Affichage des articles dont le libellé est warp. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est warp. Afficher tous les articles

21 janvier 2016

The China Experience – 23/ The Lijiang Experience (Pt. 12)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 11).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Douzième jour. Á force de me décaler chaque soir et chaque matin, je finis par la faire, ma nuit blanche ! Je m'offre ma première matinée à Lijiang : à huit heures, je sirote un café au Photo Café. Mon seul compagnon est un homme d'une soixantaine d'années, qui remplit lui aussi les pages d'un carnet. Son allure de vieux briscard m'amène à songer qu'il est photojournaliste et qu'il a fait dix fois le tour du monde. Je songe que le moelleux tofu chinois me manquera en France, où l'on ose nommer tofu des trucs bio durs comme du bois ! Je bois plus de café, je mange, j'expédie quelques emails, et puis à dix heures et demi, je me rends compte qu'il faut arrêter le délire : je suis trop fatigué pour me lancer à l'aventure avec mon sac à dos. Je me résous donc à faire ce que j'aurais dû faire dès le départ : me coucher tôt, reprendre un rythme normal et partir en forme le lendemain.

Le destin, pourtant, met immédiatement en route la machinerie qui va me conduire à rester ici beaucoup plus longtemps (ce qui aura, vous le verrez, diverses conséquences bonnes et mauvaises). Tout démarre avec un petit chat roux. À Lijiang, quelques commerçants trouvent en effet pertinent d'attacher des chats à leur devanture. Sauf que chat n'est pas chien, et les pauvres créatures passent la journée à miauler en tirant sur leur laisse (Dieu, merci, cette pratique a disparu depuis : les Chinois ont sans doute réalisé que les Occidentaux trouvent ça d'un goût douteux). Tous ces chats attachés me brisent le cœur, et je m'arrête pour caresser le rouquin un instant, lui offrir quelque maigre réconfort. Il n'y a personne autour et la boutique (un disquaire) est fermée. J'hésite, mais je n'ose libérer le félin : il est inévitable que quelqu'un me verra faire, et tout cela pourrait m'attirer les pires ennuis. Je vais, en désespoir de cause, en parler avec Yanli, une des serveuses du Prague Café. J'envisage sérieusement d'acheter le chat à son « propriétaire » et de le libérer ensuite. Mais la jeune fille m'explique que c'est impensable. D'une part, le tenancier du magasin de CD's « aime » son chat, et il refusera de s'en séparer. Par ailleurs, le chat serait rapidement récupéré par quelqu'un qui l'attacherait de nouveau, voire le mangerait. Il n'y a rien à faire.

Plus tard, sur une terrasse, je me retrouve pris en otage au milieu d'une curieuse cacophonie : Un disque d'Enigma, un autre de house music, un troisième de R&B, un Naxi qui joue de la flûte traditionnelle, une perceuse, les oiseaux qui piaillent et les gens qui parlent. Ce chaos, allez savoir pourquoi, m'évoque la France, ma vie lyonnaise. Je réalise que je n'ai pas bu une goutte d'alcool depuis dix jours et que c'est appréciable. En réalité, j'évolue dans un milieu social (le milieu artistique) où il faut une volonté de fer pour échapper à l'alcool, aux cannabis et aux drogues de toutes sortes. Tout, comme l'évoquera si bien Brett Easton Ellis dans son roman Lunar Park, se trame sur fond de fêtes : les rencontres importantes, la construction du réseau social… Il y a certes d'autres contextes, plus formels, mais en fait c'est là que ça se passe, aux fêtes. Si vous n'y êtes pas, vous n'êtes nulle part. Et forcément, lorsque vous sortez tout le temps, et lorsqu'en plus vous y prenez goût, il y a de fortes chances que vous vous métamorphosiez en alcoolique mondain… À ce sujet, je me fais aussi la remarque que les femmes sont bien contradictoires. Passés vingt-cinq ou trente ans, elles mènent une guerre sans merci contre leurs hommes s'ils boivent ou fument. Mais lorsqu'elles ont vingt ans, c'est une autre affaire. Je m'en souviens très bien, parce que je n'ai commencé à consommer de l'alcool et du cannabis qu'après le bac, en entrant à l'université. Au lycée, je me faisais souvent regarder de haut par des filles parce que je ne buvais et ne fumait pas. Arrivé à l'université, c'était parfois carrément parce que je n'avais jamais consommé d'ecstasy, d'acides, de coke… N'avoir pas procédé à ces rituels initiatiques équivalait à être un peu un « bébé », à ne pas connaître la « vraie vie », une sorte de pucelage chimique en somme. Il ne faut pas le nier, il y a à ce sujet une pression sociale exercée par les jeunes filles sur les jeunes garçons. Alors forcément, pas que pour cela mais en partie pour cela, je me suis mis à boire, à fumer, à m'essayer occasionnellement à certaines drogues dures… Et j'ai en effet vu certaines de ces dames m'accorder davantage de considération. Et j'y ai pris goût. Il est probable pourtant que ces mêmes jeunes filles commenceront bientôt à se plaindre de leurs hommes qui boivent trop, sortent trop, fument trop de pétards… Et bien oui les pétasses : ils sont tombés dans le puits dans lequel vous les avez poussés, alors ne venez pas pleurnicher ensuite !

