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21 octobre 2015

The China Experience – 17/ The Lijiang Experience (Pt. 6)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 5).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Sixième jour. Je paie pour cinq nouvelles nuits, après quoi j'irai voir les Miaos et les Dongs. Je passe l'essentiel de la journée à travailler sur L'incident Œdipe (inédit) au Prague Café et au Photo Café. Je réalise que depuis bientôt une semaine je ne fais que passer d'un bar lounge à un autre, écrire et flâner dans les ruelles. Et c'est une révélation ! J'ai trouvé là un mode de vie qui me comble tout à fait. Doux farniente chinois… Avant de m'endormir, je tente d'écrire une chanson à propos de la Québécoise, et ne parviens à rien.
Photo : Dr. Ma Pingke
La Québécoise m'avait donc quitté en septembre 2001, au terme d'une semaine bizarre. Comme chaque rentrée, les fêtes avaient repris à un rythme hystérique et en l'espace d'une semaine j'effleurai peu ou prou cinq femmes différentes, dont ma Québécoise et la jeune fille aux yeux de miel qui, un soir qu'elle se sentait probablement un peu seule, m'offrit une sorte de happening post-apocalyptique qui me laissa sans voix. Toute cette débauche mit les Islamistes en rage et ils explosèrent le World Trade Center en représailles. Stupéfait, j'écrivis le pamphlet La Terreur (inédit) dans la foulée, qui servirait plus tard de base à Bébé Coma et se verrait à ce titre supprimé du sommaire de Fragments nocturnes. Ensuite, au fil des semaines un grand vide s'empara de moi. Il ne se passait absolument rien. Neweden tué dans l’œuf une seconde fois par mes soins, des tas de projets artistiques qui restaient lettre morte et un grand désert affectif... Une amie m'offrit ses bras un soir de dérive, me sauvant probablement la vie. Le réveillon fut une serpillière : je me traînai à deux teufs en apparts, l'une après l'autre. Je n'avais plus rien à dire à personne. Devoir saluer trente connaissances en dix minutes me lessiva. Je quittai la seconde fête à une heure à peine, sans dire au revoir à qui que ce soit, rasant les murs comme un criminel en fuite. Je me réfugiai chez moi, juste assez ivre pour être totalement déprimé, pas assez pour ne plus m'en rendre compte, avec mes deux chats pour témoins. J'avais perdu tout goût pour les mondanités et c'était comme une petite mort. Il fallait bien que je me décide à l'admettre : j'allais mal. J'avais oublié comment vivre sans l'extrême et j'allais mal.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 7).

11 janvier 2010

Bébé Coma Solo

Bébé Coma est un projet de semi-improvisation pluridisciplinaire qui a une longue histoire. Issu de sessions d'écriture intensives de l'automne 2003 en vue de futures Combustions Spontanées, héritier thématique d'un spectacle similaire avorté en 2002, produit sur scène à cinq reprises en 2003-2004 avec votre humble serviteur au texte, NeSty NeSs au son, et selon les cas Pierrick Maitrot ou Jean-Pierre Olinger à la peinture, Stéphan Meynet à la vidéo ou safran en projection photographique... Vous pouvez trouver une historique plus détaillée du projet ici.

Après que la première version ait vécue, le projet repartit dans une nouvelle direction en 2005, avec le musicien Vincent Palumbo, la danseuse Florence Bordarier et la vidéaste Isa Borgo. Malheureusement je suis parti deux ans à Marseille, Vincent est parti en Angleterre puis à Paris, et tout ça est resté en stand-by depuis trois ans. Nous nous sommes revus tous les quatre il y a peu, et on s'est dit qu'on finirait bien le travail, pas en live mais en studio, pour une version qui serait alors diffusée online : à suivre donc...

En attendant, Florence eut l'occasion de présenter une partie de son travail sur le spectacle en 2006. Chorégraphié par ses soins sous la direction de Dominique Buttaud, danse silencieuse (d'où la vidéo sans musique), Bébé Coma Solo est tout ce qui est visible à ce jour du projet... J'espère que vous pourrez un jour découvrir Bébé Coma dans son intégralité et d'ici là, je vous laisse en compagnie de Florence.

22 novembre 2006

Marseille, donc...

Marseille ! Après onze ans de vie lyonnaise, me voici Marseillais pour une durée indéterminée, d’au moins quelques années en tout cas. Dépaysement ou déracinement ? Un peu des deux sans doute. Ce déménagement me fait en tout cas prendre la mesure - indépendamment de ma joie d’être dans l’ailleurs - de mon attachement à Lyon ! L’autre jour je me suis demandé si je devais corriger la mention « auteur lyonnais » dans la bio de mon ancien blog et le négatif m’est apparu comme évident. Je vis à Marseille mais je vis Marseille comme une étape, un transit, une « house » mais pas un « home ». Lyon est la ville où je me suis formé, humainement comme artistiquement. Toute ma vie d’adulte s’y est déroulée, Lyon m’a nourri, énormément apporté : l'homme et l'artiste seraient radicalement différents si ces onze ans s'étaient déroulés ailleurs ! J’ai parfois détesté cette ville à force d’y errer, mais quelle histoire d'amour n'a pas ses moments difficiles ? Lyon et sa Croix-Rousse resteront donc mon « home » pendant longtemps, en tout cas mes racines et une partie de mon identité. Pourtant, si je n'ai pas fini d'y retourner en week-ends, je sais que je n’y revivrai pas, jamais, parce que ce serait revenir en arrière. Hors, où que me mène ce départ sur Marseille, ce ne peut être que vers l’avant (et encore plus de soleil !). Cela fait d’ailleurs partie de l’aspect un peu vertigineux de ce départ à Marseille : l’après Marseille est un ailleurs inconnu, il n’y a pas de rassurant retour en arrière possible. J’ai fait le « grand saut ». Mais si je dois rattacher mon nom et ma fonction à une ville, ce sera encore longtemps à Lyon. Donc : Shaomi, auteur lyonnais vivant à Marseille.

