6 avril 2013
3 avril 2013
3 mars 2013
Aphorisme
« Il ne faut pas que les femmes s'étonnent de ce que les hommes font l'amour n'importe comment vu qu'elles les choisissent pour n'importe quoi. »
Christian B., Truculences baroques.
28 février 2013
25 février 2013
20 février 2013
14 février 2013
9 février 2013
1 février 2013
De la crispation sur le « mariage pour tous » et des nouvelles technologies
Je
discutais ce soir avec un ami de la question du fameux « mariage
pour tous » et de son étonnement face à la crispation que
l'on constate, alors que cette loi nous apparaît à lui et moi comme
une évidence. Moi je ne suis pas surpris parce que, comme je le dis
souvent (et c'est impopulaire) « les vieux sont trop vieux, il
faut qu'ils meurent ». La question du mariage homo est une
« non-question » pour la plupart des gens de ma
génération : le simple fait que certains le demandent,
associée au fait que de toute évidence, cela ne fait de mal à
personne, suffit. La question même de l'adoption nous choque à
peine moins : la parentalité est si dissolue aujourd'hui qu'il
vaut mieux un couple homo solide qu'un couple hétéro en mode
autodestructeur.
Je
parlais récemment de tout cela avec deux personnes plus âgées que
moi, qui m'ont opposé deux objections.
La
première est que si l'on autorise le mariage pour les homosexuels,
on autorisera demain les mariages polygames et les mariages avec des
animaux. L'argument est ahurissant pourtant je l'ai aussi entendu à
la télévision. Sauf que, si je connais un certain nombre de
personnes homosexuelles ou bisexuelles, je n'ai encore jamais
rencontré de personnes vivant durablement en ménage à trois ou
plus et encore moins de personnes revendiquant une
relation de couple, avec ses implications sexuelles, avec un animal.
Pourtant, je connais vraiment beaucoup de gens, parmi lesquels pas
mal de « freaks » ! Ce raisonnement par l'absurde
est donc le fruit d'une imagination débordante qui n'a rien à voir
avec le réel. Il y a bien entendu la question de la polygamie
islamique, mais elle est en telle opposition avec les valeurs
laïques qui sont associées au mariage homosexuel que jamais ceux
qui défendent celui-ci ne défendront celle-là.
La
seconde (objection) est que le mariage homosexuel contribue d'une
destruction systématique des valeurs traditionnelles et familiales.
À cela j'oppose que si l'on y va par-là, les hétérosexuels
s'y sont très bien pris tout seuls pour anéantir les valeurs
traditionnelles et familiales et ce depuis cinquante ans. À la
limite, les homosexuel(le)s surprennent presque à vouloir se
« normaliser » par le mariage, quand ils clamaient encore
il n'y a pas si longtemps leur droit à la « différence ».
La revendication du mariage homo serait donc, finalement, une
revalorisation de la notion traditionnelle du mariage.
Ce
qui m'intéresse ici, plus que de prendre parti pour le mariage
homosexuel (mes lecteurs savent que je n'aime pas prendre parti),
c'est de soulever l'impact qu'a la technologie sur l'être humain.
L'une des deux personnes qui m'ont récemment opposé leur refus du
« mariage pour tous » se trouve être née en 1939
(autant dire au Moyen-Âge, vu l'accélération de l'Histoire). Cette
personne est convaincue que les valeurs et le fonctionnement de la
société occidentale de la fin du dix-neuvième siècle représentent
l'apogée du progrès humain, et qu'il conviendrait de se figer
éternellement sur ceux-ci. Je ne chercherai même pas à débattre
du fait que cela soit souhaitable ou non, simplement parce que cela
est impossible. Depuis la fin du dix-neuvième siècle, et même
depuis l'enfance d'un Français né en 1939, l'espèce humaine a été
soumise à une série de bonds technologiques sans précédents :
que ce soit au niveau de la médecine, des moyens de transports et de
communication, nous disposons d'outils et de moyens qui dépassent
l'imagination de nos ancêtres et ce n'est que le tout, tout début.
Je
suis convaincu d'une chose : l'automobile, l'aviation, la
télévision, internet, l'informatique, les smartphones, les
transplantations cardiaques, la contraception, la physique quantique
et les fusées spatiales ont un impact décisif sur notre perception
du monde ! J'entends par-là non seulement notre perception
quotidienne mais aussi notre perception métaphysique de
l'existence. Mon interlocuteur m'affirma qu'il était tout-à-fait
possible de vivre à la manière de, et selon l'idéologie des
Européens de la fin du dix-neuvième avec la technologie du
vingt-et-unième. Il faut bien être né en 1939 et refuser de
comprendre le monde moderne, ou être aveugle, pour penser cela. Nous
sommes le fruit de notre environnement, notre environnement influe
inévitablement sur notre perception et nos convictions. Je m'en
rends bien compte pour avoir vécu en Asie ces dernières années !
Je ne serais aucunement l'être que je suis si je n'avais pas grandi
avec six chaînes de télévision et les enfants d'aujourd'hui, qui
grandissent avec deux-cent chaînes et internet, ne peuvent être
tels que moi. Je suis 1.0, ils sont 2.0, ceux d'avant moi sont juste...
0.0 (et ce sans jugement de valeur).
