26 août 2011

L'éducation nationale n'est plus ce qu'elle était...

Il fut un temps où des mecs cool venaient en classe nous enseigner des choses valables...

Il fut un temps...


 
I got a penthouse in Manhattan
2 more in Malibu
I bought a '87 Cadillac Seville
Girl, I got a Mazerati 2
I wear diamonds on my fingers
I got a couple on my toes
I wear the finest perfume money can buy
It keeps me smellin' like a rose
If U wonder how I do it
There's just one simple rule
I'm just cool (Cool)
Oh oh - Honey, baby can't U see?
Girl, I'm so cool (Cool)
Ain't nobody bad like me, hey

(C-O-O-L) What's that spell?
(C-O-O-L)

I might dine in San Francisco
Dance all night in Rome
I go any freakin' place I want 2
And my lear jet brings me home (Listen darlin')
I got ladies by the dozens
I got money by the ton
Just ain't nobody better
Heaven knows that I'm the one

And it's all because of something
That I didn't learn in school
I'm just cool (Cool)
Cool - Honey, baby can't U see?
Girl, I'm so cool (Cool)
Cool - Ain't nobody bad like me

Sing it, baby
(C-O-O-L) What's that spell?
(C-O-O-L) That spell cool

Music by Prince. Lyrics by Dez Dickerson.

21 août 2011

The India Experience - 7/ The Pushkar Experience (Pt. 2)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Pushkar Experience (Pt.1).


12 février 2001 - 23 février 2001 : The Pushkar Experience, Pushkar et ses environs (Rajasthan)

Presque chaque nuit, je fais des cauchemars concernant ma mère qui m’attaque de toutes les façons imaginables, parfois vivante et parfois sous la forme d'un zombie. Je sais que les pilules antipaludiques que je gobe quotidiennement provoquent des rêves bizarres, alors je ne m’en inquiète pas outre-mesure, mais vient un moment où je commence à me demander à quoi bon qu’elle soit morte si c'est pour me hanter ainsi… Je voudrais bien rêver d’elle douce et gentille, histoire de rester sur une meilleure impression, mais ça serait tricher par rapport à la femme qu’elle était. C'est ici, dans le désert, qu'il va me falloir faire le deuil de ma mère. J'aime autant faire ça ici qu'à Lyon… Je suis encore touché de près par son décès mais je ne suis pas triste. Je l'ai été sur le moment, dans les heures qui ont suivi. Ça n'a pas duré longtemps. J'ai tout de même pleuré une dernière fois à la crémation. La semaine d'après, j'étais complètement paumé : c'est une expérience étrange que d'être à demi orphelin, que de perdre l'une des deux personnes qui ont tapissé notre enfance. Après, tout dépend de quoi elles l'ont tapissée… Je me demande, entre les dunes, ce que je lui dois à cette femme. Mon amour des livres, de la musique, du cinéma, de la connaissance… Mon père proteste que je me consacre à la création artistique, que je n'ai pas un « vrai métier ». Mais enfin il faudrait qu'il se rappelle que ma mère et lui m'ont élevé dans cette idée qu'il n'est rien de plus grand que l'art. Alors finalement, mes choix professionnels ne font que se conformer à mon éducation ! Mais mon père est en vie, et ma mère est morte. Cette garce persiste à me poursuivre dans mes rêves mais elle est bien morte. Je me demande ce que je lui dois, à cette femme. Des nuits entières à me faire rouer de coups, insulter, humilier, cracher dessus… Voilà ce que je lui dois surtout : une vie entière à guérir de sa violence, de sa haine, des blessures affectives qu'elle m'a léguées… Cette femme que j'ai tant aimée, je l'ai vue basculer dans la folie et l'alcoolisme depuis mes six ans. Je l'ai vue essayer d'entraîner tout le monde avec elle dans le gouffre sans fond de sa démence. Cette femme que j'ai tant aimée m'a poussé à la haïr, mais ma haine n'a jamais pu se départir tout à fait de l'amour d'un enfant pour sa mère. C'est pour ça que j'ai pleuré. Non pas en mémoire du monstre qu'elle était devenue, mais en mémoire de la mère aimante qu'elle avait brièvement été. Cette femme là, en 2001, était morte depuis bien longtemps… Lorsque, en 1991, quatre ans après le divorce, je me suis réfugié chez mon père pour échapper à cette folle, ma mère s'est installée chez ma grand-mère. Celle-ci coulait des jours heureux à Cannes, auprès d'un amant retrouvé lorsque tous deux se trouvèrent veufs. Ma mère ne travaillant pas, elle n'avait plus qu'à se laisser aller complètement. Paranoïaque, alcoolique, ressassant inlassablement les mêmes histoires, avec ses livres, ses films et sa musique pour seule compagnie… Tout alla ainsi jusqu'à ce que le compagnon de ma grand-mère décède en 1998. Ma grand-mère fut bien forcée alors de réintégrer son domicile, mais ma mère s'en trouva indélogeable. Ma tante et moi lui proposèrent mille fois de l'aider à déménager, ma grand-mère de payer le loyer d'un autre appartement. Rien n'y fit. J'ai d'abord mis ça sur le compte de l'immobilisme. J'ai compris finalement qu'elle se délectait d'avoir enfin, de nouveau, une victime. Elle n'osait certes pas lever la main sur sa propre mère. Mais cette vieille femme de quatre-vingt-dix ans n'avait plus le tempérament qu'elle avait jadis. Ainsi ma mère put-elle se livrer à des scènes qui duraient des nuits entière, empêchant ma grand-mère de dormir, la traitant de tout, lui hurlant dessus, l'accablant de reproches plus insensés les uns que les autres… La vieille femme tint bon : elle survécut à sa fille. Moi je n'y tint plus : je cessai d'entretenir toute relation avec ma mère. J'étais bien forcé de la voir, puisqu'il fallait bien que je voie ma grand-mère et que l'un n'allait sans l'autre. Mais je lui parlais le moins possible. Ce qu'elle m'avait fait à moi, je pouvais encore concevoir de parvenir à le lui pardonner un jour. Ce qu'elle faisait subir à ma vieille grand-mère, que j'aimais tant, j'en serai à jamais incapable.

Par une belle journée de septembre 2000, ma mère m'annonça qu'elle souffrait d'un mal étrange et qu'elle allait subir des analyses. J'allai la voir : elle fut infecte comme à son habitude. Deux semaines plus tard, elle me téléphona de nouveau : on lui avait diagnostiqué un cancer du pancréas. Il n'y avait aucun espoir. Il lui restait, au plus, six mois à vivre. Elle s'empressa d'ajouter qu'avec la vie qu'elle menait, vivre ou mourir la laissait indifférente. Ça tombait bien, je n'avais pas envie de m'en émouvoir. Je savais bien, pourtant, que ce qu'elle venait de m'annoncer était d'une importance capitale, que je n'en sortirai pas indifférent. Elle fut hospitalisée peu après. Fin octobre, je décidai de lui donner une dernière chance. Peut-être, la mort approchant, elle allait souhaiter une réconciliation, un rapprochement, quelque chose d'un peu constructif entre nous. Elle n'avait jamais reconnu la gravité des atrocités qu'elle m'avait fait subir : ce n'est pas à la victime de supplier son bourreau. Je lui donnerais une chance de faire le premier pas mais je ne proposerais rien moi-même. Fumant comme un pompier dans sa chambre d'hôpital au grand effroi des infirmières, elle ne trouva à me dire que des choses désagréables. Lorsque je lui dis au-revoir, je sus qu'on ne se reverrait plus, en tout cas pas avant la toute fin. J'étais en train de tomber fou amoureux de la jeune fille aux yeux de miel, j'étais embarqué dans toutes sortes de projets artistiques passionnants, je devais co-gérer deux structures culturelles, je devais bosser tous les week-ends car mon père était sur le point de cesser toute contribution financière, j'étais empêtré dans une guerre pseudo-idéologique avec des intégristes débiles. Bref, j'avais des chats à fouetter sur tous les fronts. Je n'allais pas en plus m'imposer l'agonie d'une mère qui me méprisait. On me dit cent fois que c'était ma dernière chance de partager des choses avec elle, que je devrais y aller, que j'allais le regretter ensuite… Je répondais que c'était un risque à courir, que j'assumais. Mi-décembre, j'avais pris la décision de ce voyage en Inde. Ma mère était censée survivre jusqu'au jour de mon départ, et je me demandais si j'allais la retrouver en rentrant. Tant pis, ce voyage s'imposait à moi et il s'imposait en février. Il y a des intuitions que la raison ignore…

