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22 mai 2015

The China Experience - 10/ The Ulan-Bator Experience (Pt. 3)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Short SteppeXperience.


29 septembre 2002 – 02 octobre 2002 : The Ulan-Bator Experience (Pt. 3), Oulan-Bator (Mongolie).

Je prends de nouveau quelques jours pour me reposer et me réchauffer dans la confortable guesthouse. Très vite, je m'aperçois que mon adresse email est inaccessible : le site de mon fournisseur (thedawn.com) est aux abonnés absents. Je décide d'attendre quelques jours et de voir si ça remarche. Je conçois aussi quelques idées pour de futurs projets. J'ai envie de mettre une photo de Mao Zedong en Mickey Mouse en couverture d’un futur numéro de Mercure Liquide (comme il faudra encore deux ans pour que ne sorte le premier numéro, cette idée me sera passée). Comme Pulsize a renoncé à faire de Small City un film, je caresse l'idée d'en faire mon second roman pour aller au bout de la thématique de la vie nocturne abordée dans L’incident Œdipe (inédit). Pascal, le Suisse, m'arrache à ces méditations afin de me présenter Mark l’Anglais. Tous deux insistent pour que je les suive en boite de nuit ! Après trois verres de vodka, je cède et me voilà à l’UB Palace, le plus gros club de la ville (donc du pays). La clientèle a pour l’essentiel moins de vingt ans et se régale de mauvaise techno et de mauvais hip-hop. De temps à autre, un « show » de quelques minutes interrompt le mix et captive le public : deux hommes à demi nus qui s’effleurent en dansant un slow, un concours de celui qui boira le plus vite un litre de bière cul-sec, des danseuses seins-nus qui gesticulent grossièrement, une loterie dont les tickets sont nos billets d’entrée, un animateur qui chante Happy Birthday à ceux dont c’est l’anniversaire… Bref, nous touchons les bas-fonds de la ringardise et je noie mon désespoir dans la vodka. Pascal est décidé à séduire une jeune fille du cru et, comme je n'ai pas l'intention de le suivre sur ce terrain-là, je continue de boire jusqu’à m’en rendre malade. Je file aux toilettes et vomis tout ce que j’ai à vomir lorsque, à peine remis, je tourne la tête et me retrouve face à Madame Pipi, une petite vieille furieuse qui fait irruption dans la cabine et me hurle dessus en Mongol avant de me fourrer une éponge dans les mains. Derrière elle, un vigile observe la scène d'un air sévère alors, tout à fait effaré, j’éponge vaguement la cuvette et m'éclipse discrètement. Je m’écroule ensuite sur une table et comate longuement au son d'une techno épouvantable. Je ne sais combien de temps je reste ainsi avachi mais à quatre heures du matin la boite ferme, et il faut partir. Je tiens à peine debout et m'empresse de vomir tout ce qui me reste dans les tripes sur le dancefloor. Vomir est décidément quelque chose de très mal vu en Mongolie car à présent, ce sont les videurs qui me crient dessus. Leur chef m’intime de payer une « amende » de trois-mille tögrögs (environ trois euros) et je suis prêt à leur donner tous les tögrögs qu’on voudra pourvu qu'on me laisse en paix, sauf qu’un Australien aussi ivre que moi s'insurge que c’est du vol et que je ne dois pas payer, et puis voilà qu’un flic arrive et demande ce qui se passe, alors je m'empresse d'éconduire l’Australien et de régler ma prune, après quoi nous nous enfournons dans un taxi avec Pascal et Mark. Pascal est aussi ivre que moi mais lui a une pèche d’enfer, et il décrète arbitrairement que nous devons aller manger des oushours (des beignets au... mouton bouilli !). Dix minutes plus tard, nous nous retrouvons hilares, en train de nous empiffrer dans un snack nocturne pendant que vingt-deux jeunes Mongols (j’ai compté) jouent à un doomlike en réseau dans l’arrière salle. Je retrouve mon entrain et nous rendons les serveuses un peu folles parce que nous re-commandons des oushours toutes les cinq minutes et ne cessons de faire des blagues qu'elles ne comprennent pas. Mark, qui veut aller se coucher, nous attend dans le taxi et vient demander toutes les dix minutes si on-peut-y-aller-maintenant et à chaque fois on lui répond que non-pas-encore-viens-donc-te-joindre-à-nous-on-s’amuse-bien, et Mark nous rappelle que le-taxi-attend-depuis-tout-à-l'heure et nous clôturons le débat en expliquant que le-compteur-tourne-et-il sera-payé-pour-l'attente et Mark repart en grommelant, et au bout d’une heure de ce manège nous finissons par nous décider à regagner la guesthouse mais Mark est furieux.

Pascal doit regagner la Suisse dans quelques jours mais il est tombé fou amoureux de la Mongolie, où il retournera bientôt (entre temps, il honorera un rendez-vous galant avec une Mongole rencontrée à l'UB Palace, qui ne lui accordera au bout du compte que quelques bisous). C'est avec plaisir que d'un mail à l'autre, nous suivons depuis nos pérégrinations respectives à travers le monde.

Je passe les deux jours suivants à coocooner dans l’appartement. Il fait désormais si froid que je ne sors que pour manger du mouton bouilli et visiter le musée d’histoire naturelle de la ville. Ce dernier ne présente guère d'intérêt, sinon un squelette intégral de tyrannosaure. Hormis cela, on y trouve diverses bestioles empaillées et tout à l'allure d'un musée du dix-neuvième siècle laissé à l'abandon. Je retrouve Monica la Suisse, qui est toujours là, et je passe beaucoup de temps à discuter avec des gens du monde entier. C’est aussi à ce moment-là que j’écris le texte Vacances (inédit), un rap pour mon groupe Shoona Sassi qui relate mes galères de voyage, d'Istambul à la Mongolie en passant par la Long Way Home Experience. Je persiste aussi à faire des rêves bizarres à propos de ma famille. Il en est un où l’on exhume le cercueil de mon grand-père décédé en 1979 pour s'apercevoir que, vingt-trois ans après sa mort, il respire encore, comme une sorte de vampire. Je songe également à la suite de mon voyage. Que faire à présent ? Je dois toujours aller à la rencontre des Miaos et des Dongs. Mais avant de me lancer dans l’exploration de villages isolés et difficiles d'accès, je m'offrirais bien une semaine dans un coin touristique et paisible au Sud de la Chine, histoire de me poser un peu et de reprendre le soleil. L’air de rien, cela fait un mois que je cours dans tous les sens, que je m’épuise dans des villes dont on ne parvient pas à sortir, dans des jeeps surchargées de Mongols, dans des steppes glaciales… Et puis avec tout ce mouvement, je n’ai pas pu travailler sérieusement à mes projets littéraires, aussi est-il impératif que je m’arrête un peu quelque part, ne fut-ce que pour ça. J’ai besoin d’une petite pause, d’une semaine de détente et d’écriture. Je me décide pour le Xishuangbhanna, la région tropicale qui se trouve tout au Sud de la Chine. J’ai presque un continent à traverser pour y parvenir. Je dis au revoir à mes amis, déjeune une dernière fois avec Monica et m’engouffre dans un train pour la Chine en compagnie de Brit l’Allemande et Stéphane le Français. Ils forment un couple sympathique mais plutôt réservé, de sorte qu’on ne parle pas des masses. La montée dans le wagon est une cohue épouvantable et un pickpocket parvient à me dérober tout l’argent liquide qui me reste (vingt-cinq euros).