C'est
cela que nombre d'opposants au « mariage pour tous »
refusent d'admettre : le bouleversement sociétal et
métaphysique induit par les nouvelles technologies. Est-ce à dire
qu'il faille accepter n'importe quoi au nom du progrès ? Non,
parce que ce n'est pas nécessairement de « progrès »
que je parle mais de « changement ». Nous changeons,
l'espèce humaine change et nous n'avons aucune idée d'où cela nous
mène, parce qu'internet et l'informatique n'en sont qu'à leurs
débuts, parce que les nanomécaniques et les cellules souches (entre
autres) vont probablement bouleverser nos vies (et notre espérance
de vie) bien plus encore qu'aucune technologie jusque-là. Notre
relation à la famille, à l'espace rural et urbain, à la santé, à
la procréation, à la connaissance, à la géographie, à l'animal
et au végétal, aux notions mêmes de civilisation et d'humanité,
est en constante évolution. La liberté de parole dont nous disposons aujourd'hui grâce à internet (et dont nous mésusons si souvent) n'en est qu'un aspect.
Il
nous faut évidemment rester vigilants, il nous faut de la bioéthique
et de l'éthique en général. Il n'est pas question de renoncer au
concept de « valeurs » mais il faut admettre que les
« valeurs » d'hier ne sont pas nécessairement celles de
demain et que les problématiques qui se posent aujourd'hui dépassent
évidemment les notions de Gauche et de Droite. Il faut admettre qu'à
l'heure où l'on est capable de cloner des espèces préhistoriques
disparues et des êtres humains, les notions de procréation et de
sexualité ne peuvent plus être vues à la lumière d'autrefois. Il
faut aussi admettre que si la famille est un socle de la société
(en admettant qu'elle le soit), la famille est à réinventer car
elle est bien souvent dysfonctionnelle et cause de souffrances (elle
l'a toujours été !).
Ce
qui me ramène à ma position, essentiellement conservatrice en somme
puisque émise par Siddhârtha Gautama il y a
deux-mille-cinq-cents-ans : il faut chercher à éliminer la
souffrance. Je n'ai aucune certitude que les progrès technologiques
et la société qui est la nôtre aillent en ce sens, mais la
spiritualité y a au moins autant sa place (en tant que potentiel en
devenir) que la réduction de la douleur par moyens médicaux. Pour
autant, je ne crois pas que le mariage ou l'adoption homosexuels
puissent en rien augmenter la souffrance de mes concitoyens, ou la
mienne. Par ailleurs, je suis totalement conditionné par la
technologie qui m'entoure depuis ma naissance et, si cela ne m'empêche pas d'avoir du recul par rapport à elle, je suis en paix
avec cette réalité qu'il est plus raisonnable d'accepter. Enfin,
je crois que jamais mon interlocuteur né en 1939 ne pourra éprouver
l'émotion que j'éprouve en visionnant le générique de Drive
et pour cela, je le plains terriblement parce que moi, je puis
éprouver ce que lui éprouve en lisant un roman de Dostoïevski.
Ainsi
donc, il vaut mieux être né en 1976 qu'en 1939, et en 2013 qu'en
1976.
30 janvier 2013
La réhabilitation de Nicolas Sarkozy ?
D'abord, je dois redire
que je n'ai jamais été fan de la présidence de Nicolas Sarkozy que
j'ai trouvé « puante » pour l'essentiel ; et que si
j'avais voté l'année dernière, je n'aurais jamais voté pour lui.
Pour autant, derrière la diabolisation ambiante, je me suis toujours
efforcé de ne jamais oublier que cet homme n'est précisément qu'un
homme parmi les hommes, avec ses convictions et ses carences.
J'ajouterai pour le principe que je n'ai jamais non-plus pris
position quant au globi-boulga palestino-israëlien, qui me fatigue
plus qu'autre chose et qui me semble trop complexe pour désigner des
gentils et des méchants (ils sont, en fait, TOUS méchants !).
Ce qui m'intéresse
aujourd'hui, alors que Sarko n'est plus chef d’État, c'est cette
« anecdote » rapportée par les médias, selon laquelle il
a été rémunéré cent-cinquante-mille euros pour une intervention
de quarante-cinq minutes auprès de l'élite juive suisse, et a fait
scandale en critiquant le comportement d'Israël vis-à-vis de la
Palestine. Rappelons que de manière générale, critiquer Israël
est davantage assimilé à une position de Gauche franco-française que de Droite pro-américaine. Pourtant, fort de son salaire
scandaleusement élevé (ça fait frémir : plus de dix ans de
smic pour une demi-journée de travail mais après tout, si des
gens étaient assez cons pour me payer cette somme, je l'accepterais
volontiers et vous aussi !), Nicolas Sarkozy s'en est allé,
« mal rasé » et « de mauvaise humeur »,
prendre position face à la crispation israélienne devant une
assemblée pro-sioniste.
L'ex-président aurait en effet
déclaré que « le gouvernement israélien enferme l’État
hébreux dans les murailles de Jéricho » et que « la
diaspora juive et la communauté internationale doivent faire
pression sur Israël pour l'obliger à reprendre les négociations
avec les Palestiniens », propos qui auraient été fort mal
accueillis par l'assemblée en présence (tu m'étonnes !).
Nicolas Sarkozy, atlantiste par excellence, aurait certainement pu se
priver de cet éclat et encaisser son chèque en tenant langue de
bois. Pourtant, le voilà qui provoque ceux-là mêmes qui l'ont
rémunéré afin d'affirmer une opinion qui donne à
la France – dont il reste représentant au yeux de la communauté
internationale – une position de relative neutralité, en tout cas
non-sioniste, à l'heure où notre pays est engagé dans un conflit
contre les islamistes maliens.
