19 novembre 2011

The India Experience - 12/ The Desert Experience (Pt. 3)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Desert Experience (Pt. 2).


27 février 2001 - 9 mars 2001 : The Desert Experience, Désert du Thar (Rajasthan)

Dix jours en solo dans les dunes, fruit d'un désir profond d'isolement. Ces dix jours, pourtant, ne sont pas entièrement solitaires : ma retraite est perturbée à trois reprises. Un après-midi, un berger qui ne parle que le rajasthani passe par là et se comporte comme ses confrères de Pushkar. Il s’assoit quelques minutes sans mot dire, me regarde bêtement, puis repart. Un autre jour, un camel driver vient s'enquérir des raisons de ma présence. Il me demande ensuite si je souhaite rencontrer les Occidentaux qui l'accompagnent, afin de « sauter une touriste derrière une dune ». Mon refus courtois l'étonne beaucoup. La troisième interruption se produit le huitième soir : le même camel driver revient, mais cette fois-ci à la demande de son groupe de touristes. Ils souhaitent inviter le « mystérieux campeur du désert » à dîner. N’ayant adressé la parole à personne depuis une semaine, j’accepte. Outre le dîner, nous nous enivrons de whisky frelaté. Je discute davantage avec l'Indien qu’avec les touristes. Malgré leur hospitalité, ceux-ci ne présentent guère d'intérêt. Ils sont jeunes mais leurs vies déjà sont planifiée : du sexe, de la drogue et du rock & roll dans un premier temps puis, par la suite, une bonne situation, une famille, une maison, une piscine et un chien. Ils sont gentils mais ils me gonflent un peu. Je repars passablement soûl, et parcours dans cet état le kilomètre qui sépare leur campement du mien. Ce périple est d’autant plus mémorable qu’il pourrait m’être fatal à cause des serpents. Mais mon heure n’est pas encore venue.

Le neuvième jour, j'arrive au bout de La Grève et de mes réserves d’eau. Comme Thomas Cook (qui m’a dit qu’il viendrait soit ce jour-ci soit le lendemain) n’arrive pas, je me rationne autant que se peut. J’écris la chose suivante : « Je crois que pour la première fois de ma vie je peux dire que je suis pleinement heureux, vraiment, totalement heureux ». Ma dernière nuit se passe, logiquement, sous la pleine lune.

Encore aujourd’hui, les mots me manquent pour décrire ce grand silence sur fond de vent, cette sérénité totale qui m’entoure. Il me semble, à l'écrire, que ça a l'air de passer très vite pour le lecteur mais c'est très long, dix jours là-bas. Assez long en tout cas pour provoquer quelques métamorphoses intérieures. Je finirai par écrire un court poème à propos de tout ça, mais je crois que le langage est impropre à conter le désert parce que, précisément, le désert nous sort du langage. Il nous replonge dans un état d'être un peu animal, quasi méditatif, où les mots n’ont plus beaucoup de sens ni d’intérêt. La chose la plus marquante est peut-être au bout du compte ce sentiment d’appartenir totalement au monde. Au neuvième jour, je ne me sens ni plus ni moins important que l’arbre, les faucons, les chèvres, les vaches, les chameaux, les gazelles, les fourmis et même ces putains de mouches. En dix jours mon ego, mes névroses et mes problématiques d’animal urbain sont devenus dérisoires. Je suis juste un élément naturel parmi d’autres. C'est d'ailleurs ce qui rend si anodine une absence d'hygiène qui, ailleurs, me serait insupportable. Le désert est un bon remède au sentiment d’importance que l’on se donne trop souvent à soi-même. Et c'est ainsi que finalement, j'apprends un peu de cette humilité que j'étais venu chercher.

Le lendemain, Thomas arrive en fin de matinée. Quelques minutes plus tôt, j’ai consommé ma dernière goutte d’eau en me demandant s’il viendra ou non et ce que je ferai s’il ne vient pas. Nous passons la journée ensemble, à discuter à dos de chameau. Nous dormirons dans son village natal, un petit hameau musulman où l'on vit sans électricité. Les vêtements blancs de Thomas sont souillés de taches multicolores : Jaisalmer est en plein Holi, le « festival des couleurs », une tradition hindoue qui consiste à s’asperger mutuellement de liquides et de poudres colorées. « Fucking hindus », peste-t-il en contemplant sa belle tenue fichue…

Je lui demande si les troupeaux de chèvres, de vaches et de chameaux qui m’ont visité chaque jour sont libres ou quoi. J'apprends que les chameaux au moins appartiennent à des gens. Mais on les laisse libres la moitié de l’année, parce qu'ils ne servent à rien. « Comment diable font les propriétaires pour les retrouver ? » « Tu as remarqué les symboles marqués au fer, sur leurs pelages ? Et bien les propriétaires vont de village en village et interrogent les gens quant à ces marques, jusqu'à tomber sur le bon troupeau ». Son histoire me laisse bouche bée : le désert est si grand… Il serait tellement plus simple de garder les chameaux dans un enclot… Mais telle n'est pas la logique indienne. En parlant de logique indienne, Thomas me glisse qu’il lui eut été aisé d'envoyer des gens pour me dépouiller mais qu'il n’en a rien fait car il « a peur de Dieu ». L’islam, qui sera dans quelques mois proclamé « ennemi numéro un » de la civilisation occidentale, m’aura été bien utile dans ce cas précis.

Thomas se livre un peu à moi. Son existence tourne autour de son travail, de sa famille et de ce désert où il aime parfois errer seul. C'est le seul décor qu'il connaisse : il n'a jamais mis un pied hors du Rajasthan. Il jure être fidèle à sa femme (nous savons que c'est faux puisqu'il a voulu qu'on baise, mais peut-être ne la trompe-t-il qu'avec des hommes et peut-être qu'à ses yeux ça ne compte pas). Lorsque je mentionne mon vœu de ne pas avoir d'enfants, Thomas s'insurge en face d'une telle irresponsabilité, m'assène qu'il faudra bien quelqu'un pour « s'occuper de moi quand je serai vieux ! ». Je lui décris le tableau : mes hypothétiques enfants se contenteraient de m'incarcérer en maison de retraite. Notre culture lui semble tout d'un coup bien décadente…