Photo : Dr. Ma Pingke


Vers seize heures, mes errances me conduisent sur la grand-place, et je suis le témoin privilégié d'une scène touchante. Une vingtaine de vieux et de vieilles Naxi chantent en chœur, pour le simple plaisir de chanter. En compagnie d'un seul et unique jeune homme, presque un adolescent, ils se livrent à une incantation qui emprunte sa structure au gospel : le jeune « appelle » et les vieillards « répondent ». Je m'assois à côté d'eux, écoute longuement leur litanie, qui se veut nostalgique et leur donne un air très solennel. Ils cessent au bout d'un long moment, et le groupe se sépare tout en échangeant de grands sourires épanouis, radieux, sereins. La plupart semblent avoir quatre-vingts ans, quatre-vingt-dix peut-être… Cela signifie qu'ils sont nés aux alentours de 1910-1920. Lorsqu'ils étaient jeunes, le Yunnan vivait dans des conditions médiévales, tel qu'il avait vécu des siècles durant. Aujourd'hui, leurs petits enfants possèdent des télévisions, des téléphones portables, des ordinateurs connectés à internet. Aujourd'hui, des milliers de touristes affluent chaque année du monde entier. Quelle différence, quel monde entre le Yunnan de leur enfance et celui de leur crépuscule ! Si l'on repense à cette histoire tumultueuse de la Chine moderne, à la multitude de cataclysmes à laquelle ces gens ont survécu : les Seigneurs de la Guerre, la Guerre Civile, le seconde Guerre Mondiale, la famine du Grand Bond en Avant, la Révolution Culturelle (les minorités, attachées à leurs traditions, furent d'autant plus persécutées)… Tant de fois ont-ils dû frôler la mort ! Il est alors doux de les voir ainsi s'amuser, de se figurer leur soulagement en ces temps de paix et de prospérité, leur satisfaction de finir leurs jours à l'abri des armes et de la faim, sachant qu'un avenir meilleur attend leurs petits-enfants… Les Naxis de Lijiang ont en outre la chance d'être protégés par le régime qui les oppressa jadis : les autorités chinoises ont expié les pêchés de Mao en offrant nombre de compensations aux minorités. De fait, les Naxis jouissent de certains privilèges, par exemple d'être seuls à pouvoir posséder des biens immobiliers dans la vieille ville, ce qui les met aux premières loges pour profiter du pognon des touristes. Quels qu'aient pu être leurs joies, leurs douleurs, leurs rêves, leurs échecs, leurs grandeurs et leurs bassesses, ces vieux Naxis m'émeuvent, éveillent en moi un respect sans borne. Leurs visages ridés, fripés, usés par les ans, m'apparaissent plein de grâce et de bonté. Que ne parle-je naxi ou chinois ! J'aimerais tant qu'ils puissent me raconter leurs vies, leurs périples… Mais si quelqu'un doit en noter la trace et l'offrir en héritage au monde, il faudra malheureusement que cela soit un autre que moi…

Il est inévitable que j'échoue ensuite au Prague Café, et je poursuis par écrit un travail d'auto-analyse commencé depuis quelques mois. Depuis la Confession publique, les choses ont progressé, mon analyse s'affine peu à peu… Il y a quelque chose de complexe dans la quête qui m'a conduite à ma princesse indienne, pierre angulaire de ma vie affective (il y aura un « avant » et, bien que je l'ignore encore à ce jour, un « après »). Comme je l'ai déjà évoqué, cette relation a une dimension métaphysique, mais il y a également des données purement psychologiques à prendre en compte.