L'air de rien, Sarko assure au
monde musulman que la France, dans son « choix malien »,
ne s'oppose nullement à l'Islam dans sa globalité, se veut
objective et ne saurait de fait être accusée de pro-sionisme
(argument sans cesse repris par les islamistes en manque
d'inspiration). C'est, pour Sarkozy, une manière de protéger la
France d'une opinion publique défavorable dans le monde musulman et
de défendre, de fait, les intérêts français aux dépends de ses
intérêts personnels (qui sera prêt à payer de nouveau
cent-cinquante-mille euros pour se faire humilier en public ?).
Nicolas Sarkozy, encore
jeune, certainement nanti et donc plein d'avenir en dépit de l'échec
cuisant (et à mon avis mérité) qui a été le sien en 2012, commet
peut-être par cet « éclat » le premier pas d'une
réhabilitation. Lui qui a tant été accusé d'être vendu aux
intérêts des uns et des autres (du MEDEF aux États-Unis) et de
monter les uns contre les autres à des fins électorales (il l'a
fait et c'était une honte), détient enfin l'occasion de se racheter
aux yeux des Français en étant ce que les enjeux électoraux ne lui
ont finalement jamais vraiment permis d'être : vraiment,
totalement au service de son pays. Non pour dire qu'il faille à tout
prix être au service de son pays, mais c'est un minimum lorsque l'on
est président ou ancien président !
Alors je n'ai qu'une
chose à dire à ce sujet : continuez, Monsieur Sarkozy, de dire
ce que vous pensez au risque de perdre du fric ! Vous gagnerez
peut-être, ENFIN, l'estime de cette France qui vous a tant méprisé !
29 janvier 2013
13 janvier 2013
11 décembre 2012
Et si on allait en Thaïlande ? (suite)
Dans une file d'attente à la frontière birmane, un homme de nationalité floue (asiatique en tout cas) s'adresse à une jeune Russe, sur un ton badin :
- How are you tomorrow?
La Russe, visiblement exaspérée :
- I don't know.
Et l'Asiatique, candide, de s'étonner :
- You don't know?
Non, elle ne savait pas...
Il y a dans ma chambre cinq ampoules au plafond. Un gros spot central et quatre petits spots, un à chaque coin. Sans surprise, l'interrupteur des quatre petits spots n'en allume que trois, quand l'interrupteur du gros spot central allume celui-ci et... le quatrième petit spot.
Un certain nombre de Thaïs mettent leur clignotant pour indiquer qu'ils vont... suivre la route ! Ainsi, si la route fait un coude à droite, on met le clignotant à droite et si c'est un coude à gauche, on met le clignotant à gauche. Peut-on présumer qu'il arrive aux Thaïs de ne pas suivre la route et d'aller tout droit dans le fossé, auquel cas ils n'activent pas leur clignotant ?
Et puis comme les attardés mentaux et autres frustrés (politiques ou sexuels) ont désormais le droit de se pourvoir d'une connexion internet et de s'exprimer librement sur les réseaux sociaux, la France vient parfois m'assommer de sa bêtise jusqu'en Asie. Ainsi, après s'être énervé tout seul sur un com que j'avais déposé sur le statut d'une @mie, et m'avoir asséné ce qu'il fallait d'insultes et de grossièretés (c'est apparemment comme cela que l'on ouvre un débat de nos jours, du clash et du buzz), un inconnu conclut par ces mots édifiants : « Décidément il existe un monde dont tu n'as pas conscience ». J'en suis resté si ébahi que je me suis même abstenu de répondre, tiens !
Alors voilà...
5 décembre 2012
Et si on allait en Thaïlande ?
J'aurai bientôt l'occasion de
revenir sur le Cambodge, en mots et en images, mais puisque désormais je suis en Thaïlande...
Pour commencer, j'ai vu
un gros Russe en scooter se jeter tout seul dans le fossé ! Le
logo des restaurants Two Chefs est résolument gay-friendly (cf.
ci-dessous). Et il y a ce bar à l'attention des touristes
(donc anglophones) qui a choisi le doux nom de « Rat Coffee
Shop ». Par ailleurs, « Porn » est un prénom féminin assez répandu en Thaïlande. Tout cela laisse rêveur...
Pour autant, les Thaïs
savent faire preuve d'une immense précision et c'est appréciable.
Ainsi, l'opticien Charoen Optical de Kata affiche-t-il, en gros sur
la vitrine, des « soldes » avec « 51,8647% de
réduction ». Épatant !
En parlant de précision,
il faut que je vous raconte ce qui s'est passé devant le centre de plongée de mon ami Manu.
Un beau jour d'octobre,
le proprio se pointe et annonce qu'il va casser la dalle en béton
devant la boutique, pour faire un truc mieux. La dalle de béton doit
faire, à vue de nez, dans les huit mètres sur quatre. Il explique donc qu'il
faudra garer les motos ailleurs à compter du lendemain à dix-sept
heures pétantes, heure à laquelle débarqueront les ouvriers. Déjà,
lorsque l'on est habitué à l'Asie, une telle précision horaire
semble fort suspecte. Évidemment, personne ne vient le lendemain, ni à
dix-sept heures ni ensuite. Le surlendemain, personne non plus et pas
davantage le jour d'après. Finalement le quatrième jour, deux
ouvriers débarquent avec... un marteau et une pioche !
Et ils tapent.