Prochaine expérience : The Long Way South Experience.

13 novembre 2011

The India Experience - 11/ The Desert Experience (Pt. 2)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Desert Experience (Pt. 1).


27 février 2001 - 9 mars 2001 : The Desert Experience, Désert du Thar (Rajasthan)

Introspection, suite et fin. Septembre 2000 : depuis quelques mois, les antistes du Point Moc travaillent dur à me traîner dans la boue. Pourquoi ? Je ne leur ai jamais rien fait, à ces gens. Ils ont pourtant leurs raisons – si pathétiques, si ahurissantes soient-elles ! C'est parti de trois fois rien. D'abord, une fille de là-bas a trouvé quelques-uns de mes textes sexistes (ils ne l'étaient pas, mais on donne bien aux mots le sens que l'on veut). Alors très vite, ils se sont procuré mon recueil de nouvelles et quelques textes offerts à une amie, ils ont épluché tout cela minutieusement (sans rire !), et il a été déclaré à l'unanimité que j'étais sexiste ! C'est là mon premier péché. Mon second péché est d'être élitiste. La faute en revient cette fois-ci à la Casa Okupada. Ce n'était pourtant pas mon idée que d'en faire un squat artistique et pas un squat politique. Les gens qui étaient là-bas étaient venu me chercher pour cela, nom de de Dieu ! Mais peu importe : je suis désigné seul responsable du vol (!) d'un squat à la communauté altermondialiste au profit de l'art. Et l'art, c'est bien connu dans les milieux d'extrême-gauche, est élitiste. Mon troisième péché, tenez-vous bien, est d'être un ultralibéral ! Ah bon ? Oui, parce que pour le festival Neweden Week, nous avons fait appel à des sponsors et collé leurs logos sur nos affiches. Hors, ce n'est pas nouveau, la publicité est le pire des maux en ce bas-monde. Cet argument aurait quelque sens si nos sponsors avaient été des multinationales. Mais enfin il s'agissait de petits commerces locaux : disquaires, libraires, friperies, restaurants… Peu importe, cela fait de moi un complice éhonté du FMI, de la Banque Mondiale et du G8 ! Mon quatrième péché est un tant soi peut moins officiel, et pour cause : c'est d'avoir pour ex une fille qui sort avec un des fondateur du Point Moc. Une ex qui est devenue une bonne amie, sans qu'aucune ambivalence ne subsiste entre nous. Pour mon plus grand malheur, son nouveau mec est de loin le plus crétin de toute la bande. Incapable de supporter que sa copine m'eut aimé et me tienne en grande estime, il utilise avec ferveur les péchés un à trois pour entacher ma réputation.

S'ils ne faisaient que ne pas m'aimer, ça ne serait pas très grave. Mais en cette rentrée 2000, je sais de source sûre qu'ils me haïssent. J'ai suffisamment d'amis communs avec eux pour être bien informé : on me rapporte que ces gens-là passent des soirées entières à casser du sucre sur mon dos, à faire de moi l'incarnation du mal, et ce devant tous ceux – et il y en avait – qui passaient par là. Oh, je sais : c'est dur à croire ! Il faudrait donc qu'ils soient à ce point désœuvrés ? Et bien oui, ils le sont. Il faut comprendre que ces gens-là sont des talibans. Si vous n'épousez pas leurs idées de A à Z, vous êtes par définition leur ennemi. Et comme ils luttent (à coups de slogans, de pétards et de bières) pour le bien de l'humanité, si vous êtes leur ennemi vous êtes l'ennemi du monde. Leur radicalisme, tout infantile qu'il soit, est effrayant ! Pour exemple, ils vont un soir jusqu'à refouler un chien (avec sa maîtresse) d'une soirée non-mixte parce que c'est un chien mâle (!). C'est exactement ce genre de personnes qui, si vous les mettez au pouvoir, organisent dès le lendemain des exécutions publiques sur la grand place (c'est à peine s'ils ne s'en vantent pas, d'ailleurs) ! Et me voilà devenu la cible numéro un de ces gens-là. J'ai gagné le gros lot ! Je suis ravi !

Ce ne sont que des petits cons, certes, mais des petits cons influents : en quelques mois, ils ont acquis une influence considérable sur les milieux alternatifs lyonnais. Des phrases telles que « c'est pas vég' », « prix libre mais obligatoire » ou « les hommes comme les femmes peuvent pisser assis » sont devenues des mèmes dans le premier arrondissement de Lyon ! La plupart des jeunes babapunks écervelés, en mal de révolution et en quête d'identité, ont fait de ce petit groupe d'incultes une référence intellectuelle ! Et les mensonges qu'ils propagent à mon sujet sont du pain béni pour mes autres détracteurs (car il y en a, plus discrets et plus anciens).

