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14 octobre 2016

The China Experience – 38/ The Miao Experience (pt. 2)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002

Décollage ici.
Expérience précédente : The Miao Experience (Pt. 1).


02 novembre 2002 – 17 novembre 2002 : The Miao Experience, de Lijiang (Yunnan) à Guilin (Guangxi), en passant par Dali (Yunnan), Xiaguan (Yunnan), Kunming (Yunnan), Guiyang (Guizhou), Kaili (Guizhou), Leishan (Guizhou), Xinjiang (Guizhou), Lengde (Guizhou), Rongjiang (Guizhou), Zhaoxing (Guizhou) et quelques autres villages dont j'ignore le nom.

Mon périple du lendemain me conduit – enfin ! – à mon premier village Miao : Xijiang (prononcer « Shidjiang »). Xijiang est assez mignonne, mais ça n'est pas encore mon fantasme de village Miao : trop gros, trop moderne, trop bétonné... Mais il faut faire une halte. Je me lie d'amitié avec deux jeunes Allemands nommés Niels et Louisa. Niels parle chinois couramment et négocie pour nous deux une chambre chez une famille Miao. Là-bas nous attend David, un Hongkongais qui vit au Canada. Nous dînons avec nos hôtes, un couple charmant qui nous sert verre sur verre d'alcool de riz. Niels étudiant les langues orientales, il s'intéresse naturellement à la langue Miao. Alors que le Chinois comporte cinq tonalités (en comptant le ton neutre), le Miao n'en comporte pas moins de dix ! Déjà qu'il est délicat pour une oreille française de saisir celles du Chinois... Niels demande à l''épouse de les réciter dans son dictaphone, et c'est plus ou moins « do ré mi fa sol la si do » ! Nous finissons la soirée ivres morts, et nous endormons paisiblement dans la confortable chambre, toute de bois, qu'on nous a attribuée.

Comme Niels et Louisa ont déjà un peu bourlingué dans les parages, ils me suggèrent d'aller à Lengde. Selon eux, ce village-ci, bien plus petit que Xijiang, devrait me convenir à merveille. Il n'y a bien entendu pas d'hôtel, mais je puis facilement loger chez l'habitant. Il me faut donc repartir dans l'autre sens, vers Kaili, et demander au chauffeur du bus de me lâcher dans le bon village. Une fois sur place, je vois qu'on ne m'a pas menti : c'est tout petit, c'est tout en pierre, c'est au bord d'une rivière entre les collines ! C'est exactement ce qu'il me fallait !

Sur la place du village, je tombe sur une classe d'étudiantes de Guiyang, venues passer quelques jours ici dans le cadre d'une sortie universitaire. Leurs professeurs les accompagnent et on me conduit dans une famille Miao où logent certaines d'entre elles. La famille est la plus riche des environs, m'informe-t-on, ce que confirme la présence d'une télévision, objet encore rare par ici. Nous dînons et je suis, très vite, l'objet d'attention principale des étudiantes et de leurs professeurs. Trois étudiantes en particulier, Ling Ling, Ai Zhu et Li Zhong, m'adoptent complètement. Je suis sur le point de fêter mes vingt-six ans et, une semaine plus tôt, Iris m'affirmait qu'elle était convaincue que j'en avais trente-six. Mes trois étudiantes, quant à elles, m'en donnent seize ! Allez comprendre... Après dîner, elles m'invitent à les accompagner pour un cours d'anglais qu'elles donnent aux villageois. L'ambiance est plus ludique que scolaire et ma présence ne fait qu'amplifier ce phénomène. Pour une raison que j'ignore, Ling Ling inscrit le mot « lesbian » au tableau et le traduit, ce qui provoque l'hilarité des villageois. Finalement, dans la grande chambre propre et confortable que l'on m'a attribuée, je savoure de me poser un peu après cinq jours de voyage ininterrompu...

Au cours du petit déjeuner, j'observe la grand-mère qui – je vous jure que c'est vrai ! – essaie de tuer un moucheron avec une serpette ! Le plus fou eut été qu'elle y parvienne et je suis presque soulagé lorsqu'elle renonce finalement. Je passe la totalité de ma première journée à Lengde en compagnie des étudiantes. L'après-midi, les villageois organisent en notre honneur une sorte de spectacle, où de jeunes hommes et femmes du village procèdent à toutes sortes de danses pendant que d'autres hommes jouent de la musique. J'ai décidément du bol, parce que n'eut été la présence des étudiantes, je n'aurais pas vu ça. La fête se poursuit tout le soir durant. La directrice de l'université de Guiyang me présente à tous les pontes du bled, et comme chacun est prié de donner de la voix sur la grand-place, on insiste pour que je chante une chanson. À vrai dire, je n'y tiens pas trop. Mais comme tout le monde me sait désormais chanteur, je suis cuit. La directrice de la fac me dit « ce sont des gens simples, n'importe quoi fera l'affaire mais vous ne savez pas le plaisir que ça leur fera. Dites juste quelques mots avant pour expliquer de quoi parle la chanson ». Pour quelque drôle de raison, les villageois de Lengde, incapables de différencier Billie Jean de La Traviatta, m'impressionnent bien davantage que les hipsters devant lesquels je me produis à Lyon. J'essaie de songer à la chanson la plus brève possible (ce qui exclue d'office les miennes), et après leur en avoir vaguement expliqué le sens, je leur sers The Question Of U de Prince (un couplet, on ne peut pas faire plus court !). Plus tard, mes trois potes me content leur quotidien, dans la plus grande ville de la plus pauvre des provinces chinoises. Je suis aussi un peu échauffé parce qu'elles sont tout simplement irrésistibles, surtout Li Zhong qui me retourne la libido avec son corps de rêve et ses sourires. Mais il n'est pas question de flirter, alors personne ne flirte...

Le lendemain, les étudiantes s'en vont. Je me retrouve seul dans un village où nul ne parle anglais. Je décide de rester encore cinq jours. Pas un touriste ne viendra troubler mon séjour. Mes rêves changent soudainement à Lengde. Je rêve trois fois de ma mère, et les trois fois je lui tiens tête lorsqu'elle veut se jeter sur moi, de sorte qu'elle bat en retraite. Je fais d'autres rêves encore, mais pour la première fois depuis mon départ de France, je n'ai plus le mauvais rôle ! Mon inconscient fait son petit chemin vers un mieux-être, semble-t-il. Je dévore Skull session avec avidité. Je relis en parallèle L'incident Œdipe, parsemant mon manuscrit de ratures supplémentaires. Je poursuis, sans conviction, mon scénario du troisième album d'Épeira et prends des notes pour Blastann Zeimer. En relisant mon roman, je me réjouis des différentes expériences que j'y ai faites. À cette époque-là, je n'ai pas encore découvert Milan Kundera (je ne me plongerai dans son œuvre que quelques mois plus tard) mais les notes que je prends à Lengde, préfigurent déjà la révélation que seront pour moi ses romans. J'écris en effet que la plupart des romans que j'ai lus dans ma vie, et j'en ai déjà lu foison, respectent avec obstination la linéarité du récit, se figent dans une unité stylistique qui se refuse à toute expérimentation. J'y vois une limite immense à l'art du roman, et c'est précisément à travers ses romans et son essai L'art du roman que Kundera viendra bientôt me conforter dans cette idée, m'encourager dans une voie sur laquelle je me sentais jusque-là bien seul...

