29 octobre 2011

Gobe, l'ami, gobe !

« Attention, à compter du premier janvier 2012, Facebook va devenir payant ! Seul moyen de bloquer cette future fonction : mettre ce message en statut avant le 31 décembre à minuit ! Si tu copies ça sur ton mur, ton icône sera bleu et ce sera sans danger pour toi mais sinon, tu devras payer ! Alors attention fais passer ce message sinon... !!! (PS: c'est du sérieux, l'icône devient bleu alors copie sur ton mur). »

« J'ai reçu un appel téléphonique la soirée passée d'un individu s'identifiant comme étant au service de France Télécom qui effectuait un essai sur les lignes téléphoniques. Il mentionne que pour compléter l'essai, je dois appuyer sur le neuf (9), le zéro (0), la touche carré (#) et puis raccrocher. Heureusement, j'étais méfiante et j'ai refusé. En contactant la compagnie de téléphone, j'ai été informée qu'en appuyant sur les touches (9, 0, et #) vous donne entièrement accès à l'individu de se servir de votre ligne téléphonique et vous lui permettez de faire des appels interurbains qui seront facturés à votre numéro de téléphone de la maison. J'ai également été informée que cette fraude provient de plusieurs prisons locales. Le service de sécurité de France Télécom demande à ce que je partage cette information avec tous ceux et celles que je connais. »

« Un garçon de 14 ans a été tiré dessus a six reprises par son beau-père, le garçon était en train de protéger sa soeur de deux ans qui était sur le point d'être violée. rien est arrivé a la petite grâce au courage de son frère. Tout cela est arrivé alors que la mère était au travail, ce brave jeune homme se bat pour la vie, mais les médecins disent qu'il ne survivra pas sans une opération. Opération qui est très chère et que sa mère ne pouvait pas se permettre. Facebook et les entreprises acceptent de faire don de 45cents pour chaque fois que quelqu'un publiera ce message sur son profil, SVP ça prends 2 secondes. »

Nous avons tous lu ce genre de messages sur Facebook, ou sur notre boite mail. Les trois exemples ci-dessus (rédigés dans un français lamentable), sont totalement faux et pourtant, je les vois se répandre comme des trainées de poudres. Sommes-nous en 1997, aux premières heures d'internet ? Non : nous sommes en 2011 ! Pourtant, le phénomène se poursuit sans cesse, j'en vois des exemples tous les jours...

Commençons – avec un peu de bon sens – par une analyse des trois messages ci-dessus :

1) Le modèle économique de Facebook est – par définition – basé sur la gratuité et la publicité. Devenir payant serait, pour Facebook, un suicide commercial (ne serait-ce que parce que d'autres entreprises, par exemple Myspace ou Google +, s'empresseraient de récupérer toute la clientèle « gratuite » de Facebook). De surcroit, Facebook ne permettrait pas à certains abonnés de conserver la gratuité, et moins encore en copiant-collant un statut (c'est idiot, et c'est surtout techniquement impossible à comptabiliser, d'autant moins que le message sera modifié et traduit en plusieurs langues). Pourtant, nombre de mes amis ont copié ce statut sur leur mur ou l'on fait suivre par mail, en toute sincérité.

2) Le second message est totalement délirant : s'il était possible de « s'approprier » la ligne téléphonique de quelqu'un juste en tapant un code, la démarche la plus simple serait, pour l'opérateur, d'annuler la fonction qu'il a créée (dans quel but, d'ailleurs, la fonction aurait-elle été créée ?). Dans tous les cas, les opérateurs seraient juridiquement en tort, puisque responsables de l'existence d'une manipulation permettant l'utilisation frauduleuse d'un service payant. Pourtant, nombre de mes amis ont copié ce statut sur leur mur ou l'on fait suivre par mail, en toute sincérité.

3) Le troisième message est à peine moins invraisemblable : il est toujours impossible de comptabiliser les copier-coller de statut ou les envois de mails ; le message ne contient nulle date (le message continuerait donc de circuler cent ans après l'opération de l'enfant) ; et en outre l'affaire serait désastreuse en termes d'image pour Facebook et les entreprises concernées (le « marketing » consistant à dire que si des tas de gens copient un message, on opère le gamin, mais que si personne ne le copie, on le laisse crever et on s'en lave les mains alors que de toute façon on a le fric pour le sauver !). Pourtant, nombre de mes amis ont copié ce statut sur leur mur ou l'on fait suivre par mail, en toute sincérité.

Ouais, c'est assez fou, mais avant même de se livrer à ces petites analyses, il suffit simplement de procéder à deux mesures de vérification :
- Le texte contient-il un lien vers un site internet caritatif, une entreprise avérée, un article de presse officiel ? Si ce n'est pas le cas, on peut être sûr que le message est faux.
- Copier-coller le contenu du message en question sur Google : on sera systématiquement renvoyé vers un site du type Hoaxbuster, qui nous apprendra que le message est une farce éhontée.

D'une manière générale, tous les message « viraux » de ce genre (et je dis bien TOUS !) sont faux, qu'ils circulent par email ou sur Facebook ou ailleurs. Dans le doute, il suffit d'utiliser les méthodes de vérification ci-dessus.

Maintenant, me direz-vous, tout ceci n'est pas très grave ! Après tout cela ne coûte rien, il ne faut envoyer d'argent nulle part, cela prend deux minutes à copier-coller. Bref, on s'en fout un peu si c'est vrai ou non, ce ne sont que d'innocentes farces...

Ouh-la-la... OUH-LA-LA !!!

Ben... heu... en fait, si : c'est assez grave !

Il me semble que, dans une société d'information et à l'ère d'internet, il est vital de s'attacher à la vérification des informations que l'on fait suivre, sans quoi c'est ouvrir grand la porte à toutes les formes de manipulation de masse. Certes, on a a confiance en la personne qui a posté ce message, qui elle-même avait confiance dans la personne qui l'avait posté avant, etc. Oui, bien sûr. Maintenant, imaginons que je sois malhonnête, ou juste un peu taquin (ça arrive), ou juste un militant socialiste prêt à tout pour que Sarko ne soit pas réélu, ou encore quelqu'un qui est naïf et qui a cru un truc entendu ici ou là... Je poste un message disant « Attention ! Nicolas Sarkozy a annoncé qu'il proposera, lors de son prochain mandat, un projet de loi visant à rétablir la peine de mort en France et dans l'Union Européenne ! S'il te plait fais suivre ce message afin de protéger les droits de l'homme en Europe ! ». Les gens qui me font confiance, habitués à faire suivre tout et n'importe quoi, vont s'empresser de répandre mon message. Après une semaine, cette information totalement fausse aura été reproduite à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires et traduite dans plusieurs langues. Elle fera potentiellement perdre des voix à Nicolas Sarkozy, parce que nombre de gens qui votent à droite sont contre la peine de mort, et elle ternira l'image de la France à l'international. L'équivalent est évidemment possible à propos de François Hollande ou n'importe qui ou n'importe quelle cause et – dès-lors – l'habitude intempestive (je vois ça tous les jours sur Facebook et ça me rend dingue) de faire suivre N'IMPORTE-QUOI sans vérifier devient un véritable pouvoir de désinformation, avec de réelles conséquences politiques. Non pas pour dire qu'il faut voter Sarkozy, c'était juste un exemple, mais je vois régulièrement des gens s'enflammer (vraiment !) pour des causes... totalement imaginaires !

