique (?), je mange en tout et pour tout sept bananes, constate que tout à Erenhot rivalise de laideur, que certains bâtiments sont au bord de la ruine, et je commence dors et déjà à penser en anglais bien que j’écrive en français. Le soir, je m'installe sur le perron de la guesthouse et dévore le riz de ma princesse indienne, sans que personne ne s’étonne de me voir déballer mon réchaud et mon attirail au milieu du marché. Et comme j’en ai fini avec Arnaud Desjardins, je me plonge dans Ceux de 14 de Maurice Genevoix.

Le lendemain, je me réveille à neuf heures pétantes, heure à laquelle mon rabatteur doit me livrer mon billet de train. Évidemment, il n'arrive pas et je commence à me demander si je ne suis pas condamné à passer le reste de mes jours à Erenhot. Les deux obèses ont déserté la chambre et je n'ai d'autre choix que de rester là et attendre. Au passage je manque de peu de m'électrocuter par le crâne : deux fils électriques dénudés pendent du plafond, me gratifient d'un coup de jus lorsque mon cuir chevelu les effleure par mégarde (ça m'apprendra à me raser la tête) ! Un peu avant midi, le type débarque finalement et me colle un billet de train dans la main : de ma vie, j'ai rarement éprouvé un tel soulagement ! Sur le billet il y a écrit treize heures quarante, mais le gars m’affirme que le train ne part qu’à seize heures. Dans le doute, je vais quand même à la gare pour treize heures quarante mais le train, en effet, n’arrive pas avant quinze heures. Une fois à bord, une vieille Mongole et ses deux petits-fils partagent généreusement leur dîner avec moi. Vers dix-neuf heures, nous sommes toujours en gare ! La nuit tombe et on nous distribue oreillers et couvertures. Je passe en tout et pour tout six heures à attendre que le train démarre, ce qui se produit à vingt heures cinquante-trois précisément. Mon cœur s’enflamme de bonheur parce qu'à ce stade, je n’y croyais plus tellement : je me demandais quelle sorte de carrière j'allais pouvoir faire à Erenhot, s'il allait falloir épouser une Mongole obèse et lui faire l'amour tous les soirs en regardant les Télétubbies. Je réalise alors que ça fait une semaine que j’ai atterri en Chine et que ça fait une semaine que je ne fais qu’attendre. Attendre que des trains partent, attendre que des trains arrivent, attendre qu’on veuille me changer un traveller's chèque, attendre que la providence m’accorde de pouvoir quitter Erenhot… Une semaine que je n’ai pas vraiment eu de conversation avec qui que ce soit, que je suis seul dans un environnement inconnu au milieu de gens qui ne parlent pas ma langue, à me demander chaque fois comment parvenir à l’étape suivante. C’est un peu comme la Long Way Home Experience qui avait clôturé le précédent voyage, mais à l’envers puisqu'on est au début du périple. Dans douze heures, je serai à Oulan-Bator et peut-être, enfin, cesserai-je d’attendre ! Cette nuit-là, je rêve que je bouffe de la litière imbibée de pisse de chats et c'est à gerber. Je rêve aussi que je me présente devant une porte sur laquelle il est écrit « Alan Smithee, time traveller ». Une femme ouvre et m’accueille, vêtue d'une sorte de costume de super-héros, et je lui demande « de quand viens-tu ? ». Elle me répond qu'elle vient de quelque part, pas de quand, puis le rêve s'interrompt. Je fais ensuite une série de cauchemars sur un moi-même qui aurait tout raté : la colère me hante, les échecs se répètent, ma famille me harcèle, mes amis ne sont pas de vrais amis… Mon existence est si épouvantable que lorsque je m'éveille et réalise que rien de tout cela n’est vrai, je suis fou de joie.

Dehors, le Gobi est superbe.


Prochaine expérience : The Ulan-Bator Experience (Pt. 1).
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