Et ils tapent.
En trois heures, trois
longues et pénibles heures, ils parviennent à casser un mètre
carré de béton (ce qui est déjà spectaculaire, compte-tenu de
leur équipement).
Et puis la pioche se casse.
Alors, ils partent. Personne ne les a jamais revus, ça
fait plus d'un mois déjà. Et la dalle est restée comme ça, telle quelle,
avec son mètre carré de gravats sur le côté. Il ne se passera
probablement rien de plus.
Les Thaïs sont bien
comme les Khmers, va !
3 novembre 2012
Traffic jam
![]() |
| Photo : Fusion08 |
Je
me souviens que lorsque j'étais petit, les embouteillages étaient
un véritable phénomène de société : en ville comme sur
l'autoroute, on passait régulièrement des heures bloqués dans les
bouchons. De nombreuses œuvres d'arts des années 70 et du début
des années 80 attestent de cette frénésie automobile, du
développement urbain sauvage et des désastres esthétiques et
humains qu'il engendrait. C'était un phénomène assez fascinant
parce que nouveau et apparemment incontrôlable. Peu à peu (très
vite, en fait), notre rapport à l'urbanisme et à l'environnement a
changé : les villes ont rendu une partie de leur territoire aux
piétons, ont tiré gloire de leur fleurissement et de leurs espaces
verts ; les notions de pollution (visuelle, sonore et
atmosphérique) ont conduit au développement des transports en
commun, à la responsabilisation des usagers, etc. Il est aujourd'hui
mal perçu de jeter un emballage plastique dans la rue ou de prendre
sa voiture pour faire deux-cent mètres : j'ai connu l'époque
où cela ne choquait personne. On est encore loin du compte mais en
trente ans, la plupart des villes européennes sont devenues plus
belles et plus agréables à vivre. Et la question des
embouteillages, sans avoir totalement disparue, s'est relativement
estompée de nos préoccupations quotidiennes, sociologiques et
artistiques.
Les
choses sont bien différentes à Phnom Penh. Alors que les autres
capitales d'Asie se réveillent peu à peu d'un cauchemar urbain
total (les métropoles indiennes se dotent de métros aériens,
Bangkok se modernise considérablement, les grandes villes chinoises
aménagent des zones piétonnes commerçantes et font la promotion
des scooters électriques, etc.), Phnom Penh se développe à
retardement, envahi d'un coup ou presque par les 4x4 et les
mobylettes alors que les rues étaient presque vides il y a encore
dix ans. Pour le moment, les choses restent vivables, quoi que les
heures de pointe soient déjà pénibles. Ce qui frappe, c'est que le
nombre de véhicules augmente constamment, mais que les
infrastructure et les mentalités ne s'adaptent – pour le moment –
pas du tout.
D'une
part, la capitale du Cambodge manque cruellement de feux de
circulation, de panneaux et, à vrai dire, d'un code de la route.
Nombre de croisements sont laissés à l'état sauvage, dépendants
du bon vouloir des automobilistes qui n'ont d'autre choix que de
faire ce qu'ils peuvent, c'est à dire n'importe quoi. La police,
quant à elle, n'a guère d'autre fonction que d'asseoir le pouvoir
en place. Elle occupe donc l'essentiel de son temps à racketter la
population, sur les routes et ailleurs. Cela implique d'ailleurs
parfois de provoquer des accidents, puisqu'on n'hésite pas à se
précipiter au milieu d'un boulevard surchargé pour intercepter un
véhicule, ou à tenter de renverser un motocycliste qui refuse de
s'arrêter (je l'ai vu de mes yeux !). Les 4x4 sont rarement
inquiétés (leurs conducteurs pourraient avoir des relations bien
placées) et les contrôles concernent essentiellement les vieilles
voitures et les motos. La circulation est certes « faite »
mais on se demande comment puisque, à chaque fois que la police se
poste à un croisement, les embouteillages redoublent d'intensité.
Concernant
les usagers, les codes comportementaux sont assez surprenants :
lorsqu'un fou du volant vous percute, la politesse implique
généralement de sourire ou de rigoler plutôt que d'insulter le
chauffard. Sauf bien sûr si vous êtes mort ou inconscient, auquel
cas vous serez poli de toute façon.
D'autre
part, personne ne semble pour l'instant songer que la voiture puisse
poser le moindre problème en ville. La pollution atmosphérique ?
On semble ignorer que les gaz provoquent cancers, asthme et autres.
La pollution visuelle et sonore sont, quant à elles, des concepts
totalement inexistants en Asie. Ainsi, lorsque je parle à un Khmer
du concept de « rue piétonne », celui-ci me regarde
effaré : pourquoi
diable voudrait-on
interdire une rue aux voitures ? Tout est dit.
Mais
il y a plus fou encore. En effet, il n'existe pas de transports en
commun à Phnom Penh. Pas de métro, pas de tramway, pas même un
seul bus : rien ! Je demandais l'autre jour à une collègue
si certaines personnes en réclamaient, ou s'il était question d'en
créer prochainement. « Oh, mais on a essayé il y a quelques
années », me répond-elle. « La municipalité a créé
quelques lignes de bus à Phnom Penh, mais il les ont rapidement
supprimées car personne ne les empruntait. » À mon tour
d'être perplexe : pourquoi les gens refusaient-ils de prendre
le bus ? « Et bien, personne
ne supportait d'attendre
le bus. Les gens
voulaient avoir leur propre véhicule ». Et s'ils n'en ont pas
les moyens ? « Alors ils préférent prendre un tuc-tuc
[sorte de moto-taxi] pour ne pas avoir à attendre. » Ainsi
donc, la population de Phnom Penh a dit non au bus. Incroyable mais
vrai ! Le peuple Khmer, si soumis d'habitude, a dit non aux
transports en commun. Et oui - un oui sans borne - à la Lexus et à
la Camri.