Je prends conscience de mon faux-complexe d'Œdipe… Vers l'âge de quatre ans, je me souviens avoir dit à ma mère que je voulais l'épouser. Classique. Ma mère me répond alors que c'est impossible car elle est déjà mariée à mon père. La réaction normale eut été d'éprouver une jalousie, un désir d'écarter mon père de l'équation. Un peu étonné, je me contente de répondre « Et alors ? Ça ne t'empêche pas de te marier avec moi aussi ! ». Je me souviens avoir ressenti une certaine contrariété devant ce que je considérais comme un faux problème : nous pouvions parfaitement faire ménage à trois ! Ma réaction était en fait conditionnée par le schéma familial instauré par ma mère. Cette femme désirait, tout au long de sa vie, être au cœur de l'attention. Elle ne supportait pas que mon père me témoigne de l'affection ou réciproque. Nous étions « ses » hommes, nous devions lui donner de l'affection à elle et c'est tout ! La triangulaire père-mère-enfant était donc brisée au profit d'une double interaction mère-enfant/mère-père. Lorsque j'étais encore très jeune, mon père souffrait d'ailleurs que ma mère se refuse à m'envoyer au lit avant minuit : leur couple n'avait plus d'intimité. J'en arrive à m'étonner que ma mère ait, par la suite, si mal pris que mon père ait une liaison extra-conjugale, considérant qu'elle-même le trompait symboliquement avec son propre fils ! Je repense ensuite à Laurence, mon premier « amour » de cinq à sept ans. Nous sommes en troisième année de maternelle. Laurence est officiellement considérée comme la « plus belle fille de l'école », de même que sa mère, divorcée (c'est encore rare à cette époque), est considérée comme l'une des plus belles femmes de la ville. Une lignée de princesses. J'ai moi-même ma petite cour et, sans avoir encore vu de film américain pour ados, nous reproduisons le schéma archétypal du capitaine de l'équipe de foot et de la capitaine des cheeleaders. Nous sommes deux gosses aux personnalités fortes qui déjà, en maternelle, se considèrent comme des individus à part entière alors que nos camarades sont encore les « choses » de leurs parents. De cette force de caractère, nous tirons une fierté immense. Un beau jour, ma grand-mère fait une plaisanterie : « à ce rythme, vous allez vous marier quand vous serez grands ». Laurence et moi nous jetons sur cette idée : nous annonçons à toute l'école que nous sommes désormais fiancés, et l'idylle durera près de trois ans. Ça vaudrait vraiment le coup de se demander pourquoi deux gosses de cinq ans, aux ego surdimensionnés et aux familles déstructurées, transforment avec autant de ferveur une remarque anodine en quelque chose de si sérieux.