Décadent, l'Occident l'est à bien des égards aux yeux des Indiens… Thomas m'interroge : est-ce que, dès le lendemain, ma première préoccupation sera de « trouver une touriste à Jaisalmer, pour baiser » ? Comme je lui réponds que non, il me contemple d'un air ébahi. « But… Why?! ». Il est vraiment, sincèrement, très étonné. C'est tout de même étrange à force, qu'ils me prennent tous pour un obsédé sexuel ! Les deux types d'Amritsar, Gopal, le camel driver des jours précédents et maintenant Thomas Cook ! Et puis je comprends soudain ! L'évidence est si énorme qu'elle m'avait échappée. C'est exactement comme le problème de Tasleem avec ses collègues ! L'Inde est un pays complètement fermé à la sexualité : celle-ci est virtuellement impossible en dehors du mariage et de la prostitution. Les jeunes indien(nes) n'ont pas de petit(e)s ami(e)s : la chose serait proprement scandaleuse ! Ici un simple regard coquin, une simple parole audacieuse – ne parlons même pas d'un effleurement ! – sont le comble de l'érotisme. À côté de cela, il y a les touristes : des tas de jeunes Occidentaux débarquent en Inde chaque année. Sous les yeux des Indiens effarés, ils se rencontrent, s'embrassent et couchent ensemble. Tout ceci a souvent lieu en l'espace d'une seule soirée. Ce comportement, pour nous assez naturel, tient ici du libertinage le plus radical. Les Indiens, qui assistent à cela régulièrement, en ont conclu que les Occidentaux baisent comme ils boivent un café : n'importe-quand, n'importe-où, n'importe-comment et avec la première personne qui passe ! En d'autres termes, ils sont convaincus que la vie en Occident est telle que décrivent les films pornographiques ! Deux personnes se rencontrent, discutent une minute et se dépêchent d'aller copuler derrière le premier arbre ! Ceci m'éclaire d'ailleurs sur une anecdote qui s'est produite juste avant la Desert Experience. Je marchais dans la rue. Trois jeunes Indiennes discutaient sur le pas d'une porte. Elles étaient belles à tomber par terre, mais je ne les ai pas regardées avec la moindre lubricité, ni même avec insistance. Mon regard s'est simplement posé sur elles, brièvement, en passant, comme il se posait sur tout ce qui était dans la rue ce jour-là. Pourtant, elles m'ont immédiatement toisé d'un air de défi, et jeté à la figure un « No! » très ferme, comme si j'étais sur le point de leur faire des avances. La société indienne est tout à fait mixte (contrairement à sa voisine pakistanaise) : je vois les hommes et les femmes se parler sans cesse. Mais à l'exception des filles-au-henné-prostitués de Pushkar, aucune jeune femme ne m'adresse jamais la parole. Je n'ai, depuis le début du voyage, presque affaire qu'à des hommes. Les femmes, pourtant, pourraient tout à fait communiquer avec moi si elles le voulaient, elles en ont le droit. Mais compte-tenu de l'image qu'elles ont de l'homme occidental, je comprends mieux, désormais, leur réserve !

Dans le village, je suis logiquement l’attraction numéro un. Les enfants – qui m’ont vu à l’aller – s’amusent beaucoup de mon déplorable état de crasse. Thomas traduit : « Ils disent que tu étais beau et propre il y a dix jours, et qu’à présent tu ne ressembles plus à rien ! ». Ils ont raison, je suis couvert de suie et de sable mais intérieurement, je me sens aussi nettoyé que je suis sale à l'extérieur. Ces gamins me laissent rêveur : il est probable qu'ils ignorent qu'on a marché sur la Lune… Ça n'est pas que cela me semble très important de le savoir, mais c'est tout à fait étrange de songer qu'on puisse ne pas le savoir. Thomas négocie aussi le rachat de ma tente, qui ne me servira plus à rien mais lui servira beaucoup à lui. La somme qu'il m’en offre est dérisoire en comparaison du prix français, mais très précieuse pour ma petite bourse. Je lui lègue en bonus ma vaisselle en inox et ce qui me reste de nourriture. La transaction doit rester secrète : la loi indienne interdit d'acheter des choses aux étrangers, à moins de payer une taxe. Je sympathise avec un autre camel driver qui, du coup, est convaincu que j'ai tout donné à Thomas. Il voudrait bien lui aussi quelque chose. Mais il arrive trop tard : Thomas m'a délesté de tout le superflu. Je trouve quand-même un truc : mon « aspirateur à venin ». Il m'a raconté qu'une touriste a failli mourir à cause d'un serpent, quelques mois plus tôt, alors qui sait si ça ne sauvera pas une vie. Il est déçu, mais je n'ai vraiment rien d'autre.

Le lendemain, nous entrons dans Jaisalmer. Le boucan me saute d’autant plus aux oreilles que la ville est plongée dans l'hystérie du festival des couleurs. Lorsque je parviens à l’hôtel Anurag, les hindous hilares m'ont métamorphosé en arc-en-ciel. De toute façon, j’avais prévu de prendre une très, très longue douche. La première depuis douze jours !

La Desert Experience est terminée. Je l'ai fait !


Prochaine expérience : The Jaisalmer Experience (Pt. 2).

13 novembre 2011

The India Experience - 11/ The Desert Experience (Pt. 2)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Desert Experience (Pt. 1).


27 février 2001 - 9 mars 2001 : The Desert Experience, Désert du Thar (Rajasthan)

Introspection, suite et fin. Septembre 2000 : depuis quelques mois, les antistes du Point Moc travaillent dur à me traîner dans la boue. Pourquoi ? Je ne leur ai jamais rien fait, à ces gens. Ils ont pourtant leurs raisons – si pathétiques, si ahurissantes soient-elles ! C'est parti de trois fois rien. D'abord, une fille de là-bas a trouvé quelques-uns de mes textes sexistes (ils ne l'étaient pas, mais on donne bien aux mots le sens que l'on veut). Alors très vite, ils se sont procuré mon recueil de nouvelles et quelques textes offerts à une amie, ils ont épluché tout cela minutieusement (sans rire !), et il a été déclaré à l'unanimité que j'étais sexiste ! C'est là mon premier péché. Mon second péché est d'être élitiste. La faute en revient cette fois-ci à la Casa Okupada. Ce n'était pourtant pas mon idée que d'en faire un squat artistique et pas un squat politique. Les gens qui étaient là-bas étaient venu me chercher pour cela, nom de de Dieu ! Mais peu importe : je suis désigné seul responsable du vol (!) d'un squat à la communauté altermondialiste au profit de l'art. Et l'art, c'est bien connu dans les milieux d'extrême-gauche, est élitiste. Mon troisième péché, tenez-vous bien, est d'être un ultralibéral ! Ah bon ? Oui, parce que pour le festival Neweden Week, nous avons fait appel à des sponsors et collé leurs logos sur nos affiches. Hors, ce n'est pas nouveau, la publicité est le pire des maux en ce bas-monde. Cet argument aurait quelque sens si nos sponsors avaient été des multinationales. Mais enfin il s'agissait de petits commerces locaux : disquaires, libraires, friperies, restaurants… Peu importe, cela fait de moi un complice éhonté du FMI, de la Banque Mondiale et du G8 ! Mon quatrième péché est un tant soi peut moins officiel, et pour cause : c'est d'avoir pour ex une fille qui sort avec un des fondateur du Point Moc. Une ex qui est devenue une bonne amie, sans qu'aucune ambivalence ne subsiste entre nous. Pour mon plus grand malheur, son nouveau mec est de loin le plus crétin de toute la bande. Incapable de supporter que sa copine m'eut aimé et me tienne en grande estime, il utilise avec ferveur les péchés un à trois pour entacher ma réputation.

S'ils ne faisaient que ne pas m'aimer, ça ne serait pas très grave. Mais en cette rentrée 2000, je sais de source sûre qu'ils me haïssent. J'ai suffisamment d'amis communs avec eux pour être bien informé : on me rapporte que ces gens-là passent des soirées entières à casser du sucre sur mon dos, à faire de moi l'incarnation du mal, et ce devant tous ceux – et il y en avait – qui passaient par là. Oh, je sais : c'est dur à croire ! Il faudrait donc qu'ils soient à ce point désœuvrés ? Et bien oui, ils le sont. Il faut comprendre que ces gens-là sont des talibans. Si vous n'épousez pas leurs idées de A à Z, vous êtes par définition leur ennemi. Et comme ils luttent (à coups de slogans, de pétards et de bières) pour le bien de l'humanité, si vous êtes leur ennemi vous êtes l'ennemi du monde. Leur radicalisme, tout infantile qu'il soit, est effrayant ! Pour exemple, ils vont un soir jusqu'à refouler un chien (avec sa maîtresse) d'une soirée non-mixte parce que c'est un chien mâle (!). C'est exactement ce genre de personnes qui, si vous les mettez au pouvoir, organisent dès le lendemain des exécutions publiques sur la grand place (c'est à peine s'ils ne s'en vantent pas, d'ailleurs) ! Et me voilà devenu la cible numéro un de ces gens-là. J'ai gagné le gros lot ! Je suis ravi !