Une des principales raisons qui m’ont poussé à partir (hormis une certaine jolie brune), était de me retrouver seul face à mon travail d’auteur. 
À Lyon, je cohabitais avec de très nombreux amis et par extension de très nombreux projets collectifs. Entre les Combustions Spontanées, Bébé Coma, Mercure Liquide et autres, les « distractions » étaient nombreuses. Non que je plaque tout en bloc, je reste solidaire et acteur (même lointain) des dits projets mais au quotidien, c’est désormais devant mon ordinateur que ça se passe. Je n’ai plus grand chose d’autre à faire de mon temps - hormis, certes, aller nager - que d’écrire et démarcher les éditeurs. Me voici donc face à moi-même (et paradoxalement face à l’autre puisque je n’habite plus seul) et pour le moment, depuis début septembre, c’est plutôt efficace : je travaille enfin tous les jours mon écriture et les pages s’accumulent heureusement. Mais nous y reviendrons dans les jours qui viennent (promis)...

Je voulais aussi dire quelques mots de mes coups de cœur de l’été. Je me suis bouffé un gros paquet de romans ces derniers mois et j’ai notamment (enfin !) découvert Kafka. J’ai lu Le Château, précisément, et je suis tombé des nues. Je m’attendais à quelque chose de très bon, mais pas à cette folie géniale qui confine à l’hystérie littéraire. Kafka aurait écrit que « Le Château n’existe que pour être écrit, pas pour être lu ». Comment pourtant jeter la pierre à Max Brod, héritier des manuscrits de Kafka, pour les avoir publiés contre la volonté du défunt ? Il eut été criminel de priver l’humanité d’un tel auteur ! Mais ce qui est extraordinaire c’est que Le Château est un chef d’œuvre justement parce qu’il n’a pas été écrit pour être lu ! Bien que Kafka ait fait de nombreuses corrections sur le manuscrit de ce récit inachevé, le roman laisse l’impression d’un premier jet déstructuré, brouillon, sauvage dans sa construction, presque insolent tant le lecteur n’est pas pris en compte ! Et tout est là ! Le génie de Kafka réside justement dans les apartés inattendus, les digressions interminables, les commentaires superflus (voire incompréhensibles), les détails absurdes et les conversations surréalistes qui sont partout présents dans ce livre ! Le Château fait état d’une réalité aussi mouvante que l’est le style de Kafka, qui évolue au fil du récit. La sensation de flottement qui en découle nous rend solidaire du géomètre K. dans sa détresse. Car le lecteur est malmené en même temps que le personnage ! Peut-être même davantage car, alors que le géomètre K. semble partager l’absurdité comportementale des autres personnages, le lecteur est pris au dépourvu à chaque instant. Et je vous parle de mon point de vue de lecteur de 2006, qui en a vu d’autres, qui connaît Ionesco, Beckett et David Lynch. Je n’ose imaginer la stupéfaction du lecteur de 1926 ! Bref, Le Château m’a bien scotché et si vous ne devez lire qu'un classique cette année, que ce soit celui-là !

En cadeau de bienvenue et pour finir, un petit coup de cœur musical et vidéo.
ADULT. est un groupe que j’aime bien, mais les lecteurs habitués de ce blog le savent : je suis gourmand d’electroclash.

Voilà, ce sera tout pour aujourd’hui mais à très bientôt puisque ce blog est réactivé !!!

27 novembre 2005

En écoutant de la pop japonaise...


Quelques échos, pensées personnelles et impersonnelles à partager ce soir en écoutant de la pop japonaise et des musiques de mangas (qu’est-ce que c’est bien, la pop japonaise !). 

À propos du froidRien à en dire hormis que c’est affreux, épouvantable, démesurément insupportable ! Il me tarde de quitter cette région glaciale pour des contrées plus chaudes, sinon tropicales… Allez, plus que quelques années à patienter !

Nouvelles nouvelles :
Beaucoup de choses, ça bouge et c’est vraiment bien ! Il faudrait que ça paie, maintenant (lol). Tabloïde, puisque c’est maintenant le nom officiel du recueil de nouvelles en cours, avance bien. J’ai mes dix sujets, cinq sont finalisées et j’en suis vraiment content. Une est à demi écrite et quatre restent à faire. Dix histoires de femmes dont la vie bascule, c’est le sujet de ces textes pour le reste très différents. Ce sont autant d’expériences narratives volontairement diverses, que lie certes ce style très « parlé » que j’aime à développer. Tabloïde (la nouvelle qui donne son titre à l’ensemble), vous pouvez la lire plus bas sur ce blog. Diamant sans canapé décrit une jeune fille coincée dans sa banlieue. Visages explore l’extrême limite de ce que l’on peut faire, au delà de tout bon sens, pour récupérer un amour perdu. Le cordon narre le bagne qu’est une relation toxique avec une mère et une grande sœur. Ce que font les morts est une variation sur le thème de Flux, la BD que je réalise avec le dessinateur 2080 : ce qui se passe lorsque les perceptions sont modifiées, que le monde des morts devient visible et se mêle à celui des vivants. Le camp pousse jusqu’au bout la dérive de la télé-réalité. Le livre des secrets et Initiations content le passage à l’âge adulte de deux jeunes filles qui découvrent le pouvoir, l’une à travers le chantage, l’autre à travers le sexe. La déposition décrit l’aberration policière à laquelle doit faire face la victime d'un viol, l’indifférence cynique des flics masculins. Quant à La fille d’avant moi, c’est à propos de la paranoïa qui, amplifiée par quelques malheureuses coïncidences, conduit au pire. Dix contes amoraux, dix femmes qui se retrouvent propulsées en dehors de leur routine, sinon de leurs vies. ET autant d’expérimentations narratives, j’en profite pour m’amuser un peu ! Bref, je conte avoir terminé cela pour Noël et soumettre Tabloïde aux éditeurs en duo avec L’incident Œdipe, mon premier roman. Quelques récents contacts pourraient m’aider à attirer l’attention de quelques éditeurs sur ces manuscrits, ce serait bien, on verra. Je pense honnêtement que ces deux livres sont d’honnêtes récits, qui méritent d’être lus. Je ne suis pas encore Kundera (ô mythique Kundera qui bouleversa tant ma vie d’écrivain), certes, mais à force de travail et de pages remplies, je crois commencer à acquérir une vraie maîtrise de la façon dont l’on raconte une histoire, et la « patte » qui va avec.