Ensuite on me change d'école. Je perds ma princesse. Je perds aussi mon statut social. Sans compter que mon père se fait de plus en plus absent et que ma mère sombre dans la démence, la violence et l'alcool. Le temps passe et, par automatisme, je caresse du regard Christelle, la fille la plus populaire de mon nouvel établissement scolaire. Mais nous ne jouons pas dans la même cour : Christelle est inaccessible et toutes le seront longtemps. D'autant que l'on déménage sans cesse : autant de nouvelles écoles, et à chaque fois je suis de nouveau le « nouveau ». Les gamins sont cruels avec les étrangers. Jusqu'au lycée, où la roue tourne enfin. Finalement, ma quête n'était-elle pas aussi celle d'un idéal perdu ? Celui de mon premier amour et de ce qu'il représentait ? Je ne sais. J'ai gravi les échelons jusqu'à la fille aux yeux de miel, jusqu'à la rouquine, jusqu'à la princesse indienne… Toujours plus belles, toujours plus désirées, toujours plus valorisantes… Je ne les choisis certes pas que selon ce critère : leurs personnalités y sont pour quelque chose (et sont sans doute aussi pour quelque chose, au-delà de leur physique, dans la fascination qu'elles exercent sur les hommes)… Mais je prends conscience qu'il y a un plan secret, caché derrière toutes ces conquêtes… Il y a la reconquête de mon paradis perdu. Il y a aussi la reconquête de ma fierté, moi qui, de « capitaine de l'équipe de football » à cinq ans, dégringola ensuite au statut de vilain petit canard. Il y a aussi, plus simplement, un désir de joie, de satisfaction. Je me souviens des photographies du mariage de mes parents, en 1964. Mon père a l'air terrifié. Ma mère rayonne, triomphe. Mais mon père, le pauvre homme… Son regard dit son inquiétude, sa peur d'être en train de vivre le pire glissement de terrain de son existence. Finalement ils seront heureux pendant près de quinze ans. Puis les choses se délitent, je suis englouti par la démesure de leurs déchirements. Tout ceci me renvoie aussi au syndrome de la princesse qui sévit dans ma famille maternelle. Mon arrière grand-mère était une princesse. Ma grand-mère était une princesse. Ma mère était une princesse. Toutes dominantes, capricieuses, féministes, rayonnantes d'orgueil et consacrant leurs existences à s'assurer que ceux qui les entourent les vénèrent. Ma mère a un garçon. Si j'avais eu une sœur, elle aurait hérité de cette malédiction. Mais c'est à moi qu'échoit cette responsabilité : perdurer la lignée des princesses. Je peux bien me tortiller dans tous les sens dans mon identité sexuelle, être efféminé, passer pour bi ou carrément homo auprès de pas mal de gens, je reste un homme hétéro. Inconsciemment, le seul moyen pour moi d'être une princesse est de les côtoyer au plus près, de m'imbiber de leur majesté. Et le plus près, c'est le couple. Ceci explique cela.

Toutes ces prises de conscience me laissent un peu essoufflé, je décide de faire une pause dans mon introspection et de revenir au présent. Je lève les yeux et l'étagère de livres qui est en face de moi a bougé. Je l'ai vue vibrer comme si elle était en caoutchouc. La fatigue me donne des hallucinations. Je devrais dormir, mais comme toujours mon élan de vie me pousse à la veille. J'établis alors une liste des choses qu'il faut que je fasse en rentrant : enregistrer une démo – et pourquoi pas un album ? – avec Shoona Sassi ; enclencher un grand nombre de réformes administratives dans mon collectif, Neweden, dont le fonctionnement est bien trop anarchique ; créer un site internet pour le collectif et un autre pour moi ; lancer Mercure Liquide une fois pour toute ; finaliser le contrat avec Pointe Noire et trouver des dessinateurs pour Épeira et Wasted World (un autre scénario en cours) ; finaliser les corrections de L'incident Œdipe et l'envoyer aux éditeurs… Comme toujours, j'ai les yeux plus gros que le ventre et j'en suis conscient. Mais je ne puis m'en empêcher, c'est plus fort que moi… Je songe qu'il sera bien temps, quand je serai plus âgé et plus sage, de faire une seule chose à la fois… Et puis je mange, et puis je vais – enfin – me coucher…


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 13).

12 novembre 2015

The China Experience – 20/ The Lijiang Experience (Pt. 9)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 8).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Neuvième jour. Panique parce que je crois avoir perdu ma carte bleue, et de toute façon j'aurais aussi bien fait ! Une fois la carte retrouvée, ces bâtards de la Société Générale interdisent en effet à la Bank of China de me donner le moindre jiao (je suis en découvert, parait-il…) ! Scandalisé, je change mon ultime traveller's cheque et conçois le plan de me faire envoyer de l'argent de France via Western Union, genre une avance de ma famille pour mon anniversaire et Noël. J'avais en effet calqué mon budget sur le modèle de mon voyage en Inde, mais force est de constater que la Chine coûte cher, et aussi que je n'ai pas le goût de voyager dans des conditions aussi extrêmes que la première fois. Cette nuit pourtant, j'ai rêvé que je chantais sur scène avec Prince et Larry Graham et qu'Alfred (le valet de Batman) était mon domestique, mais ces rêves de millionnaire sont décidément bien éloignés de la réalité. Pour couronner le tout, il pleut et il fait gris ! Je vais noyer mon désespoir dans un café au Prague, et le mélange de jazz et de trip-hop qu'on y diffuse ce jour-là me soulage immédiatement.