Et ce sont souvent les mêmes gens qui protestent contre la désinformation des médias et les mensonges des hommes politiques et des grandes entreprises, qui clament que Ben Laden n'est pas mort, que George W. Bush a commandité les attentats du 11 Septembre ou que l'on n'est jamais allé sur la lune...

Nous obtenons donc des individus polarisés entre un doute (légitime, quoi que frisant souvent la paranoïa) vis-à-vis de toute information émanant des gouvernements, médias et entreprises « officiels », mais prêts à gober toute information dès-lors qu'elle est diffusée sur internet, par un individu isolé. L'absence de jugement est totale, les informations les plus abracadabrantes sont véhiculées sans la moindre hésitation par des citoyens qui ne vérifient rien, qui ne se donnent même plus la peine de réfléchir à la vraisemblance des histoires démentielles qu'ils colportent, ni de s'assurer qu'elles sont authentiques...

Vous direz ce que vous voudrez, c'est très inquiétant...

22 octobre 2011

Pauvre UMP...

Cette semaine, Jean-François Copé se lamente. Je cite : « Il faut mesurer ce que ça a été d'être sorti de fait du débat pendant deux mois, des plateaux télé où il n'y avait que des gens de gauche, des gens du PS autour de la table ! ».

Que l'UMP proteste d'avoir été un temps éclipsé par son adversaire politique, amen. Ce sont ici les termes employés qui m'interpellent : le fait qu'il « faille mesurer ce que ça a été » implique que ça a été vraiment, mais alors vraiment terrible, une souffrance si insupportable qu'il ne s'agirait pas de la minimiser, de la considérer comme un détail anodin.

Il y a des tas d'autres gens qui se plaignent, dans ce pays : par exemple les chômeurs longue durée, les mères célibataires, les sans-papiers, les professeurs de collèges en banlieue, les ouvriers qui passent leur vie dans une usine, les SDF, et j'en passe... Le discours de Copé est sans ambivalence : les gens de l'UMP ont souffert, et les Français doivent « mesurer » l'intensité des épreuves que vient de traverser leur gouvernement ! Imaginez un peu ce que ça peut faire à un homme ou à une femme, d'être « sorti des plateaux télé pendant deux mois »... Ça c'est du drame humain, du vrai ! Et imaginez qu'en plus, pendant ce temps, il n'y ait « que des gens du PS autour de la table » ! Vos adversaires politiques se pavanent sur le petit écran, et vous on ne vous invite plus ! C'est tout simplement atroce ! Pauvre Jean-François ! Pauvre UMP ! Il faudrait se mettre un peu à leur place, au lieu de pleurnicher pour vos retraites et votre pouvoir d'achat !

Et ce sont ces gens-là qui accusent le PS d'être « déconnecté de la réalité »...

Sans déconner...

2 octobre 2011

The India Experience - 9/ The Jaisalmer Experience (Pt. 1)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Pushkar Experience (Pt. 3).


23 février 2001 - 26 février 2001 : The Jaisalmer Experience, Jaisalmer (Rajasthan)

Jusque-là, j’étais en fait assez renfermé sur moi-même. Besoin d’intérioriser, de me reposer des êtres humains, de m’habituer à cet environnement nouveau. Dans le bus qui m’entraîne vers Jaisalmer, je décide qu’il est temps de m’ouvrir davantage aux gens. Je sympathise donc avec mes compagnons de voyage, surtout Rotem, un Allemand avec qui je resterai en contact par la suite.

Jaisalmer est une petite ville fortifiée, à proximité de la frontière pakistanaise. Rotem et moi choisissons l’hôtel Anurag, tenu par des musulmans aux surnoms inoubliables (« Thomas Cook », « Fried Chicken »…). Le prix des chambres est ridiculement bas, mais il est une option moins chère encore : dormir à la belle étoile, sur le toit-terrasse. Là, j'adopte en guise de lit une sorte de banc. J'y connaîtrai deux réveils brusques. La première nuit, Rotem débarque complètement paniqué, me supplie de l'aider. Je me demande s’il s’est fait piquer par un scorpion ou quoi, mais en fait il tape juste un bad trip, à cause d’une violente et fiévreuse gastro-entérite. Je le rassure : il ne va pas mourir cette nuit. Je lui refile en bonus un Doliprane et du Smecta. Plus tard, je me retourne dans mon sommeil et m'écrase un mètre plus bas, sur le sol bétonné. Cette expérience fort douloureuse me convainc de m'installer par terre.

Jaisalmer est une cité pleine de vie, grouillante de touristes et d'Indiens affairés, aussi j'y rencontre tout un tas de gens. Il y a cette Américaine qui a décidé d’offrir six mois de voyage en Inde à ses filles Simone (six ans), Brownwin (huit ans) et Mistral (dix ans), avec l’aval du papa et la conviction qu’elles « apprendront davantage ici qu’à l’école ». Les gamines, en effet, sont incroyablement éveillées pour leur âge. Elles copinent beaucoup avec les enfants indiens. Eux, je les aperçois dans les arrière-boutiques, passionnés par des jeux vidéo : des vieux jeux des années 80 en 8 bits, sur des consoles d'époque ! Il y a aussi les innombrables marchands, qui veulent tous m'offrir le chai. J'annonce dès le départ que je n'achèterai rien et je passe aussitôt de la catégorie « portefeuille sur pattes » à la catégorie « personne avec qui l’on discute pour le plaisir de discuter ». Nous papotons ainsi des heures durant. Ils m’expliquent leurs vies, leurs familles, leurs mariages, leurs espoirs, leurs craintes. J'en fais autant. Nous goûtons à ces échanges culturels avec une curiosité réciproque. Nous médisons ensemble sur les vieux touristes, qui visitent l’Inde comme on visite un zoo. Je les vois faire : ils défilent dans les boutiques en s’offusquant des prix « exorbitants » de marchandises qu'ils paieraient dix à vingt fois plus cher dans leur pays d’origine ! Les Français, comme par hasard, sont les pires.