Ce ne sont que des petits cons, certes, mais des petits cons influents : en quelques mois, ils ont acquis une influence considérable sur les milieux alternatifs lyonnais. Des phrases telles que « c'est pas vég' », « prix libre mais obligatoire » ou « les hommes comme les femmes peuvent pisser assis » sont devenues des mèmes dans le premier arrondissement de Lyon ! La plupart des jeunes babapunks écervelés, en mal de révolution et en quête d'identité, ont fait de ce petit groupe d'incultes une référence intellectuelle ! Et les mensonges qu'ils propagent à mon sujet sont du pain béni pour mes autres détracteurs (car il y en a, plus discrets et plus anciens).

Alors au début je n'y ai pas prêté grande attention, tout concentré que j'étais sur la Neweden Week. Et puis ils étaient tout sourires devant moi. Ils venaient à la Casa, j'allais à leurs apéros. Mes potes étaient leurs potes… Ils ont même obtenu un stand de propagande à la soirée de clôture de ce festival qu'ils décriaient tant (les logos sur les affiches ne les gênaient plus, tout d'un coup !). J'avais vent de nouvelles rumeurs chaque semaine mais je laissais faire. Courant juillet, j'ai commencé à trouver que ça prenait des proportions inquiétantes. À la rentrée, une goutte d'eau a fait déborder le vase et j'ai décidé qu'il était temps de contre-attaquer. La goutte d'eau, c'est une simple conversation, rapportée par des amis. La veille, mon nom est évoqué et un type que personne ne connaît intervient : « Ah ouais, j'ai entendu parler de ce mec, il paraît que c'est un sexiste ! ». Mes potes lui demandent d'où ça sort. « Ben… c'est les gens du Point Moc qui racontent ça ». Je suis fou-furieux. Ça va trop loin. En gros, chaque personne que je rencontre est susceptible d'avoir entendu et cru ce genre de conneries ! Dieu merci, je ne suis pas le seul à en avoir jusque-là de ces abrutis. J'expose mon plan à mon ami Ben T., qui est dans leurs petits papiers mais qui n'en pense pas moins. L'idée est vieille comme le monde : le cheval de Troie. Il se trouve que notre guerre est une guerre froide : à chaque soirée que nous organisons à la Casa Okupada, ils débarquent en masse pour faire de la propagande antiste. Ça soûle tout le monde, ça daube l'ambiance grave, mais comme des cons on les laisse faire. Leurs intrusions répétées dans « mon » lieu me donne pourtant l'opportunité d'infiltrer le leur. Et l'art, bien entendu, est mon arme de guerre. Il nous faut concevoir une performance qui dénonce leur comportement et, sans leur dire un mot du contenu, parvenir à la jouer au Point Moc. Ben est enthousiaste. Nous recrutons d'autres artistes : Colin Bosio, DaBoostemp, Rémy Dumont, Pierrick Maitrot, Chantal Vasseur, Florian Vidgrain et Céline Z.. Nous écrivons ensemble une pièce de théâtre parcourue de musique, de performances plastiques et de danse. Nos personnages tentent de survivre dans une dystopie où dominent les « valeurs » du Point Moc : la rumeur publique fait loi, la liberté de pensée est un crime, la bisexualité est obligatoire, l'argent est interdit, tout écart est puni de mort, etc. Les allusions sont sans ambiguïté : le Point Moc n'est jamais nommé, mais attaqué de toutes les façons convenables. Comme c'est un règlement de compte personnel, Neweden est laissé en dehors : Rumeur publique sera une performance du collectif « Rumeur Publique ». Ben et Pierrick portent le projet au Point Moc, sans dire un mot sur le propos du spectacle. Ces imbéciles acceptent. Date est posée le 3 octobre. Nous travaillons d'arrache-pied : ce n'est pas une mince affaire que de monter un spectacle d'une heure en un mois.

Le 3 octobre pourtant, nous sommes prêts. Il y a facile deux-cent spectateurs. À peine sorti de scène, je me tire : je ne mettrai plus jamais les pieds là-bas. Comme une métaphore de cette catharsis, je me mets une race au rhum et je termine la soirée en gerbant toutes mes tripes. Les gens du Point Moc, eux, étaient davantage occupés à gérer la foule qu'à regarder le spectacle, mais j'ai plus tard confirmation que bien assez de gens leur ont expliqué de quoi il s'agissait. Je viens de leur cracher au visage, chez eux. Les Pentes de la Croix-Rousse ricanent et eux, ils font mine de rien pour sauver la face. Je continue de les subir aux soirée de la Casa. Ils continuent de médire par derrière. Je continue de faire celui qui n'est pas au courant. Guerre froide.

Rumeur publique est somme toute un bon spectacle, quoique bâclé par manque de temps. En travaillant davantage, nous pourrions en faire quelque chose de viable, essayer de le jouer ailleurs. Mais nous convenons tous d'en rester là : c'était un one-shot, ce qui devait être dit l'a été, on tourne la page. Le mouvement, encore et toujours. La suite, je l'ai déjà racontée : je me recentre sur mes autres projets, je tombe amoureux de la jeune fille aux yeux de miel. Je la séduis, puis je la perds. Je décide de partir en voyage. Ma mère meurt. L'extrême est mon tapis rouge…

Et puis advient le second acte de ma guerre sainte. Ça se produit presque par hasard. Début décembre, je travaille sur le script de Small City. Les personnages doivent se livrer à de longues introspections. Je rame à trouver le ton juste, alors je décide de m'appliquer l'introspection à moi-même, juste pour m'entraîner. Il n'est pas du tout question d'utiliser le texte qui en résultera. Ce texte, Confession publique, est au bout du compte un déballage très intime, en même temps qu'un long pamphlet contre les pointmoqueurs. Je me retrouve perplexe : ça m'interpelle. J'en fais la lecture à plusieurs amis : tous sont estomaqués devant la sincérité, le radicalisme de cette mise-à-nu. Alors, je comprends qu'en plus de mon voyage, il y a un autre truc dingue à faire ! Trop de gens racontent n'importe quoi sur mon compte. Il y a des dizaines de moi imaginaires qui vivent dans les bouches des gens. Il est temps de rétablir quelques vérités. Il est temps d'assumer jusque au bout ce que suis, mon quoi, mon pourquoi et mon comment. Je me dois bien ça à moi-même !