Pour Noël, ma mère fut autorisée à sortir de l'hôpital. Son état s'était considérablement dégradé. Un repas de famille eut lieu chez ma grand-mère, avec ma tante et mon cousin. Je n'y allai pas. Ma tante et mon cousin me firent ensuite le récit d'une journée sordide, d'une mère plus cinglée et cinglante que jamais, me dirent que j'avais bien fait de m'épargner ça. Cinq jours plus tard, on m'annonçait que cette fois c'était la fin. Pour de vrai. Une question de jours. Une semaine, tout au plus. Le 31 décembre, je pris mon courage à deux mains et un train pour Vienne. Ma mère était dans la chambre 319. Elle y est morte. 319 : le titre d'une chanson de O(+>. Je baignais dans les synchronismes. Je la trouvai inconsciente, complètement shootée à la morphine. On m'assura qu'elle n'avait pas souffert, que les doses avaient été augmentées progressivement, qu'on ne la laisserait pas reprendre conscience sous peine de douleurs inimaginables. Amen. Je passai l'après-midi à son chevet, un peu scotché à vrai dire. J'allais de temps à autre me ressourcer dans le parc, me sortir de cette chambre morbide. Je passai le réveillon chez moi, en « famille », avec Florence Bordarier, Fred G., Ben T., Céline R…. Ce soir-là, je rencontrai pour la première fois la poète et photographe Caroline eRre, qui deviendrait une amie. J'étais dans un état bizarre, un peu déconnecté, mais heureux d'être avec des proches. Ce fut, somme toute, un réveillon bien meilleur que nombre des habituelles grosses fêtes… Le lendemain, j'y retournai, et le jour d'après encore. Ma mère ressemblait exactement à un zombie, comme dans les films de Romero. Sa peau était jaune, non pas jaunâtre mais jaune. Ses traits étaient creusés. Dieu sait quelle expression aurait eu son regard si ses yeux n'avaient été clos. J'y passai les deux après-midi, suffoqué par la glauquitude de la situation. J'étais relayé à son chevet par ma grand-mère et un cousin éloigné, que je n'avais jamais rencontré avant. Parfois, je parlais à ma mère. Je ne sais plus trop ce que je lui racontais, juste que je l'aimais (c'était vrai) et que je la pardonnais pour tout ce qu'elle m'avait fait (c'était faux, mais je voulais qu'elle parte en paix : on ne maudit pas un ennemi à terre). Il arrivait qu'elle fasse des petits bruits, ou qu'elle bouge un peu. Comprenait-elle ? N'était-ce que les réactions de quelqu'un qui sommeille au son d'une voix familière ? Je ne le saurai jamais et à vrai dire je m'en fiche. C'était difficile de lui parler pourtant, parce qu'à chaque fois je me mettais à chialer comme une madeleine, et j'avais du mal à prononcer. À la fin de cette troisième journée, donc, il devait être je sais pas, dix-sept ou dix-huit heures, nous décidâmes qu'il était temps de partir, ma grand-mère, le cousin et moi. Nous reviendrions le lendemain, bien-sûr. Alors que nous étions sur le pas de la porte, ma mère commença d'avoir des spasmes. Rien de spectaculaire, mais c'était suffisamment anormal pour que nous appelions l'infirmière. Celle-ci jeta un coup d'œil à tous les bordelocardiogrammes, prit le pouls de ma mère, se tourna vers nous et nous dit d'une voix calme : « C'est la fin ». Je me suis assis à son chevet, je lui ai doucement caressé les cheveux. Ma grand-mère et le cousin étaient debout, au pied du lit. J'étais seul à la toucher. Je lui ai peut-être pris la main aussi, je ne me souviens plus. Je me souviens juste que je lui caressais les cheveux. Elle a continué de spasmer un peu, pendant peut-être une minute ou deux, puis elle a eu comme un grand soupir, et c'était fini. Elle ne bougeait plus. Elle ne respirait plus. Elle était morte. Ma maman était morte.

J'avais déjà vu des morts, mais je n'avais jamais vu quelqu'un mourir. J'ai beaucoup pleuré dans la chambre. Nous sommes partis et j'ai dis à ma grand-mère que je dormais chez elle, parce que je ne voulais pas la laisser seule. J'y ai dormi deux nuits. Lorsqu'on est arrivé dans son appartement, j'ai longuement pleuré dans ses bras. Ma grand-mère, cette femme forte, qui m'avait dit quand j'étais petit qu'elle ne pleurait jamais devant autrui, qu'elle ne le faisait que seule, cachée. Elle a tenu bon, la bourrique : sa fille aînée venait de passer l'arme à gauche, et elle n'a pas versé une larme. Et puis elle m'a posé cette question, cette question absurde, la question la plus idiote qu'on m'aie jamais posé en vingt-quatre ans : « Pourquoi tu pleures ? ». Je l'ai regardé dans les yeux, gentiment, et je lui ai dit : « Parce que tu ne pleures pas ». Je crois, en fait, que cette réplique provient d'un film, je ne me souviens plus lequel et peu importe : j'avais vu quelqu'un faire cette réponse à la même question dans un film et j'ai refourgué la réplique à ma grand-mère, c'est sorti tout seul. On s'est regardé dans les yeux. Un océan de tendresse entre nous. On a souri, on a même un peu ri, je crois. Après, quand ma grand-mère s'est couchée, je suis resté seul dans le salon jusqu'à très tard, et j'ai écris, et j'ai pleuré, et j'ai regardé Créatures féroces pour me vider la tête avant de dormir. Une VHS enregistrée par ma mère. Il est nul ce film. Je me souviens avec précision de ce sentiment d'incrédulité. Elle avait toujours été là. Chronologiquement, elle avait été la première personne importante dans ma vie. C'était vraiment un fondamental qui s'éteignait, une présence que j'avais toujours tenue pour acquise, que ça me plaise ou non d'ailleurs. J'étais triste certes, mais j'étais surtout stupéfait. J'étais quand même content d'un truc : elle n'était pas morte seule dans une chambre d'hôpital. Crever tout seul chez soi passe encore, mais la plupart des gens crèvent seuls dans une putain de chambre d'hôpital. Je prie pour que ça ne m'arrive pas. J'étais content d'avoir été là pour elle, à ses côtés, à l'instant « t », en train de lui caresser les cheveux. Peu importe ce qu'elle était, ce qu'elle avait fait : personne ne mérite de crever seul dans un putain d'hôpital ! Et puis tout ça était dans ma logique d'extrême. Être là au moment précis où… C'était encore un truc dingue et improbable qui m'arrivait. Au point où j'en étais dans les trucs extrêmes, dingues et improbables, c'était logique que ça se passe comme ça. Dieu m'aimait. Ma vie était, décidément, une aventure extraordinaire…