J'aborde à chaque fois la question du mariage arrangé. Mes interlocuteurs ne vivent pas cela comme une contrainte. D'une part, pour eux cela est normal : la vie est ainsi faite et c'est intégré dès le plus jeune âge. D'autre part, ils font aveuglément confiance à leurs parents, qui choisiront (ou ont déjà choisi) une partenaire de qualité. Le concept de mariage arrangé est une abomination pour nous autres Européens mais il a sa logique. D'abord cette idée que les parents, plus expérimentés, font un choix plus sage que ne le pourrait leur jeune progéniture. Mais surtout, le mariage à l'indienne procède d'une vision de l'amour radicalement différente de la nôtre. La passion, m'explique-t-on, n'a rien de bon. Elle se consume et s'éteint. Elle condamne à une vie de désillusions. L'amour est quelque chose qui se construit sur la durée, un sentiment qui se consolide progressivement. Les couples indiens, qui se découvrent au jour des épousailles, apprennent donc à s'aimer au fil des années, et cela fait des couples plus heureux, du moins est-ce la théorie (en pratique c'est évidemment moins miraculeux). Le mariage arrangé disparaîtra tôt ou tard ici comme il a disparu ailleurs, mais l'idée de cet amour qui se construit pas à pas me plaît. En Europe, nous sommes passé d'un extrême à l'autre en l'espace de deux générations. Ça n'est pas nécessairement plus brillant. Nous consommons de l'histoire d'amour. On rencontre un(e) inconnu(e), on se précipite dans ses bras, on passe des présentations au sexe en une ou deux soirées et le lendemain on forme un couple. À chaque nouvelle relation, nous jurons à notre entourage que cette fois c'est la bonne, qu'il ou elle est formidable, que nous sommes fous d'amour. Au bout de quelques semaines, quelques mois, plus rarement quelques années, c'est la débâcle. On se déchire, puis on se sépare, non sans maudire celui ou celle que nous encensions auparavant. J'avais lu que l'homme est un « monogame à répétitions », que ce nouveau paradigme correspond à notre nature comportementale. C'est peut-être vrai, mais alors pourquoi passer par tant de violence affective, pleurer tant de larmes ? Je dis cela et je fais comme tout le monde… Mais cette idée d'apprendre longuement à se connaître, de laisser les sentiments s'installer, me paraît sensée. Je me demande s'il est possible de la mettre en pratique dans le contexte de la frénésie française…

Un autre de ces boutiquiers me demande si j'ai un walkman. J'en ai un, mais je viens de le casser. Certain de parvenir à le réparer, il m'offre deux taies de coussin en échange. Ces taies sont très jolies, c'est un travail délicat, ornementé avec soin. Alors je file chercher mon walkman et repars satisfait de la transaction. Fried Chicken me dit que je me suis fait arnaquer. Peut-être, mais ce genre de taies valent bien cent balles pièce en France, et mon walkman pourri (et cassé) m'a coûté cent balles : j'estime m'en tirer à bon compte…

Je dois aussi m'organiser pour la Desert Experience. Je sais désormais que je ne peux transporter de l’eau que pour cinq jours. Et que je ne suis pas capable d’aller suffisamment loin à pieds pour m’isoler totalement. Il me faut donc un chameau ! Les safaris de chameaux sont ici chose courante. J'ai donc en tête de profiter d'un safari pour me faire conduire et déposer quelque part où l’on me fichera la paix, et de m'y faire récupérer dix jours plus tard. J’en parle à deux ou trois agences : toutes refusent. On m'affirme comme à Pushkar que je suis fou à lier, que je vais me faire attaquer par des voleurs ou mordre par un serpent. Un seul veut bien céder, mais à condition que son neveu, un adolescent de treize ans, reste avec moi pour ma « protection » (!). Je refuse fermement malgré tous ses arguments (« il restera à l’écart », « il ne parlera pas avec toi »). En dehors d'une authentique et totale solitude, l'expérience n'a aucun intérêt. Ce sont finalement les gens de mon hôtel qui se laissent convaincre.

Thomas Cook, le camel driver de l’hôtel, me permet de résoudre le problème majeur de l’alimentation. Étant donné qu'il est impossible de conserver du Laxmi Bread au soleil pendant dix jours (et puis j'en ai jusque-là du Laxmi Bread !), je dois cuisiner. Cook le bien nommé m’explique donc comment faire du feu avec des branches sèches (le Thar n’est pas le Sahara, il y a des buissons çà et là). Il me suffit de protéger mon foyer du vent, avec un cercle de cailloux, qui servira en outre de support pour ma casserole. Nous allons ensemble acheter du riz, du dahl, du sel, de l’huile, une casserole, une assiette, une cuillère à soupe et une fourchette, et me voilà équipé ! L'hôtel me fait également rédiger une attestation : ils ne sont pas responsables de moi entre le moment où ils me posent et le moment où ils me reprennent. À force d’entendre les Indiens s’exclamer que je cours au suicide, je m'arrange avec Rotem : s'il n’a pas de mes nouvelles par email d'ici deux semaines, il devra contacter ma famille en France et les autorités ici.

Je m'endors serein. Je me suis rouvert aux autres comme je le souhaitais, et je vais enfin réaliser mon rêve de désert. Si d'aventure je dois y laisser ma peau, comme on me l'a tant prédit en France et ici, ma foi… J'aime autant mourir dans le désert qu'ailleurs…


Prochaine expérience : The Desert Experience (Pt. 1).

28 septembre 2011

La petite coquille de David Pujadas...

C'était au J.T. de France 2 la semaine dernière. Suite au braquage d'un fourgon blindé, on nous apprend que (je cite) : « En un an le nombre de vols à main armée contre les sociétés de transports de fond a augmenté de 75% ».

Ah ben oui, 75% c'est énorme, ça fait froid dans le dos ! Sauf que... regardez bien ce qu'il y a écrit sur votre petit écran :


Et oui ! Il s'est gouré Pujadas ! Les braquages n'ont pas augmenté de 75% mais de 75 euros ! 

Ouf ! On a vachement moins froid dans le dos tout d'un coup !

3 septembre 2011

The India Experience - 8/ The Pushkar Experience (Pt. 3)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Pushkar Experience (Pt.2).


12 février 2001 - 23 février 2001 : The Pushkar Experience, Pushkar et ses environs (Rajasthan)

Après une courte pause, me voici reparti sillonner le désert. Mes errances me conduisent jusqu'à à une maisonnette isolée, où ne semblent vivre que des femmes. Petites filles, adultes et vieillardes, elles sont une quinzaine en tout peut-être. Elles m’offrent de leur chapati et beaucoup de sourires, mais comme nulle ne parle anglais, la nature exclusivement féminine de leur communauté restera pour moi un mystère. Je repars de cet oasis de paix avec le sentiment d’avoir découvert Shangri-la.

Quotidiennement, quelque berger passe par là. Ces hommes n'ont aucun mot que je comprenne, pour me demander pourquoi je suis là à squatter leur campagne. Alors ils s'arrêtent, me contemplent avec étonnement. Parfois même ils s'assoient et restent là deux ou trois minutes, comme hypnotisés. On se regarde en chèvres de faïence, notre dialogue muet en harmonie avec le silence environnant. Puis ils repartent vers leur quotidien. Il semble que je suis pour eux l'aventure de la semaine.

