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14 octobre 2015

The China Experience – 16/ The Lijiang Experience (Pt. 5)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 4).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Cinquième jour. Je commence ma journée à l'Albert's Café, me demandant qui peut bien être Albert. J'ai rêvé de mon retour et je m'interroge également sur l'état d'esprit qui sera le mien, le lundi 25 novembre, dans un mois et demi. La dernière fois (au retour de l'Inde), c'était spécial : j'étais tellement fatigué physiquement (par la Long Way Home Experience) et moralement (par la Om Beach Experience) que j'avais hâte d'arriver. Mais cette fois-ci, sans toutes ces épreuves, serai-je heureux de rentrer ? Cette petite méditation s'avère d'une ironie mordante lorsque l'on sait ce qui m'attend. Je l'avais déjà écouté vite fait en France, mais c'est à Lijiang que je tombe amoureux de l'album Charango de Morcheeba, que jouent en chœur la plupart des cafés de la ville. Morcheeba étaient parvenus, quelques années plus tôt, à capter parfaitement le zeitgeist. On pourrait dire que c'est en partie ce qui fait le génie d'une œuvre d'art, quelle qu'elle soit : sa capacité à saisir l'esprit du temps. Non pour être, comme disait Rimbaud, « absolument moderne » mais naturellement, spontanément. Le trip-hop est un mouvement musical qui a, mieux que beaucoup d'autres, parfaitement su faire cela au milieu des années 90. Après que Massive Attack et quelques autres aient ouvert le bal, Debut de Björk (1993) exprime parfaitement la frivolité festive mêlée d'inquiétude des jeunes métropolitains chics que nous étions. Les deux titres « dansants » du disque se renvoient d'ailleurs la balle : Big Time Sensuality fait l'apologie d'une fête décomplexée, quand There's More To Life Than This s'interroge immédiatement, en écho, sur le sens d'un tel mode de vie. Un an plus tard, Portishead nous plongeait dans l'incertitude avec leur album Dummy. Cédric Klapisch l'a très bien compris en faisant de Glory Box la chanson-thème de Chacun cherche son chat : le morceau, comme le film, met en exergue la fragilité émotionnelle, la perte de repères qui nous habitaient tous. Encore un bond d'un an et ce fut au tour de Tricky, qui catalysa toute la colère des 90's dans le visionnaire Maxinquaye. Je passe volontairement sur tous les autres (Archive, Moloko, Lamb, Smoke City, Crustation, Louise Vertigo, Alpha, Cibbo Matto... que de disques merveilleux parus en l'espace de quelques années !) puis finalement, ce fut au tour de Morcheeba. Après un premier album remarqué (et remarquable), le trio livra Big Calm en 1998 et ce fut un succès mondial. Certains prétendirent que l'album était trop commercial, trop bisounours, inférieur à son prédécesseur. Le succès de Big Calm, pourtant, n'était pas dû qu'à un bon plan marketing. J'avais vingt-deux ans en 1998 et nous étions tous, moi et mes potes, hypnotisés par ce disque. Il est vrai que Big Calm est un véritable chamallow : avait-on jamais pondu quelque chose d'aussi doux que cet album lounge, porté par la voix suave de Skye ? En quoi Big Calm avait-il capté l'air du temps ? En nous apportant exactement ce dont nous avions besoin ! Ma génération vivait alors ce que Tricky nomma pertinemment une « pre-millenium tension » : les derniers fragments de l'idéal soixante-huitard s'effilochaient, on nous promettait un avenir difficile et notre propre révolution culturelle (cybernétique, électronique) ne faisait la fête que voilée de craintes et de cynisme. Et tous autant que nous étions, jeunes hommes et jeunes femmes, nous avions pourtant besoin de tendresse, d'être rassurés. Et c'est ce que fit Big Calm, disque-berceuse voué à réconforter les enfants apeurés. Alors que leurs prédécesseurs avaient su canaliser nos velléités de fêtes et nos angoisses, Morcheeba sut capter ce besoin de paix, de douceur, de sécurité, composer quelque chose qui vibrait en parfaite harmonie avec ce besoin collectif. Après, il y a eu Fragments Of Freedom, un disque très accessible, un peu facile et épinglé par la critique. Alors, en 2002, Morcheeba revint aux sources, réconcilia les fans du premier album (sombre) avec ceux du second (lumineux) avec un opus mi-figue mi-raison, un tantinet cynique, un tantinet tendre, parcouru de la sensualité intrinsèque à l'esthétique du groupe. Le disque de la maturité pour Morcheeba sans doute, moins surprenant que ses prédécesseurs, mais parvenant à synthétiser tout ce qui en faisait le génie. Captant peut-être aussi à son tour un certain zeitgeist, celui des années post-trip-hop. Nous avions survécu à la fin du monde (celle de l'an 2000, symbolisée à retardement par le 11 septembre 2001). Déjà, nous nous préparions à la prochaine apocalypse (2012 ?). Mais en attendant, il fallait bien vivre, rire et pleurer, s'étreindre et s'engueuler, toutes choses exprimées par Charango

Photo : Dr. Ma Pingke


Plus tard, je fais la rencontre du serveur du Sakura Café. Âgé de trente-et-un ans, marié à une Sud-Coréenne et père d'un bébé de un an, il est issu d'une minorité dont j'oublie aussitôt le nom. Grand voyageur, il a accompli l'exploit de faire le tour de l'Asie en solitaire (Japon, Corée, Laos, Vietnam et Inde). Je dis « exploit » car il peste longuement sur le gouvernement chinois, qui ne délivre habituellement de passeports que dans le cadre de voyages organisés (j'apprendrai, en 2009, que les choses ont heureusement changé). Il envisage donc de s'installer en Corée avec sa femme, afin de bénéficier d'un passeport coréen et de la liberté qui va avec. Paradoxalement à ce besoin de libertés individuelles, il déplore une évolution trop rapide de la société chinoise. Il évoque l'ouverture du Sakura Café en 1997 : à l'époque, on ne voyait ici que des touristes japonais et occidentaux. La récente affluence de touristes chinois anéantit, selon lui, l'authenticité des lieux (autre paradoxe s'il en est). Les échoppes et les restaurants se multiplient, le turn-over est tel qu'il ne parvient que rarement à mener de véritables conversations avec les gens. En l'écoutant, je me demande à quoi pouvait ressembler Lijiang il y a encore cinq ans, tout en songeant que si je reviens dans quelques années, je constaterai sans doute maints autres changements (et en effet, je les constaterai). Rien à voir, mais je m'étonne d'un détail : alors que les Indiens semblent généralement plus vieux que leur âge, les Chinois paraissent systématiquement plus jeunes. Un autre serveur prend alors le relais de la conversation. Lui est un jeune homme plein d'entrain, fasciné par les femmes occidentales. Il me demande comment on dit « tu es belle » et « faire l'amour » en français. Á peine le lui ai-je enseigné qu'il se met à déclamer « faire l'amour ! », « faire l'amour ! » à toutes les Occidentales qui passent par là. Heureusement pour lui, il semble qu'aucune ne soit francophone.