Alors au début je n'y ai pas prêté grande attention, tout concentré que j'étais sur la Neweden Week. Et puis ils étaient tout sourires devant moi. Ils venaient à la Casa, j'allais à leurs apéros. Mes potes étaient leurs potes… Ils ont même obtenu un stand de propagande à la soirée de clôture de ce festival qu'ils décriaient tant (les logos sur les affiches ne les gênaient plus, tout d'un coup !). J'avais vent de nouvelles rumeurs chaque semaine mais je laissais faire. Courant juillet, j'ai commencé à trouver que ça prenait des proportions inquiétantes. À la rentrée, une goutte d'eau a fait déborder le vase et j'ai décidé qu'il était temps de contre-attaquer. La goutte d'eau, c'est une simple conversation, rapportée par des amis. La veille, mon nom est évoqué et un type que personne ne connaît intervient : « Ah ouais, j'ai entendu parler de ce mec, il paraît que c'est un sexiste ! ». Mes potes lui demandent d'où ça sort. « Ben… c'est les gens du Point Moc qui racontent ça ». Je suis fou-furieux. Ça va trop loin. En gros, chaque personne que je rencontre est susceptible d'avoir entendu et cru ce genre de conneries ! Dieu merci, je ne suis pas le seul à en avoir jusque-là de ces abrutis. J'expose mon plan à mon ami Ben T., qui est dans leurs petits papiers mais qui n'en pense pas moins. L'idée est vieille comme le monde : le cheval de Troie. Il se trouve que notre guerre est une guerre froide : à chaque soirée que nous organisons à la Casa Okupada, ils débarquent en masse pour faire de la propagande antiste. Ça soûle tout le monde, ça daube l'ambiance grave, mais comme des cons on les laisse faire. Leurs intrusions répétées dans « mon » lieu me donne pourtant l'opportunité d'infiltrer le leur. Et l'art, bien entendu, est mon arme de guerre. Il nous faut concevoir une performance qui dénonce leur comportement et, sans leur dire un mot du contenu, parvenir à la jouer au Point Moc. Ben est enthousiaste. Nous recrutons d'autres artistes : Colin Bosio, DaBoostemp, Rémy Dumont, Pierrick Maitrot, Chantal Vasseur, Florian Vidgrain et Céline Z.. Nous écrivons ensemble une pièce de théâtre parcourue de musique, de performances plastiques et de danse. Nos personnages tentent de survivre dans une dystopie où dominent les « valeurs » du Point Moc : la rumeur publique fait loi, la liberté de pensée est un crime, la bisexualité est obligatoire, l'argent est interdit, tout écart est puni de mort, etc. Les allusions sont sans ambiguïté : le Point Moc n'est jamais nommé, mais attaqué de toutes les façons convenables. Comme c'est un règlement de compte personnel, Neweden est laissé en dehors : Rumeur publique sera une performance du collectif « Rumeur Publique ». Ben et Pierrick portent le projet au Point Moc, sans dire un mot sur le propos du spectacle. Ces imbéciles acceptent. Date est posée le 3 octobre. Nous travaillons d'arrache-pied : ce n'est pas une mince affaire que de monter un spectacle d'une heure en un mois.

Le 3 octobre pourtant, nous sommes prêts. Il y a facile deux-cent spectateurs. À peine sorti de scène, je me tire : je ne mettrai plus jamais les pieds là-bas. Comme une métaphore de cette catharsis, je me mets une race au rhum et je termine la soirée en gerbant toutes mes tripes. Les gens du Point Moc, eux, étaient davantage occupés à gérer la foule qu'à regarder le spectacle, mais j'ai plus tard confirmation que bien assez de gens leur ont expliqué de quoi il s'agissait. Je viens de leur cracher au visage, chez eux. Les Pentes de la Croix-Rousse ricanent et eux, ils font mine de rien pour sauver la face. Je continue de les subir aux soirée de la Casa. Ils continuent de médire par derrière. Je continue de faire celui qui n'est pas au courant. Guerre froide.

Rumeur publique est somme toute un bon spectacle, quoique bâclé par manque de temps. En travaillant davantage, nous pourrions en faire quelque chose de viable, essayer de le jouer ailleurs. Mais nous convenons tous d'en rester là : c'était un one-shot, ce qui devait être dit l'a été, on tourne la page. Le mouvement, encore et toujours. La suite, je l'ai déjà racontée : je me recentre sur mes autres projets, je tombe amoureux de la jeune fille aux yeux de miel. Je la séduis, puis je la perds. Je décide de partir en voyage. Ma mère meurt. L'extrême est mon tapis rouge…

Et puis advient le second acte de ma guerre sainte. Ça se produit presque par hasard. Début décembre, je travaille sur le script de Small City. Les personnages doivent se livrer à de longues introspections. Je rame à trouver le ton juste, alors je décide de m'appliquer l'introspection à moi-même, juste pour m'entraîner. Il n'est pas du tout question d'utiliser le texte qui en résultera. Ce texte, Confession publique, est au bout du compte un déballage très intime, en même temps qu'un long pamphlet contre les pointmoqueurs. Je me retrouve perplexe : ça m'interpelle. J'en fais la lecture à plusieurs amis : tous sont estomaqués devant la sincérité, le radicalisme de cette mise-à-nu. Alors, je comprends qu'en plus de mon voyage, il y a un autre truc dingue à faire ! Trop de gens racontent n'importe quoi sur mon compte. Il y a des dizaines de moi imaginaires qui vivent dans les bouches des gens. Il est temps de rétablir quelques vérités. Il est temps d'assumer jusque au bout ce que suis, mon quoi, mon pourquoi et mon comment. Je me dois bien ça à moi-même !

Faute de blog, il m'arrive de coller mes poèmes sur les murs de Lyon. Ces happenings prennent parfois la forme d'un journal mural, nommé Cette fois, vous ne pourrez pas dire qu'on ne vous a pas prévenus !!!. Je réalise une couverture à la Voici, avec ma photo : « La vraie vérité sur madcap xtc [mon pseudonyme de l'époque]. Pour la première fois, il se confesse à Cette fois, vous ne pourrez pas dire qu'on ne vous a pas prévenus !!! ». Je photocopie l'ensemble (huit pages A3 !) en cent exemplaire. Quelques jours avant de prendre l'avion, je passe une nuit entière à coller ça à travers la ville ! Ce n'est pas anodin comme geste. Je raconte là-dedans des tas de choses très personnelles. Au delà de ma guérilla contre le Point Moc, c'est une immense prise de risque. On ne s'étale pas à ce point-là sans éprouver quelque frisson ! Ça passera ou ça cassera. Si ça casse, je serai la risée de la ville. Je colle mes affiches le cœur battant, mais je le fais. Pas le choix, ça fait partie de ces trucs qui s'imposent. Et pour couper court aux polémiques, je m'éclipse deux mois en Inde en songeant que la sauce sera retombée à mon retour… C'est une grande jouissance que de les priver, en plus, de leur droit de réponse ! Je saurai à mon retour que c'est passé, que je n'ai pas été la risée de la ville et que les antistes étaient fous furieux.

Je souris en repensant à tout cela. Difficile d'imaginer qu'il s'est déjà écoulé cinq mois depuis la rentrée, depuis que j'ai déclaré la guerre au Point Moc. Je ne devrais pas penser à cela ici, parasiter ma retraite de ces souvenirs. Mais le désert est impitoyable : il nous confronte à nos fantômes. À ce prix-là seulement nous guérit-il des gens et de leurs bassesses. Comme en août dernier, la solitude est mon médicament. Eux, en ce moment même, sont en train de boire des bières dans leur squat glauque, nous maudissant moi et ma Confession publique. La majesté du désert qui m'entoure et le génie littéraire d'Ayn Rand mettent en lumière la médiocrité, la petitesse de leurs existences… Mais chut ! Je suis aussi là pour apprendre l'humilité et la compassion ! Alors cessons de médire et retournons à nos méditations ! 