Ensuite il y a eu les funérailles, tout un bordel… À la levée du corps, j'ai voulu la voir. J'aurais pas dû, mais je pouvais pas savoir. Déjà qu'elle ressemblait à un zombie lorsqu'elle vivait encore, mais là ça dépassait l'imagination. En trois jours, son visage, outre qu'il était encore plus jaune, s'était complètement affaissé sur lui-même. Elle ne ressemblait plus à rien. Ça ne ressemblait plus à rien. Un machin de film d'horreur. Je suis ressorti aussi sec. J'avais déjà vu deux de mes grands-parents morts, mais ils étaient maquillés et ça n'avait rien d'effrayant. Là, je crois qu'ils ne s'étaient même pas donné la peine de la maquiller, parce que ça n'avait plus aucun sens à ce stade de désagrégation. L'été d'avant, juste avant de savoir qu'elle allait mourir, je bossais dans un hôpital, un mouroir pour cancéreux. J'étais « agent de sécurité ». En gros on me payait à ne rien foutre douze heures d'affilée, et je devais en outre faire des rondes de temps à autre. Boulot d'étudiant… J'avais les clés du royaume, le trousseau complet. On ne m'avait pas formellement interdit d'aller à la morgue, mais elle ne figurait pas non plus sur mon itinéraire. Deux fois, alors que je taffais de nuit et que les sous-sols étaient déserts, j'y suis allé. Je sais pas, j'étais curieux, j'ai eu une sorte d'intuition, comme quoi c'était bien de me confronter à la mort. Il y avait des vieux sur des brancards. Dieu merci il n'y avait pas d'enfants, que des vieux. Ils n'avaient pas l'air très morts à vrai dire… Mais ils l'étaient tout de même un peu, et je crois que j'ai été bien inspiré d'y aller parce que ça m'a un peu préparé. Pour la petite histoire, un jour on m'a envoyé apporter Dieu sait quoi aux types de la morgue. Un infirmier a entrouvert la porte pour prendre le truc et il avait l'air très pressé de la fermer. Malgré sa hâte, un gros nuage de fumée a eu le temps de s'échapper. De la fumée d'herbe. Alors je me suis dit que si ils se mettaient des gros joints de beuh là en bas, ça n'était pas un grand sacrilège d'aller juste y jeter un coup d'œil… Bref, un gros bordel, disais-je. Une infirmière a paniqué parce qu'elle s'est rendu compte qu'on allait cramer ma mère sans soutien-gorge. Pour nous ça ne faisait pas grande différence. Pour elle non plus je suppose. Mais pour l'infirmière c'était le drame de tous les temps, alors on l'a laissée s'amuser. Et au vu de l'odeur de putréfaction qui nous est parvenue, à travers la porte, quand elle a remué ma mère pour la rhabiller, elle a dû s'amuser en effet… Et puis le merdier avant la crémation, avec une grue qui fait un speech complètement impersonnel devant la famille, et moi qui pleure en chœur avec deux ou trois autres. Et on a cramé un cercueil qui valait bien deux-mille euros avec. C'est ma grand-mère qui payait bien-sûr, mais c'est vraiment une arnaque colossale ces histoires de pompes funèbres. Et puis j'ai hérité des cendres mêlées de ma mère et du cercueil. Elle n'avait rien dit à personne sur rien, mais quand j'étais gosse elle m'avait répété qu'elle voulait être incinérée et répandue dans la Méditerranée. Alors j'ai expliqué ça et on s'en est tenu à ça. Pas le temps d'aller à la mer avant de partir en Inde, j'ai laissé l'urne à la maison… Et puis la semaine a passé, comme je disais plus tôt, comme un tourbillon. J'ai erré à droite à gauche, sans trop savoir ce que je faisais, à travers Lyon. J'avais un tas d'amis dévoués mais comme je n'étais pas triste, je n'avais pas besoin d'être consolé, alors ils ne servaient pas à grand chose les pauvres. J'étais juste perdu. Et puis j'ai réalisé que trois semaines plus tard, je prenais un avion pour l'Inde et que j'avais un milliard de trucs à faire rapport à ça, alors j'ai complètement arrêté de penser à cette histoire de décès et j'ai foncé tête baissée. De sorte que c'est ici, dans le désert du Thar, que je prends le temps d'y songer, de faire le point… Ma mère est morte.

Tous ces souvenirs m'emportent jusqu'au cinquième jour de cet exil. Je suis à cours d'eau et de Laxmi Bread. Je dois me ravitailler. Je marche quatre heures pour regagner Pushkar. Là, je m'accorde une nuit d'hôtel et une douche, avant de rempiler pour cinq jours.


Prochaine expérience : The Pushkar Experience (Pt. 3).

18 août 2011

Je descends la rue...

















« 1 
Je descends la rue.
Il y a un trou profond dans le trottoir :
Je tombe dedans.
Je suis perdu... je suis désespéré.
Ce n'est pas ma faute.
il me faut longtemps pour en sortir.

Je descends la même rue.
Il y a un trou profond dans le trottoir :
Je fais semblant de ne pas le voir.
Je tombe dedans à nouveau.
J'ai du mal à croire que je suis au même endroit,
Mais ce n'est pas ma faute.
Il me faut encore longtemps pour en sortir.

Je descends la même rue.
Il y a un trou profond dans le trottoir :
Je le vois bien.
J'y retombe quand même
... c'est devenu une habitude.
J'ai les yeux ouverts 
Je sais où je suis.
C'est bien ma faute.
Je ressors immédiatement.

Je descends la même rue.
il y a un trou profond dans le trottoir :
Je le contourne.

Je descends une autre rue... »

Sogyal Rinpoché, Le Livre tibétain de la vie et de la mort.

14 août 2011

The India Experience - 6/ The Pushkar Experience (Pt.1)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Highway Experience.


12 février 2001 - 23 février 2001 : The Pushkar Experience, Pushkar et ses environs (Rajasthan)

Le bus me débarque à la bordure d'Ajmer, une petite ville sans intérêt. Je décide, en dépit de mon épuisement, du cagnard et de mon sac à dos, de parcourir à pieds les onze kilomètres qui me séparent de Pushkar, afin d’économiser quelques roupies. Sur le chemin, une famille qui ne parle que le rajasthani insiste pour m’offrir le petit déjeuner. Je passe une demi-heure dans la cour de leur humble maisonnette, à communiquer de la façon rigolote dont on communique lorsque l’on n’a aucune langue commune. Les jeunes enfants sont ravis de cette présence inhabituelle et leurs parents me font comprendre qu’ils seraient heureux de m’accueillir plus longtemps, mais je leur signifie que mon destin m’attend à Pushkar. Je reprends la route avec leur bénédiction.

Pushkar est un joli village perdu au milieu des montagnes et du désert, bâti autour d’un petit lac. C’est aussi un lieu sacré de l’hindouisme et, très logiquement, un repaire de baba-cools. L'eau du lac est censée laver le karma de celui qui s'y baigne, et ce depuis la nuit des temps. Il aura pourtant fallu attendre le dix-neuvième siècle pour que l'occupant anglais, las des absurdités indiennes, capture et déplace les crocodiles dont le lac était infesté. Avant cela, les pèlerinages entraînaient leur lot annuel de victimes et personne ne jugeait utile de s'en alarmer. Pushkar est également voué aux mariages : les familles hindoues viennent de toute la région pour y célébrer leurs noces. La ville met à leur disposition des fanfares ambulantes, qui parcourent quotidiennement les ruelles en jouant peu ou prou… n'importe quoi ! Chaque musicien joue « tout seul » au milieu des autres, sans que nul ne se préoccupe d'interpréter quelque chose de cohérent. Pour faire bonne mesure, cette cacophonie est bien sûr amplifiée par une sono dégueulasse. Entre deux fanfares, on croise une multitude de vaches sacrées, obèses et heureuses.

Je loue une chambre afin de m’accorder une nuit de répit, puis je commence à m'informer auprès des gens du cru, quant aux possibilités d’aller camper seul dans le désert. J'ai beau être au courant de l'arnaque, un jeune brahmane trouve le moyen de me bénir au bord du lac, supposément gratuitement. Lorsqu’il me dit – au cours de la bénédiction – que je trouverai une femme « comme ma mère », j’hésite à me jeter dans le lac pour m’y noyer, ou bien à l’y jeter lui. Puis je me raisonne en me disant que tout brahmane qu’il soit, sa prophétie échappera à l’attention des dieux. Le truc consiste à me faire répéter toute la prière, phrase après phrase. Lorsque, au bout de cinq bonne minutes, nous parvenons à la phrase « et pour me remercier, tu vas me donner trois-cents roupies », mon cerveau est tant et si bien conditionné que je prononce « et pour te remercier, je vais te donner trois-cent roupies ». Et une fois qu'on l'a dit… Bon, ça n'est que vingt-cinq francs, mais ces vingt-cinq francs pèsent lourd dans mon maigre budget ! Je paie et m'en vais grognon. Je papote ensuite avec un gosse de neuf ans, qui a tout vu et qui m’explique ce que je sais déjà, à savoir que je viens de me faire berner par un escroc. Le gosse vit seul avec sa mère depuis la mort de son père. Leur famille est misérable. Chaque jour au sortir de l'école primaire, ainsi que les week-ends, il fait le porteur pour un commerçant, afin de contribuer au budget de la maison. Il est aussi éveillé que bien élevé et il ne me demandera jamais la moindre roupie. Je lui expose mon histoire de désert et lui demande s'il a une idée sur la façon dont je pourrais m'y nourrir. Il ne voit comme solution que d’emporter du pain en tranches.