En parlant d'aventures, il ne se passe pas grand chose tout au long de ces journées. Alors je songe à l'avenir. Songer à l'avenir implique de songer à mon collectif d’artistes, Neweden. Songer à l'avenir implique donc de songer au passé. Je ne puis tout raconter (cela serait le sujet d'un autre récit), mais je me dois de retracer les grandes lignes. J'en ai besoin pour décider de poursuivre ou d'arrêter, car c'est cela qui est en jeu en ce début d'année 2001. Quand je songe à Neweden, je me sens comme au lendemain de la bringue ultime, avec des souvenirs incroyables et une gueule de bois spectaculaire… Cette association est devenue, depuis deux ans, le fil conducteur de mon existence tout entière. La première remarque qui me vient, au sujet de Neweden, est celle-ci : « C’est dommage que tous ces gens se soient réunis autour de moi au lieu de se réunir tout court ». « Ces gens », ce sont la quarantaine de membres du collectif, du moins était-ce leur nombre huit mois plus tôt, en juin 2000.

Tout est parti d'un fanzine créé en 1995 avec mon ami Frédéric Thirion. Le fanzine a tôt fait d'entraîner dans son sillage une vingtaine de créateurs. En 1996, je rencontre Florence Bordarier. Elle écrit, elle peint, elle est comédienne, pas encore danseuse. Très vite, elle s'investit. Nous caressons le rêve d'un collectif pluridisciplinaire. Les autres nous suivent. L'association Neweden voit le jour. En 1998 nous rencontrons le photographe Fred Grégeois, qui devient rapidement le quatrième pilier du projet. Ensuite, tout va très vite : fin 1998, nous organisons une première soirée et lançons un second fanzine, en parallèle du premier. De 1999 à 2000, les événements Neweden s’enchaînent : concerts, mix, performances, expositions, pièce de théâtre…

Le petit collectif méconnu commence à se faire remarquer. Il ne se passe pas un mois sans que de nouveaux jeunes créateurs ne se joignent à nous. Nous investissons peu à peu des lieux plus grands, plus hype. Nous invitons des artistes plus mûrs à participer ponctuellement. Le public suit : début 2000, chacune de nos soirées draine près de trois-cent personnes. Les médias locaux commencent à s'intéresser à nous. C'est là que nous décidons de nous lancer dans une entreprise complètement délirante : la Neweden Week. L'idée est simple : un festival pluridisciplinaire d'une semaine, dans cinq lieux différents. Expositions, performances, danse, théâtre, courts métrages, concerts, mix : tout y passe. Le but n'est rien moins que d'offrir un panorama aussi complet que possible de la jeune création lyonnaise. Entre nous et nos invités, ce sont plus de cent artistes programmés ! Un millier de spectateurs est attendu. Coût de l'opération : vingt-deux-mille francs (c'est colossal pour nos petites épaules). Nous fonçons. C'est une entreprise impossible, compte-tenu de nos moyens, de notre inexpérience, du délai de préparation. C'est impossible mais nous y parvenons : le festival a lieu en juin, se déroule plutôt bien, les mille spectateurs se déplacent.

Ces deux années d'expansion, jusqu'à l'apogée du festival, nous plongent dans un tourbillon. C'est beaucoup de travail. C'est aussi et surtout une aventure humaine : engueulades, déchirements, amitiés, histoires d'amour. Tout ceci prend, pour nombre d'entre nous, des allures de conte initiatique. Nous devenons adultes à travers Neweden. C'est ce que je me suis dit, à l'aube de la Neweden Week : « C'est le plus grand défi de ma vie jusqu'ici. Si je craque en route, tout est foutu. Mais si j'y arrive, je serai devenu un adulte ». Il faut comprendre que ce festival est un véritable cauchemar logistique et que je suis en haut de la pyramide organisationnelle. De mars à juin 2000, je vis Neweden Week. Pour moi (et pour plusieurs autres), c'est un marathon permanent. Je suis en première ligne en termes d'organisation mais aussi en tant que porte-parole de l'association. Je deviens une sorte de personnage public alors même que Neweden est l'objet d'un buzz grandissant. Le petit monde de la culture lyonnaise a les yeux braqués sur ces petits jeunes qui en veulent, sur ce collectif qui monte qui monte… et donc sur moi ! Au début, c'est très excitant. Très vite, la pression augmente, je commence à trouver ça éprouvant. Mais je tiens bon. Nous tenons tous bon jusqu'à la fin du festival. Nous avons une montagne à déplacer, alors nous la déplaçons.

Je sonde le sens de tout cela. Pourquoi je suis allé chercher tous ces gens ? Pourquoi les ai-je embarqués dans cette histoire ? La première réponse est évidente : parce qu'ils en avaient autant envie que moi. Nous étions jeunes, plein d'idéaux. Nous ressentions le besoin d'appartenir à quelque chose, un mouvement ou un collectif. On se sent moins vulnérable en meute. Mais d'ici à taper si fort, si vite, à prendre de tels risques au lieu de se consolider ? C'est simple : c'était enivrant. On a tenté un truc, ça a marché. On en a tenté un autre, ça a marché. On a commencé entre nous, ça a marché. On a invité des artistes « confirmés », ça a marché. On a commencé dans des cafés-concerts obscurs, ça a marché. On a courtisé des lieux plus branchés, ça a marché. Alors tant que ça marche, on fonce ! Et tant qu'on fonce, ça marche ! Et parce que ça marche, ça attire d'autres gens, qui se joignent à vous. Et c'est juste ça qui s'est passé. C'est comme ça qu'on s'est retrouvés quarante, et qu'on a organisé le plus gros festival lyonnais indépendant de l'année 2000. On nous a accusés de beaucoup de choses, moi en particulier : d'être ambitieux, d'être opportunistes, d'être carriéristes. La vérité c'est que nous pensions être un peu de tout ça, mais que nous étions juste une bande de jeunes freaks idéalistes, qui avaient envie de faire des trucs signifiants et dingues ! Comme tant d'autres bandes de jeunes freaks idéalistes avant nous, ni plus ni moins !