Faute de blog, il m'arrive de coller mes poèmes sur les murs de Lyon. Ces happenings prennent parfois la forme d'un journal mural, nommé Cette fois, vous ne pourrez pas dire qu'on ne vous a pas prévenus !!!. Je réalise une couverture à la Voici, avec ma photo : « La vraie vérité sur madcap xtc [mon pseudonyme de l'époque]. Pour la première fois, il se confesse à Cette fois, vous ne pourrez pas dire qu'on ne vous a pas prévenus !!! ». Je photocopie l'ensemble (huit pages A3 !) en cent exemplaire. Quelques jours avant de prendre l'avion, je passe une nuit entière à coller ça à travers la ville ! Ce n'est pas anodin comme geste. Je raconte là-dedans des tas de choses très personnelles. Au delà de ma guérilla contre le Point Moc, c'est une immense prise de risque. On ne s'étale pas à ce point-là sans éprouver quelque frisson ! Ça passera ou ça cassera. Si ça casse, je serai la risée de la ville. Je colle mes affiches le cœur battant, mais je le fais. Pas le choix, ça fait partie de ces trucs qui s'imposent. Et pour couper court aux polémiques, je m'éclipse deux mois en Inde en songeant que la sauce sera retombée à mon retour… C'est une grande jouissance que de les priver, en plus, de leur droit de réponse ! Je saurai à mon retour que c'est passé, que je n'ai pas été la risée de la ville et que les antistes étaient fous furieux.

Je souris en repensant à tout cela. Difficile d'imaginer qu'il s'est déjà écoulé cinq mois depuis la rentrée, depuis que j'ai déclaré la guerre au Point Moc. Je ne devrais pas penser à cela ici, parasiter ma retraite de ces souvenirs. Mais le désert est impitoyable : il nous confronte à nos fantômes. À ce prix-là seulement nous guérit-il des gens et de leurs bassesses. Comme en août dernier, la solitude est mon médicament. Eux, en ce moment même, sont en train de boire des bières dans leur squat glauque, nous maudissant moi et ma Confession publique. La majesté du désert qui m'entoure et le génie littéraire d'Ayn Rand mettent en lumière la médiocrité, la petitesse de leurs existences… Mais chut ! Je suis aussi là pour apprendre l'humilité et la compassion ! Alors cessons de médire et retournons à nos méditations ! 

L'air de rien, pourtant, une métamorphose s'opère en moi…


Prochaine expérience : The Desert Experience (Pt. 3).

9 novembre 2011

The India Experience - 10/ The Desert Experience (Pt. 1)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Jaisalmer Experience (Pt. 1).


27 février 2001 - 9 mars 2001 : The Desert Experience, Désert du Thar (Rajasthan)

Nous partons à l’aube avec un groupe de touristes. Nous chevauchons toute la journée en direction des dunes de Kuri. Peut-on d'ailleurs « chevaucher » un chameau ? Ne devrait-on pas plutôt dire « chameller » ? Je constate en tout cas que chameller huit heures d'affilée est fort douloureux pour le postérieur. Les chameaux sont en outre des personnages bien étranges, qui font toutes sortes de bruits et de grimaces bizarres. Le mien s'éprend d'une femelle dont nous croisons le troupeau : Thomas Cook aura le plus grand mal à l'entraîner au loin de la demoiselle. À l'heure du déjeuner, le même Thomas m’épate : alors que le sable s'infiltre sans cesse et partout, il réalise sous nos yeux une pâte à chapati immaculée. Un drôle de petit insecte, tel que je n'en ai jamais vu, me grimpe sur le bras. Thomas s'en empare, affirme que la créature pique jusqu'au sang et, avant que je n'aie le temps d'intervenir, transperce la bestiole avec l'épine d'un buisson. Ainsi empalé, l'arthropode repart comme si de rien était, pas décidé à mourir pour si peu.

Nous traversons évidemment des paysages enchanteurs. Au crépuscule, nous installons notre camp sur les fameuses dunes de Kuri. Fameuses parce que comparables au Sahara. Imaginez la Dune du Pyla, transformez en désert semi-aride la mer et la forêt qui la cernent, vous obtiendrez peu ou prou les dunes de Kuri. En guise de berceuse, Thomas plie une patte à chaque chameau et attache ainsi ladite patte (il n'y a rien à quoi attacher les bêtes tout entières). Je trouve cela cruel mais il m'assure que les chameaux, contrairement à nous, n'ont pas de crampes. Force est de constater qu'en tout cas ils ne protestent pas. Les chameaux ne sont pas les seuls en Inde qui en bavent sans se plaindre. La vie des femmes, elle aussi, est rude. Il faut dire que le divorce, en Inde, c'est la mort sociale d'une femme. Cela tend à changer dans les grandes villes, mais pour 90% des femmes indiennes, divorcer équivaut à se faire rejeter par sa propre famille en plus de celle de l'époux. Inutile évidemment de songer à refaire sa vie. Et si la femme n'a, en outre, pas de situation, il ne lui reste plus que la mendicité ou le tapin pour s'en sortir. Tout ceci m'est raconté par Tasleem, une jeune Canadienne d’origine indienne. Elle travaille sur des projets sociaux. Elle a vu l'Inde profonde. Elle a rencontré, dans des villages reculés, des fillettes de neuf ans mariées à des adultes. Des mariages consommés. Moins grave mais très chiant : ses collègues de travail, pourtant « modernes », qui ne comprennent pas pourquoi elle refuse de coucher avec eux. Il se trouve qu'elle a un petit ami : si elle couche avec un homme hors-mariage, c'est donc bien qu'elle couche avec tout le monde ! Ils ne sont pas méchants quand ils disent ça, précise-t-elle : ils sont juste incapables de comprendre. Au terme de cette conversation, nous dormons à la belle étoile sans être dérangés par les bousiers, qui vaquent à leurs occupations tout autour de nous.

Le lendemain, vers treize heures, Thomas me conduit à quelques kilomètres de là. On fait un dernier débriefing. Je ne dois pas vagabonder la nuit, à cause des serpents : leur morsure vous terrasse en une heure. Si on m'attaque pour me voler, je ne risque rien à essayer de me défendre et dans tous les cas, il est inimaginable qu'on m'assassine : au pire, je risque une raclée. Si j'ai vraiment un problème, je trouverai sans doute des touristes et leurs camel drivers sur les dunes de Kuri. Si je n'en trouve pas, il y a un village à dix kilomètres de là, en marchant tout droit (il m'indique une direction). Cette solution est inapplicable en cas de morsure de serpent, parce que je serai mort bien avant d'y parvenir. Et enfin, last but not least, Thomas aimerait beaucoup qu'on baise tous les deux. J'évoque mon hétérosexualité, l'argument lui convient et nous n'en parlons plus. Là-dessus, il repart avec ses chameaux sous le bras. Il reviendra me chercher dans dix ou onze jours...