Raconter des histoires (1) :
C’est ma cause première, la vraie, la seule. J’en parlais au printemps avec le plasticien Nicolas Manenti, car nos parcours ont été similaires en un sens. Pourquoi ai-je choisi ce hasardeux métier ? Au tout départ, juste pour raconter des histoires. Parce que d’autres m’avaient apporté tant de joie en m’en racontant, cela ne pouvait être que jouissif d’en raconter à mon tour. Et parce que rien ne m’apportait plus de bonheur, enfant déjà, que ces histoires, la seule chose valable que je pouvais imaginer faire en ce monde était d’en raconter aux autres. Ainsi ai-je décidé à neuf ans que je ferai de la bande dessinée, puis à quatorze ans que je ferai de la littérature et de la poésie. Nico, lui, voulait à l’origine faire du dessin et de la peinture, ni plus ni moins. Ensuite, il y a eu pour nous deux la « zone de chaos ». Pour lui comme pour moi, cette zone de chaos démarra avec les Pentes de la Croix-Rousse. Nous avons découvert l’art expérimental, la création alternative, celle qui n’est que recherche. Nous avons découvert cela et ça nous a fascinés l’un comme l’autre. Alors nous nous sommes mis à chercher, à tenter nos expériences aléatoires, à travers différents médiums et supports, cherchant d’autres formes de langage et d’expression. Nous étions avides d’essayer mille choses et parfois, nous nous sommes perdus en chemin dans des zones d’ombres, dans des doutes existentiels, dans des directions qui ne nous correspondaient pas. La « zone de chaos » fut traversée et petit à petit nous revinrent chacun à ce qui nous avait donné notre première impulsion. Je réalisais qu’en fait, je voulais raconter des histoires. Nico réalisa qu’en fait, il voulait peindre et dessiner. Pas de regrets pourtant, car cette « zone de chaos » est inévitable et nécessaire dans le cheminement et la maturation d’un artiste. Comment savoir ce que l’on souhaite faire avant d’avoir essayé mille trucs ? Comment savoir ce que l’on veut exprimer sans avoir tourné autour du pot ? Nous avons appris énormément, durant ces années formatrices, et nous avons acquis une maîtrise bien plus grande de nos pratiques respectives. Ainsi qu’une compréhension bien plus grande de ce qu’implique la création, dans le fond comme dans la forme.

(Nom de Dieu, je voudrais que vous entendiez ce que j’écoute en ce moment, c’est un putain de trip c’te musique jap !)

Raconter des histoires (2) :
Je me suis, au fil des années, essayé à la nouvelle, au roman, au scénario de bande dessinée, de film et de feuilleton radio, à la poésie, à la chanson, au conte surréaliste. Mais s’il est -avec le théâtre- un domaine que je n’avais jamais exploré, c’est celui du livre pour enfants. 
À vrai dire la raison est que d’une part je n’y avais jamais songé, d’autre part je m’en pensais incapable. Il y a quelques mois, un concours de circonstances m’a conduit à vouloir m’y essayer. Soyons réalistes : c’est le secteur le plus rentable du marché de l’écriture. Après tout, pourquoi pas ? Le constat énuméré plus haut m’amenait à considérer sérieusement la chose : s’il est une forme qui consiste à raconter une histoire, purement et simplement, c’est bien la littérature pour enfants. En plus c’est l’occasion de les raconter en toute liberté, ces foutues histoires : peu importe que ce soit crédible ou réaliste, il faut juste que l’on soit happé par le récit, que l’on se laisse abandonner à sa logique propre en oubliant celle du monde réel. C’est certes valable en littérature et en BD aussi, mais peut-être un peu moins librement (Kundera me fustigerait pour ces mots et il aurait raison. Pardon, Milan). Bref, je m’y suis donc essayé et… en fait je kiffe grave ! J’en ai déjà écrit six, depuis la rentrée. Je ne vous parle pas de romans pour enfants, mais bien de petites histoires destinées à devenir des livres très graphiques, un peu comme la collection du Rouergue dont je vous parlais il y a quelques semaines. J’ai encore peu de recul quant à ce que ça vaut, mais les quelques retours de mon entourage sont plutôt encourageants (et DieuShiva sait que mon entourage ne mâche pas ses mots quant il s’agit de me dire que je fais de la merde !). Je m’amuse beaucoup à raconter ces petites histoires rigolotes et trippées, où il s’agit avant tout de redevenir enfant et d’être aussi imaginatif que possible. Je vais démarcher deux de ces livres, déjà mis en images par 2080 (Le tour du monde en six heures) et Jérôme Dupré la Tour (L’homme qui ne dormait pas la nuit). Je suis toutefois tout particulièrement fier de La malédiction du plombier-garou, écrit ces derniers jours ! Bref, je m’amuse bien et en plus, à partir du moment où l’on a l’idée de départ, qu’est-ce que ça va vite par rapport à ces foutus romans, nouvelles et scénarios ! Bref, on verra si je tiens le bon bout lorsque les éditeurs y auront jeté un œil.

Deuil musical :
Shoona Sassi, 2001-2005, R.I.P. Mon collègue DaBoostemp n’étant plus très disponible pour la musique, en proie aux chaos de sa vie personnelle, je me suis vu obligé de mettre un terme à notre collaboration. Nous nous sommes mis d’accord pour tâcher tout de même d’enregistrer la quinzaine de titres que nous avons composés. Ce serait idiot de jeter à la poubelle cinq ans de travail, sans garder de trace. Mais de concerts, plus. Ni d’avenir pour ce projet. Shoona Sassi aura été mon rêve d’ado devenu réalité le temps de cinq concerts et au moins une bonne centaine de répétitions. Y renoncer a été un choix très difficile, mais je ne peux plus perdre mon temps à m’investir dans un projet à deux si l’autre ne suit pas. Ainsi aura vécu ce duo electrofunk sensuel et moite, sexuel et provocateur, à la fois trash et volontairement kitsch. Je pense que je mettrai ces titres en ligne le jour où ils seront enregistrés, histoire de les partager avec vous. Décision douloureuse mais à la fois, Shoona Sassi, ce délicieux ego-trip, correspondait-il encore à mes envies artistiques actuelles ? Sans doute plus tout à fait. J’en suis à un moment de mon existence où j’ai envie de choses peut-être un peu plus sophistiquées musicalement, et un peu plus deep quant à leur propos. Sans rien renier : j’aime et j’aimerai toujours Shoona Sassi. Et DaBoostemp n’en restera pas moins l’un de mes plus proches amis. Mais il est temps de tourner la page. Temps de faire des choix, aussi : à l’heure où il est crucial que je commence à vivre de ma plume, quel temps me reste t’il pour un projet de groupe en live, qui demande tant de travail ? Je pense désormais plutôt m’orienter vers des collaborations studio, notamment avec 2080 (encore lui !). Ou des perfs plus expérimentales comme Bébé Coma (voir plus bas). Et puis, dans deux à quatre ans, je quitte Lyon. Je ne peux plus penser projet à long terme ici.