Moi, mon job consistait essentiellement à regrouper, coordonner et focaliser des énergies : tout seul, je n'aurais abouti à rien. Mais comme je l'ai dit, j'étais le membre le plus visible de l'association. Ça m'a valu ma dose d'admirateurs et de détracteurs. Au début, les uns flattent et on ignore les autres. Puis les détracteurs commencent à s'acharner, à taper plus fort. Puis au bout du compte on se rend compte que tous ces gens, les admirateurs comme les détracteurs, ne savent rien. On réalise que l'idée qu'ils se font de nous est fondée sur des légendes urbaines, n'a pas grand-chose à voir avec notre réalité. Et c'est là qu'on commence à se poser des questions. Pourquoi je fais ça ? Où ça mène ? Qu'est-ce que je veux vraiment ? Est-ce le genre de « gloire » qui m'intéresse ? Et puis il y a un autre problème : la structure devient trop lourde à gérer. Il va falloir choisir : être artiste ou être administrateur, organisateur, entrepreneur de spectacles. Et on se souvient que l'idée au départ, c'était de promouvoir notre création artistique. La nôtre, pas celle du monde entier. Alors on se demande si l'on n'est pas un peu sorti du cadre, si l'emballage n'est pas en train de prendre le dessus sur le produit…

C'est à l'issue de la Neweden Week que ces questions se sont imposées à moi, à nous tous. Le festival avait été une réussite remarquable. Il y avait eu quelques couacs, il y avait quelques mécontents, mais tout s'était quand même plutôt bien déroulé. Nous avions certes perdu cinq-mille francs, mais j'avais de l'argent de côté et j'avais pris sur moi de régler ça. Je pensais que tout le monde se réjouirait : on avait de quoi être fiers, et pas qu'un peu ! La réunion-bilan, pourtant, fut un désastre. Les uns se plaignirent des autres, les autres des uns, les reproches fusèrent, cinq personnes quittèrent l'association… C'est ce jour-là précisément que j'ai compris que tous, ils s'étaient réunis autour de moi et pas entre eux. Il s'était créé de réelles amitiés, mais on était loin de la famille d'artistes. Un certain nombre de personnes n'avaient pas d'affinités, s'étaient juste retrouvées ensemble et vite tapées sur les nerfs. J'étais un peu écœuré. Nous avions accompli un exploit, merde ! Le public avait kiffé, les artistes invités également, on avait fait un buzz de ouf... Qu'est-ce qu'il leur fallait de plus ? Je sauvai les meubles avec quelques personnes de bonne volonté. C'était le temps des vacances. Nous avions l'été pour nous en remettre, réfléchir et si besoin redéfinir notre projet en septembre… Tout le monde se quitta sur cette pensée optimiste…

J'ai passé un été calme, sinon que j'ai travaillé à plein temps, ce fameux job de pseudo-agent de sécurité, pour renflouer mes caisses. Il y a juste eu une soirée littéraire à la Casa Okupada, qui fut pour moi l'occasion de composer, lire et exposer Rien ici…. Le mois d'août fut paisible. Quand je n'étais pas au taf, je lisais chez moi en écoutant du jazz et en buvant un peu de vin rouge. Smooth. Un mois de solitude, pour faire le point et attaquer la rentrée avec une pèche d'enfer. Mais pour quoi faire ? De quelle rentrée avais-je envie ? J'avais connu la satisfaction du travail bien fait, la joie de contribuer à la vie culturelle de ma communauté, j'avais ressenti la vanité et l'euphorie, les gens qui vous courtisent, les filles qui font les yeux doux, les ennemis qui s'arrachent les cheveux devant vos succès répétés... Et puis j'avais entrevu le revers de la médaille. Il y a des gens qui ont besoin de vivre ça pendant des années pour l'entrevoir. Moi j'étais en mouvement. Toujours. Une longueur d'avance. C'est cette propension au mouvement qui m'avait donné l'énergie d'initier une telle dynamique. Et c'est cette même propension au mouvement qui m'a poussé à la briser. Il faudra que je revienne là-dessus, plus tard au cours de ce récit. Dans cette aventure comme dans les autres, j'étais sans cesse en mouvement, incapable de m'arrêter. J'avais juste trouvé suffisamment de fous pour m'accompagner dans ma course folle. Ce mouvement perpétuel, c'est encore mon meilleur atout… Alors même ici je continue de me mouvoir, de déménager chaque jour ou presque, d'un coin de désert à un autre… Retour à l'expérience indienne…

Les deux derniers jours, mon pain de mie a ranci au soleil. Du coup, je renonce à m'alimenter, quoi que la faim me contraigne à en absorber un minimum en dépit du goût de moisi. Les mouches, quant à elles, me tapent sur le système : elles sont partout à me tourner autour, à se poser sur moi sans arrêt. Il y a aussi ces espèces de petites boules végétales pleines de piquants, qui s'accrochent aux vêtements et me lacèrent la peau. Je commence à me lasser un peu de tout cet inconfort mais, en même temps, j’apprécie le retour à la nature et la solitude. Lorsque j'arrive à court d'eau, le cinquième jour, je rempile pour une longue marche au soleil…

De retour à Pushkar, je recroise le jeune brahmane qui m'a arnaqué le premier jour. Il s'est à présent mis en tête de me faire visiter un temple. Lorsque je lui explique que je n'ai que trois roupies sur moi, il me toise d'un air méprisant : « Three rupees are nothing for me ». Alors va donc au diable ! Libéré de ce parasite, j’écris Elle est même dans mon funk au bord du lac. La fille aux yeux de miel, bien sûr… Faisant le bilan de ces dix derniers jours, je réalise combien je suis empli de colère et d’exaspération. Loin de tout, dans le silence du Thar, j’ai pu entendre le bruit assourdissant qu’il y avait dans ma tête. Je m’interroge sur les moyens de trouver, enfin, la paix… Une piste peut-être : hormis le fait que je continue d'écrire, ce sont mes premières vraies vacances en un an et demi. Rien depuis août 99, pas une seule pause, ne fut-ce qu'une semaine ! Ça s'est enchaîné : les cours, Neweden, l'écriture, les jobs alimentaires, la Casa Okupada, les performances… Sans parler de ma vie privée… Et ce n'est qu'en prenant du recul que je réalise combien j'étais fatigué. Ce voyage a une saveur de vacances et je kiffe ! Par contre je note que, pour le moment, je n’ai pas eu la « révélation indienne » dont on m’a tant parlé. Je rencontre une Suisse prénommée Asha. Elle aussi a vécu la vie mondaine, les sorties incessantes, la Sainte Fête Permanente. Mais contrairement à moi, elle ne s'est pas investie émotionnellement : « Je veux connaître beaucoup de choses mais je ne veux pas être ces choses ». Et c'est sur cette sage pensée que, le lendemain matin, je quitte Pushkar…


Prochaine expérience : The Jaisalmer Experience (Pt. 1).

26 août 2011

L'éducation nationale n'est plus ce qu'elle était...

Il fut un temps où des mecs cool venaient en classe nous enseigner des choses valables...

Il fut un temps...