Photo : Dr. Ma Pingke


Comme je me remets à L'incident Œdipe (inédit), il se produit un de ces moments vraiment magiques que connaissent les écrivains. Je travaille sur une scène durant laquelle Sonia (l'héroïne du roman) se trouve emportée dans un torrent de drogues et de sensualité, lorsque la serveuse mets Protection de Massive Attack. La musique colle tant et si bien à ce que je suis en train d'écrire que, déjà envoûté par mon récit, je me retrouve totalement en phase avec mon personnage. C'est une adéquation parfaite entre ce que vit Sonia, ce que je ressens en le décrivant, la musique et l'atmosphère tout entière de ce petit café pendant une heure. Ce genre de moments est la véritable récompense de l'artiste. La satisfaction d'être publié, les éloges, le fait d'être lu et reconnu… Tout ceci a son importance mais n'est que pacotille en comparaison de ces instants d'auto-envoûtement !

Et ça y est ! C'était la dernière scène (pas du roman, car la fin avait été écrite auparavant, mais la dernière à écrire). Il y aura bien-sûr nombre de corrections et de retouches, mais l'écriture de mon premier roman est terminée ! Lorsque j'ai commencé, la composition d'un roman me faisait l'impression d'une montagne infranchissable. C'était en 1997. Nous sommes en 2002. Je viens de gravir la montagne !

Je sors comblé de cette session d'écriture. Dans la foulée, je rebondis et je parviens enfin à composer Alchimie (inédit), la fameuse chanson à propos de la Québécoise. L'opération comporte quelques difficultés techniques avec mon nouveau stylo : après la pile qui dure cinq minutes des Mongols, je découvre le stylo qui dure cinq pages des Chinois ! Dans la foulée, je rédige aussi les synopsis complets de deux futurs albums de mes projets BD Épeira et de Warp. Le synopsis du troisième album d'Épeira comporte un personnage assez épouvantable et comme je n'en ferai jamais rien, autant raconter cela ici. Il s'agit d'une sorte de baba-yaga qui vit dans une maison isolée en Russie. Victime d'une malédiction, elle est condamnée à vivre éternellement, et ce dans l'isolement car sa vue provoque une terreur irrépressible chez n'importe quel mortel. La sorcière, pourtant, ressent la faim et la soif, ne peut donc vivre sans l'assistance de son fils, un colosse aux frontières de la débilité mentale. Mais ses enfants, quoi qu'eux aussi immortels, ne peuvent vivre normalement au-delà de trente ans : après cet âge, leur intelligence décroit et ils deviennent des sortes de zombies anthropophages. On découvre finalement que, tous les quinze ans, la sorcière envoie son fils capturer un homme, qu'elle drogue et viole afin d'accoucher d'un nouvel enfant. Le géniteur est ensuite livré aux enfants-zombies, qui vivent dans un réseau de galeries souterraines sous la maison. Lorsqu'elle accouche d'une fille, le bébé est lui aussi livré aux zombies et la sorcière s'empare d'un autre homme, jusqu'à obtenir un enfant mâle. Trois ans plus tard, je réutiliserai l'idée de la galerie souterraine et des zombies dans Ganesh, mais sur le ton de la comédie.

Cette nuit-là, je m'endors comme un bébé, bercé par la satisfaction d'avoir terminé mon premier roman.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 10).