Au Photo Café, j'avale mon premier café depuis un mois et je me sens revivre ! Je repense à ce projet de BD de super-héros pour adultes entamé dans le désert du Thar un an et demi plus tôt, et en conclue que décidément, le format BD ne correspond pas à ce récit. La brièveté qu'exige le marché français (48 pages par album) impose une superficialité qui m'interdit de traiter correctement mon sujet : il vaudrait mieux en faire un roman ! Déjà en 2002, je m'interroge sur les limitations que m'impose la bande dessinée. Il me faudra encore huit ans pour renoncer tout à fait à ce format, et admettre qu'il n'y a qu'en littérature ou en poésie que je puis aller vraiment au bout des choses !

De retour au Prague Café, je tchatte brièvement avec ma princesse indienne sur internet. Comme elle reparle de mariage, je lui propose, plutôt qu'un mariage définitif et légal, de se remarier symboliquement chaque année, chaque 22 juillet. Ne vaut-il pas mieux renouveler nos vœux régulièrement, que de nous y enfermer à jamais ? Elle semble trouver l'idée séduisante. Ouf ! Ensuite je note que je me sens comblé : j'ai la liberté de voyager, je suis en couple avec la femme de mes rêves, ma créativité littéraire est à son comble, mon groupe Shoona Sassi s'affirme comme une formule musicale originale (nous faisions en fait de l'electroclash sans le savoir, ce qui nous plaçait à l'époque au top de l'avant-garde), j'ai à Lyon une vie qui me convient, nombre d'amis proches… Je me demande si, enfin, je n'ai pas atteint l'équilibre. Je l'ai en tout cas atteint à ce moment précis : je n'ai que rarement connu pareille sérénité. J'apprendrai par la suite que l'équilibre est une chose fragile, qui se gagne, se perd, se regagne, se reperd…


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 6).

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

20 juillet 2014

The best of Shaomi (or not)

Puisque nous fêtions hier le dixième anniversaire de ce blog, je me suis demandé quels avaient été les articles les plus lus et les plus commentés.

Top 10 des plus lus (avec le nombre de visiteurs uniques)
Ces chiffres montrent à quel point le nombre de personnes recherchant désespérément sur Google un remède contre leurs acouphènes est élevé ! Dommage que ce problème soit tant négligé par le corps médical. Aux dernières nouvelles les recherches évoquées dans cet article de 2012 ont bien avancé et les premiers tests sont prometteurs. À suivre, donc...
2/ Gobe, l'ami, gobe ! (2543 v.u.)
Je suis content que cet article ait été autant lu car il évoque selon moi un vrai, gros problème avec internet, à savoir la désinformation des internautes par eux-mêmes. À faire tourner sans modération !
Publié au moment des faits, il semble que cet article avait fait un mini-buzz online et que pas mal de gens en avaient colporté le lien. C'est un article que j'aime beaucoup, donc c'est cool.
Ha ha ! Cette petite boutade compte parmi mes chouchous sur ce blog et a rencontré un certain succès à l'époque. Je sais de source sûre que cette article a trouvé son chemin jusqu'à la rédaction de Lyon Mag mais je ne suis jamais parvenu à savoir comment ils l'avaient pris ^^ Étonnant toutefois de constater le nombre de benêts qui espèrent trouver sur Google les coordonnées d'un dealer de coke à Lyon...
Je n'aime pas trop cet article-ci, non que je renie ce que j'y ai écris mais il me ramène à une période particulièrement douloureuse de mon existence (l'exil à Marseille). Force est de constater en tout cas que beaucoup de gens cherchent un remède à leur jalousie ou à celle de leur compagne/compagnon...
Je suis profondément attaché à ce récit de mon premier voyage en Inde et donc très heureux qu'il ait trouvé son public, d'autant que honnêtement, je ne m'y attendais pas.
Fruit de réflexions longuement menées notamment dans le cadre d'un projet de BD voué à devenir un jour roman, L'âge de Tantale. Je ne sais plus trop où je me positionne aujourd'hui rapport à tout cela mais c'est néanmoins un article que j'aime toujours beaucoup.
J'ai publié pas mal de photos du Cambodge et d'Inde mais, allez savoir pourquoi, ce sont celles de Sen Monorom qui ont recueilli le plus de visiteurs...
C'est là que le voyage commence vraiment, mes tout premiers pas sur le sous-continent indien, une journée inoubliable ! Si vous devez ne lire qu'un seul chapitre de mon odyssée indienne, c'est sans doute celui-là !
Ce bref article était le résultat d'une conversation avec plusieurs personnes qui ne comprenaient pas que l'on puisse ressentir de l'empathie pour des gens que l'on croise sans les connaître vraiment... Étrange...

Top 10 des plus commentés (avec le nombre de commentaires)
Celui-là a beaucoup tourné sur Facebook, où j'avais copié le texte, et a donc certainement été beaucoup plus lu que ce qu'indique le compteur de visites. Un peu scotché par la violence des propos que l'on peut parfois lire sur internet, je suis heureux qu'il ait trouvé ses lecteurs. À faire tourner sans modération aussi !
Mon humble contribution à la cause anti-peine de mort.
3/ La mort inutile de Mohammed Merah (33)
Cf. ci-dessus.
Une petite piqûre de rappel à l'intention des carnivores, parce que parfois il faut regarder la réalité en face.
5/ De la cocaïne partout à Lyon ? Chui pas trop sûr en fait... + Une « innocente » affaire de viol (31)
Cf. ci-dessus pour la coke, et quant au second c'était mon gros coup de gueule face à la scandaleuse minimisation des accusations de viol dont Roman Polanski faisait l'objet à l'époque, là encore à faire tourner sans modération.
Un court extrait de mon roman L'ami imaginaire qui a suscité beaucoup de polémique. Je tiens tout de même à préciser que je ne prends pas la responsabilité de tous les propos tenus par mes personnages, une distance que les gens ont souvent du mal à percevoir.
Autre article sur le végétarisme, un peu un contre-pied du précédent (parce que je suis en 3D ^^).
Un gros coup de gueule suite à une mésaventure vécue à l'époque. Je pensais me faire fumer par tous mes potes gauchos mais en fait ça s'est plutôt bien passé ^^
9/ Ce qui meurt (22)
Un petit poème que j'aime vraiment beaucoup, beaucoup. Ce n'est pourtant pas mon meilleur poème mais il a une petite musique qui lui est propre et que j'affectionne particulièrement.
10/ Quelques photos du Cambodge : Angkor + Un espoir de traitement contre les acouphènes + Le dimanche après-midi pourri de Shaomi (21)
Cf. ci-dessus pour les acouphènes. Les photos d'Angkor ont semble-t-il su séduire et quant à mon dimanche après midi pourri, ça reste une de mes farces favorites donc je suis bien content qu'il vous ait fait autant rire que moi ^^

Alors voilà. Rendez-vous en juillet 2024 pour un update ;)

19 juillet 2014

10

Je viens de réaliser qu'il y a exactement dix ans et neuf jours, j'écrivais le premier article de ce blog... Dommage que j'aie raté l'anniversaire, j'aurais bien voulu écrire quelque chose le 10 mais nous voilà avec neuf jours de retard...