Le reste de mes journées se passe à déambuler dans les collines, au milieu de paysages idylliques. Seul le ciel, capricieux, se fait parfois gris et triste. Comme je squatte aux abords d'une rizière, une femme Miao m'invective et je me demande si ma présence est inopportune, mais je n'en saurai pas davantage. La famille qui m'accueille est courtoise mais assez froide. On me fait à manger trois fois par jour, on me remplit un bac d'eau chaude lorsque je souhaite me laver, et c'est à peu près tout. Un soir que le fils, un gamin d'une dizaine d'années, regarde un film chinois sous-titré en anglais. Je me pose devant la télévision mais le film est tellement navrant que je m'en désintéresse vite. La nuit, ce que je suppose être des souris se baladent au-dessus de ma tête, dans le grenier. Je poursuis tout du long mon travail sur moi. J'aborde la question mon identité sexuelle, en perpétuelle fluctuation entre mâle et femelle. Depuis deux ans, le féminin avait largement pris le dessus : la moitié de Lyon me croyait gay à cause de mon look de grande folle, de ma gestuelle efféminée, de mes longues tresses violettes... Je me sentais plus femme qu'homme, en dépit de mon hétérosexualité. Je me sentais lesbienne, en somme. Les choses se sont d'un coup rééquilibrées lorsque j'ai rencontré ma princesse indienne. Avec elle, j'ai commencé à me réconcilier avec mon masculin, un travail que je poursuivrai tout au long de notre relation. J'analyse un peu le parcours qui m'a conduit à une si forte féminité. Issu d'une lignée de princesses, sans sœur pour prendre la relève. Élevé par ma mère et mes deux grand-mères, leurs discours féministes et leur mépris des hommes. Hommes faibles, lâches, idiots, brutaux parfois... Mon père, qui a dix fois moins de tempérament que ces femmes, ne risque pas d'améliorer l'image que je me fais des hommes. Mon grand-père maternel est mort lorsque j'avais deux ans, et mon grand-père paternel était de ces hommes aussi fermés qu'une porte de prison. Et puis il y a ce bébé que ma mère a perdu quatre ans avant ma naissance. Fausse couche, on ne saura jamais si c'eut été une fille ou un garçon. Mais ma mère, dans sa folie, a décrété que c'était une fille, et qu'elle eut été parfaite. Je vis dans l'ombre de cette grande sœur imaginaire, qui me surpasse en tout et qu'il me faut égaler. Bref, on a gravé dans mon subconscient que les femmes sont infiniment supérieures aux hommes. Ceci explique que j'ai tant voulu en être une. Cela explique aussi que, paradoxalement, je ne sois jamais devenu homosexuel : si les femmes sont supérieures aux hommes, comment pourrais-je jamais désirer un homme ? J'apprends à faire l'amour « comme une fille » et cela devient ma botte secrète : plusieurs filles victimes de viol viennent se guérir dans mes bras, se réconcilier avec le sexe, et me quittent ensuite pour pouvoir tourner vraiment la page... Être une lesbienne... C'est un programme un peu compliqué quand on a une paire de couilles entre les jambes. Alors je songe qu'il est temps d'accepter enfin que je suis un homme et qu'il n'y a ni de mal, ni de honte, à cela...

Je songe aussi aux six mois qui ont séparés la rouquine de la princesse indienne. Six mois de paralysie complète concernant ma capacité à, comme dirait Houellebecq, « entamer une démarche de séduction ». Cela avait commencé un peu avant, à vrai dire, après la jeune fille aux yeux de miel. Je m'étais installé définitivement sur mon canapé. Ensuite il y avait eu la Québécoise et finalement cette semaine furieuse, début septembre 2001, où cinq filles différentes s'étaient succédées dans mes bras en l'espace de quelques jours... Comme évoqué dans La Québécoise, les Islamistes en furent à ce point outrés qu'ils déboulonnèrent immédiatement le World Trade Center en représailles. Sacré responsabilité pour mes petites épaules... Et du coup plus rien, sinon un happening désespéré en décembre. La rouquine, ça aurait pu marcher mais ça n'a pas marché, et ça m'a tellement anéanti qu'à l'exception d'un nouveau happening désespéré, je m'en suis tenu là pour six mois... Il est vrai que ma meilleure amie enceinte s'était installée chez moi : pas idéal pour pêcho. Et puis je me traînais comme une épave, de soirée en soirée, hanté par la rumeur publique. Je crois que c'est ça en fait, qui m'a paralysé le plus. Il était devenu rare que je rencontre une fille qui n'ait pas déjà entendu parler de moi. Le problème c'est qu'il se disait tant de chose à mon sujet, bonnes et mauvaises, vraies et fausses, que je ne savais jamais ce que sous-entendait leur « ah... mais c'est toi Madcap ?! » (mon surnom dans la vraie vie, et mon nom de scène à l'époque). Oui c'était moi Madcap. Le problème était que, selon qui leur avait parlé de moi, je ne savais jamais trop de quel Madcap il s'agissait. Était-ce le hipster hyperactif et charismatique, l'artiste doué, le mec sympa qui se bougeait pour organiser des festivals et accueillait tout le monde dans son auberge espagnole que décrivaient certains ? Ou était-ce le salaud prétentieux, sexiste, hypocrite, mondain et superficiel que décrivaient mes ennemis auto-proclamés. Difficile de savoir. Comment aborder une fille qui porte en elle un portrait imaginaire de vous ? Et puis il y avait aussi un autre problème, qui était que tout se savait. S'il advenait que je me prenne un râteau, la ville entière le saurait ! Et le proverbe n'a pas tort : « une de perdue, dix de perdues ». Les filles sont trop fières : elles estiment dégradant de sortir avec un mec qui s'est fait moucher par une autre fille. À vrai dire je ne tentais jamais ma chance sans être certain que la porte était ouverte, de sorte que des râteaux je n'en prenais jamais. Mais je me souviens tout de même de cette fille. Et je réalise qu'en fait ma paralysie remonte à elle, pas à la jeune fille aux yeux de miel. Elle s'appelait Virginie, et je saurai plus tard qu'elle sortait avec un mec de Redbong. On s'était rencontrés en soirée, en 1998, et elle m'avait laissé son numéro de téléphone (s'abstenant de préciser qu'elle avait un mec). Elle ne m'avait jamais rappelé et j'avais lâché l'affaire après trois messages, mais j'avais su plus tard qu'elle était allé crier partout que j'étais amoureux d'elle (pour être honnête, j'avais surtout envie de la sauter) et qu'elle m'avait mis un vent (en fait nous n'en étions jamais arrivé là, encore eut-il pour cela fallu qu'on se revoit). J'avoue, j'avais vécu ça comme une implacable humiliation. « Une de perdue, dix de perdues ». Si le râteau imaginaire (mais public) d'une mythomane était parvenu à m'embarrasser, on imaginera sans peine l'effet dévastateur qu'un vrai râteau public aurait eu sur moi. Et puis j'avais simplement trop morflé, perdu toute confiance en moi. La fille aux yeux de miel, la Québécoise, la rouquine... Se faire plaquer trois fois en un an c'était juste un peu too much... Il avait beau eu s'agir de trois princesses de catégorie A, avec lesquelles tout le monde voulait être, il n'y avait guère de gloire à les avoir séduites si c'était pour ne pas parvenir à les garder. Autour de moi, les Pentes de la croix-Rousse étaient devenues une partouze incessante, ça baisait dans tous les coins et je me sentais complètement à côté de la plaque... À la fois, je n'avais plus grand intérêt pour les plans cul, j'avais juste envie d'une amoureuse... Bref, le contexte n'y était pas. Alors toute ma libido, toute ma frustration sexuelle et affective passait dans les chansons, répétitions et concerts de Shoona Sassi, et il faut bien admettre que ça donnait une certaine intensité au résultat... Il est d'ailleurs significatif, lorsque l'on sait que je serai en couple de façon quasi ininterrompue entre mi-2002 et la fin du projet fin 2005, de constater à quel point mon intérêt pour Shoona Sassi, en tant que projet, diminuerait peu à peu... Une fois, en lisant Mon nom n'est pas Tantale, une amie m'a dit « Tu veux c'que tu veux pas ». Elle avait raison.

« Ne vous attachez pas aux vues duelles, évitez soigneusement de les suivre. S'il y a la moindre trace de oui ou de non, l'esprit se perd dans un dédale de complexités. »
Arnaud Desjardins.

