20 février 2009

Cassandre

Après Justin Chien et La malédiction du plombier-garou, voici un troisième texte jeune public écrit, comme les autres, en septembre 2005. Le ton est moins léger que les deux précédents, peut-être à cause d'une certaine dimension autobiographique (encore que, si vous entendiez l'interprétation psychologique d'une amie à propos du plombier-garou !).

CASSANDRE

Cassandre est une petite fille pas vraiment gâtée par la vie…

Parce qu’elle sait des choses que les autres ne savent pas. Parce qu’elle « sent » des choses que les autres ne « sentent » pas.

Ses parents sont des gens très occupés et très attachés aux choses matérielles. Ils n’écoutent jamais leur fille.

Comme ils gagnent beaucoup d’argent, ils ont voulu acheter une grande maison pour impressionner leurs amis.

Cassandre leur a bien dit que cette maison était mauvaise. Mais comme ils la trouvaient jolie, ses parents s’y sont installés quand même…

Depuis, ils n’arrivent pas à dormir, et la mère de Cassandre a toujours mal à la tête. Mais ils ne comprennent pas que c’est à cause de la maison.

Lorsqu’ils invitent des amis à dîner, Cassandre est toujours très mal à l’aise.

Mais lorsqu’elle tente de leur expliquer que leurs amis sont des gens pas très clairs, ils ricanent en disant qu’elle ne sait pas ce qu’elle raconte.

Parfois, ils apprennent que leurs « amis » disent du mal d’eux dans leur dos, mais ils font semblant de ne rien savoir. Et ils continuent d’inviter ces gens.

En fait, la seule personne qui comprenne Cassandre dans cette famille, c’est le chat Socrate. Et Cassandre est la seule à comprendre que Socrate n’est pas qu’un objet animé, mais un être vivant comme nous.

A l’école, ce n’est pas beaucoup mieux. Mademoiselle Top, la maîtresse, déteste Cassandre alors que celle-ci travaille bien.

La vraie raison, c’est que Cassandre est plus intelligente que Mlle. Top. Mlle. Top le sait, et elle ne peut pas supporter qu’un enfant comprenne mieux les choses qu’elle.

Quant aux autres enfants, ils passent leur temps être ce qu’on leur a dit qu’ils devaient être : les filles sautent à la corde, les garçons jouent au foot. Cassandre ne comprend pas pourquoi une fille ne pourrait pas jouer au foot ou un garçon sauter à la corde.

Et puis, Cassandre se pose beaucoup de questions sur la nature humaine et la manière dont les choses arrivent, sujets qui intéressent guère les autres enfants. Tout ça ne lui attire pas beaucoup d’amis.

Finalement, Cassandre se sent seule au monde. Bien sûr il y a Socrate, mais Socrate ne peut pas non plus comprendre tout ce que lui dit Cassandre.

Elle aimerait bien pouvoir expliquer à quelqu’un que quand elle voit les gens, elle sait tout de suite qui ils sont vraiment derrière les apparences.

Elle aimerait bien pouvoir expliquer aux gens méchants qu’ils sont méchants parce qu’ils ont peur des autres, ou parce qu’ils ne s’aiment pas assez eux-même.

Elle aimerait bien pouvoir expliquer aux gens que des fois, elle sait que les choses vont arriver avant qu’elles n’arrivent.

Mais comme à chaque fois qu’elle a essayé, on s’est moqué d’elle ou on l’a grondée, elle ne parle plus de tout ça qu’à Socrate, qui ne peut répondre que par son tendre amour de chat.

Cassandre est donc une petite fille très seule, et très incomprise. C’est dur de ne pas être comme les autres.

Un jour, un nouveau petit garçon arrive dans la classe de Cassandre. Un petit garçon tout rond et timide. Il s’appelle Ben.

Des rumeurs courent dans toute la ville, et les parents de Cassandre lui disent qu’il ne faut pas parler à ce garçon : il aurait été renvoyé de son école parce qu’il avait dit à sa maîtresse qu’elle allait avoir un accident grave.

Ce qui a fait courir la rumeur, c’est que la maîtresse a en effet eu un terrible accident de voiture quelques jours après. Mais le garçon avait déjà été renvoyé.

Evidemment, tout ça intrigue beaucoup Cassandre, et elle se met à observer Ben sans en avoir l’air.

Le pauvre Ben n’a pas beaucoup plus de chance qu’elle : les autres enfants se moquent de lui à cause de son poids, et Mlle. Top l’aime encore moins que Cassandre. Officiellement, c’est parce qu’il a du mal avec les maths.

Mais Cassandre sent bien que c’est parce que Ben fait peur à Mlle. Top, à cause de ce qui s’est passé avec son autre maîtresse.

Cassandre aimerait bien parler à Ben. Mais il est bien taciturne, Ben, et ça impressionne un peu Cassandre. Et puis il y a autre chose qui la trouble : elle n’arrive pas à lire en lui comme dans les autres gens.

Un jour qu’elle rentre de l’école, c’est finalement Ben qui vient lui parler sur le trottoir.