Je la revois bien cette nuit lyonnaise de juillet 2004, moi et les chats tranquilles en train de veiller sur un monde assoupi en cœur avec ma princesse indienne, qui pionçait depuis déjà quelques heures dans la chambre à côté ; un grand sentiment de paix et mon enthousiasme pour le groupe Nam:Live en ces temps où l'explosion electroclash et le revival synthpop n'en étaient qu'à leurs balbutiements... Que ma vie a changé depuis... Les chats ne sont plus et j'apprends encore à vivre sans eux. La princesse indienne est bien loin, enfouie au cœur d'une poupée russe, recouverte par les couches successives des princesses suivantes (pour faire du Klapisch à l'envers). Le monde m'a depuis fourni toute la synthpop dont je pouvais rêver. Et quant à moi je n'aurais jamais imaginé alors que j'écrirais cet article anniversaire de Chennai, en Inde, non pas en voyage mais bien installé... Je garde un souvenir ému de cet appartement du deuxième arrondissement perché tout en haut sous les toits, mon petit donjon-cocon, et des trois années que j'y ai vécues... Je n'ai jamais retrouvé depuis un appartement où je me sente aussi à l'abri, aussi bien perché pour composer mes incantations poétiques au fin fond de la nuit... Un jour, peut-être...

Je ne savais pas encore alors ce que j'allais vraiment en faire, de ce blog. J'avais toujours rêvé d'un truc comme ça, d'un moyen d'injecter directement mes mots dans les veines du monde, sans délai, sans complications, sans intermédiaire. Sans devoir attendre qu'un livre ou une revue soit conçu, imprimé, distribué. Sans me taper des errances nocturnes à coller mes poèmes sur les murs comme je l'avais parfois fait avant. Et Dieu créa les blogs... Je ne pouvais pas résister ! Les trois premières années ont été assez calmes : peu d'articles, peu de visiteurs. En 2007 Myspace est venu bouleverser tout cela, m'offrir enfin un public. Puis ce fut Facebook et les autres réseaux sociaux. D'un coup ou presque, en 2008, le compteur de visites a explosé, les commentaires ont fusé ! D'un coup ou presque, mes mots ont cessé de résonner dans le vide. Ça m'a motivé et il y a eu de belles périodes d'hyperactivité sur ce blog avec, tout de même, les pauses nécessaires. Je me suis bien amusé en tout cas ! Clique sur le lien et épate tes amis. Shaomi brille dans le noir et vibre sans piles. Mes bons vieux slogans sur les réseaux sociaux. Ça rappellera sans doute de beaux souvenirs à certains d'entre vous ;)

Au bout du compte, les chiffres sont intéressants : 10 ans, 486 articles, 2514 commentaires, 34021 visiteurs uniques. Ce n'est pas si mal. C'est plus que je n'osais en espérer en cette nuit du 10 juillet 2004. Vous avez été un paquet à me suivre au fil des ans et pour le temps que vous m'avez accordé, je vous dis merci.

Il paraît que les anniversaires, ceux des décennies en particulier, c'est fait pour faire des bilans. J'avais 27 ans, j'en ai 37. J'ai l'impression d'avoir vécu cinq vies depuis. J'ai vécu cinq vies depuis. Toujours en mouvement. Je n'arrive pas à m'arrêter de mourir et de renaître, de tout fiche en l'air et de tout réinventer. J'essaie mais je n'y arrive pas. Je cherche Vishnu mais jusque-là c'est Shiva et Brahma qui m'ont habité. Amen. Peu après avoir démarré ce blog, j'entamais un nouveau chapitre avec le départ de la princesse indienne, la naissance de Mercure Liquide et une délicieuse inattendue. Deux ans après, nouveau chapitre encore en m'exilant à Marseille, une erreur que je regrette encore aujourd'hui. Deux ans encore après, retour à Lyon pour une des plus belles périodes de mon existence, une jolie épopée épique comme je les kiffe. Et deux ans encore après j'abandonnais tout : la France, mon job dans la culture, ma ville, mes proches, pour me lancer dans un exil qui devait s'avérer plus compliqué que prévu. Ce fut le Cambodge et finalement, après ce cycle-là qui dura trois ans, j'ai encore rebooté et je me suis posé il y a un an dans cette Inde que j'aime tant et qui, je dois dire, prend bien soin de moi. Je pense attendre encore deux ans avant de m'envoler de nouveau. Mais nous verrons si cela est possible. Nous verrons qui, de Vishnu ou Shiva, m'habite cette fois-ci... En tout cas ça fait bien cinq : je vis ma cinquième vie depuis la création de ce blog...

Toutes ces morts et ces résurrections n'ont malheureusement pas été sans impact sur mon travail littéraire – puisque c'est au fond de cela qu'il s'agit – et c'est un dommage collatéral que j'ai décidé de ne plus tolérer. Cette année encore les choses ont été assez calmes sur le front de l'Aventure Majeure. J'ai dû laisser un roman en friche, mettre tout en stand-by pour suivre encore une formation à distance en sus de mon mi-temps d'enseignant en langues, obtenir un diplôme de plus, celui qui m'ouvrirait les portes du monde et me donnerait la liberté de vivre et travailler où bon me semblerait ensuite, sans problèmes de visas. Cette affaire étant bientôt réglée je vais me retrouver avec beaucoup de temps libre, rien d'autre à foutre en fait en dehors de mon mi-temps que d'écrire. Je ne sais même plus par où je vais m'y prendre mais ce ne sont pas les projets qui manquent. Mon roman L'ami imaginaire est presque terminé, il ne reste plus qu'à relire et corriger en fait, mais je n'ai pas encore décidé ce que je vais en faire, si je vais le publier ou non et, le cas échéant, comment. Parmi la bonne dizaine de romans que j'ai déjà plus ou moins en tête, j'ai déjà choisi lequel sera le prochain, reste à reprendre mes notes et à m'y attaquer. Il y a aussi le récit de mon premier voyage en Chine en 2002, suite de The India Experience, dont le premier jet est déjà écrit mais qu'il me faut peaufiner avant parution sur ce blog. Et il y a encore Fragments nocturnes et Tabloïde, mes deux premiers livres, que je voudrais rééditer décemment en ebooks et sur papier. Quant à la poésie j'ai pas mal d'idées, entre autre la reprise et la publication d'un vieux projet, un nouveau recueil de textes et un projet interactif qui serait publié en ligne. Côté musique et performances tout restera au point mort, la faute à l'exil : ces projets-là ne peuvent se monter sans complices et la France est un terrain plus propice. Autant d'envies dont je suis incapable de vous dire lesquelles seront menées à termes et lesquelles seront avortées. Nous verrons. Mais ce qui est certain c'est qu'il est assez probable que ce blog reprenne vie pour un moment d'ici pas très longtemps, avec des extraits des travaux en cours. Du temps pour écrire, enfin, de nouveau.