Je manque décidément d'entrain au travail à Lengde, préférant errer interminablement dans la campagne. Il faut dire qu'écrire des scénarios de BD fantastique et SF après un roman, c'est un peu moins excitant : il me faudra encore longtemps pour oser franchir le pas, abandonner la BD de genre pour des BD plus littéraires (et me faire dire par les éditeurs que c'est intéressant, mais justement trop littéraire), et ce n'est que ce jour-là que j'apprécierai vraiment l'exercice. Faute de socialiser avec les habitants du village qui me saluent poliment et c'est tout, j'essaie de m'intéresser aux poules, mais ces animaux stupides ont peur de moi. Je lis Louisiana de Michel Peyramaure. J'ai hérité ce bouquin de ma mère et je vois qu'il a été imprimé en juillet 2000, c'est-à-dire six mois avant sa mort. Je me demande si elle a même eu le temps de le lire... Cette semaine a Lengde est une longue méditation sur ma vie, à l'aube de mon vingt-sixième anniversaire. Je fais le point sur tout ça, me dis que décidément ça n'est pas si mal même si ça n'a pas toujours été simple. En tout cas je ne me suis jamais ennuyé. J'ai plutôt l'impression d'avoir déjà vécu plusieurs vies. Je sais en tout cas que mes années de post-adolescence sont finies. Je suis désormais plus proche des trente ans que des vingt. J'ai d'autres aspirations. Je viens de tourner une page en quittant mon appartement rue de l'Annonciade. Je réalise aussi que, dans la foule de mes connaissances et relations, il y a plein de gens que je n'ai plus envie de voir. Il faudra trier. Nous verrons bien...

Depuis quelques jours, j'ai par ailleurs un très mauvais pressentiment, qui me dicte qu'il s'est passé quelque chose, j'ignore quoi, et que ma princesse indienne a décidé de me quitter. Mais je n'ai aucun moyen d'en savoir davantage, alors je m'efforce de ne pas y penser.


Prochaine expérience : The Miao Experience (pt. 3).

17 février 2016

The China Experience – 25/ The Lijiang Experience (Pt. 14)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 13).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Quatorzième jour. J'écris beaucoup pour moi. J'ai davantage envie d'une auto-thérapie que de me replonger dans mes scénarios de BD après le grand frisson du roman. Je me demande si le slogan publicitaire qui dit que « l'important ce n'est pas le nombre d'idées que l'on a, mais le nombre d'idées que l'on réalise » ne se trompe pas. L'intériorité d'un être humain, les idées qu'il formule en lui-même sont parfois une fin en soi. Qui sait si les bouddhistes n'ont pas raison, qui prétendent qu'une pensée a autant d'importance qu'un acte. Ce que je suis m'a toujours davantage importé que ce que je fais, mais j'ai le monde entier contre moi lorsque je prends ce parti-ci. Pourtant, à cet instant, toutes les portes sont ouvertes, n'attendent plus que ma main posée sur le loquet. Qu'ils sont bons, ces moments de confiance en l'avenir ! Et comme cette Chine me surprend ! On nous la décrit comme un pays totalitaire, dont les citoyens sont victimes d'une oppression terrible. C'est parfois vrai, mais ça n'est pas si simple. On ne ressent nulle tension, politique ou autre, lorsque l'on voyage en Chine.

Je repense au disque de Keith Jarrett, The Köln Concert, que Yanli a diffusé la veille. Une œuvre qui porte en elle la beauté et le tragique, au point de résumer la condition humaine tout entière, jusque dans ses contradictions. Ces œuvres-là, me dis-je, sont les plus belles. C'est vers cela que doit tendre mon travail. Je repense à cette familiarité troublante, qu'à pour moi la Chine. Je repense à ma meilleure amie, qui écoutait tant Keith Jarrett durant sa grossesse. Et à moi, qui l'accompagnait dans ce processus parce que le père ne le faisait pas, qui mesurait l'immensité de ce qui m'arrivait, de cette expérience de vie inattendue. Comme j'aimais poser mes mains sur ce ventre, sentir qu'il y avait quelqu'un là-dedans, un être vivant qui bougeait, qu'un jour je rencontrerai. En y repensant, j'ai le sentiment de n'en avoir pas assez profité. Mais je suis parrain à présent, et il y aura d'autres bonheurs à vivre. Lorsque mon amie m'avait demandé de l'accompagner dans cette aventure, je lui avais dit : « Si quelque chose doit me faire changer d'avis sur mon refus d'être jamais père, ça sera bien cette expérience-ci ». L'expérience m'a en tout cas propulsé dans les bras d'une princesse indienne, qui elle-même veut être mère un jour. Je me tâte, je me dis que revivre ça encore une fois, avec mon propre enfant, pourrait être quelque chose de beau. Nous verrons…

Et puis je remonte un peu plus loin dans le temps, je pense à la façon dont je suis resté tétanisé, à fumer des pétards devant la télé, deux semaines durant, lorsque la rouquine m'a quitté en février. Ce souvenir en appelle un autre. Ma mère qui me raconte qu'à un an, elle a une fois essayé de me laisser pleurer dans mon lit, pour voir si je ne me calmerais pas tout simplement. Au bout d'un moment : silence de mort. Elle va voir et me retrouve prostré, recroquevillé, tétanisé dans mon berceau. N'était-ce pas finalement exactement le même abandon, la même terrifiante trahison, lorsque ma rouquine est partie en claquant la porte ? Je l'ai vécu ainsi. Pour autant, si ma rouquine n'était pas parti ce 17 février, je ne serai pas là, à Lijiang, bientôt en quête des Miaos et des Dongs. Je ne serais pas non plus avec ma princesse indienne. Les jeux du destin sont si complexes, si durs à déchiffrer en amont, et puis soudain on prend du recul et tout s'éclaire… pour très vite se troubler de nouveau, et il en va ainsi sans cesse… Alors je conclue en écrivant que les poissons sont dégoûtants, parce qu'ils pissent et chient dans l'eau qu'ils boivent !

Photo : Dr. Ma Pingke


Retour au taf ! Je reçois un email d'un ami russe, qui me donne quelques précieuses informations concernant son pays, rapport à mon scénario sur la baba-yaga. Un autre email de Christophe Lacaux contient une série de notes absolument indéchiffrables sur le projet de BD Blastann Zeimer, qu'il m'a demandé de scénariser pour lui. Son histoire a un beau potentiel mais c'est encore une pierre qui s'ajoute à l'édifice de mes projets en cours… Et puis je papote avec Yanli, et puis Woo Di arrive et nous papotons plus encore. Yosuke, un Japonais, se joint à notre trio. Woo Di est divorcé. Lorsque je lui fais part de ma curiosité vis-à-vis du rituel chinois, et de mon envie d'assister un jour à un mariage, il m'affirme ironiquement que « non je ne veux pas », ajoutant que les mariages chinois sont un interminable et insoutenable protocole, une singerie hypocrite telle qu'on n'en souhaiterait pas même à son pire ennemi. Et du coup, pris par le flot des relations humaines, je ne travaille pas ce jour-là. Rilke avait raison : la solitude est la meilleure arme du poète, la compagnie des hommes est un obstacle à la créativité. Néanmoins, j'apprécie le retour à une vie sociale après ces semaines de solitude.