L'air de rien, pourtant, une métamorphose s'opère en moi…


Prochaine expérience : The Desert Experience (Pt. 3).

9 novembre 2011

The India Experience - 10/ The Desert Experience (Pt. 1)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Jaisalmer Experience (Pt. 1).


27 février 2001 - 9 mars 2001 : The Desert Experience, Désert du Thar (Rajasthan)

Nous partons à l’aube avec un groupe de touristes. Nous chevauchons toute la journée en direction des dunes de Kuri. Peut-on d'ailleurs « chevaucher » un chameau ? Ne devrait-on pas plutôt dire « chameller » ? Je constate en tout cas que chameller huit heures d'affilée est fort douloureux pour le postérieur. Les chameaux sont en outre des personnages bien étranges, qui font toutes sortes de bruits et de grimaces bizarres. Le mien s'éprend d'une femelle dont nous croisons le troupeau : Thomas Cook aura le plus grand mal à l'entraîner au loin de la demoiselle. À l'heure du déjeuner, le même Thomas m’épate : alors que le sable s'infiltre sans cesse et partout, il réalise sous nos yeux une pâte à chapati immaculée. Un drôle de petit insecte, tel que je n'en ai jamais vu, me grimpe sur le bras. Thomas s'en empare, affirme que la créature pique jusqu'au sang et, avant que je n'aie le temps d'intervenir, transperce la bestiole avec l'épine d'un buisson. Ainsi empalé, l'arthropode repart comme si de rien était, pas décidé à mourir pour si peu.

Nous traversons évidemment des paysages enchanteurs. Au crépuscule, nous installons notre camp sur les fameuses dunes de Kuri. Fameuses parce que comparables au Sahara. Imaginez la Dune du Pyla, transformez en désert semi-aride la mer et la forêt qui la cernent, vous obtiendrez peu ou prou les dunes de Kuri. En guise de berceuse, Thomas plie une patte à chaque chameau et attache ainsi ladite patte (il n'y a rien à quoi attacher les bêtes tout entières). Je trouve cela cruel mais il m'assure que les chameaux, contrairement à nous, n'ont pas de crampes. Force est de constater qu'en tout cas ils ne protestent pas. Les chameaux ne sont pas les seuls en Inde qui en bavent sans se plaindre. La vie des femmes, elle aussi, est rude. Il faut dire que le divorce, en Inde, c'est la mort sociale d'une femme. Cela tend à changer dans les grandes villes, mais pour 90% des femmes indiennes, divorcer équivaut à se faire rejeter par sa propre famille en plus de celle de l'époux. Inutile évidemment de songer à refaire sa vie. Et si la femme n'a, en outre, pas de situation, il ne lui reste plus que la mendicité ou le tapin pour s'en sortir. Tout ceci m'est raconté par Tasleem, une jeune Canadienne d’origine indienne. Elle travaille sur des projets sociaux. Elle a vu l'Inde profonde. Elle a rencontré, dans des villages reculés, des fillettes de neuf ans mariées à des adultes. Des mariages consommés. Moins grave mais très chiant : ses collègues de travail, pourtant « modernes », qui ne comprennent pas pourquoi elle refuse de coucher avec eux. Il se trouve qu'elle a un petit ami : si elle couche avec un homme hors-mariage, c'est donc bien qu'elle couche avec tout le monde ! Ils ne sont pas méchants quand ils disent ça, précise-t-elle : ils sont juste incapables de comprendre. Au terme de cette conversation, nous dormons à la belle étoile sans être dérangés par les bousiers, qui vaquent à leurs occupations tout autour de nous.

Le lendemain, vers treize heures, Thomas me conduit à quelques kilomètres de là. On fait un dernier débriefing. Je ne dois pas vagabonder la nuit, à cause des serpents : leur morsure vous terrasse en une heure. Si on m'attaque pour me voler, je ne risque rien à essayer de me défendre et dans tous les cas, il est inimaginable qu'on m'assassine : au pire, je risque une raclée. Si j'ai vraiment un problème, je trouverai sans doute des touristes et leurs camel drivers sur les dunes de Kuri. Si je n'en trouve pas, il y a un village à dix kilomètres de là, en marchant tout droit (il m'indique une direction). Cette solution est inapplicable en cas de morsure de serpent, parce que je serai mort bien avant d'y parvenir. Et enfin, last but not least, Thomas aimerait beaucoup qu'on baise tous les deux. J'évoque mon hétérosexualité, l'argument lui convient et nous n'en parlons plus. Là-dessus, il repart avec ses chameaux sous le bras. Il reviendra me chercher dans dix ou onze jours...

Je plante ma tente au pied d’un arbre. Rien alentour, sinon quelques végétaux desséchés et une mer de sable. L’arbre abrite également un nid d'oiseaux, un genre de faucons. Les petits piaillent pendant que les parents planent dans le ciel bleu, en quête de rongeurs sans doute. Le bruit du vent qui les porte sera la bande son de ces dix jours en solitaire. Inévitablement, mon crâne et mes vêtements servent de réceptacles aux excréments de toute la famille mais, passée la première contrariété, je m’habitue. N’ayant assez d’eau que pour boire, faire bouillir mes repas et me raser la tête (rituel reconduit tous les cinq jours tout au long du voyage), je dois de toute manière renoncer à toute forme de toilette et de vaisselle, alors un peu plus ou un peu moins… Je consacre tout de même la première demi-heure à débarrasser mon environnement immédiat de quantité de bouses de chameaux séchées. L’arbre quant à lui m’est indispensable : il m’offre l’ombre (je passerai mes journées à tourner autour avec le soleil), un support sur lequel m’adosser, et ses branches font office d’étagères pour ma vaisselle. Puisque il m’est impossible de laver celle-ci, je laisse aux fourmis le soin de récurer chaque jour le riz et le dahl séchés, gratte un peu ce qu’elles laissent et réutilise le tout en l’état d'un repas à l'autre. Mon régime strict (une assiette à midi et une assiette le soir, ni plus ni moins), implique de temps à autre des envies furieuses de chocolat ou de pizza, mais ces vaines pulsions ne durent jamais longtemps. N’en étant plus à une privation près, j’ai aussi décidé d’arrêter de fumer et après deux ou trois jours, l’envie m’en passe totalement. Le désert est un lieu idéal pour le sevrage : quelle que soit votre envie d’en griller une, vous pouvez toujours courir après les bureaux de tabac ! Une mauvaise surprise par contre : l'eau ! Nous avons rempli les bidons au puits du dernier village. L'eau à un goût infect ! Je ne crains pas pour ma santé (j'ai mes pastilles purifiantes) mais, étant donné que je n'ai guère d'autre saveur à portée de langue, c'est vraiment déprimant ! Je m'habituerai pourtant, jour après jour…

Dès la première heure, un troupeau de chèvres vient me saluer. Il en viendra quotidiennement, ainsi que d’autres de vaches et de chameaux. Les chèvres seules acceptent d’être caressées. Les gazelles, quant à elles, se laissent à peine apercevoir et n’approchent jamais à moins de cinq-cents mètres.