Par la suite, nombre de locaux m’affirment que je m’apprête à commettre une folie, que je vais me faire dépouiller par quelque brigand. Comme je réalise que tous les mécréants du village seront bientôt au courant de mon expérience, je réponds invariablement en haussant les épaules que « Dieu me protégera ». Ce faisant, je mise sur la tradition indienne, qui veut que l’on ne dépouille pas un ascète qui s’en va méditer dans le désert en invoquant la protection divine. Moins respectueux des usages sont les singes, car on rencontre dans les rues de Pushkar une sorte de grands singes gris-blancs. Comme je déambule avec quelques pâtisseries en main, je me retrouve assiégé par dix de ces individus. Sans autre forme de politesse, ces messieurs exhibent leurs immenses crocs : ils exigent que je leur cède immédiatement ma pitance, sous peine de passer un mauvais quart d'heure. Un chien tente aussi sa chance et se fait chasser par les primates. Un Indien me tire d’affaire en les menaçant d’un caillou, puis me montre comment leur offrir des graines, dans le creux de la main. L’incident diplomatique est évité et je repars en bon termes avec la communauté des singes.

Le lendemain, je grimpe sur la colline la plus proche, afin de repérer la direction la plus appropriée. Là, je fais la connaissance des chèvres indiennes : leurs adorables bouilles les rendent fort différentes de leurs consœurs européennes. Je suis amoureux ! Je traînasse tant et si bien que je pars à l’aventure peu avant le crépuscule. Chargé de mon lourd sac à dos et d’un bidon de six litres d’eau à chaque bras, j’affronte sans sourciller la chaleur. Le remplissage des bidons, à une fontaine publique, m'a valu un étonnement sans borne de la part des gens alentours. « You drink Indian water?! ». Je précise que je ne la boirai pas sans l'avoir purifiée à l'aide de pastilles, mais même : ils sont admiratifs. La marche est épuisante mais je tiens bon. Les choses se corsent une fois la nuit tombée : les dunes – désormais invisibles – me font trébucher sans arrêt. Je commence à me demander ce qui m’a pris de partir aussi tard ! J'hésite à camper sur place mais l'endroit ne s'y prête pas : je m'estime encore trop près du village pour être en sécurité. Un camel driver dénommé Gopal surgit alors des ténèbres, me demande ce que je fiche ici, à une heure pareille, avec tout mon attirail. Je lui décris mon hasardeuse entreprise et il me convainc de le suivre en lieu sûr, ajoutant qu’il me conduira gratuitement où je voudrai dès le lendemain. Comme j'hésite, Gopal m'explique que son voisin est un médecin à la retraite, qui a exercé au Canada et en Europe. Cet homme respectable, promet-il, sera heureux de m'héberger pour la nuit. Le médecin s'avère en effet un homme des plus honorables, qui m'offre le gîte et le couvert. Il est venu finir ses jours dans son pays, mais il peste contre la corruption qui ronge l'Inde de l'intérieur. Je pourrais dormir tranquillement sur le canapé mais, selon une logique bien à moi et qui m'échappe tout à fait au moment où j'écris ces lignes, j’insiste absolument pour planter ma tente dans le jardin. L'expérience prend une bonne demi-heure, compte tenu qu’on n’y voit rien et que je n’avais jamais monté cette fichue tente auparavant. Je m'endors épuisé, mais satisfait d'avoir cédé une fois encore à mon légendaire entêtement.

Au petit matin, le médecin m'offre un petit déjeuner copieux et Gopal tient sa promesse. Il me fait même goûter à son whisky frelaté, alors que la charrette tirée par un chameau nous plonge dans le désert. Comme je m’étonne de sa générosité dans un pays où tout se paie, il m’explique qu’il s’efforce d’être bon pour améliorer son karma. Il est fort pauvre et il espère une réincarnation plus fortunée. Il me raconte un peu sa vie. Ses parent l'ont marié à l'âge de quatre ans avec une petite fille qui est aujourd'hui la mère de ses enfants. Je m'étonne de ces épousailles précoces et il me rassure : le mariage, longtemps symbolique, ne fut consommé qu'une fois le couple devenu adulte. Dieu sait pourquoi, nous évoquons ensuite les femmes qui, à Pushkar, dessinent au henné sur les mains des touristes. Gopal m'explique qu'elles se prostituent volontiers : si je le souhaite, il peut « arranger ça » pour moi à mon retour du désert. Les jeunes femmes en question sont d'une beauté bouleversante mais mon principe de ne pas payer pour baiser s'applique ici comme ailleurs. Gopal m'abandonne finalement au milieu de nulle part et je le remercie chaleureusement. Puis je m'en vais trotter sous la canicule avec mes bidons, légèrement enivré par le whisky.

Au bout d’une heure, ratatiné de fatigue et dégoulinant de sueur, je remonte ma tente et commence ce qui, je le sais, ne sera qu’un avant-goût de la véritable Desert Expérience. Celle-ci, je la mettrai en œuvre à Jaisalmer et j’ai d'ores et déjà prévu de l’organiser un peu mieux. Les alentours de Pushkar sont trop peuplés pour que je puisse m’exiler totalement : j’entends au loin le bruit des fermes et des routes. Je passerai les jours suivants à changer d’emplacement chaque matin, et chaque jour au moins un Indien passera par là. Cinq jours durant, je ne me nourris que de pain en tranches de la marque Laxmi Bread. Il y a un petit moment de stress, lorsqu'un groupe de paysans (deux femmes et trois hommes) s'offre une longue halte à mon campement. Ils se dégage d'eux quelque chose de très désagréable, une sorte d'avidité malsaine. La tribu semble menée par la plus âgée des deux femmes, une espèce de sorcière qui me met profondément mal à l'aise. Elle me demande plusieurs fois si j'ai un appareil photo, une caméra, etc. Je ne crains pas une agression immédiate : les trois hommes sont chétifs et comme je l'ai déjà dit, il n'est pas moins effrayant qu'un Indien. Je crains par contre qu'ils ne reviennent en force pendant la nuit et me pillent. À peine sont-ils partis que je plie bagage. Je ne me réinstalle qu'à une heure de marche de là.

N'ayant rien d'autre à faire, je passe mes journées à écrire, notamment pour Small City et divers projets de bandes dessinées. Je consigne un fantasme majeur : « un système qui me permettrait de diffuser immédiatement tout ce que je produis, sans les complications techniques d'une revue papier ou d'un site internet ». Je découvrirai plus tard que ça existe et que ça s'appelle un blog. Lorsque je ne travaille pas, je tue le temps en potassant mon Lonely Planet. J'apprécie également de ne rien faire du tout, juste flâner sur ce sable qui s’infiltre partout, se colle à ma transpiration et devient comme une seconde peau. Le soir, le ciel complètement dégagé, blindé d'astres, est souvent traversé d'étoiles filantes. Je n'en avais jamais vu avant, c'est un régal.


Prochaine expérience : The Pushkar Experience (Pt. 2).

12 août 2011

Même les princesses font parfois la gueule...



Ma princesse en vacances... lol !


(Merci à Chris & Evelyne pour la photo)

7 août 2011

The India Experience - 5/ The Highway Experience

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Golden Temple Experience.