L’Anagramme en décembre :

Ça se précise, je vous en reparlerai.

Mercure Liquide

Soirée lecture/perf/vidéo très réussie hier à la bibliothèque du 1er, avec plus de cent personnes, contre toute attente (excellent !). Le projet redémarre, là aussi je vous en reparlerai.

La conjuration des imbéciles

Je suis en train de lire ce roman hallucinant de John Kennedy Toole et je dois dire que je suis soufflé ! La conjuration des imbéciles est un livre improbable, l’histoire d’un fou qui s’est lui-même mis à l’écart de la société pour mieux la critiquer. Mais pour, bien sûr, la critiquer n’importe comment, jetant le bébé, l’eau du bain et la baignoire avec. Les personnages et les situations sont tellement poussés qu’ils frôlent le surréalisme, et pourtant on y croit, parce que c’est foutrement bien écrit. La démesure est le pilier de ce livre et c’est ce qui le rend si drôle, car si les héros de ce bouquin sont tragiquement pathétiques, cela ne les rend que plus hilarants. Je ne sais pas encore où tout ça nous mène, mais je vous conseille en tout cas de vous procurer ce monument de la littérature anglo-saxonne (je l’invente pas, il est reconnu comme tel).

Voilà, et puis je vous laisse avec un petit texte tout trippé que j’ai écrit un soir de 1993. Probablement le seul texte de cette époque que j’assume encore (je suis retombé l’autre jour sur des poèmes que j’avais écrit il y a dix ans : putain c’était vraiment mauvais !) : 
[Texte déplacé ici.]

21 septembre 2005

Update et autres perfs...

Performance, quand tu nous tiens…

Quelques mots suite au festival Update, organisé par la compagnie La Hors De, qui s’est déroulé il y a quelques semaines avec la contribution de votre serviteur (et quelques dizaines d’autres). Le concept tient en quelques mots : prenez quatre artistes de disciplines différentes, enfermez-les quatre jours avec mission de créer une performance de vingt minutes autour du thème « mise à jour », et terminez par une représentation publique. Cerise sur le gâteau : la plupart des artistes ne se connaissaient pas auparavant.

Je me suis donc retrouvé en compagnie de Séléna Hernandez (comédienne), Sam Quentin (vidéaste) et Seb The Player (DJ) et nous avons monté sans heurts une perf qu’il serait inutile de vous décrire (car une perf, ça se vit ou ça se voit, mais à raconter c’est bof).

Ce que je tiens à souligner, c’est la qualité d’accueil que nous avons reçue de la part du staff de La Hors De. Il est rare de voir des gens se décarcasser à ce point pour vous permettre de créer dans les meilleures conditions. Ce respect pour le travail de création, ce souci de l’artiste, sont bien trop rares en ces temps où la culture navigue entre deux extrêmes idéologiques (art « populaire » et formaté, qui génère des millions et monopolise les médias d’un côté ; art « de recherche » qui intéresse trop peu de gens et finit en culture « gratuite » et bénévole de l’autre côté. Et au milieu, nous autres artistes, déchirés entre envies et principe de réalité).

Ceci étant dit, on peut se demander « pourquoi des perfs ? » Ou encore « pourquoi pluridisciplinaires ? » Ma réponse, pour ce qu’elle vaut, serait « pour l’instantané », et « parce que c’est là que naît la richesse ».

L’interdisciplinaire, pour moi, a toujours été une évidence. Cette notion est au cœur du concept du collectif Neweden que j’ai créé en 1997 et de la revue Mercure Liquide qui est sa dernière émanation. On nous a souvent reproché de manquer de « ligne artistique » claire, quand justement c’était l’idée de départ : prendre des gens qui ne sont réunis au départ que par le désir (ou le besoin) de se réunir, au-delà des affinités de genre, de courants artistiques, de discipline. Pourquoi ? Parce que je défendrai toujours cette idée que la création artistique est une démarche indépendante de son support. Que l’on fasse de la peinture, de la littérature, de la musique, de la danse, de la vidéo : nous faisons la même chose, ce n’est que le médium qui varie. Et s’il en est une preuve, c’est que j’ai sans doute autant appris sur ma pratique (l’écriture) en discutant avec des artistes d’autres disciplines, qu’en discutant avec d’autres auteurs (et j’ajouterai que le cinéma m’a autant appris que la littérature sur l’art d’écrire une histoire). En me joignant à des artistes d’autres horizons et d’autres disciplines pour accomplir des performances, j’avoue avoir inconsciemment toujours cherché à tendre vers une sorte d’« œuvre complète ». Une œuvre qui ne souffrirait pas des limitations d’un médium unique, ni de celles d’un point de vue unique : ce que je dis s’enrichit de ce que disent les autres, et les différents niveaux de discours se superposent via différents niveaux de narration.

L’instantané, parlons-en ! Permettez-moi d’évoquer quelques délicieux souvenirs. Les perfs sont entrées dans ma vie d’une façon inattendue et sous le coup d’une pulsion. Tout a commencé pour moi au festival le Renc’art (Castelneau-le-Lez), en mai 2000. Ben T. et Pierrick Maîtrot étaient alors les deux « performeurs » attitrés de Neweden, et ils avaient décidé de profiter de l’expo que nous avions monté là-bas pour sévir, en compagnie de Florian Vidgran et Colin Bosio (que beaucoup connaissent via leur regretté combo, l’éClectro Fonque Band). Voici donc trois types en train de se rouler dans la peinture, de projeter du super 8 en train de cramer et de jouer de la trompette, tout ça à grand renfort de vin rouge, et moi qui me dit cinq minutes avant de commencer : « pourquoi pas moi aussi ? ». Sans doute encouragé par l’alcool, je me suis donc retrouvé à déblatérer des insanités en duo avec la trompette de Yan, et vous savez quoi… j’ai adoré ! Ma seconde perf, à peine plus préparée, eut lieu au [Kafé Myzik] lors du festival Neweden Week. Il s’agissait cette fois de créer une BD en direct, avec le scénariste Frédéric Thirion et les dessinatrices Cycy Ann Foyle et Vyrhelle. Nous prîmes un parti-pris humoristique pour ne pas trop nous planter, l’expérience fut mineure mais drôle.