 
I got a penthouse in Manhattan
2 more in Malibu
I bought a '87 Cadillac Seville
Girl, I got a Mazerati 2
I wear diamonds on my fingers
I got a couple on my toes
I wear the finest perfume money can buy
It keeps me smellin' like a rose
If U wonder how I do it
There's just one simple rule
I'm just cool (Cool)
Oh oh - Honey, baby can't U see?
Girl, I'm so cool (Cool)
Ain't nobody bad like me, hey

(C-O-O-L) What's that spell?
(C-O-O-L)

I might dine in San Francisco
Dance all night in Rome
I go any freakin' place I want 2
And my lear jet brings me home (Listen darlin')
I got ladies by the dozens
I got money by the ton
Just ain't nobody better
Heaven knows that I'm the one

And it's all because of something
That I didn't learn in school
I'm just cool (Cool)
Cool - Honey, baby can't U see?
Girl, I'm so cool (Cool)
Cool - Ain't nobody bad like me

Sing it, baby
(C-O-O-L) What's that spell?
(C-O-O-L) That spell cool

Music by Prince. Lyrics by Dez Dickerson.

21 août 2011

The India Experience - 7/ The Pushkar Experience (Pt. 2)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Pushkar Experience (Pt.1).


12 février 2001 - 23 février 2001 : The Pushkar Experience, Pushkar et ses environs (Rajasthan)

Presque chaque nuit, je fais des cauchemars concernant ma mère qui m’attaque de toutes les façons imaginables, parfois vivante et parfois sous la forme d'un zombie. Je sais que les pilules antipaludiques que je gobe quotidiennement provoquent des rêves bizarres, alors je ne m’en inquiète pas outre-mesure, mais vient un moment où je commence à me demander à quoi bon qu’elle soit morte si c'est pour me hanter ainsi… Je voudrais bien rêver d’elle douce et gentille, histoire de rester sur une meilleure impression, mais ça serait tricher par rapport à la femme qu’elle était. C'est ici, dans le désert, qu'il va me falloir faire le deuil de ma mère. J'aime autant faire ça ici qu'à Lyon… Je suis encore touché de près par son décès mais je ne suis pas triste. Je l'ai été sur le moment, dans les heures qui ont suivi. Ça n'a pas duré longtemps. J'ai tout de même pleuré une dernière fois à la crémation. La semaine d'après, j'étais complètement paumé : c'est une expérience étrange que d'être à demi orphelin, que de perdre l'une des deux personnes qui ont tapissé notre enfance. Après, tout dépend de quoi elles l'ont tapissée… Je me demande, entre les dunes, ce que je lui dois à cette femme. Mon amour des livres, de la musique, du cinéma, de la connaissance… Mon père proteste que je me consacre à la création artistique, que je n'ai pas un « vrai métier ». Mais enfin il faudrait qu'il se rappelle que ma mère et lui m'ont élevé dans cette idée qu'il n'est rien de plus grand que l'art. Alors finalement, mes choix professionnels ne font que se conformer à mon éducation ! Mais mon père est en vie, et ma mère est morte. Cette garce persiste à me poursuivre dans mes rêves mais elle est bien morte. Je me demande ce que je lui dois, à cette femme. Des nuits entières à me faire rouer de coups, insulter, humilier, cracher dessus… Voilà ce que je lui dois surtout : une vie entière à guérir de sa violence, de sa haine, des blessures affectives qu'elle m'a léguées… Cette femme que j'ai tant aimée, je l'ai vue basculer dans la folie et l'alcoolisme depuis mes six ans. Je l'ai vue essayer d'entraîner tout le monde avec elle dans le gouffre sans fond de sa démence. Cette femme que j'ai tant aimée m'a poussé à la haïr, mais ma haine n'a jamais pu se départir tout à fait de l'amour d'un enfant pour sa mère. C'est pour ça que j'ai pleuré. Non pas en mémoire du monstre qu'elle était devenue, mais en mémoire de la mère aimante qu'elle avait brièvement été. Cette femme là, en 2001, était morte depuis bien longtemps… Lorsque, en 1991, quatre ans après le divorce, je me suis réfugié chez mon père pour échapper à cette folle, ma mère s'est installée chez ma grand-mère. Celle-ci coulait des jours heureux à Cannes, auprès d'un amant retrouvé lorsque tous deux se trouvèrent veufs. Ma mère ne travaillant pas, elle n'avait plus qu'à se laisser aller complètement. Paranoïaque, alcoolique, ressassant inlassablement les mêmes histoires, avec ses livres, ses films et sa musique pour seule compagnie… Tout alla ainsi jusqu'à ce que le compagnon de ma grand-mère décède en 1998. Ma grand-mère fut bien forcée alors de réintégrer son domicile, mais ma mère s'en trouva indélogeable. Ma tante et moi lui proposèrent mille fois de l'aider à déménager, ma grand-mère de payer le loyer d'un autre appartement. Rien n'y fit. J'ai d'abord mis ça sur le compte de l'immobilisme. J'ai compris finalement qu'elle se délectait d'avoir enfin, de nouveau, une victime. Elle n'osait certes pas lever la main sur sa propre mère. Mais cette vieille femme de quatre-vingt-dix ans n'avait plus le tempérament qu'elle avait jadis. Ainsi ma mère put-elle se livrer à des scènes qui duraient des nuits entière, empêchant ma grand-mère de dormir, la traitant de tout, lui hurlant dessus, l'accablant de reproches plus insensés les uns que les autres… La vieille femme tint bon : elle survécut à sa fille. Moi je n'y tint plus : je cessai d'entretenir toute relation avec ma mère. J'étais bien forcé de la voir, puisqu'il fallait bien que je voie ma grand-mère et que l'un n'allait sans l'autre. Mais je lui parlais le moins possible. Ce qu'elle m'avait fait à moi, je pouvais encore concevoir de parvenir à le lui pardonner un jour. Ce qu'elle faisait subir à ma vieille grand-mère, que j'aimais tant, j'en serai à jamais incapable.