Je m’endors chaque soir vers minuit, et m’éveille chaque matin vers huit heures et demie, dans ma tente devenue fournaise. Au crépuscule, j’entends invariablement résonner au loin les clochettes de quelque bétail invisible, et je contemple le ciel qui s’empourpre. La nuit, ce sont de nouvelles étoiles filantes, et les bousiers qui grattent pacifiquement tout autour de la tente. Régulièrement, je grimpe sur la dune la plus proche et m’émerveille de la pureté du paysage. Une autre activité quotidienne consiste à regarder les faucons planer au-dessus de moi. Leurs glissades sur l'air m'apaisent, font corps avec le bruit du vent. Ce même vent m'oblige un jour à courir après ma tente sur vingt mètres : on est à la limite de la tempête de sable, le poids de mes affaires ne suffit plus à l'ancrer au sol.

À Jaisalmer, j’ai acheté le roman La Grève, d’Ayn Rand. Je l’ai essentiellement choisi pour sa densité (mille pages que je rationnerai en raison de cent par jours, heureux de constater que je lis un peu moins vite en anglais qu’en français). Le livre comprend, outre le roman, un essai sur les œuvres et la pensée de Rand. Comme je n'avais jamais entendu parler d'elle auparavant, je découvre avec surprise qu'elle a connu un succès phénoménal aux États-Unis. Mais mon ignorance n'est pas tout à fait crasse : sans doute à cause de sa pensée ultra-libérale, Rand n'a quasiment pas été traduite en France. Le roman, passionnant, se veut une illustration de la philosophie « objectiviste » de son auteur. C'est assez drôle comme ce livre résonne pour moi ici et maintenant. Rand prône le rationalisme d’Aristote (« a est a, ni b ni c mais seulement a »). Dans ce rationalisme, je retrouve quelques principes fondamentaux du bouddhisme : cesser de réinterpréter les faits à notre convenance, faire avec ce qui est et non avec ce que l'on aimerait qui soit. Tout ceci trouve sa place dans ma quête spirituelle, me donne de nouvelles pistes à suivre. 

Ma cure de sérénité est régulièrement interrompue par les mouches, qui du matin au soir me harcèlent. Je finis par en tuer quelques-unes, un peu honteux de me laisser ainsi aller au crime. Les fourmis, elles, sont ravies, se précipitent sur les mouches tombées au sol et les dévorent avec avidité. Un matin, c'est au tour de mon doigt d'être dévoré. Je caresse un petit chevreau et il se met à téter mon index. Amusé, je le laisse faire et d'un coup, il me mord de toutes ses forces ! Le doigt restera bleu plusieurs jours ! Mon karma, sans doute…

Les journées sont longues. Je kiffe vraiment d'être ici, mais je ne peux nier qu’il y a parfois des moments d’ennui entre ma lecture d’Ayn Rand, ma contemplation et mes temps d’écriture. Pourtant, mon cerveau bouillonne de mille et un projets. Je poursuis mon travail sur Small City ; j'entame un scénario de BD de super-héros que j'abandonnerai peu après ; j'explore des pistes quant aux directions à donner à L’incident Œdipe (inédit), mon premier roman alors en cours de rédaction ; j'écris Adieu, princesse (inédit), un poème à la mémoire de ma mère qui figurera un temps au sommaire de Fragments nocturnes… J'ébauche également nombre d'idées plus ou moins idiotes, comme ce conte surréaliste où le gouvernement créerait un « permis de conduire bourré ». Le 28 février, je prends aussi des notes pour un projet de revue littéraire et graphique, héritière du fanzine Scrach que j'ai récemment enterré. Cela fait déjà plusieurs mois que je cherche à quel projet associer le nom Mercure Liquide. Ce titre m'inspire, je souhaite le réserver à quelque chose de spécial. Il me semble que cette revue pourrait être quelque chose de spécial. Je suis loin d’imaginer qu’il faudra trois ans et demi avant que ne paraisse le numéro un. Je suis tout aussi loin d'imaginer que Mercure Liquide obtiendra un succès d’estime d'ampleur nationale au cours de ses cinq années d’existence. Ce même jour, je compose aussi l’introduction du poème Agneau pourpre, dont le corpus avait été conçu en décembre. Une coïncidence voudra que ce texte soit lu précisément en ouverture de la toute première soirée de lancement de Mercure Liquide, aux Subsistances.

Ce projet de revue me ramène inévitablement à mes réflexions sur Neweden, parce que si je veux créer Mercure Liquide, j'ai besoin de Neweden. Je replonge dans mes souvenirs là où je les ai laissés à Pushkar : retour en septembre 2000. Non ! Il y a quelque chose qui est arrivé entre temps, de très important, dont je n'ai pas parlé : la Casa Okupada. Retour en mars 2000, alors. La Neweden Party 7 : une soirée mémorable, le moment où nous réalisons que nous créons un buzz et qu'il est considérable. Tout le monde et son cousin est venu voir ça de plus près, l'ambiance est complètement électrique ! Au milieu de la foule, une vieille connaissance m'explique qu'il est en train de transformer un grand squat d'habitation en squat artistique. Il aimerait beaucoup que nous venions voir, que Neweden s'associe au projet. Rendez-vous est pris. Là-bas, nous rencontrons une douzaine d'autres artistes, déjà impliqués. C'est une occasion unique, parce que c'est exactement ce qui nous manque : un lieu. Un lieu de travail et de représentations stable. Le coup de cœur est réciproque : la Casa devient notre base d'opération.