Ont suivi six mois d’expériences aléatoires qui n’étaient qu’une suite d’instantanés. Il y eu Rumeur Publique, au squat du Point Moc. Le cheval de Troie version Croix-Rousse. Ce spectacle mêlant théâtre, danse, musique et arts plastiques est né du besoin que Ben T. & moi-même avions de réagir à l’O.P.A. intellectuelle menée alors sur les Pentes par les Taliban(E)s du Point Moc. Ces derniers avaient alors une influence hallucinante sur le microcosme artistico-alternatif local, et prenaient un malin plaisir à salir la réputation de cibles prises au hasard, ou de qui résistait un tant soit peu à leur radicalisme politique. Votre serviteur en particulier s’en prit plein la gueule sans l’ombre d’une raison (je ne leur avais jamais rien fait, mais j’étais un « sale sexiste capitaliste arriviste » - !!!) et Ben et moi étions totalement dégouttés par tant de vice. Nous décidâmes donc de monter, en un mois, un spectacle d’une heure qui dénoncerait les dérives de l’anti[capitalifascisexispéci]sme poussé à l’extrême (si vous avez lu La ferme des Animaux d’Orwell, vous voyez de quoi je parle) et de le jouer… au Point Moc (sans leur annoncer de quoi parlerait la perf, bien sûr). Le cheval de Troie… Cette aventure, qui réunit autour de moi st Ben six autres performeurs (Colin Bosio, DaBoostemp, Rémy Dumont, Pierrick Maitrot, Chantal Vasseur, Florian Vidgrain et Céline Z – merci !), aurait pu aboutir à un véritable spectacle qui, avec quelques mois de travail en plus, aurait pu être vraiment chouette ! Non, vraiment, il y avait du potentiel : histoire solide, propos non consensuel, mise en scène créative… Je resterai toujours très fier de ce one-shot. Nous aurions pu le développer, essayer de le faire tourner, nous en avons longuement parlé avec Ben… et nous avons décidé que non. Rumeur Publique était quelque chose que nous avions à dire en un lieu et temps donnés. Le coup de gueule était poussé, nous avions vidé notre sac, il fallait passer à autre chose… et ainsi, Rumeur Publique resta un mémorable instantané.

Nous occupions alors le squat Casa Okupada, rue Puit Gaillot, et chaque jeudi voyait le lieu s’ouvrir au public pour une « perfi-bouffe ». Là aussi, ce fut l’occasion de nombreuses expériences scéniques aléatoires. Il y a eu un vrai élan, une vraie émulation entre les gens de Rumeur Publique, plus quelques autres, à cette époque. Une envie pour chacun d’expérimenter, de se mettre en danger sur scène. Il en résulta nombre de perfs dont, avouons-le, beaucoup étaient brouillons, maladroites… mais quel bonheur ! Nous montions sur scène, sans avoir rien préparé, où à peine. Notre propos était juste de se lancer, comme ça, chacun à travers son médium (texte, musique, danse, peinture, vidéo…), tous ensemble… et de voir ce qui allait se passer, avec un public pour témoin. Je garderai toujours de cette époque une grande nostalgie : certes nous étions tous encore loin de nos maturités artistiques respectives, mais nous avions l’énergie, la curiosité, la gourmandise… nos vies artistiques et nos vies personnelles étaient en proie à des tremblements de terre quotidiens et il en résulta de grands pas en avant pour chacun de nous. Par la suite, la Casa Okupada fut murée par ses propriétaires et je regrette depuis l’absence à Lyon d’une scène ouverte pour improvisations aléatoires et performances pluridisciplinaires… J'ai voulu il y a deux ans réinstaurer le concept de perfi-bouffes à la friche RVI, dont j'étais alors membre, mais pour quelque raison, la sauce ne prit pas vraiment.

Les folies de l’an 2000 m’ont laissé à jamais le goût de la perf, parce qu’elle est surprise, et c’est ainsi que, fin 2001, je lançais un nouveau projet nommé La Terreur. Ecrit quelque jour après le 11 septembre, La Terreur était un texte très politique, certes parfois un peu naïf mais plutôt incisif, et il fut un temps question de le monter en perf avec le duo Poupée Mobile, DaBoostemp, Nicolas Sardin (musique), Florence Bordarier (danse), et le duo RhumSteak (vidéo). Le projet avorta malheureusement après quelques répétitions, faute de disponibilités. Fin 2003, je relançais la machine en collaboration avec le musicien NeSty NeSs. Héritier direct de La Terreur, Bébé Coma est un long texte mêlant politique et métaphysique, l’histoire d’un fœtus qui se refuse à naître dans cet immense asile de fou qu’est le monde des hommes. Deux versions préliminaires furent testées à la friche RVI (dont une avec projection photo de safran), puis le spectacle fut joué à l’Ovale 203 (une fois avec le duo performeur/vidéaste Jean-Pierre Ollinger/Stéphan Meynet, une autre avec Pierrick Maîtrot à la peinture) ; puis au Subsistances pour la sortie de Mercure Liquide #1 (de nouveau avec Pierrick). Ma « rupture artistique » avec NeSs en avril dernier mit une halte au projet, et après un faux départ à la rentrée, il semble que la machine Bébé Coma soit relancée avec Vincent Palumbo (son), Isa Borgo (vidéo) et Florence Bordarier (danse). Bébé Coma est un projet qui me tient beaucoup à cœur, peut-être parce que son propos me dépasse et parce que j’y vois la possibilité d’infinies possibilités. Il y a certes un squelette narratif à ce spectacle, mais c’est avant tout une plate-forme de semi-improvisation dans laquelle des artistes peuvent s’engouffrer le temps d’une ou deux représentations, ou le temps d’un travail de long terme. Les idées que j’y défends me semblent primordiales : le ton est radical et donc parfois très violent. Les réactions du public ont souvent, de fait, été très violentes elles aussi, dans l’enthousiasme comme dans la critique. C’est la preuve que mes mots vont quelque part et j’en suis ravi. Je vous tiendrai au courant…

Depuis, il y a eu Update, puis une autre perf dans une galerie de St. Georges la semaine suivante, et tout cela m'a fait réaliser combien ce concept de perf, d’improvisation, était pour moi crucial. Comme le dit Ferré, « la poésie ne prend son sexe que dans la corde vocale ». J’ai besoin de cette mise en voix, de cette rencontre avec d’autres formes artistiques, pour que ma poésie prenne tout son sexe. Dans l’immédiateté, l’instantané, l’imprévu, l’aléatoire… C’est ainsi que j’aime la poésie et c’est ainsi que j’ai envie de la défendre.