Alors voilà.

Bon anniversaire.

24 février 2012

The India Experience - 19/ The Long Way Home Experience (Pt. 2)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Long Way Home Experience (Pt. 1).


22 mars 2001 - 29 mars 2001 : The Long Way Home Experience, de Hampi (Karnataka) à Lyon (France), en passant par Hospet (Karnataka), Hyderâbâd (Andra Pradesh), New Delhi (Delhi), Amritsar (Punjab), Lahore (Pakistan), Karachi (Pakistan) et Istanbul (Turquie).

Le réveil est épique, la fièvre est un peu retombée mais je suis toujours à la limite du délire. Je parviens tout de même à me traîner jusqu'à une navette qui me conduit à la frontière, que je traverse juste avant qu'elle ne ferme. À la gare de Lahore, j'apprends que le train est plein et qu’on ne peut me donner qu’une place « debout ». Quoi que peinant précisément à tenir sur mes jambes, je suis bien obligé de prendre ce train et peu importe de devoir passer ces dix-neuf heures assis, couché ou en lévitation ! Je me retrouve donc entre deux wagons, en compagnie d'une bonne dizaine de Pakistanais. Nous sommes là entassés les uns sur les autres, vautrés sur le sol crasseux, utilisant nos bagages comme oreillers et somnolant comme nous pouvons. Le désert du Thar, tout autour, est encore plus beau que du côté indien, mais la fièvre et mes incessantes excursions aux toilettes m’empêchent de vraiment profiter du paysage. Au matin, un homme s’enquiert de mon état (malgré le bronzage, je suis blanc comme neige). Comme je n'en mène pas large, il profite d’un arrêt de dix minutes à une gare pour s'éclipser et me ramener deux cachets de Dieu sait où : un pour la fièvre, un pour la diarrhée. À ce stade, tout le monde a compris dans quel état je suis : mes compagnons de voyage, bienveillants, redoublent d’attentions à mon égard. Jusqu’au geste fatal : à une heure de l’arrivée, on m’offre une cigarette. Je n’ai pas fumé depuis un mois, j’en ai perdu toute envie. Mais je suis, comment dire, tellement à bout, tellement prêt à m'accrocher à n'importe quoi qui m'apporte un peu de réconfort… Alors j’accepte. Et comme tous les fumeurs le savent, je suis perdu dès la première bouffée, condamné à m’y remettre peu à peu.

Ce trajet de Lahore à Karachi restera parmi les moments les plus pénibles de mon existence. Paradoxalement, je vis cet enfer avec au fond de moi une sorte d'amusement. Je sais que j'y repenserai avec tendresse, que le mauvais trip se transformera en bon souvenir. Accepter le réel tel qu'il est et sourire ?

Je me sens un peu mieux (comprendre « moins pire ») lorsque le train me jette à Karachi. Je me perds en cherchant l’aéroport. Deux bons samaritains me viennent en aide. Plutôt que de simplement m’indiquer le chemin, ils me conduisent sur place, comme cela se fait souvent en Asie où les gens sont serviables et pas juste polis. Les Pakistanais sont, décidément, les gens les plus amicaux qui soient ! Quinze heures durant, quinze interminables heures, je comate lamentablement sur un banc de l’aéroport. En face de moi, un écran de télé diffuse deux-cent-cinquante fois d’affilée la même pub pour Pepsi Cola avec des filles dénudées (au Pakistan, je vous prie !). Les pages de pub sont entrecoupées de vidéos de crashs aériens avec des rires pré-enregistrés (dans un aéroport, je vous prie !). Je regarde ça avec un mélange d’indifférence et de fascination, me demandant de temps à autre si je n'ai pas des hallucinations à cause de la fièvre (mais non, je n'en ai pas). Les mouches, elles, me harcèlent comme si leurs copines du désert leur avaient passé le mot. J’envisage le plus sérieusement du monde d’écrire aux Nations-Unies pour suggérer un génocide mondial et organisé de l’espèce mouche, voire de toutes les espèces arthropodes. Enfin, je fais le constat suivant : « Cinq jours que je ne fais qu’attendre… Attendre que mon train parte, attendre que mon train arrive, attendre que des bus qui n'arrivent jamais se décident à partir, attendre que ma fièvre diminue, attendre que mes intestins se vident, attendre que mon avion décolle… ». Et finalement, vidé de tout au sens propre comme au sens figuré, j'accepte tout, et j’écris Vierge.

Je commence, pour quelque raison, à suffoquer comme un asthmatique lorsque l’heure de s'envoler arrive enfin. Je m’avère évidemment incapable de dormir pendant les huit heures de vol. Turkish Airlines a décidé de diffuser Charlie et ses drôles de dames. C'est un nanar intégral mais la distraction est bienvenue. Dans les écouteurs, je découvre What It Feels Like For A Girl, le nouveau single de Madonna. C'est une berceuse. C'est magnifique. Je vibre.

Ma première pulsion, débarqué à Istanbul, est de me précipiter dans un MacDo pour y boire un vrai café européen. Il me reste exactement assez d’argent pour m'offrir un aller-retour en ville, du pain, du fromage, un livre d’occasion et deux ou trois cafés supplémentaires. Curieusement, je tombe sur Le planétarium de Nathalie Sarraute en français. Ce court roman ne suffira pas à m'occuper pendant deux jours, mais enfin c’est mieux que rien. Ah parce que oui, il faut préciser que mon escale dure deux jours et deux nuits. Et comme une chambre d'hôtel est hors de question, il ne me reste plus qu'à camper à l'aéroport !