10 février 2001 - 11 février 2001 : The Highway Experience, de Amritsar (Punjab) à Pushkar (Rajasthan) en passant par Chandigarh (Punjab) et New Delhi (Delhi)

Le Français (pourquoi faut-il que j’aie oublié son nom ?!) souhaite faire un petit détour par Chandigarh. Cette petite ville est célèbre pour avoir été entièrement conçue par l’architecte franco-suisse Le Corbusier, dans les années 50. Fière de cet héritage, elle se targue d'être la ville la plus propre et la mieux organisée d'Inde. Chandigarh n’a en effet rien à voir avec Karachi, Lahore ou Amritsar. On se croirait presque dans la ville d’Edward aux mains d’argent tellement tout est propre, les maisons posées les unes à côté des autres avec une irréprochable géométrie. Pourtant, avec tout le respect que je dois à Le Corbusier, c'est moche ! Nous visitons le Rock Garden, création d’une sorte de facteur Cheval indien : en 1957, Nek Chand s'est mit à produire des petites statuettes dans son jardin. Il en a tant et si bien fabriqué que la municipalité a fini par lui accorder un parc ! Le parc s'est agrandi au fil des décennies, et sa délicieuse anarchie est en parfait contraste avec la rectiligne Chandigarh. Nek Chand parcours sans cesse les lieux pour expliquer son travail aux visiteurs. Nous le voyons à l'œuvre : il semble enthousiaste et heureux.

Mais cette journée m'offre surtout l'occasion unique d’assister au spectacle surréaliste de la circulation indienne vue de l'intérieur. Mon pilote a beau avoir traversé la moitié du monde en voiture, il me jure n’avoir jamais vu ça ! Il est vrai qu’il nous faut éviter de justesse tous les véhicules et créatures qui circulent avec nous sur l’autoroute. Y compris quelques voitures qui roulent à contresens, sans que cela ne semble émouvoir qui que ce soit ! On m’a juré depuis qu’il existe en Inde un code de la route et un permis de conduire, mais je n’y croirai jamais vraiment. La conduite en Inde se limite à une seule règle : klaxonner pour dire aux autres de s’écarter parce qu’on leur fonce dessus ! L’usage du clignotant est quant à lui l’inverse du nôtre : on le déclenche pour signaler au mec qui klaxonne derrière qu’il peut nous doubler sans qu’on lui déboîte en pleine gueule !

Mon ami en profite pour me conter un peu son périple depuis Londres, où il vit. France, Allemagne, Europe de l'Est, Turquie, Iran, Pakistan… En Iran, m'explique-t-il, le prix de l'essence est dérisoire. Le problème, c'est que personne n'a les moyens de s'offrir une voiture ! Plus d'une fois, il s'y trouve en panne d'essence (ou en panne tout court) au milieu de quelque no man's land. Toujours, les Iraniens l'assistent et l'accueillent, sans jamais rien demander en contrepartie. Parvenu au Pakistan, les autorités lui signifient qu'il ne peut voyager qu'accompagné d'un agent de police. Cela d'une part pour sa propre sécurité, mais également pour qu'il ne puisse vendre ou abandonner son véhicule sur le territoire ! Il traverse donc le pays avec un flic, et les deux hommes finissent par sympathiser. Une nuit qu'ils roulent dans la campagne mais alors, m'assure-t-il, au milieu de nulle part, le flic lui demande s'il veut fumer un joint. Mon ami lui répond qu'il n'est pas raisonnable de fumer un pétard avec un représentant des forces de l'ordre. Le flic proteste : « Non, non, maintenant je suis ton ami, tu ne dois plus me considérer comme un policier ! ». Alors le Français lui dit que, ma foi, s'il tient vraiment à lui offrir un joint, ça ne sera pas de refus. Il s'attend évidemment à ce que le Pakistanais ait ce qu'il faut dans ses poches mais non ! Pas du tout ! Le flic lui dit d'arrêter la voiture, descend et disparaît dans les ténèbres en promettant de revenir de suite ! Il faut avoir en tête qu'ils se trouvent déjà à des centaines de kilomètres du lieu de résidence du flic, en pleine cambrousse, et qu'il est deux heures du matin ! Dix minutes plus tard, l'homme réapparaît triomphant, avec un petit morceau de shit dans les mains, qu'ils s'empressent de fumer. D'où ce haschisch provient, mon ami ne le saura jamais… À la frontière indienne, on ne lui impose pas de compagnon de route, mais on lui fait signer une décharge selon laquelle il s'engage à repartir avec son véhicule. Il compte pourtant l'abandonner dans le Tamil Nadu, puisqu'il ne peut rouler sur l'eau pour rejoindre l'Océanie.

La circulation devient particulièrement hasardeuse aux abords de Delhi, mais nous nous en sortons. Un agent de police armé d'une mitraillette nous incendie toutefois : conséquence, sans doute, d'une involontaire entrave à l'inexistant code de la route. Un peu terrifiés, nous baissons les yeux et rétorquons « sorry sorry » à l'incompréhensible charabia qu'il nous jette à la figure. En réponse, il demande en hurlant si « nous avons un problème » et comme nous jurons que non, il nous laisse heureusement filer. En Inde, il faut craindre les flics : c'est une règle immuable et partagée par tous.

Nous trouvons un hôtel avant d’aller nous restaurer. Au retour, trois enfants des rues nous abordent en réclamant à manger, répétant sans cesse « chapati, chapati ». Ils sont petits, quatre ou cinq ans peut-être, et les voir ainsi dans leurs guenilles me convainc de leur procurer quelque nourriture. Je m'arrête à un stand de bananes mais ils ne veulent pas de ça. Ils ont vraiment faim, il faut quelque chose de consistant. En guise de chapati, je leur offre une assiette de riz à chacun. À peine sont-ils servis que vingt gamins du même âge m'assiègent afin d'obtenir eux-aussi un dîner. Mon cœur se fend en deux, mais je ne peux les satisfaire : mon budget m'interdit de les nourrir tous, sans quoi c'est moi qui finirai mon voyage en faisant la manche ! Nous rentrons, poursuivis sans relâche par la horde suppliante. Comme ils s'entassent devant la porte, le tenancier de l’hôtel les chasse à grands coups d’injures, puis me réprimande pour avoir cédé aux trois premiers. Ô sombre indifférence des Indiens, accoutumés à tant de misère…

Mon compagnon de route allant au Sud et moi à l’Ouest, nous nous quittons le lendemain mais avant cela, nous nous offrons tout de même une virée touristique à la Grande Mosquée et au Fort Rouge. Mais ce qui me marque ce jour-là, ce ne sont pas les monuments : c'est l’incroyable enseigne du Dr. Sablok.


(La photographie est de Damien Gouyou-Beauchamps, j'ai eu la chance de la trouver sur internet, via une petite recherche Google.)

Au crépuscule, je m'embarque dans un bus de nuit en direction du Rajasthan. Là-bas m’attend mon désert. La barrière de la langue ne m'empêche pas de comprendre que le mec des tickets me méprise. Il ne cesse de blaguer méchamment sur mon compte avec les autres passagers. Je ne me sens pas vraiment rassuré par cette inexplicable impopularité. J’expérimente pour la première fois les bumpy roads indiennes, qui vous font bondir d’un mètre de haut sur votre siège. Lors d’une pause pipi, le bus repart sans moi (et avec mon sac !). Je parviens à le rattraper en courant. Ce faisant, je manque de peu de tomber dans un grand trou très profond, que les ténèbres dissimulaient. Je le vois alors même que je l'enjambe, louant mon bon karma de cette involontaire précision dans mon pas. Aux alentours de quatre heures du matin, les lumières sont éteintes et tout le monde dort profondément. Je suis moi-même parvenu à m'assoupir, en dépit du clignotant, qui fait bip-bip-bip-bip-bip-bip-bip à chaque fois que le chauffeur s'en sert (c'est à dire tout le temps) ! Ce dernier s'offre alors une petite halte et un marchand de friandises se poste à l'entrée du véhicule. Il se met à brailler, que dis-je, à s'époumoner, dans le but de nous vendre ses merdes ! Son vacarme réveille évidemment tous les passagers. Personne pourtant ne bouge, ni ne montre la moindre intention de lui acheter quoi que ce soit, mais il persiste à hurler comme ça, pendant dix minutes, sans s'arrêter une seconde. En France, le mec qui fait ça se fait lyncher et évacuer à coups de pieds au cul. Mais là non. Personne ne lui achète rien, mais personne ne dit rien non plus. Nul, en Inde, ne se plaint du tapage d'autrui : c'est une règle de courtoisie élémentaire que de ne pas se mêler des affaires des autres. Il ne met un terme à son cinéma, bredouille, que lorsque le bus repart. Mon sommeil aura été de courte durée, et je ne me rendors pas. Autour de nous, le paysage s'est modifié : le désert, enfin !