Je plante ma tente au pied d’un arbre. Rien alentour, sinon quelques végétaux desséchés et une mer de sable. L’arbre abrite également un nid d'oiseaux, un genre de faucons. Les petits piaillent pendant que les parents planent dans le ciel bleu, en quête de rongeurs sans doute. Le bruit du vent qui les porte sera la bande son de ces dix jours en solitaire. Inévitablement, mon crâne et mes vêtements servent de réceptacles aux excréments de toute la famille mais, passée la première contrariété, je m’habitue. N’ayant assez d’eau que pour boire, faire bouillir mes repas et me raser la tête (rituel reconduit tous les cinq jours tout au long du voyage), je dois de toute manière renoncer à toute forme de toilette et de vaisselle, alors un peu plus ou un peu moins… Je consacre tout de même la première demi-heure à débarrasser mon environnement immédiat de quantité de bouses de chameaux séchées. L’arbre quant à lui m’est indispensable : il m’offre l’ombre (je passerai mes journées à tourner autour avec le soleil), un support sur lequel m’adosser, et ses branches font office d’étagères pour ma vaisselle. Puisque il m’est impossible de laver celle-ci, je laisse aux fourmis le soin de récurer chaque jour le riz et le dahl séchés, gratte un peu ce qu’elles laissent et réutilise le tout en l’état d'un repas à l'autre. Mon régime strict (une assiette à midi et une assiette le soir, ni plus ni moins), implique de temps à autre des envies furieuses de chocolat ou de pizza, mais ces vaines pulsions ne durent jamais longtemps. N’en étant plus à une privation près, j’ai aussi décidé d’arrêter de fumer et après deux ou trois jours, l’envie m’en passe totalement. Le désert est un lieu idéal pour le sevrage : quelle que soit votre envie d’en griller une, vous pouvez toujours courir après les bureaux de tabac ! Une mauvaise surprise par contre : l'eau ! Nous avons rempli les bidons au puits du dernier village. L'eau à un goût infect ! Je ne crains pas pour ma santé (j'ai mes pastilles purifiantes) mais, étant donné que je n'ai guère d'autre saveur à portée de langue, c'est vraiment déprimant ! Je m'habituerai pourtant, jour après jour…

Dès la première heure, un troupeau de chèvres vient me saluer. Il en viendra quotidiennement, ainsi que d’autres de vaches et de chameaux. Les chèvres seules acceptent d’être caressées. Les gazelles, quant à elles, se laissent à peine apercevoir et n’approchent jamais à moins de cinq-cents mètres.

Je m’endors chaque soir vers minuit, et m’éveille chaque matin vers huit heures et demie, dans ma tente devenue fournaise. Au crépuscule, j’entends invariablement résonner au loin les clochettes de quelque bétail invisible, et je contemple le ciel qui s’empourpre. La nuit, ce sont de nouvelles étoiles filantes, et les bousiers qui grattent pacifiquement tout autour de la tente. Régulièrement, je grimpe sur la dune la plus proche et m’émerveille de la pureté du paysage. Une autre activité quotidienne consiste à regarder les faucons planer au-dessus de moi. Leurs glissades sur l'air m'apaisent, font corps avec le bruit du vent. Ce même vent m'oblige un jour à courir après ma tente sur vingt mètres : on est à la limite de la tempête de sable, le poids de mes affaires ne suffit plus à l'ancrer au sol.

À Jaisalmer, j’ai acheté le roman La Grève, d’Ayn Rand. Je l’ai essentiellement choisi pour sa densité (mille pages que je rationnerai en raison de cent par jours, heureux de constater que je lis un peu moins vite en anglais qu’en français). Le livre comprend, outre le roman, un essai sur les œuvres et la pensée de Rand. Comme je n'avais jamais entendu parler d'elle auparavant, je découvre avec surprise qu'elle a connu un succès phénoménal aux États-Unis. Mais mon ignorance n'est pas tout à fait crasse : sans doute à cause de sa pensée ultra-libérale, Rand n'a quasiment pas été traduite en France. Le roman, passionnant, se veut une illustration de la philosophie « objectiviste » de son auteur. C'est assez drôle comme ce livre résonne pour moi ici et maintenant. Rand prône le rationalisme d’Aristote (« a est a, ni b ni c mais seulement a »). Dans ce rationalisme, je retrouve quelques principes fondamentaux du bouddhisme : cesser de réinterpréter les faits à notre convenance, faire avec ce qui est et non avec ce que l'on aimerait qui soit. Tout ceci trouve sa place dans ma quête spirituelle, me donne de nouvelles pistes à suivre. 

Ma cure de sérénité est régulièrement interrompue par les mouches, qui du matin au soir me harcèlent. Je finis par en tuer quelques-unes, un peu honteux de me laisser ainsi aller au crime. Les fourmis, elles, sont ravies, se précipitent sur les mouches tombées au sol et les dévorent avec avidité. Un matin, c'est au tour de mon doigt d'être dévoré. Je caresse un petit chevreau et il se met à téter mon index. Amusé, je le laisse faire et d'un coup, il me mord de toutes ses forces ! Le doigt restera bleu plusieurs jours ! Mon karma, sans doute…

Les journées sont longues. Je kiffe vraiment d'être ici, mais je ne peux nier qu’il y a parfois des moments d’ennui entre ma lecture d’Ayn Rand, ma contemplation et mes temps d’écriture. Pourtant, mon cerveau bouillonne de mille et un projets. Je poursuis mon travail sur Small City ; j'entame un scénario de BD de super-héros que j'abandonnerai peu après ; j'explore des pistes quant aux directions à donner à L’incident Œdipe (inédit), mon premier roman alors en cours de rédaction ; j'écris Adieu, princesse (inédit), un poème à la mémoire de ma mère qui figurera un temps au sommaire de Fragments nocturnes… J'ébauche également nombre d'idées plus ou moins idiotes, comme ce conte surréaliste où le gouvernement créerait un « permis de conduire bourré ». Le 28 février, je prends aussi des notes pour un projet de revue littéraire et graphique, héritière du fanzine Scrach que j'ai récemment enterré. Cela fait déjà plusieurs mois que je cherche à quel projet associer le nom Mercure Liquide. Ce titre m'inspire, je souhaite le réserver à quelque chose de spécial. Il me semble que cette revue pourrait être quelque chose de spécial. Je suis loin d’imaginer qu’il faudra trois ans et demi avant que ne paraisse le numéro un. Je suis tout aussi loin d'imaginer que Mercure Liquide obtiendra un succès d’estime d'ampleur nationale au cours de ses cinq années d’existence. Ce même jour, je compose aussi l’introduction du poème Agneau pourpre, dont le corpus avait été conçu en décembre. Une coïncidence voudra que ce texte soit lu précisément en ouverture de la toute première soirée de lancement de Mercure Liquide, aux Subsistances.

Ce projet de revue me ramène inévitablement à mes réflexions sur Neweden, parce que si je veux créer Mercure Liquide, j'ai besoin de Neweden. Je replonge dans mes souvenirs là où je les ai laissés à Pushkar : retour en septembre 2000. Non ! Il y a quelque chose qui est arrivé entre temps, de très important, dont je n'ai pas parlé : la Casa Okupada. Retour en mars 2000, alors. La Neweden Party 7 : une soirée mémorable, le moment où nous réalisons que nous créons un buzz et qu'il est considérable. Tout le monde et son cousin est venu voir ça de plus près, l'ambiance est complètement électrique ! Au milieu de la foule, une vieille connaissance m'explique qu'il est en train de transformer un grand squat d'habitation en squat artistique. Il aimerait beaucoup que nous venions voir, que Neweden s'associe au projet. Rendez-vous est pris. Là-bas, nous rencontrons une douzaine d'autres artistes, déjà impliqués. C'est une occasion unique, parce que c'est exactement ce qui nous manque : un lieu. Un lieu de travail et de représentations stable. Le coup de cœur est réciproque : la Casa devient notre base d'opération.