La première nuit est sportive : comme les bancs sont inconfortables, j’essaie de dormir par terre à trois endroits différents. Je me fais systématiquement dégager par les vigiles, jusqu’à céder et occuper ces damnés bancs ! Preuve s'il en est de quelque sixième sens, la première fois je rêve que je me fais virer par des vigiles et immédiatement après, ils me réveillent ! Je suis moins malade mais je fais des cauchemars toute la nuit (ma mère, encore et toujours, qui me menace, picole, se suicide en chantant la chanson de Ghost, ressuscite ensuite pour me harceler de plus belle, ce genre de trucs infernaux…). Après la canicule indienne, la climatisation de l’aéroport me donne l'impression d’être à l'intérieur un freezer, je ressors le pull et la veste du sac. Comme il me reste exactement de quoi m’offrir deux cafés, j’en prends un le matin et un le soir, tout ceci justifiant que je passe douze heures assis à la même table. En face de moi il y a MTV et je saute de Sarraute à Janet Jackson et de Janet Jackson à Sarraute, parce qu’il me semble que MTV ne diffuse rien d’autre que Janet Jackson. Je finis par compter les artistes et réalise qu’en douze heures, MTV diffuse en boucle les clips d’une quinzaine de musiciens. Dix ans auparavant, lorsque l’ado que j’étais passait des journées entières devant MTV, la chaîne diffusait des tas de trucs variés. Je me dis alors, déjà en 2001, que les majors nous prennent vraiment pour des cons lorsqu'ils viennent nous expliquer que les téléchargements illégaux « tuent la diversité musicale » ! Pour rester en famille, MTV m'offre un seul vieux clip : In The Closet de Michael Jackson. C'est ce jour-là que je réalise à quel point l'album Dangerous, paru en 1991, était visionnaire ! Non seulement rien, à l'époque, ne sonnait comme cela. Mais surtout, et c'est là que le génie du producteur Teddy Riley est flagrant, l'essentiel des tubes de 2001 semble calqué note pour note, son pour son, sur le contenu de Dangerous. En 2010, je puis dire que cette assertion est toujours valable ! Cette influence indéniable sur l'avenir de la dance music, cet avant-gardisme spectaculaire en font, au bout du compte, le meilleur disque jamais enregistré par Michael Jackson ! Pour le reste, je m’ennuie tellement qu’il me vient des idées bizarres, comme par exemple un Mysterio dont le masque serait un stroboscope de boite de nuit. À présent, je ne rêve plus que d’un bain chaud et d’une nuit dans mon lit douillet. Mais je dois encore m’en farcir une dernière sur les bancs de l’aéroport avant de, enfin, m’envoler pour Lyon.

Je n'ai aucun souvenir du vol Istanbul-Lyon. Je me souviens clairement, par contre, que c’est une espèce de zombie pâle, sale et maigre comme un clou que mon ami Christophe N. récupère dans un éclat de rire à l’aéroport. Lorsque nous en sortons, l’odeur de cet air pourtant si familier, froid et sec, me choque les narines. Rouler dans une Twingo sur une route plate me donne l’impression de glisser sur l’air à bord d'une navette spatiale. Faire couler de l’eau chaude dans une baignoire me semble aussi miraculeux qu'une piscine à vagues ! Le confort qui soudain s’offre à moi me donne l’impression d’être devenu millionnaire. Mon appartement pourrait tout aussi bien être le palace d’un émir arabe… Replongé dans ce confort ordinaire, je réalise combien je suis riche en comparaison des gens que j’ai rencontrés en Inde. Et je ne parle même pas des sans-abri, simplement de tous ceux qui ont juste de quoi s’offrir un toit, quelques vêtements, trois repas par jour et un vieux radio-cassettes ! Ce sera la dernière « révélation » de ce voyage : le luxe, l’opulence ahurissante dans lesquels nous vivons tous ! Le fait que le moindre RMIste français possède une télé, un lecteur DVD, un ordinateur, le chauffage, l'eau courante et de surcroît chaude et potable, une console de jeux vidéos, un frigo, un lave-linge, un micro-onde… Et de ce jour, en dépit des années de vache maigre qui m'attendent, je n’aurai plus jamais l’angoisse de ne plus pouvoir payer une facture ou de manquer d’argent pour finir le mois. Parce que de ce jour je sais qu’ici, en comparaison de l'Inde, même le pauvre est riche !

Et c’est sur cette pensée réconfortante, dans un bain chaud bien mérité, que se termine mon expérience indienne. Bien d'autres aventures m'attendent à Lyon qui, un an et demi plus tard, vont me conduire en Chine ! Mais cela est une autre histoire…


Expérience suivante : A Prelude 2 The China Experience.

(& pour le second voyage en Inde, c’est ici !)

17 février 2012

The India Experience - 18/ The Long Way Home Experience (Pt. 1)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Hampi Experience.


22 mars 2001 - 29 mars 2001 : The Long Way Home Experience, de Hampi (Karnataka) à Lyon (France), en passant par Hospet (Karnataka), Hyderâbâd (Andra Pradesh), New Delhi (Delhi), Amritsar (Punjab), Lahore (Pakistan), Karachi (Pakistan) et Istanbul (Turquie).

Avant même de partir, je nomme cette étape la Long Way Home Experience. Je n’aurais pas pu trouver mieux. Huit jours de déplacements ininterrompus ou presque, voilà le marathon qui m’attend. Je n’ai pas le droit de rater un seul train ni un seul bus car mon avion, lui, n’attendra pas. J’ai pour toute lecture mon guide Lonely Planet, que je connais déjà à peu près par cœur, et L’alchimiste de Paulo Coelho, que la fille aux yeux de miel vient de m'offrir. Comme une barque m'emporte en tanguant, celle-ci agite son mouchoir sur les bords de la rivière, entourée de Michaël et de l'Allemande. Au revoir les amis…

Un bus me conduit de Hampi à Hospet, où j'enchaîne avec un train pour Hyderâbâd. Je dors tout du long et n'émerge que parvenu à bon port. La triple agression du boucan, de la chaleur et des rickshaws qui veulent absolument m’emmener quelque part alors que je ne vais nulle part est un peu violente au réveil. Je trouve refuge dans un bouiboui crasseux. J'y soigne mon abrutissement à grandes lampées d’un chai au goût indéfinissable. J’ai une journée entière à passer à Hyderâbâd et je n’ai aucune idée de ce que je vais en faire. Après Pushkar, Jaisalmer, Om Beach et Hampi, je n’ai guère d'inspiration pour visiter une métropole de trois millions d’habitants. Il me vient tout de même un éclat de lucidité dans mon coltard : « L’amour ne peut pas blesser : on peut aimer tant et plus, il n’en résultera pour l’être aimant et l’être aimé que de l’émerveillement. Faire attention par contre au désir, au besoin, au manque, à la jalousie qui peuvent se superposer à l’amour mais n’ont rien en commun avec celui-ci ». Décidément inspiré, je me réapproprie Descartes et ponds en outre cet étrange décret : « Je suis, donc je suis heureux », suivi de « Toujours donner, ne jamais accorder ». Je commence aussi à déchiffrer le sens de ce « tout est son contraire » qui me hantait avant mon départ. Nul endroit n'est meilleur pour cela que l’Inde, qui mélange le plus naturellement du monde le sordide et le poétique. Je prends ensuite note, pour les mois à venir, de tout un tas de projets personnels (je n’en réaliserai aucun) et artistiques (je les réaliserai tous). Alors même que je me demande si je ne devrais pas bouger mon cul et aller marcher, le patron du boui-boui me somme de libérer la table que j’occupe depuis déjà deux bonnes heures. Je erre jusqu’à trouver un parc. Là, hanté par la fille aux yeux de miel, j’écris d’une traite Apprécie et Elle me brûle les neurones.