Septembre 2000, donc. C'est justement à la Casa Okupada que se tient la réunion de rentrée de Neweden. Tout le monde partage un peu mon sentiment : trop d'événementiel, pas assez de temps pour l'aspect purement artistique. Nous convenons de nous recentrer sur notre créativité : il sera bien temps d'organiser de nouvelles soirées ou un nouveau festival au printemps. C'est là que je décide de mettre un terme à Scrach : avec dix numéros en cinq ans, le fanzine a bien vécu. On voudrait bien poursuivre Légendes, le fanzine BD, mais cela s'avère impossible : les dessinateurs manquent de temps. Florence Bordarier annonce qu'elle quitte le collectif et elle emporte avec elle sa compagnie de théâtre et de danse. Les plasticiens décident quant à eux d'un workshop hebdomadaire à la Casa. Tout le reste se met en stand-by. Je sens bien, pourtant, que je n'ai qu'un mot à dire pour relancer la machine, pour poursuivre l'ascension folle de ces deux dernières années. La plupart d'entre eux seraient prêts à me suivre. Mais avec ces quelques mois de recul, je comprends que j'ai volontairement tué le bébé dans l'œuf au cours de cette réunion de rentrée. Neweden, au départ collectif d'artistes, avait ce qu'il fallait pour devenir une grosse structure événementielle. Tout était en place pour cela. Mais je n'ai pas voulu ça, parce que ça n'était pas le but. Nous étions un collectif d'artistes, pas une boite d’évènementiel ! J'avais également été déçu par les démissionnaires du mois de juin (je ne parle pas de Florence, ses raisons étaient différentes et légitimes). Je sais qui ils fréquentaient, les démissionnaires du mois de juin. Je sais qu'ils voulaient se couvrir, parce qu'il y avait autour d'eux des gens qui ne nous aimaient pas. Ils pourraient donc dire « j'y étais » aux gens qui leurs diraient combien la Neweden Week était grandiose, et dire « je n'y suis plus » à nos détracteurs. Cette attitude m'a écœuré. Je n'ai plus envie que l'on profite ainsi de mon travail, alors je veux m'assurer à l'avenir de pouvoir faire confiance à mes collaborateurs, et quoi de mieux pour cela que de soumettre le collectif à l'épreuve d'une période d'inactivité. J'ai peut-être tort d'appuyer sur la touche « pause » : il faudrait peut-être battre le buzz pendant qu'il est chaud. Je sais que c'est une décision qui m'interrogera longtemps. Mais entre le succès et l'intégrité, je choisis ce jour-là l'intégrité. Et puis, déjà, j'ai des tas d'autres envies. Amen.

Une intégrité en amène une autre : un de ces nouveaux projets est de mener une véritable guerre idéologique contre les gens du Point Moc. Pas par plaisir, par nécessité. Le Point Moc est un squat politique, fondé au printemps par des étudiants aux Beaux-Arts en mal de révolution. Il en résulte que tout ce que Lyon compte d'anti-capitali-, sexi-, mondiali-, fasci-, spéci- et autres trucs pas très biens en « -iste » s'est retrouvé amassé là-bas. Étant entendu que, sur le fond, Neweden, la Casa Okupada et le Point Moc partageaient les mêmes utopies, nous aurions dû être les meilleurs amis du monde. Les choses, malheureusement et bien malgré moi, se sont déroulées autrement... Mais il faut bien admettre que j'aime l'adversité : La « croisade » qui s'annonce, en cette rentrée 2000, promet d'être amusante...

Prochaine expérience : The Desert Experience (Pt. 2).

14 août 2011

The India Experience - 6/ The Pushkar Experience (Pt.1)

Premier voyage en Inde, février-mars 2001.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Highway Experience.


12 février 2001 - 23 février 2001 : The Pushkar Experience, Pushkar et ses environs (Rajasthan)

Le bus me débarque à la bordure d'Ajmer, une petite ville sans intérêt. Je décide, en dépit de mon épuisement, du cagnard et de mon sac à dos, de parcourir à pieds les onze kilomètres qui me séparent de Pushkar, afin d’économiser quelques roupies. Sur le chemin, une famille qui ne parle que le rajasthani insiste pour m’offrir le petit déjeuner. Je passe une demi-heure dans la cour de leur humble maisonnette, à communiquer de la façon rigolote dont on communique lorsque l’on n’a aucune langue commune. Les jeunes enfants sont ravis de cette présence inhabituelle et leurs parents me font comprendre qu’ils seraient heureux de m’accueillir plus longtemps, mais je leur signifie que mon destin m’attend à Pushkar. Je reprends la route avec leur bénédiction.

Pushkar est un joli village perdu au milieu des montagnes et du désert, bâti autour d’un petit lac. C’est aussi un lieu sacré de l’hindouisme et, très logiquement, un repaire de baba-cools. L'eau du lac est censée laver le karma de celui qui s'y baigne, et ce depuis la nuit des temps. Il aura pourtant fallu attendre le dix-neuvième siècle pour que l'occupant anglais, las des absurdités indiennes, capture et déplace les crocodiles dont le lac était infesté. Avant cela, les pèlerinages entraînaient leur lot annuel de victimes et personne ne jugeait utile de s'en alarmer. Pushkar est également voué aux mariages : les familles hindoues viennent de toute la région pour y célébrer leurs noces. La ville met à leur disposition des fanfares ambulantes, qui parcourent quotidiennement les ruelles en jouant peu ou prou… n'importe quoi ! Chaque musicien joue « tout seul » au milieu des autres, sans que nul ne se préoccupe d'interpréter quelque chose de cohérent. Pour faire bonne mesure, cette cacophonie est bien sûr amplifiée par une sono dégueulasse. Entre deux fanfares, on croise une multitude de vaches sacrées, obèses et heureuses.

Je loue une chambre afin de m’accorder une nuit de répit, puis je commence à m'informer auprès des gens du cru, quant aux possibilités d’aller camper seul dans le désert. J'ai beau être au courant de l'arnaque, un jeune brahmane trouve le moyen de me bénir au bord du lac, supposément gratuitement. Lorsqu’il me dit – au cours de la bénédiction – que je trouverai une femme « comme ma mère », j’hésite à me jeter dans le lac pour m’y noyer, ou bien à l’y jeter lui. Puis je me raisonne en me disant que tout brahmane qu’il soit, sa prophétie échappera à l’attention des dieux. Le truc consiste à me faire répéter toute la prière, phrase après phrase. Lorsque, au bout de cinq bonne minutes, nous parvenons à la phrase « et pour me remercier, tu vas me donner trois-cents roupies », mon cerveau est tant et si bien conditionné que je prononce « et pour te remercier, je vais te donner trois-cent roupies ». Et une fois qu'on l'a dit… Bon, ça n'est que vingt-cinq francs, mais ces vingt-cinq francs pèsent lourd dans mon maigre budget ! Je paie et m'en vais grognon. Je papote ensuite avec un gosse de neuf ans, qui a tout vu et qui m’explique ce que je sais déjà, à savoir que je viens de me faire berner par un escroc. Le gosse vit seul avec sa mère depuis la mort de son père. Leur famille est misérable. Chaque jour au sortir de l'école primaire, ainsi que les week-ends, il fait le porteur pour un commerçant, afin de contribuer au budget de la maison. Il est aussi éveillé que bien élevé et il ne me demandera jamais la moindre roupie. Je lui expose mon histoire de désert et lui demande s'il a une idée sur la façon dont je pourrais m'y nourrir. Il ne voit comme solution que d’emporter du pain en tranches.