Á la table d'à côté, il y a deux filles, dont une brune superbe. Deux espèces de branleurs de la première espèce leur tournent autour. Il y a ce type avec une crête, qui pue la mort : c'est le cliché du connard qui se la joue cool pour tirer sa crampe. La brune n'a d'yeux que pour lui. Je les verrai plusieurs jours procéder à leur manège, sans jamais savoir ce qui en aura découlé. Je me fais toutefois la remarque que ce type est hallucinant, à voyager comme ça avec sa crête. Il me fait penser aux dreadeux d'Inde, en pire. Lorsque je suis à Lyon, je suis la plus belle pour aller danser, je peux passer une heure à me coiffer, à m'habiller, je suis obsédé par mon apparence. Mais ici, en Chine, en voyage, qu'est-ce qu'on en a à foutre ? Je me rase le crâne, je prends mes vêtements les plus usés parce que je vais les bousiller de toute façon, et vogue-la-galère ! Quel besoin a-t-il, celui-là, de se la ramener jusque dans le Yunnan avec son attitude ?! Mais pendant que ce petit groupe pratique le tourisme et vit ici ce qu'il vit là-bas, je me lie avec ces Chinois et ce Japonais, qui m'en apprennent tant sur leurs cultures respectives qu'il m'est impossible de tout noter…

Après cela, je reçois un long email de ma princesse indienne, elle-même en pleine thérapie, brassée par les révélations qu'elle se fait à elle-même et à vrai dire tout à fait déprimée. Elle a, de surcroît, trouvé moyen de s'engueuler avec ma meilleure amie. Elle n'a rien trouvé de plus intelligent à faire que de lui dire qu'elle n'aurait jamais dû garder son enfant, que c'est gâcher deux vies que d'imposer un enfant à un père récalcitrant. C'est un peu brutal, me semble-t-il, mais il vaut mieux ne pas se mêler des catfights. Je voudrais bien être près d'elle pour lui apporter quelque réconfort, tout en lui remettant gentiment les idées en place. Mais je ne peux que lui envoyer des mots doux, alors je m'exécute. Ô combien ma princesse s'empresse de juger les choses à la hâte, d'avoir un avis sur tout, de parler lorsqu'elle devrait réfléchir… Cet aspect de sa personnalité, je l'avais déjà entraperçu, et je découvrirai par la suite que je ne suis pas au bout de mes peines. Mais ce qui se joue surtout ici c'est une rivalité qu'elle ressent entre elle et mon amie, rivalité dont mon amie et moi savons qu'elle n'a pas lieu d'être. Mais comment convaincre une princesse indienne obstinée ? Je repousse la tâche à plus tard, me contente d'atténuer ses propos et de prier pour qu'elle passe à autre chose. Je ne me sens que petit agneau, petit agneau qui voudrait gambader et brouter en paix, qui aimerait bien qu'on arrête de le prendre à parti, de chercher des complications là où il n'y en a pas ! Je suis tellement en paix, ici à Lijiang, et c'est bon ! Les rencontres du voyageur sont éphémères, dépourvues d'enjeux. L'échange, dès-lors, est tout à fait désintéressé, juste pour le plaisir. Et il est trop bref pour permettre que l'on commence à poser des jugements sur l'autre (ou alors on s'évite dès le départ, comme moi et le branleur à crête). Oui, décidément, cette vie de voyageur me plaît. Peut-être devrais-je songer sérieusement à organiser mon existence de manière à la pratiquer davantage !

Toujours est-il que la journée s'écoule et que lorsque arrivent dix-neuf heures, je ne suis absolument pas disposé à laisser un bus m'emporter loin d'ici. Alors je reste en me jurant de partir le lendemain.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 15).

21 janvier 2016

The China Experience – 23/ The Lijiang Experience (Pt. 12)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 11).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Douzième jour. Á force de me décaler chaque soir et chaque matin, je finis par la faire, ma nuit blanche ! Je m'offre ma première matinée à Lijiang : à huit heures, je sirote un café au Photo Café. Mon seul compagnon est un homme d'une soixantaine d'années, qui remplit lui aussi les pages d'un carnet. Son allure de vieux briscard m'amène à songer qu'il est photojournaliste et qu'il a fait dix fois le tour du monde. Je songe que le moelleux tofu chinois me manquera en France, où l'on ose nommer tofu des trucs bio durs comme du bois ! Je bois plus de café, je mange, j'expédie quelques emails, et puis à dix heures et demi, je me rends compte qu'il faut arrêter le délire : je suis trop fatigué pour me lancer à l'aventure avec mon sac à dos. Je me résous donc à faire ce que j'aurais dû faire dès le départ : me coucher tôt, reprendre un rythme normal et partir en forme le lendemain.

Le destin, pourtant, met immédiatement en route la machinerie qui va me conduire à rester ici beaucoup plus longtemps (ce qui aura, vous le verrez, diverses conséquences bonnes et mauvaises). Tout démarre avec un petit chat roux. À Lijiang, quelques commerçants trouvent en effet pertinent d'attacher des chats à leur devanture. Sauf que chat n'est pas chien, et les pauvres créatures passent la journée à miauler en tirant sur leur laisse (Dieu, merci, cette pratique a disparu depuis : les Chinois ont sans doute réalisé que les Occidentaux trouvent ça d'un goût douteux). Tous ces chats attachés me brisent le cœur, et je m'arrête pour caresser le rouquin un instant, lui offrir quelque maigre réconfort. Il n'y a personne autour et la boutique (un disquaire) est fermée. J'hésite, mais je n'ose libérer le félin : il est inévitable que quelqu'un me verra faire, et tout cela pourrait m'attirer les pires ennuis. Je vais, en désespoir de cause, en parler avec Yanli, une des serveuses du Prague Café. J'envisage sérieusement d'acheter le chat à son « propriétaire » et de le libérer ensuite. Mais la jeune fille m'explique que c'est impensable. D'une part, le tenancier du magasin de CD's « aime » son chat, et il refusera de s'en séparer. Par ailleurs, le chat serait rapidement récupéré par quelqu'un qui l'attacherait de nouveau, voire le mangerait. Il n'y a rien à faire.

Plus tard, sur une terrasse, je me retrouve pris en otage au milieu d'une curieuse cacophonie : Un disque d'Enigma, un autre de house music, un troisième de R&B, un Naxi qui joue de la flûte traditionnelle, une perceuse, les oiseaux qui piaillent et les gens qui parlent. Ce chaos, allez savoir pourquoi, m'évoque la France, ma vie lyonnaise. Je réalise que je n'ai pas bu une goutte d'alcool depuis dix jours et que c'est appréciable. En réalité, j'évolue dans un milieu social (le milieu artistique) où il faut une volonté de fer pour échapper à l'alcool, aux cannabis et aux drogues de toutes sortes. Tout, comme l'évoquera si bien Brett Easton Ellis dans son roman Lunar Park, se trame sur fond de fêtes : les rencontres importantes, la construction du réseau social… Il y a certes d'autres contextes, plus formels, mais en fait c'est là que ça se passe, aux fêtes. Si vous n'y êtes pas, vous n'êtes nulle part. Et forcément, lorsque vous sortez tout le temps, et lorsqu'en plus vous y prenez goût, il y a de fortes chances que vous vous métamorphosiez en alcoolique mondain… À ce sujet, je me fais aussi la remarque que les femmes sont bien contradictoires. Passés vingt-cinq ou trente ans, elles mènent une guerre sans merci contre leurs hommes s'ils boivent ou fument. Mais lorsqu'elles ont vingt ans, c'est une autre affaire. Je m'en souviens très bien, parce que je n'ai commencé à consommer de l'alcool et du cannabis qu'après le bac, en entrant à l'université. Au lycée, je me faisais souvent regarder de haut par des filles parce que je ne buvais et ne fumait pas. Arrivé à l'université, c'était parfois carrément parce que je n'avais jamais consommé d'ecstasy, d'acides, de coke… N'avoir pas procédé à ces rituels initiatiques équivalait à être un peu un « bébé », à ne pas connaître la « vraie vie », une sorte de pucelage chimique en somme. Il ne faut pas le nier, il y a à ce sujet une pression sociale exercée par les jeunes filles sur les jeunes garçons. Alors forcément, pas que pour cela mais en partie pour cela, je me suis mis à boire, à fumer, à m'essayer occasionnellement à certaines drogues dures… Et j'ai en effet vu certaines de ces dames m'accorder davantage de considération. Et j'y ai pris goût. Il est probable pourtant que ces mêmes jeunes filles commenceront bientôt à se plaindre de leurs hommes qui boivent trop, sortent trop, fument trop de pétards… Et bien oui les pétasses : ils sont tombés dans le puits dans lequel vous les avez poussés, alors ne venez pas pleurnicher ensuite !