Il me faudra longtemps pour digérer mon échec à Om Beach mais le pire est derrière moi et une fois de retour à Lyon je pourrai passer à autre chose. Ce qui est dur c'est que je suis encore fou amoureux. Ou plutôt, si j'en crois ce que je viens d'écrire sur l'amour, je suis encore rongé par le désir. L'idée que c'est mort m'est insupportable. Pourtant c'est ainsi. C'est ça qui est réel. Il faut l'accepter. Le temps est mon allié. Mais là, il passe pas assez vite.

Je retourne à la gare. Il faut encore attendre. Un pauvre erre me réclame quelques roupies. Je les lui concède, quoi que l'état de mes finances s'avère de plus en plus inquiétant. C’est un homme à qui je ne donne pas trente ans, beau garçon, le regard vif. Mais ses haillons sales et ses joues creuses trahissent une pauvreté sans perspectives. Sans doute est-il mort aujourd'hui. Comme il s’en va, je lui pose la main sur l’épaule. C'est un geste gratuit, juste pour lui signifier à quel point je suis navré que le destin ait été si injuste avec lui. Il interprète mal mon attention, me fait comprendre qu’il est prêt à tirer un coup. Comme il ne parle pas un mot d'anglais, j'ignore s'il désire se vendre ou se donner. Il me semble toutefois, à la façon dont ses yeux s'illuminent, qu'il s'agit plutôt de mendier un peu de plaisir à l'existence. Je lis une grande déception dans ces mêmes yeux, lorsque je refuse.

Après cela, je rencontre un Français allumé mais gentil. C'est une espèce de geek, qu'on croirait débarqué d'un camp hippie du Larzac. Il me fait de grands discours mystiques sur des « cycles de neuf » qui seraient le socle de l'existence, et autres grandes vérités universelles qui n’apportent aucun éclairage nouveau à mes questionnements. Je suppose que je ne pouvais pas quitter l’Inde sans faire l’expérience de ses baba-cools mystiques. Une fois dans le train, je repense à tout ce qu’il m’a raconté et je réalise que la seule et unique grande vérité consiste en l’acceptation du réel tel qu’il est

C'est ce déni du réel, de la part des gens du Point Moc, qui m'a rendu fou. Une fois que j'expliquais à mon ami Ben T. qu'ils traînaient la vérité dans la boue, il avait objecté que « la ''vérité'' c'est un truc subjectif ». « Non, pas toujours. D'une part il y une vérité mesurable : celle de l'adéquation entre les paroles et les actes. Ces gens-là prétendent œuvrer pour notre bien à tous, mais il ne font rien du tout ! Tout ça c'est du baratin pour baiser des minettes (ou des minets). Ils ne vont pas améliorer le monde en buvant des bières dans leur squat. Ils pourraient faire des études, faire de la politique, aller bosser dans des ONG, à l'ONU, à la CPI, aller se battre là où se prennent les vraies décisions, tout du moins adhérer à des associations caritatives ou politiques, écrire des livres et des articles, que sais-je...? Mais non ! Ils glandent du matin au soir et ils se posent en sauveurs ! D'autre part, les mensonges qu'ils répandent sur moi sont précisément ça : des mensonges. » Là encore, Ben a protesté : « Ils te perçoivent d'une manière, tu te perçois d'une autre, c'est tout. Ce sont des opinions, pas des mensonges ! ». « Non ! Ils me prêtent tout un tas de pensées et d'intentions qui sont fausses, puis ils crient aux quatre vents que je suis comme ça. Je prends un exemple très concret : tu as méga envie de pisser, genre t'en peux plus, alors tu pisses sur le premier mur que tu vois. Ensuite, le propriétaire de la maison proclame partout que tu as pissé sur son mur parce que tu l'aimes pas, exprès pour le faire chier. Il y a procès d'intention. Et il y a une vérité (tu avais envie de pisser au point de pisser n'importe-où) et un mensonge (tu avais envie de pisser sur le mur de ce type pour l'emmerder) ». C'est après cette conversation que Ben a accepté de monter Rumeur publique. Plus tard, il a dessiné une affiche : on y voyait une femme en niqab, en Afghanistan. Le slogan de l'affiche disait « Soirée féministe non-mixte au Point Moc ». L'Afghane disait : « Ça me fait une belle jambe… ».

Le trajet pour New Delhi n’en finit pas de n’en pas finir. J’ai déjà avalé L’alchimiste (qui m'a pas mal éclairé sur ce qui m'est arrivé à Om Beach), alors je tue le temps à regarder les paysages et à relire ce que j’ai écrit depuis le début du voyage, tout en plaignant mes pauvres fesses qui souffrent sur leur siège en bois.

De retour dans la capitale, je cherche longtemps une connexion internet qui fonctionne, puis je traînasse en terrasse d’un café. Huit heures d’attente, et je ne sais que faire ni où aller. Alors je ne fais rien et je ne vais nulle part. Mon estomac commence à faire des siennes et le train suivant est peu accueillant. Je m'y retrouve écrasé sur mon siège en bois, entre un Indien et la fenêtre, le derrière de plus en plus douloureux. Je me sens fiévreux et je commence à fatiguer sérieusement. Les hurlements en hindi des divers marchands de nourriture et de chai m’explosent les oreilles, me tapent sur les nerfs autant qu’une armée de moustiques.

Je comprends soudain que si les pointmoqueurs m'ont tant exaspéré, c'est en fait parce qu'ils me rappelaient ma mère. Toute mon enfance, elle n'a cessé de me répéter que je la détestais, que j'étais fondamentalement mauvais, que je voulais lui faire du mal, que je conspirais contre elle. Tout ceci était faux, mais ces mensonges me valaient des nuits entières à me faire rouer de coups. Alors depuis, les procès d'intention et moi... D'autant plus s'ils proviennent d'individus qui ne m'ont pour ainsi dire jamais adressé la parole, qui ne savent absolument rien de moi. Je me dois de rendre coup pour coup. Parce que je sais où ça mène de laisser faire. Parce que ça m'a coûté trop cher quand j'étais môme.