Prochaine expérience : The Pushkar Experience (Pt. 1).

28 juillet 2011

The India Experience - 4/ The Golden Temple Experience

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Pakistan Experience.


06 février 2001 – 09 février 2001 : The Golden Temple Experience, Amritsar (Punjab)

La religion sikh est un syncrétisme entre islam et hindouisme, créé au seizième siècle par un homme las de voir les deux communautés se taper sur la gueule. En conséquence, de deux, on passa à trois communautés qui se tapaient sur la gueule. Le Temple d’Or est, pour les sikhs, le lieu saint des lieux saints. Y pénétrer implique donc un certain nombre de règles : n’y introduire ni tabac ni drogues ni alcool, ne pas y avoir de relations sexuelles, ôter ses chaussures et se couvrir la tête. Heureusement, concernant ce dernier point, il n’est nul besoin d‘apprendre à nouer autour de son crâne l’interminable turban des sikhs, véritable sari capillaire. En lieu et place, on vous donne à l’entrée un petit foulard. J'en prends un violet, que j'emporterai avec moi en souvenir. Je triche un peu sur les clopes : je les fume dehors, mais je les garde dans ma poche.

Il règne en ces lieux une sérénité idéale pour débuter mon expérience indienne (ne fut-ce que parce que j’y suis protégé des rabatteurs en tous genres). Difficile d’imaginer qu'en 1984, cet endroit paisible fut en partie démoli par des chars de l'armée indienne et témoin du massacre de quatre-vingt-quatre indépendantistes sikhs. Cet « incident » entraîna, en représailles, le meurtre du premier ministre Indira Gandhi par ses gardes du corps sikhs (fallait-il qu'elle soit bête, aussi, pour s'entourer de gardes du corps sikhs après avoir trashé leur Temple d'Or !). Et comme en Inde la roue du karma ne cesse de tourner, ce meurtre entraîna à son tour le massacre de quelques trois-mille sikhs par les foules hindoues hystériques. Mais en 2001, nulle trace de tout ceci : le Temple d'Or est redevenu un sanctuaire.

On appelle l’ensemble du complexe « Temple d’Or », mais le véritable Temple d’Or est posé sur une presqu’île, au milieu d’un grand bassin, lequel est entouré de différents bâtiments. Ça et là, on trouve des dévots en vitrine, bien vivants et tout occupés à lire la « bible » des sikhs, activité qui doit être maintenue vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Une musique sacrée, jouée en live par de vrais musiciens et chanteurs, est quant à elle diffusée par les haut-parleurs vingt heures sur vingt-quatre (ils font quand même une petite pause la nuit). Je ne le visite pas, mais un musée décrit dans les détails les supplices infligés aux sikhs au fil des siècles : un touriste me raconte que c'est tout à fait atroce. Des plaques rendent hommage aux soldats sikhs tombés pour la patrie, lors de divers conflits opposant l'Inde au Pakistan ou à la Chine. À mon arrivée, on me conduit dans la salle où sont logés les étrangers. M'y attend la modeste paillasse qui me servira de lit (j’y dormirai au demeurant fort bien, bercé par l’incessante liturgie). Cette salle est d'ailleurs un privilège en soi : les pèlerins, eux, ne disposent pas de dortoir. Ils dorment par terre, éparpillés un peu partout.

Deux fois par jour, un repas est servi aux centaines de fidèles. Sans la moindre obligation, ceux qui souhaitent payer de leur personne peuvent contribuer à la cuisine ou à la vaisselle (j’opterai pour la vaisselle). Je passe la plupart du temps seul au milieu de la foule, dans l’enceinte du temple ou dans le parc attenant, m’accoutumant à ce monde étrange et nouveau. Personne ne me demande rien. Le second jour, je me décide à m’incruster dans la file incessante de ceux qui vont honorer Dieu. Il me faut bien voir ce qu’il y a à l’intérieur de ce temple ! Je me retrouve devant l’autel, à côté des musiciens. Ne sachant trop quels gestes je suis censé accomplir, j’imite maladroitement ceux qui m’ont précédé, espérant ne commettre aucun sacrilège.

En parlant de sacrilège… Le troisième jour, je suis en train d’écrire à propos de tout cela dans le parc. Un jeune sikh – je ne lui donne pas plus de seize ans – vient s’asseoir à côté de moi. Sans formalité, il me signifie qu’il éprouve un violent désir de commettre avec moi le péché de chair (et ce sans aucune compensation financière, il a juste envie de baiser !). Évidemment (ça serait trop simple), il ne parle que le punjabi, aussi ai-je le plus grand mal à lui faire comprendre que je ne suis pas intéressé (j'en suis réduit à mimer avec mes mains une poitrine de femme, ce genre de trucs…). Obstiné, il tente pêle-mêle de me tripoter les parties et de me rouler des pelles ! Cette situation me met d’autant plus mal à l’aise qu’il y a des sikhs qui se promènent tout autour : je n’ai pas trop envie de passer pour un pervers aux abords du lieu saint qui m'accueille. Au bout de dix minutes de tentatives plus impudiques les unes que les autres, il finit par se décourager et je soupire de soulagement. Bien mal m’en prend car un instant plus tard, il revient en compagnie d’un gros barbu d’une cinquantaine d’années, qui lui aussi ne parle que le punjabi. Les deux me regardent en souriant bêtement et je me demande ce qu'ils me réservent, lorsque le jeune me fait finalement comprendre que peut-être si je ne veux pas coucher avec lui (le jeune et bel éphèbe), je serais peut-être intéressé de me taper son pote (le vieux barbu obèse) ! Je ne sais trop si je dois en rire ou en pleurer mais je décline de nouveau et, toujours souriants, ils n’insistent pas et repartent. Des fois néanmoins qu’il ne leur prenne l’envie de revenir avec un vieillard ou une femme ou un animal ou quoi que ce soit qui leur paraisse susceptible d’éveiller enfin ma libido, je m’empresse de me réfugier dans l’enceinte du temple.

Après la tombée de la nuit, je me retrouve assis en lotus au bord du bassin, face au temple, et je réalise où je suis. Je veux dire, on s’habitue incroyablement vite à l’inhabituel. Je me souviens d’un-coup-comme-ça-clac que je suis à l’autre bout du monde, en Inde, à Amritsar, dans le sanctuaire d’une religion dont j’ignorais deux mois plus tôt qu’elle eut même existé ! Je suis alors comme pris de vertige devant l’énormité de ce constat : je suis à l’autre bout du monde, en Inde, à Amritsar, dans le sanctuaire d’une religion dont j’ignorais deux mois plus tôt qu’elle eut même existé ! Autour de moi, il y a des centaines de gens qui parlent des langues inconnues, qui portent de curieux vêtements, qui font des choses que je ne comprends pas toujours ! Je suis en face d’un bâtiment recouvert de feuilles d’or, qui étincelle de tout ses feux dans la nuit étoilée. À l'intérieur, d’infatigables musiciens jouent imperturbablement ! Et le ciel étoilé là haut, je ne l’ai jamais vu sous cet angle-ci ! C’est comme une grosse claque, un « Hé, mec, t’aurais pas un peu oublié de t’émerveiller ? » qui me saisit au cœur. Alors je m’émerveille tant et si bien que je manque de peu de fondre en larmes, tant tout cela me parait soudain immense et merveilleux ! Plus que jamais avant peut-être, je réalise ma chance et ma joie d’être au monde.