6 novembre 2015

The China Experience – 19/ The Lijiang Experience (Pt. 8)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 7).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Huitième jour. Au réveil, je note comme chaque jour mes rêves de la nuit. Cette fois-ci, Reno Bistan devenait guitariste de Shoona Sassi. J'estime beaucoup Reno, que ce soit en tant qu'être humain ou en tant que musicien, mais nos univers sont à ce point différents, tant musicalement que textuellement, que l'idée est tout à fait saugrenue…

Je me décide à aller voir à quoi ressemble la partie « contemporaine » de Lijiang. Elle n'est guère plus reluisante que n'importe quelle autre ville chinoise, mais c'est tout de même assez propre et moderne en comparaison de Hohot ou Erenhot. Ça sera ma seule escapade au dehors de la vieille ville. Il y a pourtant des sites touristiques de renom dans les parages (les « gorges du Tigre » ou je ne sais quoi, et autres sites plus ou moins naturels). Mais je n'éprouve aucun désir d'aller m'émerveiller ailleurs puisque tout m'émerveille ici. Et puis j'aurai bien le temps de replonger dans l'aventure dans le Guizhou, lors de ma visite aux Miaos et aux Dongs. Après une halte au Dadawa Café, je fais le tour des disquaires. Á dix yuans le CD, je songe à faire de sérieuses courses avant de partir, que ce soit en musique chinoise ou occidentale. Je file ensuite à mon bien-aimé Prague Café, croisant au vol une nouvelle ronde naxi. Tout autour, des touristes chinois et occidentaux matraquent la scène de leurs appareils photo. Je trouve ridicule cette habitude de tout photographier, comme si la mémoire était défaillante sans clichés. Je dis ça mais les notes que je prends quotidiennement sont une forme de photographie...

Mon roman n'est pas terminé mais déjà je prends des notes sur la bande dessinée Warp. L'éditeur Pointe Noire est vivement intéressé par ce projet de SF, en collaboration avec le dessinateur Arden, et je dois encore y travailler (j'apprendrais à mon retour que Pointe Noire a profité de mon escapade pour faire faillite !). La serveuse du Prague Café joue un CD de la Mano Negra, sacrilège qui brise temporairement l'atmosphère sereine du lieu, mais Dieu merci cela ne dure pas. Je travaille longuement au roman, puis Lu se pointe et nous entamons une nouvelle conversation. Cette fois-ci j'ai droit à l'histoire de ses parents. Ils se sont rencontrés sur l'île de Heinan (où je me rendrai en 2009) mais ont très vite été séparés par le régime communiste et leurs obligations professionnelles. Le père fut envoyé par ici pour travailler à des essais nucléaires, la mère par là pour faire Dieu sait quoi (je ne le note pas). Lu a donc été élevée en grande partie par ses grands-parents (pratique courante en Chine). Elle a une petite sœur, née juste avant la politique de l'enfant unique. Lorsqu'elle était gosse, les familles avaient des tickets de rationnement et la vie était autrement plus dure qu'aujourd'hui. Cette Chine d'antan, fermée au monde et soumise aux plus grandes restrictions, je ne la connaîtrai jamais. Nous abordons ensuite l'histoire du pays, et plus particulièrement la Révolution Culturelle.

Photo : Dr. Ma Pingke


J'ai étudié la question avant mon voyage : les souffrances du peuple chinois depuis un ou deux siècles dépassent l'entendement. Affaiblie par ses deux « Guerres de l'Opium » contre les forces européennes, la Chine sombre de 1854 à 1861 dans la Révolte des Taiping. Cette guerre civile, fomentée par un fou qui se prend pour la réincarnation du Christ et qui profite du mécontentement populaire, coûte la vie à vingt ou trente millions de Chinois ! Les choses se calment un peu jusqu'à la chute de l'empire et l'avènement de la République en 1911. À partir de là, c'est une hystérie presque sans trêve ! La République entre en conflit avec différents « seigneurs de guerre », le pays est vite déchiré. En 1927, la guerre civile entre communistes et républicains (un ou deux millions de morts) vient s'ajouter au chaos ambiant. Les Japonais profitent de ce bordel pour envahir la Mandchourie en 1931, puis à partir de 1937 le reste de la côte Est, massacrant la population pour un oui ou pour un non. La Seconde Guerre Mondiale commence en fait ici (et non en 1939, comme le voudrait l'ethnocentrisme européen) et la Chine en sortira délestée de douze millions de citoyens supplémentaires. À peine les Japonais sont-ils expulsés en 1945 que la guerre civile reprend de plus belle (quatre millions de morts), jusqu'à la victoire communiste de 1949.