![]() |
| Photo : CAAI News Media |
Aujourd'hui,
disais-je, tout va bien, plus ou moins (dix morts par jour rien qu'en
moto, certes). Je suis même assez étonné, compte-tenu du bordel,
du faible nombre d'accidents dont j'ai été témoin et de leur peu
de gravité (il est vrai que les Khmers roulent assez lentement).
Mais au train ou vont les choses (j'ai déjà vu le trafic augmenter
considérablement en deux ans), la ville sera invivable dans cinq
ans. Les accidents se multiplieront, la pollution deviendra
problématique et les embouteillages seront aussi interminables
qu’indémêlables. La question du stationnement va également se
poser. Nombre de familles, qui ont un logement au rez-de-chaussée,
garent la Lexus dans
le salon. On les
voit de la rue déjeuner devant la télé, assis par terre à côté
du colossal 4x4. Ici, cela ne choque personne : la notion
d'intérieur
est assez récente (le logement n'a souvent d'autre fonction que les
plus utilitaires) et par ailleurs la voiture est la plus précieuse
possession d'une famille (parce que la plus chère et donc la plus
valorisante). Elle a donc sa place au coin du feu. Le problème c'est
que tout le monde ne loge pas au rez-de-chaussée et qu'il y a très
peu de parkings payants. Par contre on se gare où on veut : nulle régulation à ce sujet. Nombre de rues à deux voies n'en ont déjà plus qu'une à cause de cela. De surcroît, le stationnement se fait
souvent en épi, de sorte que le trafic est constamment interrompu
par des ânes qui bloquent un boulevard entier, se mettent en travers
de la route parce qu'ils ne savent pas, ne veulent pas ou ne peuvent
pas manœuvrer. Si vous leur faites remarquer qu'ils pourraient faire
un effort (il y a souvent moyen de manœuvrer), on vous regarde comme
si vous étiez fou. Il en va de même lorsque quelqu'un roule à contresens (ce qui arrive sans arrêt) : il est déplacé de le faire remarquer ! Là encore, je voudrais bien voir tout ça dans cinq
ans !
Curieux
spectacle que celui d'une civilisation qui a bondi d'un coup de la
ruralité à l'urbanisation ; d'un peuple qui est, en l'espace
d'une génération, passé d'un mode de vie séculaire aux
technologies du vingt-et-unième siècle, sans connaître les
nombreuses étapes que nous avons traversées pour en arriver là. Je
mesure désormais combien ces étapes nous ont - en dépit de nos
innombrables erreurs - épargné bien des désastres.
Une
question que je me pose, c'est de savoir qui,
lorsque la circulation deviendra réellement meurtrière et que les
gens passeront leur vie bloqués dans des bouchons, va réagir le
premier ? Les pouvoir publics ou la population ? Les
premiers, non élus, n'en ont cure. Les seconds glorifient
l'automobile. Pourtant, il y a un moment où la situation sera
intenable, c'est inéluctable. La question de savoir qui va taper du
poing sur la table en premier, et de quelle façon, pourrait bien
être un indicateur fort quant à l'avenir du développement
cambodgien.
31 octobre 2012
Soirée nanars (acte 3)
En
ce bel été 1994, Warner Bros. Records publiait la tant attendue
version vidéo de l'album O(+> de Prince And The New Power
Generation, sous le titre 3 Chains O' Gold. TANT attendue en
fait que personne ne l'attendait plus depuis longtemps : l'album
avait paru presque deux ans plus tôt, Prince avait entre temps sorti
une multitude d'autres disques, changé son nom en un symbole
imprononçable, s'était lancé dans une guerre médiatique contre sa
maison de disque... Bref : autant dire qu'au milieu de tout ça,
personne n'avait plus rien à foutre de cette compilation de clips
obsolètes.
Sauf
les fans les plus assidus, dont votre serviteur.
Déjà
à l'époque, cette vidéo-cassette m'avait laissé perplexe. À la
revoir près de vingt ans plus tard, je tombe littéralement des
nues... Précisons que pourtant j'adorais – et adore toujours –
l'album dont elle est tirée. Album concept, censé raconter une
histoire à laquelle personne n'a jamais rien compris, O(+>
est une épopée hallucinée, un acte de bravoure musicale aussi
arrogant qu'audacieux. On se disait donc alors que la version vidéo,
comprenant les clips de l'album agrémentés d'interludes narratifs,
nous permettrait enfin de comprendre pleinement la dramaturgie de
ce magistral « opéra funk ».
Oui,
heu... alors... Pour commencer, la plupart des chansons sont amputées
d'un tiers de leur durée ! Nous savons que pourtant, ces clips
existent en version complète et que les VHS (format de l'époque) ne
comportent aucune limite de temps (enfin si, mais si longue...).
Alors pourquoi, ô pourquoi nous est-il interdit de jouir pleinement
de notre achat ? Personne ne l'a jamais su mais je présume que
Prince a fait cela pour emmerder Warner. Le problème c'est que
présentement, c'est surtout moi que ça emmerde. Je n'y suis
pourtant pour rien si Prince s'engueule avec sa maison de disques !