PS : Quelques heures après avoir posté cet article, je reçois un coup de fil m'annonçant que le Théâtre de l'Anagramme est à moi du 20 au 23/12 pour organiser quatre soirées de perfs avec différents artistes. YesYesYes !!!

8 avril 2005

Re: Fragments nocturnes

Je viens d’effectuer des corrections importantes sur mon recueil « prosétique », Fragments nocturnes, qui m’ont conduites à quelques réflexions que j’ai envie de partager. D’autant qu’il n’est que trois heures du matin et que pour le coup j’ai vraiment toute la nuit devant moi, alors faisons-nous plaisir. S'il devait s’avérer que je m’écoute écrire, j’en appelle à votre indulgence…

Mais d’abord permettez-moi de m’insurger contre mon voisin (comptable de son état, et dépourvu malgré son jeune âge de toute vie sexuelle, j’en suis certain), qui m’oblige, la nuit, à écouter la musique vraiment pas fort, ce qui est parfois extrêmement frustrant… Enfin bon…

Petite leçon d’histoire : les Fragments nocturnes sont constitués de vingt-sept textes divisés en trois chapitres (3 x 9 = 27, 2 + 7 = 9, ça a son importance vu l’impact symbolique que le chiffre 9 a toujours eu pour moi), écrits entre 1996 et 2002, quoi que pour certains légèrement retravaillés depuis. Depuis trois ans, donc, ce livre est prêt à être publié, mais une obstination à le faire via mon association, Neweden, a fait que je ne l’ai jamais envoyé aux éditeurs. Faute de temps et d’argent, Neweden ne l’a jamais publié, et il est question depuis la création de Mercure Liquide que Fragments nocturnes soit parmi les livres que nous éditerons lorsque nos finances nous le permettront. Que mes collègues me pardonnent, mais je commence (enfin) à remettre ce choix en question, et à envisager de soumettre ce recueil à d’autres éditeurs, principalement pour bénéficier -en cas d’acceptation- d’une meilleure diffusion. Enfin nous verrons bien...

Je suis aujourd’hui heureux que ce livre ait tant tardé à être publié, car j’ai pu y effectuer depuis des corrections qui, à mon sens, en augmentent grandement la qualité. On commet forcément, à vingt-cinq ans, des maladresses que l’on ne commet plus à vingt-huit. La grande majorité des corrections effectuées durant les six heures que je viens de passer dessus consistent en deux choses :
- Suppression de l’écriture dite « sms ». Depuis 1991 j’écrivais ma poésie en utilisant tout un système d’abréviations phonétiques (« de » devient « 2 », « ses » et « ces » deviennent « c », « cette » & « cet » deviennent « 7 », « des » devient « d », etc…) qui avaient un grand sens pour moi : écriture plus spontanée, plus vraie puisque j’écris comme ça au naturel ; acceptation d’un aspect phonétique de la poésie qui ramène à la phrase de Ferré : « la poésie ne prend son sexe que dans la corde vocale » ; et simplement un grand aspect ludique. Cette méthode, utilisée couramment par les anglo-saxons depuis trente ans (« to » devient « 2 », « for » devient « 4 », etc…), était jusqu’à peu de temps assez rare en français, et donc assez originale et créative en soi. Elle agaçait souvent, il est vrai, mais parce que les gens n’y étaient pas habitués, et elle ne manquait en tout cas jamais de surprendre. Depuis quatre ans, l’avènement du sms a rendu cette pratique courante, et supprimé toute originalité quant à son emploi. Ce qui donc agaçait jadis parce que surprenant, agace désormais parce que trop commun, et la chose a perdu tout impact en même temps que toute originalité. Je me suis donc vu contraint d’y renoncer, non sans regret, et j’ai entièrement « réécrit » les Fragments en langage « normal ». Ajoutons à cela l'éviction de quelques maladresses stylistiques, qui me sont apparues comme évidentes. Pas beaucoup, juste quelques unes.
- Remplacement d'un texte par un autre : La Terreur, n’avait plus sa place pour deux raisons. La première est que ce texte, très politique, comportait plusieurs aspects encore « naïfs » dont je ne peux plus être dupe. La seconde est que ce texte, par d’autres moments très agressif, constituait l’ébauche de ce qui est depuis devenu Bébé Coma, autre texte beaucoup plus long, vigoureux pamphlet qui s’est mué en un spectacle mélangeant paroles, musique électronique, et à l’occasion performances plastiques et/ou corporelles (certains d’entre vous ont pu voir ce spectacle à la friche RVI, à l’Ovale ou aux Subsistances, où il a été jusque-là représenté). J’ai la ferme intention de « figer » un jour Bébé Coma sous la forme d’un livre/CD or, l’essentiel des bons passages de La Terreur ont réatterri dans Bébé Coma. Il convenait donc de les ôter des Fragments nocturnes. Cela m’a du coup permis d’y recaser un autre texte de l’époque, que j’avais écarté à regret pour ne pas excéder les vingt-sept textes souhaités.

Bon, tout ça c’est bien mignon, mais à part ça, pourquoi je vous raconte tout ça ?

Parce que, du coup, j’ai du relire mot par mot l’ensemble de ce recueil et que ça n’a pas manqué d'éveiller en moi des choses que j’avais envie de noter et donc, tant qu’à faire, de partager ici.

Tout d’abord, il faut bien reconnaître que je reste très fier de ce livre, que je considère vraiment comme un chapitre important de ma future bibliographie. Difficile de parler en bien de son propre travail sans paraître prétentieux, donc je vous prie de garder à l’esprit que ça n’en est pas moins important de pouvoir être « content de soi » lorsque l’on a passé des centaines d’heures à travailler sur quelque chose. Ne me jugez pas, donc, car je peux aussi vous avouer que les vingt-sept textes des Fragments nocturnes représentent peut-être 10% de ma production poétique totale, et que 90% des 90% restants est constitué, à mon sens, de grosses merdes illisibles et complètement foireuses. Puisse ce constat, très honnête, vous dispenser de me prendre pour ce que je ne suis pas.