Le pays connaît quelques années de stabilité, puis la politique de Mao sombre dans une idiotie systématique. Entre 1958 et 1960, la réforme économique dite du « Grand Bond En Avant » est lancée. Il s'agit de « booster » la production agricole et industrielle mais en fait, l'opération se révèle un désastre et la Chine flingue complètement son économie. L'agriculture et l'industrie sont anéanties. La famine et la malnutrition tuent entre vingt et quarante millions de Chinois en l'espace de quelques années. Vivement critiqué par ses pairs, Mao organise son come-back, la fameuse Révolution Culturelle. Pour cela, il soulève la jeunesse de son pays, ce qui engendre un désordre colossal. Durant dix ans, le pays est au bord d'une nouvelle guerre civile. Mao restera dans les annales comme le seul dictateur suffisamment crétin pour avoir organisé une révolution contre son propre régime. Des millions de personnes sont déplacées de force des villes pour aller travailler à la campagne, l'aveuglement idéologique est total, l'hystérie collective va parfois jusqu'au cannibalisme et si le coût en vie humaine est relativement faible au regard des cataclysmes précédents (plus ou moins un million de morts), la Chine en est profondément ralentie dans son développement. Pendant ce temps, les intellectuels parisiens brandissent fièrement le Petit livre rouge de Mao. La Révolution Culturelle, pourtant, est un véritable anéantissement culturel : les abrutis qui la présentent ici comme un modèle de pureté socialiste seraient les premiers à tomber s'ils étaient là-bas ! Ce n'est finalement qu'à la mort de Mao, en 1976, que la Chine commence à se relever, jusqu'au boom économique que l'on connaît aujourd'hui. En comparaison, et malgré nos deux Guerres Mondiales, le vingtième siècle européen est une joyeuse partie de ping-pong !

Au sujet de la Révolution Culturelle, Lu m'explique que le conditionnement des mentalités est une pratique bien antérieure à Mao, que c'est même une tradition millénaire. Les empereurs avaient besoin d'y recourir afin de garder la main sur un territoire aussi grand. Selon elle, Mao n'a fait que reprendre cette habitude impériale. Elle pense que c'était encore un brave homme en 1949, puis que le pouvoir lui a fait perdre le sens des réalités, et qu'en outre il était devenu trop vieux pour gouverner. La misère était telle après le Grand Bond en Avant, me dit-elle, que les gens se seraient raccrochés à n'importe quel « sauveur » : Mao a su en tirer parti. Mais il reste le père fondateur du nouvel « empire » chinois : pas question de le représenter comme le monstre qu'il était. Ainsi, la Bande des Quatre (sa femme et trois autres politiciens) sont officiellement responsables de la Révolution Culturelle. Même si le Parti Communiste admet que Mao a pu commettre quelques erreurs, il n'en est pas moins considéré comme une sorte de saint. Lu n'est pas complètement dupe de cette propagande : internet, malgré la censure, lui offre d'autres sources d'information, ainsi que des livres importés de Hong Kong où, bizarrement, la liberté d'expression a plutôt bien survécu à la rétrocession de 1997. La plupart des Chinois, toutefois, vénèrent Mao. Au cours d'un récent voyage, Lu a séjourné chez une famille tibétaine. Même là-bas, Mao trône sur l'autel à côté du Bouddha, et on les prie tous les deux ensemble.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 8).

26 décembre 2011

L'honneur est sauf !

Il y a dix ans, soumettant la première version du script de la bande dessinée de science-fiction Warp au directeur artistique des éditions Pointe Noire (alors vivement intéressé par le projet), je m'étais fait flamber pour avoir utilisé le terme « éthernet » afin de désigner une version « cyber-télépathique » d'internet. L'éditeur m'avait balancé un truc du genre : « L'éthernet ? Dans un futur lointain ? Tu nous prend pour des idiots ou quoi ? ». Je savais bien, alors, que le terme « éthernet » était un terme technique déjà existant, mais je trouvais l'expression trop idéale (et trop appropriée) pour ne pas la recycler de la sorte. Pour autant, du haut de mes vingt-quatre ans, je m'étais senti tout piteux et j'avais immédiatement renoncé à l'appellation.

Je viens de découvrir que, il y a trois ans, Peter David n'a pas hésité une seconde à utiliser le même terme pour désigner... une version « cyber-télépathique » d'internet (c'est dans X-Factor: Overtime, vous pouvez vérifier !).