Je suis officiellement malade lorsque le train déboule à Amritsar. Je chope un rickshaw pour le Temple d’Or où je compte passer la nuit. Le chauffeur essaie de de me la faire à l’envers et veut me déposer à mi-chemin pour le prix de la course. Pas de bol pour lui, je suis déjà venu. Comprenant qu'il a affaire à quelqu'un qui est au bord de la crise de nerfs, il s’écrase et m’emmène à bon port. Une fois arrivé, je ne peux m’empêcher de le traiter de cheater devant tout le monde, au grand amusement de ses compatriotes. Et puis je m’écroule dans le dortoir. Je dormirais bien deux ou trois jours d’affilée, sauf que la frontière indo-pakistanaise n’est ouverte que le matin. Si je n’y suis pas à midi le lendemain, je suis bon pour rater mon avion. Je passe une nuit épouvantable : je suis réveillé toutes les heures par un impérieux besoin d’aller vider mes tripes aux toilettes et la fièvre ne cesse de monter. Lors de l’une de ces expéditions, vers quatre heures du matin, je dois avoir dans les 39 ou 40° parce que j’ai l’impression d’être sous acide. Le spectacle du temple dans la nuit, avec les pèlerins qui dorment partout par terre, prend alors des allures d’hallucination (je vois littéralement l'image vibrer).

Défendre la vérité est une chose. Accepter le réel en est une autre. Accepter le réel, c'est accepter que des gens me haïssent et parvenir à en sourire (même si je décide par ailleurs de m'opposer à eux). Accepter le réel, c'est accepter que la fille aux yeux de miel n'est pas amoureuse de moi et en sourire. Cela semble impossible, et pourtant c'est là que se trouve la seule et unique vérité universelle. La seule et unique clé du bonheur qui s'offre à nous. « Tout est son contraire ». C'est ça, le sens de cette phrase : il m'appartient de transformer ce qui est douloureux en quelque chose d'indolore. Il m'appartient de transformer ce qui me semble indispensable en quelque chose de superflu. Alors, peut-être, serai-je vraiment heureux. Accepter le réel pour ce qu'il est : neutre. Dix ans plus tard, je travaille encore à appliquer ce principe et je réalise qu’à bien y songer, j’ai bel et bien eu une « révélation » en Inde… Mais elle était si peu spectaculaire que je ne m’en suis pas rendu compte !

En attendant, j'ai un avion à prendre le lendemain et pour cela, une frontière à traverser avant midi. Dans mon état de semi-délire, l'affaire n'est pas gagnée…


Prochaine expérience : The Long Way Home Experience (Pt. 2).

24 janvier 2012

The India Experience - 17/ The Hampi Experience

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Om Beach Experience (Pt. 2).


18 mars 2001 - 21 mars 2001 : The Hampi Experience, Hampi (Karnataka)

Je ne sais ni pourquoi ni comment je m'obstine à voyager avec la fille aux yeux de miel. Non que nous soyons fâchés mais le malaise est tangible et pesant, aussi serait-il plus raisonnable d’aller chacun de notre côté à présent. Sauf que j’ai l’intuition profonde qu’il me faut aller à Hampi et puisqu’elle y va aussi… Rien ne m’attend en fait là-bas que l’un de mes deux endroits préférés au monde (l’autre étant Lijiang, en Chine, que je découvrirai en 2002), et aussi un retour à une expérience indienne véritable, dont l’interlude Om Beach m’avait coupé.

Dans le bus qui nous emporte, je découvre vraiment les paysages tropicaux du Sud. L'inde du Nord est jaune, toute de poussière et de sable. Le Karnataka, à l'inverse, est verdoyant. Le trajet m'inspire cette phrase ésotérique : « Les chiots ont grandi. La manière d'être de la vie est similaire à la manière dont mangent les chameaux ». Je n’ai absolument aucune idée de ce que j’ai bien pu vouloir dire par là…

Lorsque mon regard se pose pour la première fois sur les paysages de Hampi, le décor qui s’offre à moi est à ce point surréaliste de beauté, à ce point différent de tout ce que j’ai pu contempler auparavant, que j’ai l’impression de voir des images de synthèses. Cela ne peut pas être réel, cela ne peut qu'être qu'une planète sortie de Star Wars. En comparaison, même le désert du Thar semble fadasse. Je ne me risquerai même pas à tenter une description. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau et je pense que je ne verrai jamais rien d’aussi beau de ma vie entière… Je suggère de chercher une guesthouse dans le Lonely Planet, mais la jeune fille aux yeux de miel exige de « suivre son intuition ». Son intuition, fort heureusement, nous conduit jusqu'à un élégant assemblage de huttes confortables, disposées au milieu des bananiers. La jeune fille décrète ensuite que, cette fois-ci, nous prendrons une hutte chacun. Nul ne se risque à contester sa décision, et surtout pas moi !

Le village lui-même est assez petit. Il y a quelques siècles pourtant, Hampi était une cité d'un demi-million d'habitants, capitale florissante de l’empire hindou du Vijayanâgara. Les sultanats musulmans du Nord, royaumes rivaux, se chargèrent de réduire en miettes et l'empire et la ville. Ne restent de ce carnage que les ruines de divers temples et bâtiments, éparpillés sur plusieurs kilomètres au milieu de ce que Wikipedia qualifie à juste titre de « paysages insolites et grandioses ».

À l’exception de ce cadre incroyable, l’expérience la plus marquante est celle de la chaleur. Il doit faire dans les 45° mais l’air est beaucoup plus humide qu’à Jaisalmer ou même à Om Beach. Au réveil, la chaleur me fait à peu près le même effet qu'un gros bang de haschisch. Il me faut végéter deux heures devant mes corn-flakes pour trouver la force de prendre une douche et quitter enfin le jardin de l’hôtel. Il en résulte que je commence mes longues ballades aux alentours de midi, heure où le soleil tape le plus fort. Mais dès-lors que je me suis mis en mouvement, mon corps est comme pourvu d’une énergie miraculeuse. Je gambade et grimpe avec l'assurance de mes amies les chèvres. Toute cette chaleur devient une véritable expérience dans l'expérience. J’ai toujours aimé la canicule mais celle-ci est d'une démesure telle… J’adore ça ! Je dégouline de sueur du matin au soir mais j’ai l’impression de baigner dans un bain de vitamines. Mon corps est comme câliné par l’air. L'idée même du froid s'efface ! Bizarrement, ma sexualité s'en trouvera bouleversée : ce n'est rien d'autre que le climat tropical d'Hampi, que je rechercherai désormais à travers mes partenaires…

