Premier
voyage en Inde, février-mars 2001.
05
février 2001 – 06
février 2001 : The
Pakistan Experience,
Karachi (Pakistan) et Lahore (Pakistan).
Aéroport
de Karachi, Pakistan. Rebelote : bagages, passeport, change,
puis je file aux toilettes. Comme j’ouvre ma braguette pour pisser,
le bouton saute et atterrit dans la cuvette, non pas décousu mais
cassé en deux morceaux ! Ça commence bien ! Heureusement,
mon pantalon tient sans cela. J’ignore encore que, dans quelques
heures, cet incident prendra toute sa signification.
Il
est peu de choses que je me sente totalement incapable de
retranscrire avec des mots. Mais le choc absolu, total,
implacablement délicieux de cette première journée sur le
sous-continent indien est tel… Décrire tout cela ne peut aboutir
qu'à une série d'euphémismes… Mais puisqu’il le faut pourtant,
essayons au moins !
À
peine ai-je mis un pied en dehors de l’aéroport que je suis
littéralement assailli par l’air. L’air tropical de l'Asie du
Sud n’a rien à voir avec le nôtre : moite, dense, empli
d’odeurs épicées ! Je tombe immédiatement amoureux de ce
parfum, de cette canicule-cocon ! Les chauffeurs de taxis et de
rickshaws
se ruent sur moi mais je décline leurs invitations (quoi que eux
savent écrire « taxi » correctement). Il est cinq heures
et quart du matin, il fait encore nuit et je n’ai pas l’intention
de me livrer aux rues de Karachi avant l’aube. Je reste assis là.
Les balayeurs m’observent avec un amusement bienveillant pendant
qu'une musique Bollywood s’échappe de quelques haut-parleurs. Un
balayeur me dit avec humilité que je suis « très
élégant » (ce qui est complètement faux : je suis
en tenue de voyage, c'est à dire que je n'ai jamais été aussi peu
élégant de ma vie !). Je savoure chaque seconde, chaque
détail. Je suis heureux, bouleversé de simplement être là.
En face de moi, un panneau publicitaire affirme « trust
breeze » : je le crois sur parole.
Le
soleil se lève doucement à sept heures moins le quart et bien sûr,
je n’ai jamais vu un ciel de cette couleur-là. Le petit cirque des
gens qui vont et viennent autour de moi m’emplit de satisfaction :
il y a quelque chose d’enfantin chez les Indiens, dans leur façon
d’être, que je ne peux pas m’expliquer. Certains s’étonneront
peut-être de me voir qualifier les Pakistanais d’Indiens. Il faut
comprendre que le Pakistan est un état récent, fondé en 1947 sous
la pression de la Ligue Musulmane. Celle-ci exigeait la création
d'une « Inde islamique » en marge de l'Inde laïque de
Gandhi et Nehru. L'idée même d'une nation indienne ne remonte
d'ailleurs qu'au dix-neuvième siècle. Elle est la conséquence
directe de l'occupation anglaise. Jusque-là, le sous-continent
indien se divisait depuis toujours en royaumes et empires aux
géographies variables. Historiquement, rien n’avait donc jamais
différencié l’Inde de ce qui allait devenir le Pakistan. Aussi,
les deux pays (ainsi que le Bangladesh, le Sri Lanka et le Népal)
peuvent à bien des égards être considérés comme une seule entité
culturelle, un grand pays que les aléas de l'Histoire ont divisé en
cinq nations.
Le
jour pleinement levé, je me décide finalement à prendre une
navette pour le centre ville. Un Pakistanais courtois corrige le
chauffeur, qui veut me faire payer cinquante roupies un ticket qui en
vaut onze, puis m’indique où descendre pour rejoindre la gare.
J’ai en tête de filer directement à Lahore pour passer la
frontière, mais je ne peux pas m’empêcher de flâner d’abord
quelques heures et on verra bien ensuite.