Septembre 2000, donc. C'est justement à la Casa Okupada que se tient la réunion de rentrée de Neweden. Tout le monde partage un peu mon sentiment : trop d'événementiel, pas assez de temps pour l'aspect purement artistique. Nous convenons de nous recentrer sur notre créativité : il sera bien temps d'organiser de nouvelles soirées ou un nouveau festival au printemps. C'est là que je décide de mettre un terme à Scrach : avec dix numéros en cinq ans, le fanzine a bien vécu. On voudrait bien poursuivre Légendes, le fanzine BD, mais cela s'avère impossible : les dessinateurs manquent de temps. Florence Bordarier annonce qu'elle quitte le collectif et elle emporte avec elle sa compagnie de théâtre et de danse. Les plasticiens décident quant à eux d'un workshop hebdomadaire à la Casa. Tout le reste se met en stand-by. Je sens bien, pourtant, que je n'ai qu'un mot à dire pour relancer la machine, pour poursuivre l'ascension folle de ces deux dernières années. La plupart d'entre eux seraient prêts à me suivre. Mais avec ces quelques mois de recul, je comprends que j'ai volontairement tué le bébé dans l'œuf au cours de cette réunion de rentrée. Neweden, au départ collectif d'artistes, avait ce qu'il fallait pour devenir une grosse structure événementielle. Tout était en place pour cela. Mais je n'ai pas voulu ça, parce que ça n'était pas le but. Nous étions un collectif d'artistes, pas une boite d’évènementiel ! J'avais également été déçu par les démissionnaires du mois de juin (je ne parle pas de Florence, ses raisons étaient différentes et légitimes). Je sais qui ils fréquentaient, les démissionnaires du mois de juin. Je sais qu'ils voulaient se couvrir, parce qu'il y avait autour d'eux des gens qui ne nous aimaient pas. Ils pourraient donc dire « j'y étais » aux gens qui leurs diraient combien la Neweden Week était grandiose, et dire « je n'y suis plus » à nos détracteurs. Cette attitude m'a écœuré. Je n'ai plus envie que l'on profite ainsi de mon travail, alors je veux m'assurer à l'avenir de pouvoir faire confiance à mes collaborateurs, et quoi de mieux pour cela que de soumettre le collectif à l'épreuve d'une période d'inactivité. J'ai peut-être tort d'appuyer sur la touche « pause » : il faudrait peut-être battre le buzz pendant qu'il est chaud. Je sais que c'est une décision qui m'interrogera longtemps. Mais entre le succès et l'intégrité, je choisis ce jour-là l'intégrité. Et puis, déjà, j'ai des tas d'autres envies. Amen.

Une intégrité en amène une autre : un de ces nouveaux projets est de mener une véritable guerre idéologique contre les gens du Point Moc. Pas par plaisir, par nécessité. Le Point Moc est un squat politique, fondé au printemps par des étudiants aux Beaux-Arts en mal de révolution. Il en résulte que tout ce que Lyon compte d'anti-capitali-, sexi-, mondiali-, fasci-, spéci- et autres trucs pas très biens en « -iste » s'est retrouvé amassé là-bas. Étant entendu que, sur le fond, Neweden, la Casa Okupada et le Point Moc partageaient les mêmes utopies, nous aurions dû être les meilleurs amis du monde. Les choses, malheureusement et bien malgré moi, se sont déroulées autrement... Mais il faut bien admettre que j'aime l'adversité : La « croisade » qui s'annonce, en cette rentrée 2000, promet d'être amusante...

Prochaine expérience : The Desert Experience (Pt. 2).

29 octobre 2011

Gobe, l'ami, gobe !

« Attention, à compter du premier janvier 2012, Facebook va devenir payant ! Seul moyen de bloquer cette future fonction : mettre ce message en statut avant le 31 décembre à minuit ! Si tu copies ça sur ton mur, ton icône sera bleu et ce sera sans danger pour toi mais sinon, tu devras payer ! Alors attention fais passer ce message sinon... !!! (PS: c'est du sérieux, l'icône devient bleu alors copie sur ton mur). »

« J'ai reçu un appel téléphonique la soirée passée d'un individu s'identifiant comme étant au service de France Télécom qui effectuait un essai sur les lignes téléphoniques. Il mentionne que pour compléter l'essai, je dois appuyer sur le neuf (9), le zéro (0), la touche carré (#) et puis raccrocher. Heureusement, j'étais méfiante et j'ai refusé. En contactant la compagnie de téléphone, j'ai été informée qu'en appuyant sur les touches (9, 0, et #) vous donne entièrement accès à l'individu de se servir de votre ligne téléphonique et vous lui permettez de faire des appels interurbains qui seront facturés à votre numéro de téléphone de la maison. J'ai également été informée que cette fraude provient de plusieurs prisons locales. Le service de sécurité de France Télécom demande à ce que je partage cette information avec tous ceux et celles que je connais. »

« Un garçon de 14 ans a été tiré dessus a six reprises par son beau-père, le garçon était en train de protéger sa soeur de deux ans qui était sur le point d'être violée. rien est arrivé a la petite grâce au courage de son frère. Tout cela est arrivé alors que la mère était au travail, ce brave jeune homme se bat pour la vie, mais les médecins disent qu'il ne survivra pas sans une opération. Opération qui est très chère et que sa mère ne pouvait pas se permettre. Facebook et les entreprises acceptent de faire don de 45cents pour chaque fois que quelqu'un publiera ce message sur son profil, SVP ça prends 2 secondes. »

Nous avons tous lu ce genre de messages sur Facebook, ou sur notre boite mail. Les trois exemples ci-dessus (rédigés dans un français lamentable), sont totalement faux et pourtant, je les vois se répandre comme des trainées de poudres. Sommes-nous en 1997, aux premières heures d'internet ? Non : nous sommes en 2011 ! Pourtant, le phénomène se poursuit sans cesse, j'en vois des exemples tous les jours...

Commençons – avec un peu de bon sens – par une analyse des trois messages ci-dessus :

1) Le modèle économique de Facebook est – par définition – basé sur la gratuité et la publicité. Devenir payant serait, pour Facebook, un suicide commercial (ne serait-ce que parce que d'autres entreprises, par exemple Myspace ou Google +, s'empresseraient de récupérer toute la clientèle « gratuite » de Facebook). De surcroit, Facebook ne permettrait pas à certains abonnés de conserver la gratuité, et moins encore en copiant-collant un statut (c'est idiot, et c'est surtout techniquement impossible à comptabiliser, d'autant moins que le message sera modifié et traduit en plusieurs langues). Pourtant, nombre de mes amis ont copié ce statut sur leur mur ou l'on fait suivre par mail, en toute sincérité.

2) Le second message est totalement délirant : s'il était possible de « s'approprier » la ligne téléphonique de quelqu'un juste en tapant un code, la démarche la plus simple serait, pour l'opérateur, d'annuler la fonction qu'il a créée (dans quel but, d'ailleurs, la fonction aurait-elle été créée ?). Dans tous les cas, les opérateurs seraient juridiquement en tort, puisque responsables de l'existence d'une manipulation permettant l'utilisation frauduleuse d'un service payant. Pourtant, nombre de mes amis ont copié ce statut sur leur mur ou l'on fait suivre par mail, en toute sincérité.

3) Le troisième message est à peine moins invraisemblable : il est toujours impossible de comptabiliser les copier-coller de statut ou les envois de mails ; le message ne contient nulle date (le message continuerait donc de circuler cent ans après l'opération de l'enfant) ; et en outre l'affaire serait désastreuse en termes d'image pour Facebook et les entreprises concernées (le « marketing » consistant à dire que si des tas de gens copient un message, on opère le gamin, mais que si personne ne le copie, on le laisse crever et on s'en lave les mains alors que de toute façon on a le fric pour le sauver !). Pourtant, nombre de mes amis ont copié ce statut sur leur mur ou l'on fait suivre par mail, en toute sincérité.