Photo : Dr. Ma Pingke


Vers seize heures, mes errances me conduisent sur la grand-place, et je suis le témoin privilégié d'une scène touchante. Une vingtaine de vieux et de vieilles Naxi chantent en chœur, pour le simple plaisir de chanter. En compagnie d'un seul et unique jeune homme, presque un adolescent, ils se livrent à une incantation qui emprunte sa structure au gospel : le jeune « appelle » et les vieillards « répondent ». Je m'assois à côté d'eux, écoute longuement leur litanie, qui se veut nostalgique et leur donne un air très solennel. Ils cessent au bout d'un long moment, et le groupe se sépare tout en échangeant de grands sourires épanouis, radieux, sereins. La plupart semblent avoir quatre-vingts ans, quatre-vingt-dix peut-être… Cela signifie qu'ils sont nés aux alentours de 1910-1920. Lorsqu'ils étaient jeunes, le Yunnan vivait dans des conditions médiévales, tel qu'il avait vécu des siècles durant. Aujourd'hui, leurs petits enfants possèdent des télévisions, des téléphones portables, des ordinateurs connectés à internet. Aujourd'hui, des milliers de touristes affluent chaque année du monde entier. Quelle différence, quel monde entre le Yunnan de leur enfance et celui de leur crépuscule ! Si l'on repense à cette histoire tumultueuse de la Chine moderne, à la multitude de cataclysmes à laquelle ces gens ont survécu : les Seigneurs de la Guerre, la Guerre Civile, le seconde Guerre Mondiale, la famine du Grand Bond en Avant, la Révolution Culturelle (les minorités, attachées à leurs traditions, furent d'autant plus persécutées)… Tant de fois ont-ils dû frôler la mort ! Il est alors doux de les voir ainsi s'amuser, de se figurer leur soulagement en ces temps de paix et de prospérité, leur satisfaction de finir leurs jours à l'abri des armes et de la faim, sachant qu'un avenir meilleur attend leurs petits-enfants… Les Naxis de Lijiang ont en outre la chance d'être protégés par le régime qui les oppressa jadis : les autorités chinoises ont expié les pêchés de Mao en offrant nombre de compensations aux minorités. De fait, les Naxis jouissent de certains privilèges, par exemple d'être seuls à pouvoir posséder des biens immobiliers dans la vieille ville, ce qui les met aux premières loges pour profiter du pognon des touristes. Quels qu'aient pu être leurs joies, leurs douleurs, leurs rêves, leurs échecs, leurs grandeurs et leurs bassesses, ces vieux Naxis m'émeuvent, éveillent en moi un respect sans borne. Leurs visages ridés, fripés, usés par les ans, m'apparaissent plein de grâce et de bonté. Que ne parle-je naxi ou chinois ! J'aimerais tant qu'ils puissent me raconter leurs vies, leurs périples… Mais si quelqu'un doit en noter la trace et l'offrir en héritage au monde, il faudra malheureusement que cela soit un autre que moi…

Il est inévitable que j'échoue ensuite au Prague Café, et je poursuis par écrit un travail d'auto-analyse commencé depuis quelques mois. Depuis la Confession publique, les choses ont progressé, mon analyse s'affine peu à peu… Il y a quelque chose de complexe dans la quête qui m'a conduite à ma princesse indienne, pierre angulaire de ma vie affective (il y aura un « avant » et, bien que je l'ignore encore à ce jour, un « après »). Comme je l'ai déjà évoqué, cette relation a une dimension métaphysique, mais il y a également des données purement psychologiques à prendre en compte.

Je prends conscience de mon faux-complexe d'Œdipe… Vers l'âge de quatre ans, je me souviens avoir dit à ma mère que je voulais l'épouser. Classique. Ma mère me répond alors que c'est impossible car elle est déjà mariée à mon père. La réaction normale eut été d'éprouver une jalousie, un désir d'écarter mon père de l'équation. Un peu étonné, je me contente de répondre « Et alors ? Ça ne t'empêche pas de te marier avec moi aussi ! ». Je me souviens avoir ressenti une certaine contrariété devant ce que je considérais comme un faux problème : nous pouvions parfaitement faire ménage à trois ! Ma réaction était en fait conditionnée par le schéma familial instauré par ma mère. Cette femme désirait, tout au long de sa vie, être au cœur de l'attention. Elle ne supportait pas que mon père me témoigne de l'affection ou réciproque. Nous étions « ses » hommes, nous devions lui donner de l'affection à elle et c'est tout ! La triangulaire père-mère-enfant était donc brisée au profit d'une double interaction mère-enfant/mère-père. Lorsque j'étais encore très jeune, mon père souffrait d'ailleurs que ma mère se refuse à m'envoyer au lit avant minuit : leur couple n'avait plus d'intimité. J'en arrive à m'étonner que ma mère ait, par la suite, si mal pris que mon père ait une liaison extra-conjugale, considérant qu'elle-même le trompait symboliquement avec son propre fils ! Je repense ensuite à Laurence, mon premier « amour » de cinq à sept ans. Nous sommes en troisième année de maternelle. Laurence est officiellement considérée comme la « plus belle fille de l'école », de même que sa mère, divorcée (c'est encore rare à cette époque), est considérée comme l'une des plus belles femmes de la ville. Une lignée de princesses. J'ai moi-même ma petite cour et, sans avoir encore vu de film américain pour ados, nous reproduisons le schéma archétypal du capitaine de l'équipe de foot et de la capitaine des cheeleaders. Nous sommes deux gosses aux personnalités fortes qui déjà, en maternelle, se considèrent comme des individus à part entière alors que nos camarades sont encore les « choses » de leurs parents. De cette force de caractère, nous tirons une fierté immense. Un beau jour, ma grand-mère fait une plaisanterie : « à ce rythme, vous allez vous marier quand vous serez grands ». Laurence et moi nous jetons sur cette idée : nous annonçons à toute l'école que nous sommes désormais fiancés, et l'idylle durera près de trois ans. Ça vaudrait vraiment le coup de se demander pourquoi deux gosses de cinq ans, aux ego surdimensionnés et aux familles déstructurées, transforment avec autant de ferveur une remarque anodine en quelque chose de si sérieux.

Ensuite on me change d'école. Je perds ma princesse. Je perds aussi mon statut social. Sans compter que mon père se fait de plus en plus absent et que ma mère sombre dans la démence, la violence et l'alcool. Le temps passe et, par automatisme, je caresse du regard Christelle, la fille la plus populaire de mon nouvel établissement scolaire. Mais nous ne jouons pas dans la même cour : Christelle est inaccessible et toutes le seront longtemps. D'autant que l'on déménage sans cesse : autant de nouvelles écoles, et à chaque fois je suis de nouveau le « nouveau ». Les gamins sont cruels avec les étrangers. Jusqu'au lycée, où la roue tourne enfin. Finalement, ma quête n'était-elle pas aussi celle d'un idéal perdu ? Celui de mon premier amour et de ce qu'il représentait ? Je ne sais. J'ai gravi les échelons jusqu'à la fille aux yeux de miel, jusqu'à la rouquine, jusqu'à la princesse indienne… Toujours plus belles, toujours plus désirées, toujours plus valorisantes… Je ne les choisis certes pas que selon ce critère : leurs personnalités y sont pour quelque chose (et sont sans doute aussi pour quelque chose, au-delà de leur physique, dans la fascination qu'elles exercent sur les hommes)… Mais je prends conscience qu'il y a un plan secret, caché derrière toutes ces conquêtes… Il y a la reconquête de mon paradis perdu. Il y a aussi la reconquête de ma fierté, moi qui, de « capitaine de l'équipe de football » à cinq ans, dégringola ensuite au statut de vilain petit canard. Il y a aussi, plus simplement, un désir de joie, de satisfaction. Je me souviens des photographies du mariage de mes parents, en 1964. Mon père a l'air terrifié. Ma mère rayonne, triomphe. Mais mon père, le pauvre homme… Son regard dit son inquiétude, sa peur d'être en train de vivre le pire glissement de terrain de son existence. Finalement ils seront heureux pendant près de quinze ans. Puis les choses se délitent, je suis englouti par la démesure de leurs déchirements. Tout ceci me renvoie aussi au syndrome de la princesse qui sévit dans ma famille maternelle. Mon arrière grand-mère était une princesse. Ma grand-mère était une princesse. Ma mère était une princesse. Toutes dominantes, capricieuses, féministes, rayonnantes d'orgueil et consacrant leurs existences à s'assurer que ceux qui les entourent les vénèrent. Ma mère a un garçon. Si j'avais eu une sœur, elle aurait hérité de cette malédiction. Mais c'est à moi qu'échoit cette responsabilité : perdurer la lignée des princesses. Je peux bien me tortiller dans tous les sens dans mon identité sexuelle, être efféminé, passer pour bi ou carrément homo auprès de pas mal de gens, je reste un homme hétéro. Inconsciemment, le seul moyen pour moi d'être une princesse est de les côtoyer au plus près, de m'imbiber de leur majesté. Et le plus près, c'est le couple. Ceci explique cela.