Par une belle journée de septembre 2000, ma mère m'annonça qu'elle souffrait d'un mal étrange et qu'elle allait subir des analyses. J'allai la voir : elle fut infecte comme à son habitude. Deux semaines plus tard, elle me téléphona de nouveau : on lui avait diagnostiqué un cancer du pancréas. Il n'y avait aucun espoir. Il lui restait, au plus, six mois à vivre. Elle s'empressa d'ajouter qu'avec la vie qu'elle menait, vivre ou mourir la laissait indifférente. Ça tombait bien, je n'avais pas envie de m'en émouvoir. Je savais bien, pourtant, que ce qu'elle venait de m'annoncer était d'une importance capitale, que je n'en sortirai pas indifférent. Elle fut hospitalisée peu après. Fin octobre, je décidai de lui donner une dernière chance. Peut-être, la mort approchant, elle allait souhaiter une réconciliation, un rapprochement, quelque chose d'un peu constructif entre nous. Elle n'avait jamais reconnu la gravité des atrocités qu'elle m'avait fait subir : ce n'est pas à la victime de supplier son bourreau. Je lui donnerais une chance de faire le premier pas mais je ne proposerais rien moi-même. Fumant comme un pompier dans sa chambre d'hôpital au grand effroi des infirmières, elle ne trouva à me dire que des choses désagréables. Lorsque je lui dis au-revoir, je sus qu'on ne se reverrait plus, en tout cas pas avant la toute fin. J'étais en train de tomber fou amoureux de la jeune fille aux yeux de miel, j'étais embarqué dans toutes sortes de projets artistiques passionnants, je devais co-gérer deux structures culturelles, je devais bosser tous les week-ends car mon père était sur le point de cesser toute contribution financière, j'étais empêtré dans une guerre pseudo-idéologique avec des intégristes débiles. Bref, j'avais des chats à fouetter sur tous les fronts. Je n'allais pas en plus m'imposer l'agonie d'une mère qui me méprisait. On me dit cent fois que c'était ma dernière chance de partager des choses avec elle, que je devrais y aller, que j'allais le regretter ensuite… Je répondais que c'était un risque à courir, que j'assumais. Mi-décembre, j'avais pris la décision de ce voyage en Inde. Ma mère était censée survivre jusqu'au jour de mon départ, et je me demandais si j'allais la retrouver en rentrant. Tant pis, ce voyage s'imposait à moi et il s'imposait en février. Il y a des intuitions que la raison ignore…

Pour Noël, ma mère fut autorisée à sortir de l'hôpital. Son état s'était considérablement dégradé. Un repas de famille eut lieu chez ma grand-mère, avec ma tante et mon cousin. Je n'y allai pas. Ma tante et mon cousin me firent ensuite le récit d'une journée sordide, d'une mère plus cinglée et cinglante que jamais, me dirent que j'avais bien fait de m'épargner ça. Cinq jours plus tard, on m'annonçait que cette fois c'était la fin. Pour de vrai. Une question de jours. Une semaine, tout au plus. Le 31 décembre, je pris mon courage à deux mains et un train pour Vienne. Ma mère était dans la chambre 319. Elle y est morte. 319 : le titre d'une chanson de O(+>. Je baignais dans les synchronismes. Je la trouvai inconsciente, complètement shootée à la morphine. On m'assura qu'elle n'avait pas souffert, que les doses avaient été augmentées progressivement, qu'on ne la laisserait pas reprendre conscience sous peine de douleurs inimaginables. Amen. Je passai l'après-midi à son chevet, un peu scotché à vrai dire. J'allais de temps à autre me ressourcer dans le parc, me sortir de cette chambre morbide. Je passai le réveillon chez moi, en « famille », avec Florence Bordarier, Fred G., Ben T., Céline R…. Ce soir-là, je rencontrai pour la première fois la poète et photographe Caroline eRre, qui deviendrait une amie. J'étais dans un état bizarre, un peu déconnecté, mais heureux d'être avec des proches. Ce fut, somme toute, un réveillon bien meilleur que nombre des habituelles grosses fêtes… Le lendemain, j'y retournai, et le jour d'après encore. Ma mère ressemblait exactement à un zombie, comme dans les films de Romero. Sa peau était jaune, non pas jaunâtre mais jaune. Ses traits étaient creusés. Dieu sait quelle expression aurait eu son regard si ses yeux n'avaient été clos. J'y passai les deux après-midi, suffoqué par la glauquitude de la situation. J'étais relayé à son chevet par ma grand-mère et un cousin éloigné, que je n'avais jamais rencontré avant. Parfois, je parlais à ma mère. Je ne sais plus trop ce que je lui racontais, juste que je l'aimais (c'était vrai) et que je la pardonnais pour tout ce qu'elle m'avait fait (c'était faux, mais je voulais qu'elle parte en paix : on ne maudit pas un ennemi à terre). Il arrivait qu'elle fasse des petits bruits, ou qu'elle bouge un peu. Comprenait-elle ? N'était-ce que les réactions de quelqu'un qui sommeille au son d'une voix familière ? Je ne le saurai jamais et à vrai dire je m'en fiche. C'était difficile de lui parler pourtant, parce qu'à chaque fois je me mettais à chialer comme une madeleine, et j'avais du mal à prononcer. À la fin de cette troisième journée, donc, il devait être je sais pas, dix-sept ou dix-huit heures, nous décidâmes qu'il était temps de partir, ma grand-mère, le cousin et moi. Nous reviendrions le lendemain, bien-sûr. Alors que nous étions sur le pas de la porte, ma mère commença d'avoir des spasmes. Rien de spectaculaire, mais c'était suffisamment anormal pour que nous appelions l'infirmière. Celle-ci jeta un coup d'œil à tous les bordelocardiogrammes, prit le pouls de ma mère, se tourna vers nous et nous dit d'une voix calme : « C'est la fin ». Je me suis assis à son chevet, je lui ai doucement caressé les cheveux. Ma grand-mère et le cousin étaient debout, au pied du lit. J'étais seul à la toucher. Je lui ai peut-être pris la main aussi, je ne me souviens plus. Je me souviens juste que je lui caressais les cheveux. Elle a continué de spasmer un peu, pendant peut-être une minute ou deux, puis elle a eu comme un grand soupir, et c'était fini. Elle ne bougeait plus. Elle ne respirait plus. Elle était morte. Ma maman était morte.

J'avais déjà vu des morts, mais je n'avais jamais vu quelqu'un mourir. J'ai beaucoup pleuré dans la chambre. Nous sommes partis et j'ai dis à ma grand-mère que je dormais chez elle, parce que je ne voulais pas la laisser seule. J'y ai dormi deux nuits. Lorsqu'on est arrivé dans son appartement, j'ai longuement pleuré dans ses bras. Ma grand-mère, cette femme forte, qui m'avait dit quand j'étais petit qu'elle ne pleurait jamais devant autrui, qu'elle ne le faisait que seule, cachée. Elle a tenu bon, la bourrique : sa fille aînée venait de passer l'arme à gauche, et elle n'a pas versé une larme. Et puis elle m'a posé cette question, cette question absurde, la question la plus idiote qu'on m'aie jamais posé en vingt-quatre ans : « Pourquoi tu pleures ? ». Je l'ai regardé dans les yeux, gentiment, et je lui ai dit : « Parce que tu ne pleures pas ». Je crois, en fait, que cette réplique provient d'un film, je ne me souviens plus lequel et peu importe : j'avais vu quelqu'un faire cette réponse à la même question dans un film et j'ai refourgué la réplique à ma grand-mère, c'est sorti tout seul. On s'est regardé dans les yeux. Un océan de tendresse entre nous. On a souri, on a même un peu ri, je crois. Après, quand ma grand-mère s'est couchée, je suis resté seul dans le salon jusqu'à très tard, et j'ai écris, et j'ai pleuré, et j'ai regardé Créatures féroces pour me vider la tête avant de dormir. Une VHS enregistrée par ma mère. Il est nul ce film. Je me souviens avec précision de ce sentiment d'incrédulité. Elle avait toujours été là. Chronologiquement, elle avait été la première personne importante dans ma vie. C'était vraiment un fondamental qui s'éteignait, une présence que j'avais toujours tenue pour acquise, que ça me plaise ou non d'ailleurs. J'étais triste certes, mais j'étais surtout stupéfait. J'étais quand même content d'un truc : elle n'était pas morte seule dans une chambre d'hôpital. Crever tout seul chez soi passe encore, mais la plupart des gens crèvent seuls dans une putain de chambre d'hôpital. Je prie pour que ça ne m'arrive pas. J'étais content d'avoir été là pour elle, à ses côtés, à l'instant « t », en train de lui caresser les cheveux. Peu importe ce qu'elle était, ce qu'elle avait fait : personne ne mérite de crever seul dans un putain d'hôpital ! Et puis tout ça était dans ma logique d'extrême. Être là au moment précis où… C'était encore un truc dingue et improbable qui m'arrivait. Au point où j'en étais dans les trucs extrêmes, dingues et improbables, c'était logique que ça se passe comme ça. Dieu m'aimait. Ma vie était, décidément, une aventure extraordinaire…