Les
milliers de sans-abri de Karachi s’éveillent : ils sont mon
comité d’accueil. Hommes et femmes épuisés de misère, en train
de s’étirer et de s’ébrouer sur leur trottoirs de lits. Je
m'inquiète un peu de ma présence intrusive, mais à l'exception de
quelques regards étonnés, personne ne fait attention à moi. Je
marche totalement au hasard pendant une heure, mon sac à dos sur les
épaules. Je ne saurais décrire tout ce qui me passe sous les yeux :
chaque détail de chaque objet, personne, animal, bâtiment,
véhicule, est une expérience inédite. Je reste béât devant les
« pigeons » de Karachi : une sorte de faucons, d’une
taille impressionnante, qui squattent les câbles électriques. Je
fais également la connaissance de la circulation automobile à
l’indienne, un déluge incessant de passants, d’animaux errants,
de charrues tirées par des ânes ou des bœufs, de vélos, de
scooters, de motos, de rickshaws,
de voitures, de camions, de tracteurs, de bus multicolores… On
dirait que tout ce qui marche et roule en ce bas monde s’est donné
rendez-vous à Karachi ! Je pique un fou rire devant le
spectacle d’un feu rouge : on se croirait dans la poursuite
finale de La
panthère rose
avec tous ces véhicules disparates, qui attendent côte à côte et
démarrent en trombe. Laissés pour compte de cette orgie de vitesse,
la charrette et ses ânes y vont tout doux au milieu de la
déferlante. L'homme qui les guide remarque mon hilarité et y répond
d'un rire sincère. Bientôt c'est tout le trottoir qui se marre en
chœur… Des gamins me demandent d'où je viens et où je vais. Ils
sont très étonnés que j'aille à Lahore en train. « Pourquoi
ne prends-tu pas l'avion ? ». Je réponds que je ne suis
pas si
riche.
Vers
midi, je réalise que je n’ai pas dormi depuis plus de vingt-quatre
heures. Je me réfugie quelques instants dans l’arrière cour d’un
immeuble, sur un carré d’herbe, pour reprendre mes esprits et
prendre quelques notes. Un peu plus tard, je suis abordé par un
jeune journaliste. Il a la gentillesse de m’offrir mon premier
déjeuner indien, dans un boui-boui. On discute longuement et je
découvre à travers lui quelques fragments de la vie pakistanaise.
Il me décrit son combat de tous les jours pour la liberté de la
presse, sa petite amie qui se refuse à porter le voile, toutes
choses possibles dans cette grande ville où dictature et traditions
se font un peu moins pesantes… Il me conduit ensuite à la gare, ce
qui implique de prendre deux bus, et surtout de sauter dans, et hors,
des bus en marche. À Karachi, les transports en commun ne s’arrêtent
que si les femmes veulent descendre ou monter. Sans cela, c’est aux
hommes de jouer aux acrobates ! La première fois, je saute avec
mon lourd sac à dos et je m'étale lamentablement sur le pavé. Du
coup, la fois d'après, je jette d'abord le sac, et je me jette
ensuite. Les bus, bien entendu, sont compartimentés : les
femmes à l'avant, les hommes à l'arrière, les poules où elles
veulent (il y en a !), et une grille au milieu…
Parvenu
à la gare, je remercie le ciel de m'avoir envoyé le journaliste,
parce que non seulement les guichetiers ne comprennent pas l'anglais,
mais de surcroît il faut passer par deux
guichets ! Au premier, on paie et on hérite d'un ticket, qu’il
faut aller échanger au second contre le billet ! Et je ne parle
même pas de la cohue ! Ici, nulle file d’attente : on se
bouscule et c’est à qui bousculera le mieux ! Autant dire que
sans mon ami, j’en avais pour la nuit avant de même comprendre
comment acheter ce fichu billet ! Il me conduit ensuite jusqu’à
mon wagon, s’assoit quelques minutes en face de moi, me souhaite un
beau voyage et s'éclipse avant que le train ne l’embarque lui
aussi à Lahore.
C’est
là que se produit le second « miracle » (après le coup de la radio). Il faut bien réaliser que je suis assis à la place
numérotée qui correspond à mon billet, là où je « dois »
être. À peine mon ami parti, je baisse les yeux. Et là, au sol,
exactement entre
mes deux pieds,
je vois… un bouton, du fil et une aiguille ! Le kit complet
pour résoudre mon faux problème de pantalon. Je reste bouche bée,
ébahi, stupéfait, en contemplation devant ces trois objets qui
prennent ici une signification quasi surnaturelle ! Et là
encore, j’ai l’impression que Shiva me tape sur l’épaule en
rigolant : « Ne crains rien : de quoi que tu aies
besoin durant ce voyage, cela te tombera du ciel ! ». Je
reste ainsi figé si longtemps que mon voisin finit par se baisser et
s’emparer du tout, ce qui ne me fait ni chaud ni froid car le
message comptait davantage que les objets en eux-mêmes ! Par la
suite, je raconterai souvent cet épisode et celui de la radio,
toujours avec la même émotion. Je veux bien croire aux hasard, mais
lorsque Dieu se manifeste aussi explicitement, il n’y a plus qu’à
s’incliner…
Je
demande au vieil homme qui est à ma gauche s'il veut bien
m'abandonner son siège, près de la fenêtre : c'est mon
premier séjour au Pakistan, et je voudrais bien voir les paysages.
Il accepte aimablement. En guise de paysage, je découvre les
bidonvilles de Karachi. Des kilomètres de slums
misérables, où s'entassent des millions de gens. Les maisons, si
l'on peut appeler ça ainsi, sont composées de briques empilées,
surplombées de plaques de tôle ondulée ou de bâches en plastique.