Pour autant, je me rappelle qu’à l’époque, lorsque j’envisageais de publier ce livre en 2002, j’étais convaincu qu’il aurait auprès de ses rares lecteurs (on parle de poésie, ne l’oublions pas), l’effet d’une petite bombe. Bon, d’accord, il y a de vrais moments d’auto-indulgence dans ce recueil, et pourtant je puis vous assurer que pas un mot n’y figure sans avoir été pesé et re-pesé des dizaines de fois. En gros, je considère que l’auto-indulgence fait partie intégrante de la création poétique, pour ne pas dire artistique en général, à condition d’être modérée et finement dosée. Je me réjouis que certains des artistes que j’admire le plus se soient permis d’être auto-indulgents par moments, car c’est aussi ces excès d’ego qui ont participé de leur génie et du fait qu’ils aient une « patte » bien à eux. Sans prétendre être moi-même génial, je pense que mes auto-indulgences ont souvent participé au succès de mes textes auprès d’un certain public. On me l’a même parfois dit très clairement : sans cette audace, je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Toujours est-il que je reste convaincu que, dans le paysage poétique actuel -du moins ce que j’en ai perçu en feuilletant nombre de recueils et revues- les directions que je prends dans les Fragments nocturnes (assez différentes alors de celles que vous pouvez lire à présent sur ce blog) n’appartiennent souvent qu’à moi, et ont au moins le mérite de l’originalité sinon ceux de la qualité. Mérite auquel j’ajouterai celui d’une véritable honnêteté. Certes, je suis joueur, et je sais qu’en cela je joue parfois avec les nerfs du lecteur. Ceci étant, je me livre dans ces textes avec une transparence qui va au delà de la simple sincérité : je sais qu’il y a des choses qu’il a été très difficile pour moi de me résoudre à livrer et même de réelles « prises de risques » au niveau personnel. Ce que j’y propose n’est pas un artifice romantique, ni un cynisme trash dans l’air du temps, c’est vraiment moi, dans toutes mes contradictions, dans toutes mes parts d’ombre et de lumière… Alors oui, encore un poète nombriliste, dira-t-on. Sauf que je passe mon temps à raconter les histoires de personnages imaginaires dans mes romans et scénarios de BD, donc je m’accorde au moins le droit d’écrire sur mon petit nombril dans la poésie. Et d’ailleurs ce n’est souvent prétexte qu’à dévoiler des prises de conscience qui -je parle d’expérience- peuvent être utiles à d’autres qui se posent les mêmes questions, ou un regard sur certains points de notre société qui dépassent de loin mes petits problèmes.

J’avoue avoir été très perturbé par un feedback extrêmement hostile sur mon travail lors de la parution de Mercure Liquide #1 et des performances qui s’en sont suivies aux Subsistances. Le monde m’est un peu tombé sur la tête d’un coup et mes propres collaborateurs -ils ne l’avoueront jamais mais je ne suis pas idiot- se sont eux-mêmes demandés si, en fait, je n’étais pas un auteur médiocre, contrairement à ce qu’ils avaient toujours pensé. Ce feedback m’a d’autant plus déstabilisé que ça fait des années que j’expose mon travail à toutes sortes de regards et que, malgré de virulentes critiques, la majorité des retours a toujours été très encourageante. J’ai de fait passé un hiver assez pénible, à me remettre en cause, à penser que tout ce que je faisais était à chier, que je faisais fausse route depuis dix ans. Et puis de nouveaux feedbacks encourageants sont apparus, et au bout de trois mois d’autocritique ferme, je sais de nouveau où j’en suis. J’ai encore beaucoup à apprendre, mais j’ai aussi quinze ans de pratique derrière moi. Je ne m’explique pas ce qui s’est passé cet automne. Certains m’ont dit que j’étais peut-être « trop en avance sur mon époque » pour que ça passe, mais je ne suis quand même pas assez naïf (ou imbu de moi-même) pour croire ça. Pour autant, j’ai cru comprendre qu’une bonne partie du lectorat de Mercure Liquide, avec tout le respect que je lui dois, est ravi de lire des textes « classiques » comme ceux de Bernard Blangenois ou Benoît Meunier, tout en étant rebuté par des choses formellement plus osées, comme mes textes ou ceux de Pierre Gonzales. L’inverse est d’ailleurs vrai, puisque d’autres nous reprochent d’être trop « classiques », mais il faudra bien que tous comprennent que Mercure Liquide est une revue plurielle, qui refuse de s’enfermer dans un camp ou dans l’autre. Toujours est-il que cette frilosité envers des choses trop « tordues » comme peuvent l’être mes textes, me paraît la seule explication à un rejet si violent et unanime de mon travail par le public de Mercure, dans la mesure ou ce rejet était inhabituel pour moi. Si toutefois quelqu'un a une autre idée... parce que bien sûr tas de gens ont dit que c'était mauvais, mais personne n'a expliqué pourquoi. Il ressort de tout ça que j’ignore comment seront perçus les Fragments nocturnes le jour de leur parution (quel que soit ce jour), mais je reste sincèrement persuadé que même s’ils ne convainquent pas tout le monde, ils feront figure de petit ovni dans le monde de la poésie actuelle, et c’est déjà en soi quelque chose dont je suis fier.