Ensuite il y a eu les funérailles, tout un bordel… À la levée du corps, j'ai voulu la voir. J'aurais pas dû, mais je pouvais pas savoir. Déjà qu'elle ressemblait à un zombie lorsqu'elle vivait encore, mais là ça dépassait l'imagination. En trois jours, son visage, outre qu'il était encore plus jaune, s'était complètement affaissé sur lui-même. Elle ne ressemblait plus à rien. Ça ne ressemblait plus à rien. Un machin de film d'horreur. Je suis ressorti aussi sec. J'avais déjà vu deux de mes grands-parents morts, mais ils étaient maquillés et ça n'avait rien d'effrayant. Là, je crois qu'ils ne s'étaient même pas donné la peine de la maquiller, parce que ça n'avait plus aucun sens à ce stade de désagrégation. L'été d'avant, juste avant de savoir qu'elle allait mourir, je bossais dans un hôpital, un mouroir pour cancéreux. J'étais « agent de sécurité ». En gros on me payait à ne rien foutre douze heures d'affilée, et je devais en outre faire des rondes de temps à autre. Boulot d'étudiant… J'avais les clés du royaume, le trousseau complet. On ne m'avait pas formellement interdit d'aller à la morgue, mais elle ne figurait pas non plus sur mon itinéraire. Deux fois, alors que je taffais de nuit et que les sous-sols étaient déserts, j'y suis allé. Je sais pas, j'étais curieux, j'ai eu une sorte d'intuition, comme quoi c'était bien de me confronter à la mort. Il y avait des vieux sur des brancards. Dieu merci il n'y avait pas d'enfants, que des vieux. Ils n'avaient pas l'air très morts à vrai dire… Mais ils l'étaient tout de même un peu, et je crois que j'ai été bien inspiré d'y aller parce que ça m'a un peu préparé. Pour la petite histoire, un jour on m'a envoyé apporter Dieu sait quoi aux types de la morgue. Un infirmier a entrouvert la porte pour prendre le truc et il avait l'air très pressé de la fermer. Malgré sa hâte, un gros nuage de fumée a eu le temps de s'échapper. De la fumée d'herbe. Alors je me suis dit que si ils se mettaient des gros joints de beuh là en bas, ça n'était pas un grand sacrilège d'aller juste y jeter un coup d'œil… Bref, un gros bordel, disais-je. Une infirmière a paniqué parce qu'elle s'est rendu compte qu'on allait cramer ma mère sans soutien-gorge. Pour nous ça ne faisait pas grande différence. Pour elle non plus je suppose. Mais pour l'infirmière c'était le drame de tous les temps, alors on l'a laissée s'amuser. Et au vu de l'odeur de putréfaction qui nous est parvenue, à travers la porte, quand elle a remué ma mère pour la rhabiller, elle a dû s'amuser en effet… Et puis le merdier avant la crémation, avec une grue qui fait un speech complètement impersonnel devant la famille, et moi qui pleure en chœur avec deux ou trois autres. Et on a cramé un cercueil qui valait bien deux-mille euros avec. C'est ma grand-mère qui payait bien-sûr, mais c'est vraiment une arnaque colossale ces histoires de pompes funèbres. Et puis j'ai hérité des cendres mêlées de ma mère et du cercueil. Elle n'avait rien dit à personne sur rien, mais quand j'étais gosse elle m'avait répété qu'elle voulait être incinérée et répandue dans la Méditerranée. Alors j'ai expliqué ça et on s'en est tenu à ça. Pas le temps d'aller à la mer avant de partir en Inde, j'ai laissé l'urne à la maison… Et puis la semaine a passé, comme je disais plus tôt, comme un tourbillon. J'ai erré à droite à gauche, sans trop savoir ce que je faisais, à travers Lyon. J'avais un tas d'amis dévoués mais comme je n'étais pas triste, je n'avais pas besoin d'être consolé, alors ils ne servaient pas à grand chose les pauvres. J'étais juste perdu. Et puis j'ai réalisé que trois semaines plus tard, je prenais un avion pour l'Inde et que j'avais un milliard de trucs à faire rapport à ça, alors j'ai complètement arrêté de penser à cette histoire de décès et j'ai foncé tête baissée. De sorte que c'est ici, dans le désert du Thar, que je prends le temps d'y songer, de faire le point… Ma mère est morte.

Tous ces souvenirs m'emportent jusqu'au cinquième jour de cet exil. Je suis à cours d'eau et de Laxmi Bread. Je dois me ravitailler. Je marche quatre heures pour regagner Pushkar. Là, je m'accorde une nuit d'hôtel et une douche, avant de rempiler pour cinq jours.


Prochaine expérience : The Pushkar Experience (Pt. 3).

18 août 2011

Je descends la rue...

















« 1 
Je descends la rue.
Il y a un trou profond dans le trottoir :
Je tombe dedans.
Je suis perdu... je suis désespéré.
Ce n'est pas ma faute.
il me faut longtemps pour en sortir.

Je descends la même rue.
Il y a un trou profond dans le trottoir :
Je fais semblant de ne pas le voir.
Je tombe dedans à nouveau.
J'ai du mal à croire que je suis au même endroit,
Mais ce n'est pas ma faute.
Il me faut encore longtemps pour en sortir.

Je descends la même rue.
Il y a un trou profond dans le trottoir :
Je le vois bien.
J'y retombe quand même
... c'est devenu une habitude.
J'ai les yeux ouverts 
Je sais où je suis.
C'est bien ma faute.
Je ressors immédiatement.

Je descends la même rue.
il y a un trou profond dans le trottoir :
Je le contourne.

Je descends une autre rue... »

Sogyal Rinpoché, Le Livre tibétain de la vie et de la mort.
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