Je passe mes journées à vagabonder entre les temples, les rochers et les bananeraies. Je me réconcilie avec le monde après le marasme d’Om Beach. Hampi agit sur moi comme un baume. Le second soir, j’essaie le bhang-lassi (sorte de milk-shake au cannabis, plus ou moins légal en Inde selon les régions). Le mélange d’herbe et de chaleur m’envoie en orbite. Je trouve Dieu sait comment le moyen de regagner la guest-house. Là, je m'avachis sur un fauteuil, devant la télé que regardent avec attention un petit groupe de mamas indiennes. Le spectacle de la télé indienne est déjà un trip en soi mais dans l’état où je suis, la bouillie de publicités kitschs et de dramas cheaps, tout ça en langue kannada, se mue en expérience psychédélique ! Sur le chemin de ma hutte, je tombe sur la jeune fille aux yeux de miel, en train de s'extasier devant les dessins de la jeune Allemande qui nous accompagne. J'y jette un œil nonchalant, bien trop stone pour savoir si je les trouve jolis ou hideux, puis je vais m'écrouler sur mon lit. Je ne sais pas ce qui ce trame entre ces deux-là et à ce stade, je m'en fiche éperdument : je préfère me laisser emporter par le sommeil…

On se « retrouve » un peu, avec la jeune fille aux yeux de miel. On déambule quelques heures en tête à tête. La tendresse et la confiance reviennent. Fouinant dans une grotte, nous dérangeons des chauves-souris. C'est un moment si étrangement romantique que c'en est presque déplacé. Je suis si honteux de mon attitude à Om Beach que je me réjouis simplement de cette complicité retrouvée, sans plus rien espérer d'autre. Hampi est bâti aux abords d'une rivière et nous logeons de l'autre côté. Le troisième soir, nous devons regagner nos huttes. Probablement fatigués de ramer (ils ont d’ailleurs depuis adopté les barques à moteur), les bateliers exigent cinquante roupies, c'est-à-dire cinq fois le tarif habituel. La fille aux yeux de miel se met dans une telle rage qu’elle finit par leur jeter avec mépris un billet de deux-cent roupies. Son geste est accompagné d'une phrase du genre de celle qu'assène Leia à Yan Solo dans Un nouvel espoir : « Si c’est l’argent qui vous intéresse, c’est tout ce que vous aurez ! ». Tant qu’à être sur une planète de Star Wars, autant traverser la rivière avec la princesse Leia !

Plus tard ce même soir, je médite sur ma créativité : « J’apprendrai de nouveaux mots car j’ai presque fait le tour des miens, je trouverai des manières toujours plus habiles de les agencer en phrases et en discours. Il est des formules magiques que j’ignore encore, des équations spontanées qui naîtront en moi au fur et à mesure que je re-sculpterai le réel ». Il est vrai que mon « vocabulaire » artistique s'est considérablement enrichi depuis un an. Ma poésie a pris de nouvelles directions, plus abstraites. Mon premier roman, L'incident Œdipe (inédit), s'est consolidé en même temps que mon savoir-faire. Avec mon ami DaBoostemp, je viens de réaliser mon rêve de groupe electrofunk. Ça s'appelle Shoona Sassi et les premières répétitions se sont déroulées juste avant mon départ. Pulsize m'a invité à composer le scénario de Small City, un film expérimental. J'ai commis mes premières lectures publiques au cours de la Neweden Week. Florence Bordarier et moi avons brièvement entrepris de mettre en scène une de mes nouvelles, Diamant sans canapé, sous la forme d'une performance lecture-danse. Le spectacle Rumeur publique m'a mis dans la peau d'un dramaturge et d'un comédien… Tout ça en quelques mois à peine… De ces nouvelles cordes à mon arc, la performance est la plus vibrante. Je suis tombé amoureux de la scène, j'ai envie de développer ça. La Casa s'y prêtait parfaitement. Tout au long de l'automne, chaque jeudi, nous avons organisé des soirées portes ouvertes. Les fameux Jeudis de la Casa. Il fallait nourrir ces soirées de contenu artistique… Alors j'en ai profité pour essayer des trucs avec mes Neweden Freaks et d'autres. Musique, projections, lectures, danse : tout mélangé, en improvisation totale. On a appelé ça Combustions Spontanées. Le résultat était parfois hasardeux mais j'y ai pris un pied monstre. Chaque nouvelle expérience, en tout cas, contribuait amplement à ma révolution intérieure, à l'aspect vertigineux de cette année 2000. Chacune de ces découvertes artistiques était un coup de langue inédit sur le clitoris électrisé de ma muse ! Un nouveau frisson dans ma chair, une nouvelle étincelle dans mon psychisme… Créer est un acte sacré. « Au commencement était le Verbe… ».

Et d'ajouter : « Tout est différent, rien n’a changé ». Tout est son contraire ? Peut-être…

La veille de mon départ, la nuit tombe et comme je rentre d’une longue promenade, je m’assois quelques minutes au bout de la rue principale. En face de moi, à l’autre bout, le temple vertigineux. Au milieu, la vie grouille. Les enfants s’amusent devant la boutique de leurs parents qui chargent et déchargent quelque marchandise. Les rickshows klaxonnent pour écarter les chèvres, qui à leur tour bêlent pour écarter les rickshaws. Toute cette foule humaine et animale court dans tous les sens, parle fort dans des langues inconnues, s’agite et déborde d’une vie telle qu’on n'en verra jamais dans une rue européenne. Je me prends d'un coup une sorte de claque, exactement comme celle que j’avais pris devant le temple d’or près de deux mois auparavant. Je suis ici, en Inde. Je m’étais déjà tant habitué que j’en avais presque oublié à quel point le simple fait d’être ici est hallucinant. Lors de mes futurs voyages, grâce au souvenir de ce moment précis, je ne l’oublierai plus jamais.

Je crois que c’est à cet instant exactement que je suis tombé amoureux de l’Inde. De la même manière que l'on tombe amoureux d’une femme que l’on fréquente depuis quelque temps, mais que l’on n’avait jamais vue avec ce regard-là. Toute cette vie, là devant moi, débordante, colorée. Cette femme en sari qui court après son enfant qui court après le pneu qui lui sert de jouet… Je ne sais pas encore où ça me mènera mais je sais que je suis amoureux. J’écrirai d’ailleurs, peu après : « J’ai le sentiment que je pourrais être beaucoup plus perdu à mon retour en France que je ne l’étais à mon arrivée en Inde ». L’idée me parait saugrenue sur le coup, mais elle est prophétique. Je passerai mes quatre ou cinq premiers jours à Lyon à errer, ébahi et paumé dans ma propre ville.

Mais il est temps de partir, d'abandonner Hampi et la fille aux yeux de miel à leurs magies respectives, car un avion m’attend dans une semaine à Karachi. J’ai passé trop peu de temps ici, quelques jours à peine. Je sais qu'Hampi et moi devrons un jour reprendre les choses là où je les laisse aujourd’hui. Je me jure de débuter mon prochain voyage en Inde par cet endroit où se termine le premier. Je tiendrai ma promesse, six ans plus tard.


Prochaine expérience : The Long Way Home Experience (Pt. 1).
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