Ouais, c'est assez fou, mais avant même de se livrer à ces petites analyses, il suffit simplement de procéder à deux mesures de vérification :
- Le texte contient-il un lien vers un site internet caritatif, une entreprise avérée, un article de presse officiel ? Si ce n'est pas le cas, on peut être sûr que le message est faux.
- Copier-coller le contenu du message en question sur Google : on sera systématiquement renvoyé vers un site du type Hoaxbuster, qui nous apprendra que le message est une farce éhontée.

D'une manière générale, tous les message « viraux » de ce genre (et je dis bien TOUS !) sont faux, qu'ils circulent par email ou sur Facebook ou ailleurs. Dans le doute, il suffit d'utiliser les méthodes de vérification ci-dessus.

Maintenant, me direz-vous, tout ceci n'est pas très grave ! Après tout cela ne coûte rien, il ne faut envoyer d'argent nulle part, cela prend deux minutes à copier-coller. Bref, on s'en fout un peu si c'est vrai ou non, ce ne sont que d'innocentes farces...

Ouh-la-la... OUH-LA-LA !!!

Ben... heu... en fait, si : c'est assez grave !

Il me semble que, dans une société d'information et à l'ère d'internet, il est vital de s'attacher à la vérification des informations que l'on fait suivre, sans quoi c'est ouvrir grand la porte à toutes les formes de manipulation de masse. Certes, on a a confiance en la personne qui a posté ce message, qui elle-même avait confiance dans la personne qui l'avait posté avant, etc. Oui, bien sûr. Maintenant, imaginons que je sois malhonnête, ou juste un peu taquin (ça arrive), ou juste un militant socialiste prêt à tout pour que Sarko ne soit pas réélu, ou encore quelqu'un qui est naïf et qui a cru un truc entendu ici ou là... Je poste un message disant « Attention ! Nicolas Sarkozy a annoncé qu'il proposera, lors de son prochain mandat, un projet de loi visant à rétablir la peine de mort en France et dans l'Union Européenne ! S'il te plait fais suivre ce message afin de protéger les droits de l'homme en Europe ! ». Les gens qui me font confiance, habitués à faire suivre tout et n'importe quoi, vont s'empresser de répandre mon message. Après une semaine, cette information totalement fausse aura été reproduite à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires et traduite dans plusieurs langues. Elle fera potentiellement perdre des voix à Nicolas Sarkozy, parce que nombre de gens qui votent à droite sont contre la peine de mort, et elle ternira l'image de la France à l'international. L'équivalent est évidemment possible à propos de François Hollande ou n'importe qui ou n'importe quelle cause et – dès-lors – l'habitude intempestive (je vois ça tous les jours sur Facebook et ça me rend dingue) de faire suivre N'IMPORTE-QUOI sans vérifier devient un véritable pouvoir de désinformation, avec de réelles conséquences politiques. Non pas pour dire qu'il faut voter Sarkozy, c'était juste un exemple, mais je vois régulièrement des gens s'enflammer (vraiment !) pour des causes... totalement imaginaires !

Et ce sont souvent les mêmes gens qui protestent contre la désinformation des médias et les mensonges des hommes politiques et des grandes entreprises, qui clament que Ben Laden n'est pas mort, que George W. Bush a commandité les attentats du 11 Septembre ou que l'on n'est jamais allé sur la lune...

Nous obtenons donc des individus polarisés entre un doute (légitime, quoi que frisant souvent la paranoïa) vis-à-vis de toute information émanant des gouvernements, médias et entreprises « officiels », mais prêts à gober toute information dès-lors qu'elle est diffusée sur internet, par un individu isolé. L'absence de jugement est totale, les informations les plus abracadabrantes sont véhiculées sans la moindre hésitation par des citoyens qui ne vérifient rien, qui ne se donnent même plus la peine de réfléchir à la vraisemblance des histoires démentielles qu'ils colportent, ni de s'assurer qu'elles sont authentiques...

Vous direz ce que vous voudrez, c'est très inquiétant...

22 octobre 2011

Pauvre UMP...

Cette semaine, Jean-François Copé se lamente. Je cite : « Il faut mesurer ce que ça a été d'être sorti de fait du débat pendant deux mois, des plateaux télé où il n'y avait que des gens de gauche, des gens du PS autour de la table ! ».

Que l'UMP proteste d'avoir été un temps éclipsé par son adversaire politique, amen. Ce sont ici les termes employés qui m'interpellent : le fait qu'il « faille mesurer ce que ça a été » implique que ça a été vraiment, mais alors vraiment terrible, une souffrance si insupportable qu'il ne s'agirait pas de la minimiser, de la considérer comme un détail anodin.

Il y a des tas d'autres gens qui se plaignent, dans ce pays : par exemple les chômeurs longue durée, les mères célibataires, les sans-papiers, les professeurs de collèges en banlieue, les ouvriers qui passent leur vie dans une usine, les SDF, et j'en passe... Le discours de Copé est sans ambivalence : les gens de l'UMP ont souffert, et les Français doivent « mesurer » l'intensité des épreuves que vient de traverser leur gouvernement ! Imaginez un peu ce que ça peut faire à un homme ou à une femme, d'être « sorti des plateaux télé pendant deux mois »... Ça c'est du drame humain, du vrai ! Et imaginez qu'en plus, pendant ce temps, il n'y ait « que des gens du PS autour de la table » ! Vos adversaires politiques se pavanent sur le petit écran, et vous on ne vous invite plus ! C'est tout simplement atroce ! Pauvre Jean-François ! Pauvre UMP ! Il faudrait se mettre un peu à leur place, au lieu de pleurnicher pour vos retraites et votre pouvoir d'achat !

Et ce sont ces gens-là qui accusent le PS d'être « déconnecté de la réalité »...

Sans déconner...

2 octobre 2011

The India Experience - 9/ The Jaisalmer Experience (Pt. 1)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Pushkar Experience (Pt. 3).


23 février 2001 - 26 février 2001 : The Jaisalmer Experience, Jaisalmer (Rajasthan)

Jusque-là, j’étais en fait assez renfermé sur moi-même. Besoin d’intérioriser, de me reposer des êtres humains, de m’habituer à cet environnement nouveau. Dans le bus qui m’entraîne vers Jaisalmer, je décide qu’il est temps de m’ouvrir davantage aux gens. Je sympathise donc avec mes compagnons de voyage, surtout Rotem, un Allemand avec qui je resterai en contact par la suite.

Jaisalmer est une petite ville fortifiée, à proximité de la frontière pakistanaise. Rotem et moi choisissons l’hôtel Anurag, tenu par des musulmans aux surnoms inoubliables (« Thomas Cook », « Fried Chicken »…). Le prix des chambres est ridiculement bas, mais il est une option moins chère encore : dormir à la belle étoile, sur le toit-terrasse. Là, j'adopte en guise de lit une sorte de banc. J'y connaîtrai deux réveils brusques. La première nuit, Rotem débarque complètement paniqué, me supplie de l'aider. Je me demande s’il s’est fait piquer par un scorpion ou quoi, mais en fait il tape juste un bad trip, à cause d’une violente et fiévreuse gastro-entérite. Je le rassure : il ne va pas mourir cette nuit. Je lui refile en bonus un Doliprane et du Smecta. Plus tard, je me retourne dans mon sommeil et m'écrase un mètre plus bas, sur le sol bétonné. Cette expérience fort douloureuse me convainc de m'installer par terre.