Comme pour me récompenser de cette (re)prise de conscience, la vie me fait deux cadeaux. Rattrapé par le concret, je me souviens soudain qu’on est vendredi soir et qu’en Inde les banques sont fermées le week-end. Hors, je m’apprête à partir le lendemain et je n’ai presque plus une roupie en poche. Je suis en train de me demander comment je vais faire lorsqu’un Indien très aimable m’aborde, se présente… et me demande si j’ai besoin de changer des travellers cheques ! Je vous jure que c’est arrivé comme ça ! Après quoi je tombe sur le Français que j'avais rencontré à la frontière. Nous causons et il se trouve que nous partons tous deux pour New Delhi le lendemain. Sauf que lui est en voiture, et qu'il me propose de m'emmener ! Comme il est est adorable et que ça me fait économiser de précieuses roupies, je saute sur l'occasion. Et je remercie le dieu des sikhs pour sa bienveillance !

Le lendemain matin, je retrouve l’homme tombé du ciel. Je l’accompagne chez lui pour la transaction, que son épouse ornemente d’un thé et de quelques gâteaux. Il habite une petite maison humble, mais décorée avec élégance. C'est de toute évidence un homme assez aisé. Il me montre aussi sa licence (vraie ou fausse), pour me prouver qu'il est un changeur agréé. Nous conversons un bon moment de choses dont j'ai tout oublié, puis je file car j’ai rendez-vous avec mon ami taxi.


Prochaine expérience : The Highway Experience.

26 juillet 2011

Douces tropiques

Tout à l'heure, j'étais sur le balcon de l'Américaine à qui je donne des cours de français. En la quittant, je songeais que ce balcon était bien agréable, et que c'était bien dommage parce que l'hiver prochain nous allions devoir nous replier à l'intérieur. Et puis d'un coup je me suis rappelé qu'ici à Phnom Penh, il n'y a pas d'hiver, et j'ai soupiré de soulagement !

Ces vieux réflexes qui nous poursuivent...

(P.S. : je m'excuse auprès de mes lecteurs de cette longue pause dans le « feuilleton » de mon premier voyage en Inde, qui reprendra d'ici la fin de la semaine. J'étais bien occupé ces dernières semaines ^^).

14 juillet 2011

... (45)

j'ai voulu changer le monde
& c'était bien
n'y parvenant pas, j'ai décidé
de ne point l'empirer
& de mourir un jour


13 juillet 2011

La dynamique des fluides

France :
Travailler moins pour gagner moins
ou
Travailler plus pour gagner moins

Cambodge (en expat') :
Travailler moins pour gagner plus
ou
Travailler plus pour gagner plus

Conclusion :
???

2 juillet 2011

The India Experience - 3/ The Pakistan Experience

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Istanbul Experience.


05 février 2001 06 février 2001 : The Pakistan Experience, Karachi (Pakistan) et Lahore (Pakistan).

Aéroport de Karachi, Pakistan. Rebelote : bagages, passeport, change, puis je file aux toilettes. Comme j’ouvre ma braguette pour pisser, le bouton saute et atterrit dans la cuvette, non pas décousu mais cassé en deux morceaux ! Ça commence bien ! Heureusement, mon pantalon tient sans cela. J’ignore encore que, dans quelques heures, cet incident prendra toute sa signification.

Il est peu de choses que je me sente totalement incapable de retranscrire avec des mots. Mais le choc absolu, total, implacablement délicieux de cette première journée sur le sous-continent indien est tel… Décrire tout cela ne peut aboutir qu'à une série d'euphémismes… Mais puisqu’il le faut pourtant, essayons au moins !

À peine ai-je mis un pied en dehors de l’aéroport que je suis littéralement assailli par l’air. L’air tropical de l'Asie du Sud n’a rien à voir avec le nôtre : moite, dense, empli d’odeurs épicées ! Je tombe immédiatement amoureux de ce parfum, de cette canicule-cocon ! Les chauffeurs de taxis et de rickshaws se ruent sur moi mais je décline leurs invitations (quoi que eux savent écrire « taxi » correctement). Il est cinq heures et quart du matin, il fait encore nuit et je n’ai pas l’intention de me livrer aux rues de Karachi avant l’aube. Je reste assis là. Les balayeurs m’observent avec un amusement bienveillant pendant qu'une musique Bollywood s’échappe de quelques haut-parleurs. Un balayeur me dit avec humilité que je suis « très élégant » (ce qui est complètement faux : je suis en tenue de voyage, c'est à dire que je n'ai jamais été aussi peu élégant de ma vie !). Je savoure chaque seconde, chaque détail. Je suis heureux, bouleversé de simplement être . En face de moi, un panneau publicitaire affirme « trust breeze » : je le crois sur parole.

Le soleil se lève doucement à sept heures moins le quart et bien sûr, je n’ai jamais vu un ciel de cette couleur-là. Le petit cirque des gens qui vont et viennent autour de moi m’emplit de satisfaction : il y a quelque chose d’enfantin chez les Indiens, dans leur façon d’être, que je ne peux pas m’expliquer. Certains s’étonneront peut-être de me voir qualifier les Pakistanais d’Indiens. Il faut comprendre que le Pakistan est un état récent, fondé en 1947 sous la pression de la Ligue Musulmane. Celle-ci exigeait la création d'une « Inde islamique » en marge de l'Inde laïque de Gandhi et Nehru. L'idée même d'une nation indienne ne remonte d'ailleurs qu'au dix-neuvième siècle. Elle est la conséquence directe de l'occupation anglaise. Jusque-là, le sous-continent indien se divisait depuis toujours en royaumes et empires aux géographies variables. Historiquement, rien n’avait donc jamais différencié l’Inde de ce qui allait devenir le Pakistan. Aussi, les deux pays (ainsi que le Bangladesh, le Sri Lanka et le Népal) peuvent à bien des égards être considérés comme une seule entité culturelle, un grand pays que les aléas de l'Histoire ont divisé en cinq nations.

Le jour pleinement levé, je me décide finalement à prendre une navette pour le centre ville. Un Pakistanais courtois corrige le chauffeur, qui veut me faire payer cinquante roupies un ticket qui en vaut onze, puis m’indique où descendre pour rejoindre la gare. J’ai en tête de filer directement à Lahore pour passer la frontière, mais je ne peux pas m’empêcher de flâner d’abord quelques heures et on verra bien ensuite.

Les milliers de sans-abri de Karachi s’éveillent : ils sont mon comité d’accueil. Hommes et femmes épuisés de misère, en train de s’étirer et de s’ébrouer sur leur trottoirs de lits. Je m'inquiète un peu de ma présence intrusive, mais à l'exception de quelques regards étonnés, personne ne fait attention à moi. Je marche totalement au hasard pendant une heure, mon sac à dos sur les épaules. Je ne saurais décrire tout ce qui me passe sous les yeux : chaque détail de chaque objet, personne, animal, bâtiment, véhicule, est une expérience inédite. Je reste béât devant les « pigeons » de Karachi : une sorte de faucons, d’une taille impressionnante, qui squattent les câbles électriques. Je fais également la connaissance de la circulation automobile à l’indienne, un déluge incessant de passants, d’animaux errants, de charrues tirées par des ânes ou des bœufs, de vélos, de scooters, de motos, de rickshaws, de voitures, de camions, de tracteurs, de bus multicolores… On dirait que tout ce qui marche et roule en ce bas monde s’est donné rendez-vous à Karachi ! Je pique un fou rire devant le spectacle d’un feu rouge : on se croirait dans la poursuite finale de La panthère rose avec tous ces véhicules disparates, qui attendent côte à côte et démarrent en trombe. Laissés pour compte de cette orgie de vitesse, la charrette et ses ânes y vont tout doux au milieu de la déferlante. L'homme qui les guide remarque mon hilarité et y répond d'un rire sincère. Bientôt c'est tout le trottoir qui se marre en chœur… Des gamins me demandent d'où je viens et où je vais. Ils sont très étonnés que j'aille à Lahore en train. « Pourquoi ne prends-tu pas l'avion ? ». Je réponds que je ne suis pas si riche.