Toutes ces prises de conscience me laissent un peu essoufflé, je décide de faire une pause dans mon introspection et de revenir au présent. Je lève les yeux et l'étagère de livres qui est en face de moi a bougé. Je l'ai vue vibrer comme si elle était en caoutchouc. La fatigue me donne des hallucinations. Je devrais dormir, mais comme toujours mon élan de vie me pousse à la veille. J'établis alors une liste des choses qu'il faut que je fasse en rentrant : enregistrer une démo – et pourquoi pas un album ? – avec Shoona Sassi ; enclencher un grand nombre de réformes administratives dans mon collectif, Neweden, dont le fonctionnement est bien trop anarchique ; créer un site internet pour le collectif et un autre pour moi ; lancer Mercure Liquide une fois pour toute ; finaliser le contrat avec Pointe Noire et trouver des dessinateurs pour Épeira et Wasted World (un autre scénario en cours) ; finaliser les corrections de L'incident Œdipe et l'envoyer aux éditeurs… Comme toujours, j'ai les yeux plus gros que le ventre et j'en suis conscient. Mais je ne puis m'en empêcher, c'est plus fort que moi… Je songe qu'il sera bien temps, quand je serai plus âgé et plus sage, de faire une seule chose à la fois… Et puis je mange, et puis je vais – enfin – me coucher…


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 13).

26 novembre 2015

The China Experience – 22/ The Lijiang Experience (Pt. 11)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 10).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Onzième jour. Au Photo Café, je relis Kazz, Alchimie et Les charognards et autant je suis satisfait de mon roman, autant mes dernières chansons ne me plaisent pas du tout. Je me sens prisonnier des vers et des pieds, autant de contraintes auxquelles j'ai renoncé avec soulagement dans le cadre de mon écriture poétique. C'est un vrai problème : ma plume n'est pas incisive en chanson, j'y perds la spontanéité qui donne leur tranchant à mes poèmes. Je note ensuite mes rêves de la nuit. Dans le premier, une éditrice de Pointe Noire m'expliquait que la sortie de Warp risquait d'être repoussée car « la conjoncture n'est pas très favorable » (tu m'étonnes, ils sont en train de faire faillite !). Dans le second, j'étais sur un bateau en Chine, mais c'était une sorte de jour férié où il était interdit de monter en bateau, alors on était tous dans l'eau, accrochés aux bords du bateau (une vraie galère !). Les deux autres rêves me voient encore en proie à des gens mécontents qui me font toutes sortes de reproches. Après cela, je potasse mon Lonely Planet et un article m'amuse beaucoup, qui explique le rituel post-mariage des Bai, la minorité dominante à Dali (au Sud de Lijiang). À peine le mariage prononcé, l'homme et la femme se lancent dans une course jusqu'au foyer conjugal. Celui qui, le premier, se saisit de l'oreiller sera – à jamais – le décisionnaire du couple.

Photo : Dr. Ma Pingke


Le soir, je me rends à un concert de musique traditionnelle naxi. Le spectacle est présenté par un homme de plus de quatre-vingts ans, qui a consacré sa vie à la redécouverte et à la promotion de cette musique (évidemment interdite par Mao). La plupart des musiciens d'ailleurs sont très âgés, quoi que des jeunes prennent heureusement la relève. Je ne me risquerai pas à tenter de décrire la musique naxi, mais Youtube est votre ami. Le vieil homme nous explique que la pratique de cette musique donne une santé de fer et que cela explique la longévité des interprètes. Il déplore ensuite que les jeunes Chinois se désintéressent de leur héritage culturel et enchaîne avec une anecdote que je retranscrirai telle quelle : « Un musicien de l'orchestre avait décidé d'apprendre deux ou trois mots d'anglais. Lorsque des touristes s'adressaient à lui, il disait ''Hi'', puis "Where are you from?''. Quel que soit le pays d'origine de son interlocuteur, il répondait ''I see'', alors qu'il ne voyait rien du tout. Puis comme il ne comprenait rien d'autre, quoi qu'on lui dise ensuite il répondait ''bye bye'' et s'en allait ». L'histoire, contée en chinois puis en anglais, provoque l'hilarité du public : j'ai sans doute affaire à un exemple typique d'humour chinois.

Les premières notes éveillent en moi la même émotion que la ronde de l'autre jour, quelque chose de très fort à nouveau. Je sors de là tout à fait ravi mais vidé. Je songe que ça serait bien si le Prague Café mettait un disque de Sting et lorsque j'arrive sur place, Ten Summoner's Tales est dans les enceintes. Puis je me décide sur un coup de tête : demain je quitte Lijiang pour Dali, il est temps de repartir à l'aventure !

En sirotant mon Coca, je repense à mes rêves : depuis le début du voyage, j'y ai toujours le mauvais rôle… Je cherche mais ne trouve aucune explication satisfaisante. Dans la rue, un Occidental blond aborde toutes les Chinoises qui passent, tente de les draguer sans succès, de la façon la plus grossière qui soit. Il respire la stupidité à cent mètres. En fait, il est à ce point caricatural que je l'observe longuement, fasciné par son absence de recul sur sa propre existence.

Et c'est sur ce triste touriste que se termine la Lijiang Experience : demain, je pars.

Du moins, c'est ce que je m'imagine !


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 12).

12 novembre 2015

The China Experience – 20/ The Lijiang Experience (Pt. 9)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

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Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 8).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Neuvième jour. Panique parce que je crois avoir perdu ma carte bleue, et de toute façon j'aurais aussi bien fait ! Une fois la carte retrouvée, ces bâtards de la Société Générale interdisent en effet à la Bank of China de me donner le moindre jiao (je suis en découvert, parait-il…) ! Scandalisé, je change mon ultime traveller's cheque et conçois le plan de me faire envoyer de l'argent de France via Western Union, genre une avance de ma famille pour mon anniversaire et Noël. J'avais en effet calqué mon budget sur le modèle de mon voyage en Inde, mais force est de constater que la Chine coûte cher, et aussi que je n'ai pas le goût de voyager dans des conditions aussi extrêmes que la première fois. Cette nuit pourtant, j'ai rêvé que je chantais sur scène avec Prince et Larry Graham et qu'Alfred (le valet de Batman) était mon domestique, mais ces rêves de millionnaire sont décidément bien éloignés de la réalité. Pour couronner le tout, il pleut et il fait gris ! Je vais noyer mon désespoir dans un café au Prague, et le mélange de jazz et de trip-hop qu'on y diffuse ce jour-là me soulage immédiatement.


Photo : Dr. Ma Pingke


Comme je me remets à L'incident Œdipe (inédit), il se produit un de ces moments vraiment magiques que connaissent les écrivains. Je travaille sur une scène durant laquelle Sonia (l'héroïne du roman) se trouve emportée dans un torrent de drogues et de sensualité, lorsque la serveuse mets Protection de Massive Attack. La musique colle tant et si bien à ce que je suis en train d'écrire que, déjà envoûté par mon récit, je me retrouve totalement en phase avec mon personnage. C'est une adéquation parfaite entre ce que vit Sonia, ce que je ressens en le décrivant, la musique et l'atmosphère tout entière de ce petit café pendant une heure. Ce genre de moments est la véritable récompense de l'artiste. La satisfaction d'être publié, les éloges, le fait d'être lu et reconnu… Tout ceci a son importance mais n'est que pacotille en comparaison de ces instants d'auto-envoûtement !