Hors, il se trouve que Peter David est l'un des plus grands scénaristes de bande dessinée de notre époque.

Alors si Peter David l'a fait... je crois bien que mon honneur, au bout du compte, est sauf !

(Et Pointe Noire a fait faillite depuis bien longtemps...)

27 novembre 2009

Warp

Warp est un projet de bande dessinée de science-fiction, qui fut d'abord monté en 2001-2002 avec le dessinateur Arden. Nous étions sur le point de signer avec l'éditeur Pointe Noire lorsque celui-ci fit faillite, après quoi Arden renonça à la BD pour se consacrer à son métier d'infographiste.

Après un faux départ avec l'artiste Alexandra Rouvet-Duvernoy en 2004 (on a fini par s'engueuler comme du poisson pourri, j'espère qu'elle ne m'en tient plus rigueur), le projet fut finalisé en 2005 avec le duo dessinateur/coloriste C.M.H. & A. et c'est cette version que vous allez découvrir aujourd'hui (il ne me reste malheureusement rien des deux précédentes, hormis quelques croquis d'Arden dans mes cartons, qu'il me faudrait scanner un jour). Le projet fut soumis aux éditeurs en 2006, sans succès (il y en eut bien un pour manifester un vague intérêt, mais rien n'aboutit). Ainsi donc, Warp termina dans un warp ^^

Humainement et artistiquement, la collaboration avec C.H.M. & A. fut un réel plaisir ! Tout autant d'ailleurs que celle avec Arden. Mais au bout du compte, indépendamment de la qualité de leur travail et de nos échanges, je suis plutôt content qu'aucune des deux versions n'ait été publiée : ce scénario était exactement le contraire de ce qu'il aurait dû être. Les artistes n'y étaient pour rien : c'était ma faute, purement de ma faute.

Lorsque j'eus l'idée première de Warp, il devait s'agir d'une espèce de Aguirre, la colère de Dieu de la science-fiction, une réflexion sur la notion de civilisation, une épopée violente, déjantée, hystérique, dans laquelle des êtres prétendument évolués étaient plongés dans la barbarie la plus noire, jusqu'à eux-même sombrer dans les ténèbres. Mais bizarrement, j'ai écrit tout autre chose ! Était-ce la peur de ne pas parvenir à vendre un projet trop « littéraire » ? Était-ce une volonté inconsciente de rester « pop » ? Je ne sais pas ce qui s'est passé, juste que dès les premières lignes, Warp prit la forme d'un truc de SF au ton léger, complètement mainstream : précisément l'inverse de ce que je voulais !!! Évidemment, je n'étais jamais vraiment satisfait du scénario, que je retravaillais sans arrêt, m'efforçant d'en étoffer la dramaturgie pour compenser cette « dérive ». Au bout du compte, je crois que la dernière version n'était pas si mauvaise, pas pire en tout cas que nombre d'autres trucs « tous publics » que l'on trouve en librairies. Mais quelles qu'aient pu être ses qualités, mon script restait consensuel, convenu, formaté : tout ce que je déteste ! Mon seul pari un tantinet osé fut que, de la douzaine de personnages, un seul était humain... et mourrait avant la fin du premier tome ! Était-il possible de susciter l'intérêt du lecteur pour des personnages étant tous extra-terrestres, appartenant tous à des cultures différentes de la nôtre ?

C'est en tout cas bizarre, parfois, comme les histoires que l'on veut raconter ont leur propre vie, leur propre existence et nous échappent pour devenir ce qu'elles veulent devenir ! Peut-être finirai-je un jour par reprendre ce concept de zéro et en faire ce truc tordu que j'avais en tête. Peut-être... ou pas.

Quant à C.M.H. & A., ils écrivent désormais leurs propres scénarios, et je leur souhaite le plus vif succès dans leurs projets. Qui sait si nos chemins artistiques ne se recroiseront pas un jour ? Ce serait pour moi un plaisir... Dans tous les cas, je reste très amoureux de leur coup de crayon et du travail qu'ils ont fourni sur Warp...

Voici donc les planches, suivies de recherches sur les personnages.



























































































































































Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...