Bref : grosse déception. Et comme si ça ne suffisait pas, cinq
titres (sur seize) manquent à l'appel. Si ce fichu album et ce fichu
film racontent la même histoire, on a perdu cinq chapitres !
Mais
c'est quoi, au juste, cette histoire ?
C'est
là que ça se corse...
Le
récit démarre dans un quelconque pays arabe. Sept types (qui ?)
assassinent le père de la princesse Mayte (pourquoi ?).
Paniquée, celle-ci se rend à Minneapolis (pourquoi ?) et voit
Prince à la télévision, en train d'encourager une violente émeute
(pourquoi ?). Elle se précipite alors sur place et confie à
Prince – que de toute évidence elle ne connaît pas – la garde
de trois précieuses chaînes en or (pourquoi ?). Peu après, Prince
fait arrêter et jeter en prison son propre groupe (pourquoi ?),
foire une partie de jambes en l'air avec une autre fille parce qu'il
pense à Mayte (il vient pourtant de la rencontrer !) et fait
finalement libérer son groupe de taule pour... faire un shooting
photo (!!!).
Il
retrouve finalement Mayte et c'est le coup de foudre ! Mais
l'idylle est gâchée par les angoisses de la princesse, qui craint
les sept assassins de son père. Prince tente alors de la rassurer,
affirmant qu'elle peut se détendre car « the max is in
control » (c'est quoi, « the max » ?). Ils passent
alors quelques jolis moments romantiques et, lorsque Mayte s'endort
finalement, elle fait un terrible cauchemar. Comme elle s'agite dans son lit, Prince
décide soudainement de la quitter (pourquoi ?) et la plante là au beau milieu de
la nuit (!!!). Il prend alors un train pour le Japon (il y aurait
donc une voie ferrée qui relie les États-Unis au Japon !) et,
une fois sur place, donne un concert (son groupe est miraculeusement
parvenu au Japon lui aussi). À la foule, il clame peu ou prou qu'il
est le coup du siècle, ce qui le conduit possiblement à baiser
Carmen Electra mais de cela nous ne savons rien puisque le rap de la
playmate a été coupé au montage (cette chanson est amputée d'un tiers comme les autres). Après donc avoir ou ne pas avoir couché, il
réalise qu'il ne parvient pas à oublier Mayte et se précipite de
nouveau dans ses bras (elle n'est pas rancunière !). C'est
alors que, soudainement, on saute deux morceaux pour se retrouver
précipité dans le clip du titre 7. Celui-ci (une fois n'est pas
coutume) n'est pas estropié mais (c'est encore mieux)
entrecoupé d'interviews des musiciens de Prince, qui nous disent à tour
de rôle ce qu'ils pensent de Mayte (sauf que nous on s'en fout :
on voudrait juste écouter la chanson !). En même temps, lors
de ce même clip, Prince tue miraculeusement les sept assassins, et
se tue en même temps sept fois lui-même (symbole de renaissance
s'il en est, mais à ce point dépourvu d'explications que cela n'a
aucun sens). Et puis Mayte lâche une colombe et tout le monde est
content.
Après
quoi on zappe sans vergogne les trois derniers titres de l'album –
encore que l'un subsiste en toile de fond orchestrale – pour se
rendre directement à la séquence finale. Là, Mayte lit une lettre
(en fait un communiqué de presse de 1993 - sans rire !) visant à
expliquer le changement de nom de Prince. Celui-ci se retrouve quant
à lui dans les bureaux d'un label nippon, où il signe d'un symbole son
nouveau contrat, devant des producteurs japonais médusés (sortis d'on ne sait où). Là, il faut tout de même préciser que
tout cela est absurde, parce que le concept et l'enregistrement de
l'album remontent à fin 1991, c'est à dire un an et demi avant que
Prince ne s'embrouille avec Warner et ne décide de se renommer O(+>.
Cela signifie donc que Prince a abruptement modifié son script de
sorte à ce qu'il colle avec les évènements récents, ce qui
évidemment amplifie l'opacité d'une dramaturgie déjà obscure (et
altère la fin originale, quelle qu'elle ait pu être). Finalement,
l'écran affiche un texte qui explique que notre héros traverse une
révolution spirituelle sans aucun lien avec le reste et, pour
terminer, nous l'apercevons en train d'enterrer les trois chaînes en
or de Mayte (pourquoi ?). Des clochent sonnent, aussi, comme à
pâques.
Et
voilà. C'est tout. C'est terminé. Générique de fin. Merci et
encore bravo !
Vous n'avez rien compris ? Moi non plus !
Et
voilà comment, à partir d'un disque brillant, on fait un film
totalement idiot. Il
aurait sans doute mieux valu, finalement, se contenter de ne mettre
que les clips (mais en entier).
30 octobre 2012
Vous bouffez vraiment n'importe quoi !
26 octobre 2012
20 octobre 2012
Main
Main fut composé au printemps 1998, la même semaine que Un ange passe et Aura 2 moi (dans cet ordre, un texte menant à l'autre en vue d'exprimer une seule et même idée, plus ou moins). Un an plus tard, Cette nuit surtout fut composé dans l'idée de s'enchaîner avec les trois textes susnommés (en vue d'un EP qui ne vit finalement pas le jour), ce qui explique que le dernier vers de Cette nuit surtout soit également le premier vers de Main. Le texte fut longtemps inclus au sommaire de Fragments nocturnes, mais finalement écarté au profit de La Québécoise. Il n'est toutefois pas tout à fait inédit, puisque mis en musique et interprété lors des concerts de Shoona Sassi, entre 2002 et 2005.