Des gamins en haillons jouent avec ce qu'ils trouvent aux abords de
la voie ferrée. Le spectacle est hallucinant : voir d'aussi
près la misère humaine, la voir à si grande échelle, est un choc.
C'est un autre
monde que
j'ai sous les yeux, aux antipodes de tout ce qu'il m'a été donné
de connaître jusque-là. Rien ne semble lier ma vie confortable à
leurs existences précaires. Ce n'est pas tant attristant que
fascinant : je voudrais descendre du train et aller me plonger
là-dedans, découvrir cette autre planète de plus près. Et puis la
nuit tombe et je ne vois plus rien du tout.
Je
parle longuement avec un jeune Pakistanais, un garçon élégant et
cultivé, issu d'une famille bourgeoise. Je lui fais part de mes
réflexions quant à ces bidonvilles, qui m'ont tant impressionné.
Cette sensation d'avoir entraperçu un univers si éloigné du nôtre,
de nos orgies de téléphones et d'ordinateurs portables. « Ces
gens ignorent même que de telles choses existent, me dit-il, leur
vie tout entière consiste à survivre au jour le jour. Manger,
conserver leur taudis, s'habiller, trouver de l'eau, gagner quelques
roupies s'ils le peuvent… Tout le reste est totalement hors de leur
portée… ». Lui-même s'en va visiter ses proches. Il étudie
à Karachi, dans une école coûteuse. Ses parents vont bientôt lui
trouver une femme, elle-même issue d'une famille aisée. Son avenir
est assuré.
Il
règne à Lahore le même bordel qu’à Karachi. Je n’ai guère
dormi durant les vingt heures de train. Je déambule, hagard devant
la gare, en quête d’un moyen de rejoindre la frontière. Un homme
me hèle, me promet une navette supposée partir dans une ou deux
heures (la précision temporelle, je l’apprendrai vite, est un
concept inexistant en Inde). Il m'obtiendra un ticket en échange
d'une maigre commission. En attendant, il m’invite à boire un chai
dans son arrière boutique. Mon inexpérience du voyage me conduit à
rester vigilant, mais je le suis. Nous discutons longuement. Il me
raconte le dangereux périple de sa famille, lors de la Partition de
1947. La création simultanée de l'Inde et du Pakistan donna lieu à
l'exode le plus massif et le plus bref de l'Histoire. Un trait sur
une carte, et en l’espace de trois mois c'est plus de treize
millions de personnes qui avaient migré ! Les musulmans se
précipitèrent au Pakistan, les hindous et les sikhs en Inde laïque.
L'exode était tout à fait volontaire des deux côtés, mais tout le
monde s'entretua en chemin. Entre un et deux millions de personnes y
laissèrent la vie. Des centaines de milliers de femmes furent
violées, kidnappées, vendues, achetées, violées de nouveau… Mon
hôte me décrit le carnage, les femmes à qui l’on coupait la main
pour leur voler leurs bracelets, le traumatisme de ses parents qui
ont tout abandonné derrière eux et frôlé la mort à maintes
reprises, son sentiment d’être autant Indien que Pakistanais, de
ne pas vraiment comprendre pourquoi il a du grandir de ce côté-ci
et non de ce côté-là… Pour lui, la querelle indo-pakistanaise
est une aberration organisée par la classe politique des deux pays :
« Nous sommes tous Indiens ». On est bien loin de
l'occupation allemande, qui avait tant effrayé mes grands-parents :
la famille de cet homme n’a pas connu que la peur et le
rationnement, elle a traversé des bains de sang et tout perdu en
route. Un trait sur une carte…
Un
peu plus tard, me voici finalement à la frontière. Après m’être
justifié auprès d'un douanier effaré (« Only one
day in
Pakistan?! ») dont je ne veux pas froisser l'orgueil
patriotique (« I'll spend more time here on my way back. »),
je traverse le no
man’s land
à pieds, en compagnie des coolies
surchargés. Au poste frontière indien, un moustachu bedonnant
m’annonce qu'il doit aller déjeuner et me plante là deux bonnes
heures. Un Français partage mon attente. Il est venu
d'Europe en
voiture !
À
quatorze heures tapantes, on m’accorde sans chichi le précieux
tampon. Me voilà enfin admis sur le sol de « la plus grande
démocratie du monde » !
Une
nouvelle navette m'emporte jusqu’à Amritsar, capitale de l’état
du Punjab et fief de la religion sikh. Celle-ci accorde aux touristes
le même privilège qu'à ses pèlerins : séjourner et manger
gracieusement trois jours et trois nuits au sein de sa « Mecque »,
le Temple d'Or. Vu mon budget et ma fatigue, trois jours et trois
nuits ne seront pas de trop…
Prochaine
expérience : The Golden Temple Experience.