La raison pour laquelle je souhaitais écrire ces lignes, avant de m’égarer de tous cotés (c’est tout moi, ça), était surtout d’évoquer l’impression que m’avait fait cette relecture attentive des Fragments nocturnes. Je vous disais plus haut qu’ils avaient été écrits entre 1996 et 2002, mais en réalité, plus de la moitié ont été écrits entre octobre 2000 et février 2001. Je vivais alors une époque particulièrement exaltante de ma vie, une période de révolution spirituelle intense, due à des changements majeurs dans ma vie : maladie et mort de ma mère, découvertes fascinantes dans ma pratique artistique, rencontre d’une fille qui a alors bouleversé mon existence, voyage de deux mois en Inde et retraite de dix jours seul dans le désert, affichage de Confession Publique sur les murs des Pentes de la Croix-Rousse alors que j’étais aux prises avec un acharnement maniaque de certains à entacher ma réputation (certains se souviendront avec tendresse des taliban(E)s du Point Moc), feedback assez violent de mon statut (pourtant alors tant désiré) de personnage public dans le microcosme culturel lyonnais, possibilité d’avoir une scène sur laquelle monter chaque semaine au squat Casa Okupada, et au milieu de tout ça une foule extraordinaire de soi-disant « coïncidences » dans ma vie : messages sans ambiguïtés de l’Univers/Dieu à ma personne, et j’en passe… Bref, chaque jour la terre tremblait littéralement sous mes pieds, j’étais en proie à une délicieuse euphorie à laquelle se mêlaient forcément des peurs, mais j’avais conscience de vivre une extraordinaire aventure, au sortir de laquelle ma vie ne serait plus jamais la même. Quatre ans après, je sais que ces quelques mois resteront probablement l'une des périodes les plus intenses, les plus trépidantes et les plus fascinantes de ma vie, et je prie parfois pour avoir la chance de revivre au moins une fois quelque chose d’aussi fort sur une durée aussi longue. Dans ces moments-là l’expression de « légende personnelle » chère à Paolo Coelho prend vraiment tout son sens, car on a l’impression de vivre un véritable film hollywoodien… ou un véritable conte initiatique, selon. Et c'est cette histoire que racontent les Fragments nocturnes : la première partie conte en quelque sorte les années précédentes, comment j’en suis parvenu là à travers une vie mondaine et chimique, à travers des phases dépressives intenses et des illusions déchirées. Les deux parties suivantes décrivent cette révolution intérieure, celle d’un jeune homme qui se cherche lui-même dans un étrange mélange de Dieu et des femmes. Un jeune homme qui, dans sa quête, réalise combien il est comme tout un chacun le jouet de son ego et de l’identité sexuelle qu’on lui a imposé (femme dans sa famille, homme dans le reste du monde). Un jeune homme qui se plait tant à jouer avec les mots et les corps qu’il s’y perd pour finalement s’y trouver. Un jeune homme qui prend conscience de ce qu’il veut, de ce qu’il ne veut plus, de ce qu’il sait et surtout de tout ce qu’il ne sait pas. C’est ultra trash par moments, ultra kitsch rose bonbon par d’autres. Ca se veut parfois sérieux, parfois drôle, parfois les deux en même temps. C’est en tout cas intensément vécu, intensément raconté et cela se termine en quelque sorte par un commencement, le commencement d’un autre chose que, peut-être, je raconterai un jour dans de nouveaux Fragments.

C’était donc, si j’ose dire, le moment approprié pour relire tout ça, parce que ma vie en ce moment est tout sauf une « légende ». Sans m’étaler sur ce que je vis ces derniers temps, ces dernières semaines ont été volontairement solitaires et franchement dépressives. Je suis en butte à un sentiment d’échec personnel du à de grosses prises de conscience quant à ces dix dernières années et la façon dont j’ai gâché beaucoup de choses (comme dirait un certain peintre/musicien de ma connaissance, j’ai « tout fait à l’envers », par ego et par besoin de reconnaissance - non, soyons justes avec nous même, pas tout, mais trop quand même). Je suis en butte à une histoire d’amour importante qui bat de l’aile. Je suis en butte aux trahisons d’un ami qui a beaucoup contribué au « battements d’ailes » susnommés, mais que je ne peux me résoudre ni à pardonner entièrement, ni à répudier pour de bon. Je suis en butte aux crises existentielles des dessinateurs dont dépendent l’aboutissement de mes projets BD, et Dieu que ça traîne ! Je suis surtout en butte à un sentiment d’immobilité et d’impuissance, pour ne pas dire de paralysie, qui me font me sentir incapable de faire quoi que ce soit. Le seul bon coté de tout ça est qu’à force de solitude, d'un peu de méditation, et de beaucoup de musiques indiennes et tibétaines, j’arrive à un certain apaisement qui ne m’a que trop rarement habité. Je tend à présent vers cet apaisement. De plus en plus. J'apprend chaque jour, et certaines nuits plus que d'autres...

Alors, forcément, me revoir quatre ans en arrière, bouillonnant d’enthousiasme et vivant d’une manière autrement moins résignée mes prises de consciences, ne pouvait que me faire du bien. Cela m’a rappelé qu’au fond de l’agneau que je suis, dort toujours un dragon, mais que ce dragon doit maintenant trouver sa force ailleurs que dans l’ego et le besoin de reconnaissance. C’est ces nouvelles sources d’énergies que je peine à trouver, et dont l’absence fait que je m’épuise continuellement depuis trois ans. Pourtant il fut un temps où ma foi suffisait à me porter. Le problème est que, comme je le dis si bien dans le texte Prière : « ce qui donne un sens à la vie ne saurait devenir la vie ». Aussi dois-je apprendre à trouver de nouvelles manières de me penser et de me vivre au quotidien, de nouveaux moteurs. Et que cette histoire qui bat de l’aile cesse ou continue n’y changera rien : car mon épuisement a bien contribué à la disloquer…

Tout ce que je peux faire, en attendant, est de me souvenir avec affection du Shaomi qui a écrit ces Fragments nocturnes il y a quatre ans, le remercier de m’avoir aujourd’hui rappelé combien la vie peut être exaltante et combien, à l’arrivée, il y a de paix et de sagesse à y trouver… J’ai encore une longue route à faire, mais j’espère qu’un jour ces Fragments nocturnes seront publiés (sans quoi ils finiront sur internet, ça c’est certain), car je me souviens qu’ils avaient apporté beaucoup à quelques uns de ceux à qui je les avaient fait lire à l’époque, et qu’ils m’ont ré-apporté beaucoup à moi-même ce soir. Comme quoi l’écriture thérapie peut devenir lecture thérapie, et comme quoi il n’y a rien de si égoïste à la commettre. Plaisir des mots qui s’enchaînent harmonieusement, malicieusement, mais aussi plaisir des idées et des regards, parfois si lucides, qu’un être humain peut avoir sur lui-même et sur le monde qui l’entoure… Voilà ce que j’ai retrouvé dans ces textes. Voilà ce que j’espère partager, un jour, avec vous [Update : c'est chose faite depuis 2007, cf. lien ci-dessus].
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