Vers midi, je réalise que je n’ai pas dormi depuis plus de vingt-quatre heures. Je me réfugie quelques instants dans l’arrière cour d’un immeuble, sur un carré d’herbe, pour reprendre mes esprits et prendre quelques notes. Un peu plus tard, je suis abordé par un jeune journaliste. Il a la gentillesse de m’offrir mon premier déjeuner indien, dans un boui-boui. On discute longuement et je découvre à travers lui quelques fragments de la vie pakistanaise. Il me décrit son combat de tous les jours pour la liberté de la presse, sa petite amie qui se refuse à porter le voile, toutes choses possibles dans cette grande ville où dictature et traditions se font un peu moins pesantes… Il me conduit ensuite à la gare, ce qui implique de prendre deux bus, et surtout de sauter dans, et hors, des bus en marche. À Karachi, les transports en commun ne s’arrêtent que si les femmes veulent descendre ou monter. Sans cela, c’est aux hommes de jouer aux acrobates ! La première fois, je saute avec mon lourd sac à dos et je m'étale lamentablement sur le pavé. Du coup, la fois d'après, je jette d'abord le sac, et je me jette ensuite. Les bus, bien entendu, sont compartimentés : les femmes à l'avant, les hommes à l'arrière, les poules où elles veulent (il y en a !), et une grille au milieu…

Parvenu à la gare, je remercie le ciel de m'avoir envoyé le journaliste, parce que non seulement les guichetiers ne comprennent pas l'anglais, mais de surcroît il faut passer par deux guichets ! Au premier, on paie et on hérite d'un ticket, qu’il faut aller échanger au second contre le billet ! Et je ne parle même pas de la cohue ! Ici, nulle file d’attente : on se bouscule et c’est à qui bousculera le mieux ! Autant dire que sans mon ami, j’en avais pour la nuit avant de même comprendre comment acheter ce fichu billet ! Il me conduit ensuite jusqu’à mon wagon, s’assoit quelques minutes en face de moi, me souhaite un beau voyage et s'éclipse avant que le train ne l’embarque lui aussi à Lahore.

C’est là que se produit le second « miracle » (après le coup de la radio). Il faut bien réaliser que je suis assis à la place numérotée qui correspond à mon billet, là où je « dois » être. À peine mon ami parti, je baisse les yeux. Et là, au sol, exactement entre mes deux pieds, je vois… un bouton, du fil et une aiguille ! Le kit complet pour résoudre mon faux problème de pantalon. Je reste bouche bée, ébahi, stupéfait, en contemplation devant ces trois objets qui prennent ici une signification quasi surnaturelle ! Et là encore, j’ai l’impression que Shiva me tape sur l’épaule en rigolant : « Ne crains rien : de quoi que tu aies besoin durant ce voyage, cela te tombera du ciel ! ». Je reste ainsi figé si longtemps que mon voisin finit par se baisser et s’emparer du tout, ce qui ne me fait ni chaud ni froid car le message comptait davantage que les objets en eux-mêmes ! Par la suite, je raconterai souvent cet épisode et celui de la radio, toujours avec la même émotion. Je veux bien croire aux hasard, mais lorsque Dieu se manifeste aussi explicitement, il n’y a plus qu’à s’incliner…

Je demande au vieil homme qui est à ma gauche s'il veut bien m'abandonner son siège, près de la fenêtre : c'est mon premier séjour au Pakistan, et je voudrais bien voir les paysages. Il accepte aimablement. En guise de paysage, je découvre les bidonvilles de Karachi. Des kilomètres de slums misérables, où s'entassent des millions de gens. Les maisons, si l'on peut appeler ça ainsi, sont composées de briques empilées, surplombées de plaques de tôle ondulée ou de bâches en plastique. Des gamins en haillons jouent avec ce qu'ils trouvent aux abords de la voie ferrée. Le spectacle est hallucinant : voir d'aussi près la misère humaine, la voir à si grande échelle, est un choc. C'est un autre monde que j'ai sous les yeux, aux antipodes de tout ce qu'il m'a été donné de connaître jusque-là. Rien ne semble lier ma vie confortable à leurs existences précaires. Ce n'est pas tant attristant que fascinant : je voudrais descendre du train et aller me plonger là-dedans, découvrir cette autre planète de plus près. Et puis la nuit tombe et je ne vois plus rien du tout.

Je parle longuement avec un jeune Pakistanais, un garçon élégant et cultivé, issu d'une famille bourgeoise. Je lui fais part de mes réflexions quant à ces bidonvilles, qui m'ont tant impressionné. Cette sensation d'avoir entraperçu un univers si éloigné du nôtre, de nos orgies de téléphones et d'ordinateurs portables. « Ces gens ignorent même que de telles choses existent, me dit-il, leur vie tout entière consiste à survivre au jour le jour. Manger, conserver leur taudis, s'habiller, trouver de l'eau, gagner quelques roupies s'ils le peuvent… Tout le reste est totalement hors de leur portée… ». Lui-même s'en va visiter ses proches. Il étudie à Karachi, dans une école coûteuse. Ses parents vont bientôt lui trouver une femme, elle-même issue d'une famille aisée. Son avenir est assuré.

Il règne à Lahore le même bordel qu’à Karachi. Je n’ai guère dormi durant les vingt heures de train. Je déambule, hagard devant la gare, en quête d’un moyen de rejoindre la frontière. Un homme me hèle, me promet une navette supposée partir dans une ou deux heures (la précision temporelle, je l’apprendrai vite, est un concept inexistant en Inde). Il m'obtiendra un ticket en échange d'une maigre commission. En attendant, il m’invite à boire un chai dans son arrière boutique. Mon inexpérience du voyage me conduit à rester vigilant, mais je le suis. Nous discutons longuement. Il me raconte le dangereux périple de sa famille, lors de la Partition de 1947. La création simultanée de l'Inde et du Pakistan donna lieu à l'exode le plus massif et le plus bref de l'Histoire. Un trait sur une carte, et en l’espace de trois mois c'est plus de treize millions de personnes qui avaient migré ! Les musulmans se précipitèrent au Pakistan, les hindous et les sikhs en Inde laïque. L'exode était tout à fait volontaire des deux côtés, mais tout le monde s'entretua en chemin. Entre un et deux millions de personnes y laissèrent la vie. Des centaines de milliers de femmes furent violées, kidnappées, vendues, achetées, violées de nouveau… Mon hôte me décrit le carnage, les femmes à qui l’on coupait la main pour leur voler leurs bracelets, le traumatisme de ses parents qui ont tout abandonné derrière eux et frôlé la mort à maintes reprises, son sentiment d’être autant Indien que Pakistanais, de ne pas vraiment comprendre pourquoi il a du grandir de ce côté-ci et non de ce côté-là… Pour lui, la querelle indo-pakistanaise est une aberration organisée par la classe politique des deux pays : « Nous sommes tous Indiens ». On est bien loin de l'occupation allemande, qui avait tant effrayé mes grands-parents : la famille de cet homme n’a pas connu que la peur et le rationnement, elle a traversé des bains de sang et tout perdu en route. Un trait sur une carte…

Un peu plus tard, me voici finalement à la frontière. Après m’être justifié auprès d'un douanier effaré (« Only one day in Pakistan?! ») dont je ne veux pas froisser l'orgueil patriotique (« I'll spend more time here on my way back. »), je traverse le no man’s land à pieds, en compagnie des coolies surchargés. Au poste frontière indien, un moustachu bedonnant m’annonce qu'il doit aller déjeuner et me plante là deux bonnes heures. Un Français partage mon attente. Il est venu d'Europe en voiture ! À quatorze heures tapantes, on m’accorde sans chichi le précieux tampon. Me voilà enfin admis sur le sol de « la plus grande démocratie du monde » !

Une nouvelle navette m'emporte jusqu’à Amritsar, capitale de l’état du Punjab et fief de la religion sikh. Celle-ci accorde aux touristes le même privilège qu'à ses pèlerins : séjourner et manger gracieusement trois jours et trois nuits au sein de sa « Mecque », le Temple d'Or. Vu mon budget et ma fatigue, trois jours et trois nuits ne seront pas de trop…


Prochaine expérience : The Golden Temple Experience.
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