C'est un texte que j'aime beaucoup malgré ses maladresses parce que - par essence adolescent, kitch et désespéré - il incarne assez bien ce que Prince, à propos de la voix d'Esthero, qualifia un jour de sentiment d'urgence.
obsession lente d’une fascination annoncée
acte d’amour manqué, préconçu, prémédité
ton visage effacé hante en nocturne mon mental
sache à présent, présent, que je suis un hôpital
sans y penser vraiment, je te prie & je me mens
sous ma peau retournée se cache un océan
sans offense, ma mie, voudrais-tu être ma prêtresse ?
ce n’est pas que j'aie trop le choix, je vais à ta messe
un slap par battement résonne au creux de mes veines
je me suis couronné roi & je cherche ma reine
chaque seconde qui passe ne me convainc que trop
du fait indubitable qu’à chaque sanglot
je voudrais être ta main
chaque matin te purifier dans ton bain
je voudrais être ta main
chaque soir pouvoir t’aimer dans tes câlins
laisse-moi être ta main
laisse-moi devenir chaque partie de toi
j’aurais du me douter quand je me suis engagé
dans cette idée fixe, qu’elle me dépasserait
dehors la nuit m’observe avec un amusement
qui n’a d’égal que mon volontaire entêtement
le temps s’écoule & je ne sais comment croire en lui
à travers ces nuits illicites & ce bel ennui
chaque minute que je perds m’expose au danger
qu’un autre prédateur ne vienne s'interposer
la course de mon sang me dit qu’à chaque détour
je risque fort de prolonger mon séjour
chaque seconde qui passe ne m’effraie que trop
je dois baisser la tête ou oser en faire trop
je voudrais être ta main
chaque matin te purifier dans ton bain
je voudrais être ta main
chaque soir pouvoir t’aimer dans tes câlins
laisse-moi être ta main
laisse-moi devenir chaque partie de toi
tout cela dépasse bien sûr mon entendement
l'idée fixe a planté dans ma chair ses crocs blancs
un puzzle s’est présenté devant moi récemment
très poli, voulant que je devienne son amant
mais une pièce me manquant, tout devint vite absurde
& si jamais je devais m'éclipser vers le sud
je voudrais t’enlacer avant de m’évaporer
je voudrais t’explorer avant de m’introspecter
avoir la certitude que ta douce expression
se fasse plénitude, grâce à ma dévotion
chaque seconde à t'attendre en silence est de trop
chaque seconde écoulée me fait hurler tout haut
je voudrais être ta main
chaque matin te purifier dans ton bain
je voudrais être ta main
chaque soir pouvoir t’aimer dans tes câlins
laisse-moi être ta main
laisse-moi devenir chaque partie de toi
laisse-moi être ta main...
laisse-moi être ta main...
laisse-moi être...
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shoona sassi
19 octobre 2012
Les Khmers Rouges avaient-ils le funk ?
Bon, vous je ne sais pas mais personnellement j'aime beaucoup le funk, comme genre musical je veux dire. Ce que je ne savais pas c'est qu'avant d'assassiner un ou deux millions de Cambodgiens entre 1975 et 1979, les Khmers Rouges (période 70-75) étaient une armée très funky. Ensuite, en 1976, ils ont rien moins qu'anéanti le genre, en même temps d'ailleurs que tout le reste.
D'une part je dispose d'une pochette de disque (ci-dessus) pour le prouver mais surtout, le fait est attesté par Wikipedia ! Quelques extraits de la page concernée :
« Les Khmers rouges (...) constituant le gros des forces armées du FUNK. »
« De 1970 à 1975, les troupes du FUNK combattirent contre les forces républicaines. »
« Après la chute de Phnom Penh, le 17 avril 1975, le FUNK tomba rapidement sous le contrôle des Khmers rouges. »
« (...) en avril 1976 (...) le FUNK cesse donc d'exister. »
Ce qu'ils ne disent pas sur Wikipedia, c'est si les Khmers Rouges se sont ensuite mis au disco ou s'ils sont passés directement à la phase post-punk...
(Je sens que je vais me prendre une volée de bois vert sur ce coup-là mais tant pis, j'assume...)
18 octobre 2012
Les moustiques ne voudront pas écrire
Sur le mur de ma classe,
il y a un shoutometer (« hurlomètre »), qui se
remplit peu à peu au fur et à mesure que les enfants crient
exagérément. Lorsque le shoutometer est plein, tous
doivent écrire dix fois « I will not shout like a maniac! »
durant la récréation.
Bon... On fait comme on
peut : la discipline n'est pas mon meilleur atout en tant
qu'enseignant... N'empêche ça marche...
Ce matin, plusieurs
élèves se sont plaints d'avoir été piqués par des moustiques,
aussi ai-je déclaré qu'ils devaient non pas tuer les moustiques qui
volaient dans la salle de classe, mais les capturer et les conserver
prisonniers de leurs poings fermés jusqu'à la récré. Alors, les
insectes seraient tenus d'écrire dix fois « Je ne piquerai
pas les enfants ! ».
Et là, avec le plus
grand sérieux du monde, Billy, quatre ans, m'a regardé de ses grands
yeux désolés et m'a annoncé : « Mais... teacher...
les moustiques ne voudront pas écrire : lorsqu'on ouvrira nos
poings, ils s'envoleront ».