Par la suite, nombre de locaux m’affirment que je m’apprête à commettre une folie, que je vais me faire dépouiller par quelque brigand. Comme je réalise que tous les mécréants du village seront bientôt au courant de mon expérience, je réponds invariablement en haussant les épaules que « Dieu me protégera ». Ce faisant, je mise sur la tradition indienne, qui veut que l’on ne dépouille pas un ascète qui s’en va méditer dans le désert en invoquant la protection divine. Moins respectueux des usages sont les singes, car on rencontre dans les rues de Pushkar une sorte de grands singes gris-blancs. Comme je déambule avec quelques pâtisseries en main, je me retrouve assiégé par dix de ces individus. Sans autre forme de politesse, ces messieurs exhibent leurs immenses crocs : ils exigent que je leur cède immédiatement ma pitance, sous peine de passer un mauvais quart d'heure. Un chien tente aussi sa chance et se fait chasser par les primates. Un Indien me tire d’affaire en les menaçant d’un caillou, puis me montre comment leur offrir des graines, dans le creux de la main. L’incident diplomatique est évité et je repars en bon termes avec la communauté des singes.

Le lendemain, je grimpe sur la colline la plus proche, afin de repérer la direction la plus appropriée. Là, je fais la connaissance des chèvres indiennes : leurs adorables bouilles les rendent fort différentes de leurs consœurs européennes. Je suis amoureux ! Je traînasse tant et si bien que je pars à l’aventure peu avant le crépuscule. Chargé de mon lourd sac à dos et d’un bidon de six litres d’eau à chaque bras, j’affronte sans sourciller la chaleur. Le remplissage des bidons, à une fontaine publique, m'a valu un étonnement sans borne de la part des gens alentours. « You drink Indian water?! ». Je précise que je ne la boirai pas sans l'avoir purifiée à l'aide de pastilles, mais même : ils sont admiratifs. La marche est épuisante mais je tiens bon. Les choses se corsent une fois la nuit tombée : les dunes – désormais invisibles – me font trébucher sans arrêt. Je commence à me demander ce qui m’a pris de partir aussi tard ! J'hésite à camper sur place mais l'endroit ne s'y prête pas : je m'estime encore trop près du village pour être en sécurité. Un camel driver dénommé Gopal surgit alors des ténèbres, me demande ce que je fiche ici, à une heure pareille, avec tout mon attirail. Je lui décris mon hasardeuse entreprise et il me convainc de le suivre en lieu sûr, ajoutant qu’il me conduira gratuitement où je voudrai dès le lendemain. Comme j'hésite, Gopal m'explique que son voisin est un médecin à la retraite, qui a exercé au Canada et en Europe. Cet homme respectable, promet-il, sera heureux de m'héberger pour la nuit. Le médecin s'avère en effet un homme des plus honorables, qui m'offre le gîte et le couvert. Il est venu finir ses jours dans son pays, mais il peste contre la corruption qui ronge l'Inde de l'intérieur. Je pourrais dormir tranquillement sur le canapé mais, selon une logique bien à moi et qui m'échappe tout à fait au moment où j'écris ces lignes, j’insiste absolument pour planter ma tente dans le jardin. L'expérience prend une bonne demi-heure, compte tenu qu’on n’y voit rien et que je n’avais jamais monté cette fichue tente auparavant. Je m'endors épuisé, mais satisfait d'avoir cédé une fois encore à mon légendaire entêtement.

Au petit matin, le médecin m'offre un petit déjeuner copieux et Gopal tient sa promesse. Il me fait même goûter à son whisky frelaté, alors que la charrette tirée par un chameau nous plonge dans le désert. Comme je m’étonne de sa générosité dans un pays où tout se paie, il m’explique qu’il s’efforce d’être bon pour améliorer son karma. Il est fort pauvre et il espère une réincarnation plus fortunée. Il me raconte un peu sa vie. Ses parent l'ont marié à l'âge de quatre ans avec une petite fille qui est aujourd'hui la mère de ses enfants. Je m'étonne de ces épousailles précoces et il me rassure : le mariage, longtemps symbolique, ne fut consommé qu'une fois le couple devenu adulte. Dieu sait pourquoi, nous évoquons ensuite les femmes qui, à Pushkar, dessinent au henné sur les mains des touristes. Gopal m'explique qu'elles se prostituent volontiers : si je le souhaite, il peut « arranger ça » pour moi à mon retour du désert. Les jeunes femmes en question sont d'une beauté bouleversante mais mon principe de ne pas payer pour baiser s'applique ici comme ailleurs. Gopal m'abandonne finalement au milieu de nulle part et je le remercie chaleureusement. Puis je m'en vais trotter sous la canicule avec mes bidons, légèrement enivré par le whisky.

Au bout d’une heure, ratatiné de fatigue et dégoulinant de sueur, je remonte ma tente et commence ce qui, je le sais, ne sera qu’un avant-goût de la véritable Desert Expérience. Celle-ci, je la mettrai en œuvre à Jaisalmer et j’ai d'ores et déjà prévu de l’organiser un peu mieux. Les alentours de Pushkar sont trop peuplés pour que je puisse m’exiler totalement : j’entends au loin le bruit des fermes et des routes. Je passerai les jours suivants à changer d’emplacement chaque matin, et chaque jour au moins un Indien passera par là. Cinq jours durant, je ne me nourris que de pain en tranches de la marque Laxmi Bread. Il y a un petit moment de stress, lorsqu'un groupe de paysans (deux femmes et trois hommes) s'offre une longue halte à mon campement. Ils se dégage d'eux quelque chose de très désagréable, une sorte d'avidité malsaine. La tribu semble menée par la plus âgée des deux femmes, une espèce de sorcière qui me met profondément mal à l'aise. Elle me demande plusieurs fois si j'ai un appareil photo, une caméra, etc. Je ne crains pas une agression immédiate : les trois hommes sont chétifs et comme je l'ai déjà dit, il n'est pas moins effrayant qu'un Indien. Je crains par contre qu'ils ne reviennent en force pendant la nuit et me pillent. À peine sont-ils partis que je plie bagage. Je ne me réinstalle qu'à une heure de marche de là.