Jaisalmer est une cité pleine de vie, grouillante de touristes et d'Indiens affairés, aussi j'y rencontre tout un tas de gens. Il y a cette Américaine qui a décidé d’offrir six mois de voyage en Inde à ses filles Simone (six ans), Brownwin (huit ans) et Mistral (dix ans), avec l’aval du papa et la conviction qu’elles « apprendront davantage ici qu’à l’école ». Les gamines, en effet, sont incroyablement éveillées pour leur âge. Elles copinent beaucoup avec les enfants indiens. Eux, je les aperçois dans les arrière-boutiques, passionnés par des jeux vidéo : des vieux jeux des années 80 en 8 bits, sur des consoles d'époque ! Il y a aussi les innombrables marchands, qui veulent tous m'offrir le chai. J'annonce dès le départ que je n'achèterai rien et je passe aussitôt de la catégorie « portefeuille sur pattes » à la catégorie « personne avec qui l’on discute pour le plaisir de discuter ». Nous papotons ainsi des heures durant. Ils m’expliquent leurs vies, leurs familles, leurs mariages, leurs espoirs, leurs craintes. J'en fais autant. Nous goûtons à ces échanges culturels avec une curiosité réciproque. Nous médisons ensemble sur les vieux touristes, qui visitent l’Inde comme on visite un zoo. Je les vois faire : ils défilent dans les boutiques en s’offusquant des prix « exorbitants » de marchandises qu'ils paieraient dix à vingt fois plus cher dans leur pays d’origine ! Les Français, comme par hasard, sont les pires.

J'aborde à chaque fois la question du mariage arrangé. Mes interlocuteurs ne vivent pas cela comme une contrainte. D'une part, pour eux cela est normal : la vie est ainsi faite et c'est intégré dès le plus jeune âge. D'autre part, ils font aveuglément confiance à leurs parents, qui choisiront (ou ont déjà choisi) une partenaire de qualité. Le concept de mariage arrangé est une abomination pour nous autres Européens mais il a sa logique. D'abord cette idée que les parents, plus expérimentés, font un choix plus sage que ne le pourrait leur jeune progéniture. Mais surtout, le mariage à l'indienne procède d'une vision de l'amour radicalement différente de la nôtre. La passion, m'explique-t-on, n'a rien de bon. Elle se consume et s'éteint. Elle condamne à une vie de désillusions. L'amour est quelque chose qui se construit sur la durée, un sentiment qui se consolide progressivement. Les couples indiens, qui se découvrent au jour des épousailles, apprennent donc à s'aimer au fil des années, et cela fait des couples plus heureux, du moins est-ce la théorie (en pratique c'est évidemment moins miraculeux). Le mariage arrangé disparaîtra tôt ou tard ici comme il a disparu ailleurs, mais l'idée de cet amour qui se construit pas à pas me plaît. En Europe, nous sommes passé d'un extrême à l'autre en l'espace de deux générations. Ça n'est pas nécessairement plus brillant. Nous consommons de l'histoire d'amour. On rencontre un(e) inconnu(e), on se précipite dans ses bras, on passe des présentations au sexe en une ou deux soirées et le lendemain on forme un couple. À chaque nouvelle relation, nous jurons à notre entourage que cette fois c'est la bonne, qu'il ou elle est formidable, que nous sommes fous d'amour. Au bout de quelques semaines, quelques mois, plus rarement quelques années, c'est la débâcle. On se déchire, puis on se sépare, non sans maudire celui ou celle que nous encensions auparavant. J'avais lu que l'homme est un « monogame à répétitions », que ce nouveau paradigme correspond à notre nature comportementale. C'est peut-être vrai, mais alors pourquoi passer par tant de violence affective, pleurer tant de larmes ? Je dis cela et je fais comme tout le monde… Mais cette idée d'apprendre longuement à se connaître, de laisser les sentiments s'installer, me paraît sensée. Je me demande s'il est possible de la mettre en pratique dans le contexte de la frénésie française…

Un autre de ces boutiquiers me demande si j'ai un walkman. J'en ai un, mais je viens de le casser. Certain de parvenir à le réparer, il m'offre deux taies de coussin en échange. Ces taies sont très jolies, c'est un travail délicat, ornementé avec soin. Alors je file chercher mon walkman et repars satisfait de la transaction. Fried Chicken me dit que je me suis fait arnaquer. Peut-être, mais ce genre de taies valent bien cent balles pièce en France, et mon walkman pourri (et cassé) m'a coûté cent balles : j'estime m'en tirer à bon compte…

Je dois aussi m'organiser pour la Desert Experience. Je sais désormais que je ne peux transporter de l’eau que pour cinq jours. Et que je ne suis pas capable d’aller suffisamment loin à pieds pour m’isoler totalement. Il me faut donc un chameau ! Les safaris de chameaux sont ici chose courante. J'ai donc en tête de profiter d'un safari pour me faire conduire et déposer quelque part où l’on me fichera la paix, et de m'y faire récupérer dix jours plus tard. J’en parle à deux ou trois agences : toutes refusent. On m'affirme comme à Pushkar que je suis fou à lier, que je vais me faire attaquer par des voleurs ou mordre par un serpent. Un seul veut bien céder, mais à condition que son neveu, un adolescent de treize ans, reste avec moi pour ma « protection » (!). Je refuse fermement malgré tous ses arguments (« il restera à l’écart », « il ne parlera pas avec toi »). En dehors d'une authentique et totale solitude, l'expérience n'a aucun intérêt. Ce sont finalement les gens de mon hôtel qui se laissent convaincre.

Thomas Cook, le camel driver de l’hôtel, me permet de résoudre le problème majeur de l’alimentation. Étant donné qu'il est impossible de conserver du Laxmi Bread au soleil pendant dix jours (et puis j'en ai jusque-là du Laxmi Bread !), je dois cuisiner. Cook le bien nommé m’explique donc comment faire du feu avec des branches sèches (le Thar n’est pas le Sahara, il y a des buissons çà et là). Il me suffit de protéger mon foyer du vent, avec un cercle de cailloux, qui servira en outre de support pour ma casserole. Nous allons ensemble acheter du riz, du dahl, du sel, de l’huile, une casserole, une assiette, une cuillère à soupe et une fourchette, et me voilà équipé ! L'hôtel me fait également rédiger une attestation : ils ne sont pas responsables de moi entre le moment où ils me posent et le moment où ils me reprennent. À force d’entendre les Indiens s’exclamer que je cours au suicide, je m'arrange avec Rotem : s'il n’a pas de mes nouvelles par email d'ici deux semaines, il devra contacter ma famille en France et les autorités ici.

Je m'endors serein. Je me suis rouvert aux autres comme je le souhaitais, et je vais enfin réaliser mon rêve de désert. Si d'aventure je dois y laisser ma peau, comme on me l'a tant prédit en France et ici, ma foi… J'aime autant mourir dans le désert qu'ailleurs…


Prochaine expérience : The Desert Experience (Pt. 1).
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...