« Tu es comme moi », dit-il.
« Je sais pas, pourquoi tu demandes ça ? » répond Cassandre.
« Je ne te posais pas une question. Tu ES comme moi. »
« Et c’est quoi, comme toi ? »

Ils vont s’asseoir dans un parc, et Ben parle longtemps à Cassandre. Il lui explique que comme elle il « sait » ce que ressentent et sont les gens, et les choses qui vont arriver, et aussi les endroits… Cassandre est ébahie.

Ben parle et parle et raconte toute son histoire à Cassandre qui reconnaît la sienne : le rejet des autres qui tantôt se moquent tantôt ont peur, le sentiment de solitude. Mais la nuit est tombée et Cassandre doit vraiment rentrer.

Une fois à la maison, elle se fait gronder, parce qu’elle est rentrée tard et que ses parents n’avaient pas de temps à perdre à s’inquiéter pour elle !

A partir de ce jour-là, Cassandre et Ben passent leurs récréations à discuter. Cassandre a un peu peur que Mlle. Top n’en parle à ses parents, mais celle-ci se sent comme débarrassée de ces deux-là depuis qu’ils s’occupent l’un l’autre, alors elle ne s’intéresse plus à eux.

Un jour, Cassandre et Ben décident qu’ils en ont assez de vivre au milieu des railleries et de la dureté des autres, que ce soit chez eux ou à l’école. Alors ils montent un grand projet : ils vont partir et faire le tour du monde, tous les deux. Enfin tous les trois : car ils emmènent Socrate.

Un matin, ils remplissent leurs cartables de nourriture et de vêtements de rechange et, au lieu d’aller à l’école, ils quittent la ville. Quand arrive le soir, ils se disent qu’il va falloir trouver un endroit où dormir, et ils vont se cacher dans une étable.

Mais une vieille dame qui habite la ferme à coté les voit y entrer, et va leur parler. Ils ont d’abord peur de la femme, mais son rire attendri finit par les rassurer. Alors ils acceptent de venir dîner avec elle.

La dame les écoute attentivement raconter leur histoire, et tout du long elle ne cesse de rire gentiment. Lorsque Cassandre finit par lui demander pourquoi, la dame lui répond qu’elle rit parce qu’elle a vécu tout ce qu’ils vivent, quand elle était petite.

Ben et Cassandre sont un peu sceptiques au début, mais la femme leur demande de décrire qui elle est au-delà des apparences. Ben et Cassandre se regardent, et s’aperçoivent qu’ils n’y arrivent pas : la vieille dame est comme eux.

Finalement, la vieille dame leur explique qu’ils ne sont pas différents sans raison : « Il est dur d’être un enfant quand on est comme vous et moi, dit-elle, parce que les adultes ne s’intéressent pas à ce que pensent les enfants. Mais lorsque vous serez plus grands, vous prendrez votre destin en main. »

« Ce jour-là, vous vous rendrez compte que les gens viendront tout le temps vous demander des conseils, et que vous pourrez contribuer à faire du monde un endroit un peu moins cruel, en aidant les autres à écouter leur voix intérieure. Ce qui fait qu’on vous rejette pour le moment fera qu’on vous aimera demain. »

Puis la vieille dame leur raconte son histoire à elle. Comment son don lui a permis non seulement d’aider les autres et d’être aimée d’eux, mais aussi de s’éviter tout un tas d’ennuis en repérant tout de suite les gens qui lui voulaient du mal. Ou en suivant des intuitions, qui la conduisaient à d’agréables surprises.

« Fiez-vous toujours à vos intuitions et à vos perceptions, conclut la vieille dame. Un jour, vous remercierez la vie d’être ce que vous êtes. Et un jour sans doute, le moment viendra pour vous de faire le tour du monde. Mais pour le moment vous devez vivre vos vies d’enfants et retourner chez vous. »

Confiants, Cassandre et Ben laissèrent la femme téléphoner à leurs parents pour qu’ils viennent les chercher.

Bien sûr ils se firent tous deux beaucoup gronder. Quand on leur demanda pourquoi ils avaient fugué, ils dirent que c’était parce qu’on ne les écoutait jamais. Bien sûr, on ne les écouta pas, et ils furent punis.

Mais le lendemain, à l’école, ils se regardèrent d’un air complice : tous deux savaient à présent qu’il leur fallait être patients, mais que la vie leur sourirait un jour. C’est ça qui est dur quand on est petit et que tout ne va pas comme on voudrait : on croit que les choses ne changeront jamais. Mais comme Ben et Cassandre l’ont compris, la vie est longue, et vient un jour où l’on est maître de son destin. Alors, les choses peuvent changer, et la vie peut devenir douce.

Cassandre et Ben ne souffrent plus des moqueries des autres, ni de l’indifférence des adultes. Ils ont leur amitié pour les aider à patienter. Et la vie devant eux.

Quant à Socrate… il a fait un beau voyage à la campagne !

3 commentaires:

Angélika a dit…

Super!!!
J'aime beaucoup,c'est touchant,plein de philosophie et d'espoir!!!

Lydie a dit…

Les enfants ont souvent cette magie intuitive, plus que les adultes, j'aime beaucoup cette histoire, merci Shaomi !

Olympia a dit…

Elle est très belle cette histoire Shaomi! Merci infiniment, Olympia

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