Ah...
Bon...
Tant pis...
| Billy (photo de Nia) |
17 octobre 2012
Je me sens si chelou d'un coup...
Les Khmers, ceux qui du
moins sont amenés à me voir régulièrement sans me connaître
vraiment, me contemplent souvent avec des yeux effarés, me
donnant l'impression d'être un extra-terrestre, une créature
mythologique faite chair ou quelque autre chose de cet ordre. Mes
voisins regardent – dissèquent presque – le contenu de mes sacs
plastiques, lorsque je rentre chargé de courses, avec une curiosité
stupéfaite, comme si je ramenais de quelque temple secret des vivres
et des objets aux significations inconnues, aux usages improbables.
Tout, de ce que je mange à l'heure à laquelle je mange ; du
fait que j'ai pu boire régulièrement de la bière à une période
et que je n'en boive plus désormais ; de mon usage de la
bicyclette comme moyen de transport au lieu d'un véhicule motorisé ;
de mes habitudes ou du moins de ce qu'ils en perçoivent ;
jusqu'aux menus détails de mon habillement, semble être à leurs yeux un très, très grand mystère. Lorsque je réponds aux questions d'un Khmer, ou que je tente de lui expliquer quelque chose, je lis dans son regard qu'il a le sentiment que ce que je lui raconte appartient à une autre réalité, abstraite et inaccessible. Il en va de même, dans une
moindre mesure, pour mes collègues de travail : on sent que nos
rapports de bonne amitié sont limités par le gouffre de ce qui nous
sépare, par l’aberrante étrangeté de ma nature même.
C'est troublant. C'est
troublant parce que ce regard d'étonnement je l'ai retrouvé partout
en Asie, de l'Inde à la Chine en passant par le Pakistan et la
Mongolie, mais jamais de cette manière-là. Ailleurs, l'étranger
est évidemment objet de curiosité - une curiosité souvent amusée
d'ailleurs - mais non d'un ahurissement si intense qu'il provoque le malaise. L'étranger intrigue
certes, mais parce qu'il apporte quelque chose de nouveau, de
différent, d'exotique ; parce qu'il est l'occasion d'élargir
ses horizons en somme. À Phnom Penh, c'est comme si l'étranger
était si bizarre, si excentrique qu'il est impensable d'élargir ses horizons par son intermédiaire. Ce qu'il dit ou fait est
source d'émerveillement et d'horreur tout à la fois (les Khmers semblent hésiter, en fait) mais par trop étrange pour en apprendre quelque chose de valable. Davantage
que d'essayer de comprendre l'étranger, le
Khmer affiche la certitude qu'au fond, il ne comprendra jamais rien
et que, à l'inverse, l'étranger ne comprendra jamais rien non plus
au Cambodge. De fait la curiosité est une curiosité sans
curiosité : on voudrait bien savoir mais on a
renoncé à comprendre. Parce que les aliments que je ramène du supermarché, jusqu'aux choix des légumes, pour mes voisins c'est un peu comme si je mangeais du plastique. Et celui qui mange du plastique n'est pas un homme aux mœurs différentes : c'est un fou. On l'observe avec attention, certes, mais on ne cherche pas de logique là où il n'y en a pas.
Cela ne concerne pas tous
les Khmers, bien entendu : il y en a beaucoup qui, par
habitude du contact avec les étrangers ou simplement parce qu'ils
ont l'esprit vif, n'affichent pas cette stupéfaction. Mais ils sont
un certain nombre, et l'indifférence polie d'une majorité de
commerçants semble dissimuler cette même conviction qu'un gouffre
infranchissable nous sépare. À quoi cela est-il du ? Je
l'ignore tout à fait. Ce que je constate, qui m'a été confirmé
par quelques personnes qui sont plus proches des Khmers que je ne le
suis, et parlent leur langue, c'est que c'est un peuple très refermé
sur lui-même. C'est troublant : après l'occupation française puis vietnamienne, avec ses traditions d'origine indiennes (qui le lient à plusieurs de ses voisins) et une immigration chinoise intensive, on pourrait imaginer le Cambodge ouvert aux cultures du monde, sinon
d'Asie. Mais pas tant que cela. Ignorant l'immensité
territoriale des cultures indiennes ou chinoises, diverses en leurs
propres seins ; trop souvent opprimé par les puissances
voisines pour jamais se sentir autre chose que leur éternelle tête
de Turc, le Cambodge s'est contenté de se refermer sur ses singularités, sa propre identité et sa propre culture (aujourd'hui réduite à sa forme la plus
rurale et la plus populaire, les élites intellectuelles du pays
ayant été exterminées ou chassées par le règne sanglant des
Khmers Rouges). Et ainsi, l'étranger est devenu non plus un être
humain différent, parfois étrange, mais un être de nature excentrique, anormale et inconcevable.
Évidemment, tout cela
n'est que conjoncture, mes réflexions sur le Cambodge n'étant ni
exhaustives, ni le fruit d'une étude anthropologique, mais davantage
une perception instinctive – vraie ou fausse – des choses dont je
suis témoin. Mon départ de ce pays approchant à grand pas, il est
probable que je vous livrerai, peu à peu, davantage de pensées à
ce sujet. Prenez-les pour ce qu'elles sont : les divagations d'un écrivain, et gardez en tête qu'elles sont, et resteront, sujettes à débats.





