Et ça y est ! C'était la dernière scène (pas du roman, car la fin avait été écrite auparavant, mais la dernière à écrire). Il y aura bien-sûr nombre de corrections et de retouches, mais l'écriture de mon premier roman est terminée ! Lorsque j'ai commencé, la composition d'un roman me faisait l'impression d'une montagne infranchissable. C'était en 1997. Nous sommes en 2002. Je viens de gravir la montagne !

Je sors comblé de cette session d'écriture. Dans la foulée, je rebondis et je parviens enfin à composer Alchimie (inédit), la fameuse chanson à propos de la Québécoise. L'opération comporte quelques difficultés techniques avec mon nouveau stylo : après la pile qui dure cinq minutes des Mongols, je découvre le stylo qui dure cinq pages des Chinois ! Dans la foulée, je rédige aussi les synopsis complets de deux futurs albums de mes projets BD Épeira et de Warp. Le synopsis du troisième album d'Épeira comporte un personnage assez épouvantable et comme je n'en ferai jamais rien, autant raconter cela ici. Il s'agit d'une sorte de baba-yaga qui vit dans une maison isolée en Russie. Victime d'une malédiction, elle est condamnée à vivre éternellement, et ce dans l'isolement car sa vue provoque une terreur irrépressible chez n'importe quel mortel. La sorcière, pourtant, ressent la faim et la soif, ne peut donc vivre sans l'assistance de son fils, un colosse aux frontières de la débilité mentale. Mais ses enfants, quoi qu'eux aussi immortels, ne peuvent vivre normalement au-delà de trente ans : après cet âge, leur intelligence décroit et ils deviennent des sortes de zombies anthropophages. On découvre finalement que, tous les quinze ans, la sorcière envoie son fils capturer un homme, qu'elle drogue et viole afin d'accoucher d'un nouvel enfant. Le géniteur est ensuite livré aux enfants-zombies, qui vivent dans un réseau de galeries souterraines sous la maison. Lorsqu'elle accouche d'une fille, le bébé est lui aussi livré aux zombies et la sorcière s'empare d'un autre homme, jusqu'à obtenir un enfant mâle. Trois ans plus tard, je réutiliserai l'idée de la galerie souterraine et des zombies dans Ganesh, mais sur le ton de la comédie.

Cette nuit-là, je m'endors comme un bébé, bercé par la satisfaction d'avoir terminé mon premier roman.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 10).

6 novembre 2015

The China Experience – 19/ The Lijiang Experience (Pt. 8)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

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Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 7).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Huitième jour. Au réveil, je note comme chaque jour mes rêves de la nuit. Cette fois-ci, Reno Bistan devenait guitariste de Shoona Sassi. J'estime beaucoup Reno, que ce soit en tant qu'être humain ou en tant que musicien, mais nos univers sont à ce point différents, tant musicalement que textuellement, que l'idée est tout à fait saugrenue…

Je me décide à aller voir à quoi ressemble la partie « contemporaine » de Lijiang. Elle n'est guère plus reluisante que n'importe quelle autre ville chinoise, mais c'est tout de même assez propre et moderne en comparaison de Hohot ou Erenhot. Ça sera ma seule escapade au dehors de la vieille ville. Il y a pourtant des sites touristiques de renom dans les parages (les « gorges du Tigre » ou je ne sais quoi, et autres sites plus ou moins naturels). Mais je n'éprouve aucun désir d'aller m'émerveiller ailleurs puisque tout m'émerveille ici. Et puis j'aurai bien le temps de replonger dans l'aventure dans le Guizhou, lors de ma visite aux Miaos et aux Dongs. Après une halte au Dadawa Café, je fais le tour des disquaires. Á dix yuans le CD, je songe à faire de sérieuses courses avant de partir, que ce soit en musique chinoise ou occidentale. Je file ensuite à mon bien-aimé Prague Café, croisant au vol une nouvelle ronde naxi. Tout autour, des touristes chinois et occidentaux matraquent la scène de leurs appareils photo. Je trouve ridicule cette habitude de tout photographier, comme si la mémoire était défaillante sans clichés. Je dis ça mais les notes que je prends quotidiennement sont une forme de photographie...

Mon roman n'est pas terminé mais déjà je prends des notes sur la bande dessinée Warp. L'éditeur Pointe Noire est vivement intéressé par ce projet de SF, en collaboration avec le dessinateur Arden, et je dois encore y travailler (j'apprendrais à mon retour que Pointe Noire a profité de mon escapade pour faire faillite !). La serveuse du Prague Café joue un CD de la Mano Negra, sacrilège qui brise temporairement l'atmosphère sereine du lieu, mais Dieu merci cela ne dure pas. Je travaille longuement au roman, puis Lu se pointe et nous entamons une nouvelle conversation. Cette fois-ci j'ai droit à l'histoire de ses parents. Ils se sont rencontrés sur l'île de Heinan (où je me rendrai en 2009) mais ont très vite été séparés par le régime communiste et leurs obligations professionnelles. Le père fut envoyé par ici pour travailler à des essais nucléaires, la mère par là pour faire Dieu sait quoi (je ne le note pas). Lu a donc été élevée en grande partie par ses grands-parents (pratique courante en Chine). Elle a une petite sœur, née juste avant la politique de l'enfant unique. Lorsqu'elle était gosse, les familles avaient des tickets de rationnement et la vie était autrement plus dure qu'aujourd'hui. Cette Chine d'antan, fermée au monde et soumise aux plus grandes restrictions, je ne la connaîtrai jamais. Nous abordons ensuite l'histoire du pays, et plus particulièrement la Révolution Culturelle.

Photo : Dr. Ma Pingke


J'ai étudié la question avant mon voyage : les souffrances du peuple chinois depuis un ou deux siècles dépassent l'entendement. Affaiblie par ses deux « Guerres de l'Opium » contre les forces européennes, la Chine sombre de 1854 à 1861 dans la Révolte des Taiping. Cette guerre civile, fomentée par un fou qui se prend pour la réincarnation du Christ et qui profite du mécontentement populaire, coûte la vie à vingt ou trente millions de Chinois ! Les choses se calment un peu jusqu'à la chute de l'empire et l'avènement de la République en 1911. À partir de là, c'est une hystérie presque sans trêve ! La République entre en conflit avec différents « seigneurs de guerre », le pays est vite déchiré. En 1927, la guerre civile entre communistes et républicains (un ou deux millions de morts) vient s'ajouter au chaos ambiant. Les Japonais profitent de ce bordel pour envahir la Mandchourie en 1931, puis à partir de 1937 le reste de la côte Est, massacrant la population pour un oui ou pour un non. La Seconde Guerre Mondiale commence en fait ici (et non en 1939, comme le voudrait l'ethnocentrisme européen) et la Chine en sortira délestée de douze millions de citoyens supplémentaires. À peine les Japonais sont-ils expulsés en 1945 que la guerre civile reprend de plus belle (quatre millions de morts), jusqu'à la victoire communiste de 1949.

Le pays connaît quelques années de stabilité, puis la politique de Mao sombre dans une idiotie systématique. Entre 1958 et 1960, la réforme économique dite du « Grand Bond En Avant » est lancée. Il s'agit de « booster » la production agricole et industrielle mais en fait, l'opération se révèle un désastre et la Chine flingue complètement son économie. L'agriculture et l'industrie sont anéanties. La famine et la malnutrition tuent entre vingt et quarante millions de Chinois en l'espace de quelques années. Vivement critiqué par ses pairs, Mao organise son come-back, la fameuse Révolution Culturelle. Pour cela, il soulève la jeunesse de son pays, ce qui engendre un désordre colossal. Durant dix ans, le pays est au bord d'une nouvelle guerre civile. Mao restera dans les annales comme le seul dictateur suffisamment crétin pour avoir organisé une révolution contre son propre régime. Des millions de personnes sont déplacées de force des villes pour aller travailler à la campagne, l'aveuglement idéologique est total, l'hystérie collective va parfois jusqu'au cannibalisme et si le coût en vie humaine est relativement faible au regard des cataclysmes précédents (plus ou moins un million de morts), la Chine en est profondément ralentie dans son développement. Pendant ce temps, les intellectuels parisiens brandissent fièrement le Petit livre rouge de Mao. La Révolution Culturelle, pourtant, est un véritable anéantissement culturel : les abrutis qui la présentent ici comme un modèle de pureté socialiste seraient les premiers à tomber s'ils étaient là-bas ! Ce n'est finalement qu'à la mort de Mao, en 1976, que la Chine commence à se relever, jusqu'au boom économique que l'on connaît aujourd'hui. En comparaison, et malgré nos deux Guerres Mondiales, le vingtième siècle européen est une joyeuse partie de ping-pong !

Au sujet de la Révolution Culturelle, Lu m'explique que le conditionnement des mentalités est une pratique bien antérieure à Mao, que c'est même une tradition millénaire. Les empereurs avaient besoin d'y recourir afin de garder la main sur un territoire aussi grand. Selon elle, Mao n'a fait que reprendre cette habitude impériale. Elle pense que c'était encore un brave homme en 1949, puis que le pouvoir lui a fait perdre le sens des réalités, et qu'en outre il était devenu trop vieux pour gouverner. La misère était telle après le Grand Bond en Avant, me dit-elle, que les gens se seraient raccrochés à n'importe quel « sauveur » : Mao a su en tirer parti. Mais il reste le père fondateur du nouvel « empire » chinois : pas question de le représenter comme le monstre qu'il était. Ainsi, la Bande des Quatre (sa femme et trois autres politiciens) sont officiellement responsables de la Révolution Culturelle. Même si le Parti Communiste admet que Mao a pu commettre quelques erreurs, il n'en est pas moins considéré comme une sorte de saint. Lu n'est pas complètement dupe de cette propagande : internet, malgré la censure, lui offre d'autres sources d'information, ainsi que des livres importés de Hong Kong où, bizarrement, la liberté d'expression a plutôt bien survécu à la rétrocession de 1997. La plupart des Chinois, toutefois, vénèrent Mao. Au cours d'un récent voyage, Lu a séjourné chez une famille tibétaine. Même là-bas, Mao trône sur l'autel à côté du Bouddha, et on les prie tous les deux ensemble.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 8).

30 octobre 2015

The China Experience – 18/ The Lijiang Experience (Pt. 7)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 6).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Septième jour. Je me décide à sortir un peu de la vieille ville, juste pour grimper sur la colline voisine qui comporte un parc. La pluie soudain m'interrompt, et je me réfugie trempé au Ma Ma Fu's Café. Je me réconforte ensuite au Camel 3 avec une pizza à trente yuan (c'est à dire très cher). C'est une pizza aux fruits, d'un goût sucré-salé curieux mais agréable. Sur la devanture du café, des banderoles clament « no war in Irak ». Je finis comme chaque jour au Prague Café où j'écris des heures durant, bercé par The Million Dollar Hotel et Charango.

Je papote également avec une jeune Chinoise dénommée Lu, qui essaie de me convaincre que la Chine est dans une phase de « communisme en économie de marché » ou quelque absurdité du genre, et que l'on reviendra à une économie purement socialiste lorsque la nation se sera hissé au niveau des pays riches. Mes doutes la mettent mal à l'aise alors je n'insiste pas : je ne suis pas là pour juger ni faire de la propagande. Sept ans plus tard, en 2009, je m'apercevrai que certains Chinois croient toujours à cette fable… Lu se raconte : son métier de guichetière, qu'elle envisage de quitter, qui la lasse et la contraint à beaucoup d'heures supplémentaires. Ses parents qui se sont endettés auprès d'une banque afin d'acheter un appartement, ce qui est contraire aux habitudes chinoises (ici, m'explique-t-elle, l'emprunt n'est pas vécu comme un investissement comme en Europe, mais comme un dernier recours et un appauvrissement). Lu me décrit un peu les différentes religions chinoises, ajoute qu'elle n'adhère à aucune d'entre elle, mais croit en Dieu et en la réincarnation. Selon elle, le bouddhisme s'est surtout développé en Chine auprès des femmes. Leurs pénibles conditions de vies (elles étaient officiellement les « esclaves » de leurs époux) étaient quelque peu adoucies par la perspective d'une vie meilleure, après réincarnation… Elle considère d'ailleurs que la condition de la femme ne s'est guère améliorée, puisqu'elle doit désormais travailler, tout en restant seule responsable des tâches ménagères et des enfants.

Photo : Dr. Ma Pingke


La question des enfants, justement, me taraude. Je n'en n'ai jamais vraiment trop voulu mais ma princesse indienne, elle, en veut absolument. Il s'est passé, entre l'Inde et la Chine, quelque chose d'inouï à ce sujet. En décembre 2001, ma meilleure amie apprend qu'elle est enceinte. Le père ne veut rien savoir. Elle me demande si je veux être parrain et l'accompagner tout au long de sa grossesse car elle ne se sent pas la force de traverser tout cela toute seule. Je dis oui sans hésiter. Lorsqu'on me demandera plus tard pourquoi, je dirai simplement que c'est parce qu'elle me l'a demandé, et c'est aussi simple que ça. Ensuite il y a la Rouquine, une vieille amie. Je la connais depuis le lycée, alors elle était une princesse inaccessible mais entre temps, je suis devenu princesse moi aussi. Elle vit désormais à Angers. Je tente ma chance au cours d'un échange de SMS. Il suffit parfois d'un texto... Elle m'invite à lui rendre visite, ce que je fais à la suite d'un premier trip à Angoulême avec mon collaborateur Christophe Lacaux, à la rencontre des éditeurs. Elle va mal, je vais mal, mais nous passons une nuit inoubliable que j'immortaliserai dans le texte Mercure liquide. L'extrême revient puis repart aussi sec et tout part en couille. La Rouquine vient à Lyon pour quelques jours. Elle est incapable de me dire qu'elle a besoin que je m'engage et, incapable de comprendre qu'elle en a autant envie que moi, je n'ose le faire. Mon apparente désinvolture la blesse, elle m'insulte, m'accuse peu ou prou d'être l'incarnation du mal (rien moins !) et part en claquant la porte. Game over. De ce marasme naît, comme je l'ai déjà raconté, l'idée d'un départ en Chine et une nouvelle étape dans ma dépression. Les fêtes se font de plus en plus amères, je rase de plus en plus les murs. Parfois, je rentre seul chez moi et je pleure.

Bientôt, ma meilleure amie s'installe chez moi avec ses deux chats : ça fait quatre avec les miens mais l'appart' est immense donc ça va. Nous sommes tous deux au bout du rouleau, complètement au bout du rouleau. Comme un frère et une sœur, nous nous soutenons merveilleusement dans la traversée de nos tunnels noirs respectifs. Je pratique l'haptonomie avec elle, me retrouve à attendre cet enfant comme si c'était le mien. De nos solitudes est en train de naître quelque chose de magnifique, et nous nous accrochons à cela. Deux à trois fois par semaines, nous répétons dans mon salon avec DaBoostemp. Shoona Sassi prend forme, toute ma frustration sexuelle et affective y passe, notre musique est un immense cri de rage festif, une danse de vie pour contrer la morbidité qui m'habite. Nous organisons une mini-soirée Neweden avec d'autres artistes pour notre premier concert, fin juin. Je ne vis plus que pour trois choses : le premier concert de Shoona Sassi, la naissance de mon filleul et mon départ en Chine. Je m'accroche à cette trinité comme à un fil d'Ariane. Ce sont les seules choses qui m'empêchent de sombrer tout à fait. Je garderai un souvenir profondément ému de cette période, parce qu'en dépit de la souffrance qui m'habitait elle fut belle. Elle fut belle parce que je m'accrochais à ce à quoi je pouvais m'accrocher, parce que malgré la dépression je ne me laissais pas abattre. Ce printemps 2002, cette épopée désespérée, restera parmi les périodes les plus romantiques de mon existence.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 8).
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