N'ayant rien d'autre à faire, je passe mes journées à écrire, notamment pour Small City et divers projets de bandes dessinées. Je consigne un fantasme majeur : « un système qui me permettrait de diffuser immédiatement tout ce que je produis, sans les complications techniques d'une revue papier ou d'un site internet ». Je découvrirai plus tard que ça existe et que ça s'appelle un blog. Lorsque je ne travaille pas, je tue le temps en potassant mon Lonely Planet. J'apprécie également de ne rien faire du tout, juste flâner sur ce sable qui s’infiltre partout, se colle à ma transpiration et devient comme une seconde peau. Le soir, le ciel complètement dégagé, blindé d'astres, est souvent traversé d'étoiles filantes. Je n'en avais jamais vu avant, c'est un régal.


Prochaine expérience : The Pushkar Experience (Pt. 2).

28 février 2010

Small City

Small City (a.k.a. The Madcapulsize Experience et, plus tard, Grande ville, petites gens) fut un projet de film d’animation expérimental, que souhaitait réaliser mon amie Pulsize, dont j’étais censé écrire le script. Le film ne vit jamais le jour, mais cette expérience aboutit néanmoins pour moi à quelques trucs intéressants.

Il y eut deux versions, très différentes, du projet en lui-même. En septembre 2000, Pulsize m’avait simplement proposé de travailler sur le concept de dépendance, et donné carte blanche. À l’origine, le texte du film se présentait comme une suite de monologues intérieurs et de dialogues. C’est de mes recherches sur ce projet qu’émergea inopinément la Confession publique, qui au départ n’était qu’un exercice de style consistant à appliquer à ma propre personne le type d’introspection que je cherchais à appliquer aux personnages.

Finalement, Pulsize décida qu’elle voulait quelque chose de plus narratif et du coup, j’écrivis début 2002 un véritable scénario de long métrage, dans la même ambiance mais avec d’autres personnages. Le résultat était totalement irréalisable (faute de moyens et de temps) et Pulsize finit par se tourner vers des projets plus raisonnables. Du coup, entre août et octobre 2003, je remaniai le scénario en question dans l'idée d'en faire la base de mon second roman, que j'abandonnai finalement inachevé pour écrire Tabloïde à la place (je publierai sans doute ici, tôt ou tard, les rushes de cette version-ci, qui avait de vrais bons moments).

Pour la petite histoire, Pulsize et moi avons de nouveau collaboré en 2007, sur le scénario d'un clip qu'elle devait réaliser pour le groupe Human E.T Crew. Je ne sais plus si elle a fini par faire le clip ou pas, mais je sais que le groupe n'avait pas retenu la version du scénario sur laquelle nous avions bossé ensemble. Un grand merci à elle en tout cas, parce que même si nous n'avons jamais réussi à aboutir quoi que ce soit ensemble, ses propositions m'ont amené à réaliser plein de trucs cools de mon côté !

Ce que vous lirez aujourd’hui provient des rushes de la version 2000-2001 (les monologues et les dialogues). 95% de ce que j’ai écris à l’époque ne mérite pas d’être publié aujourd’hui, mais j’ai quand même extirpé du lot les deux petits fragments ci-dessous : rien d’extraordinaire mais je les aime bien ^^ Je serais malhonnête de ne pas mentionner que les deux personnages qui parlent ici (il y en avait neuf en tout) étaient librement inspirés de personnages créés quelques mois plus tôt par mes amis Céline Z. et Ben T., dans le cadre du spectacle pluridisciplinaire Rumeur publique, que nous avions écrit et monté ensemble en septembre 2000 (plus de détails sur ce projet-ci ici et ).

***

SMALL CITY : EXTRAIT DES MONOLOGUES D’ERUTIRCE (décembre 2000)

Perdue…

Je suis… perdue…

Je erre entre les traboules en rasant les murs et parfois, lorsqu’une silhouette m’interpelle, je lui barre le chemin et j’ose lui dire un mot, parfois deux, puis je fuis car je crains ses réponses. Mieux vaut pour moi la laisser sans voix.

Qui… m’écoute ?

Personne, puisque je ne parle pas. Je voudrais bien, mais les mots ne sortent pas, ou alors à l’envers, tordus, confus, mal fichus. Alors je fuis et me contente d’envoyer des sourires, des regards, des phrases impersonnelles : « aujourd’hui j’ai fait ça, je suis allée ici, j’ai vu un truc et découvert un machin ».

Des faits : voilà ma journée, voilà ma vie. Je décris des faits mais ce que je ressens vraiment, je suis incapable de le dire avec des mots.

Et je déteste me sentir obligée de le faire.

« Parle, putain ! »

Mes amis me pressent. Sont-ils mes amis ? Je suis toujours avec des gens, d’appart’ en appart’, de squat en squat. La solitude a quitté mon quotidien. Chez moi n’est plus chez moi. J’y passe et n’y reste jamais.

Chez moi, c’est partout, tant qu’il y a des gens.

Chez moi, c’est nulle part.

J’aime les gens. Pas tous, bien sûr. J’ai besoin d’eux pour avancer, me libérer de ce que j’étais. Plus de petite fille sage et méthodique. Je me préfère en cinémascope, en technicolor… et en muette.

Parfois il y en a un, ou une, qui me presse :

« Mais parle ! »

Quoi, parle ?

« Dis ce que tu ressens, vraiment. »

Comment ferais-je ? Je change, tout change et si vite que je suis incapable de dire le pourquoi et le quoi de moi.

Je vole.

Haut.

J’aime ça.

Et c’est tout.

Je veux juste être là, avec vous, faire avec vous, jouer avec vous, danser avec vous, rire, manger et dormir avec vous.

De temps en temps, comme pour m’excuser de si peu me dévoiler, je fais un petit cadeau.

Et des fois je craque et pleure dans le creux de votre épaule.

Ça c’est déjà beaucoup vous en dire. Pour moi en tout cas c’est beaucoup.

***

SMALL CITY : EXTRAIT DES MONOLOGUES DE R’JKA (décembre 2000)

Je n’en peux plus.

Je n’en peux plus du regard des autres. Je n’en peux plus de mon propre regard sur moi-même. Une pression permanente, ces regards : c’est comme autant de verdicts sans appel, des verdicts sans procès ni preuves, arbitraires et dont nous sommes tous tellement tributaires que nous en venons à n’être plus que des compromis incarnés.

Les gens savent s’y prendre pour vous remettre à votre place. D’ailleurs, c’est quoi cette expression : « remettre à sa place » ? C’est des conneries : on ne se fait pas remettre à sa place, jamais ! On se fait remettre à la place où l’on ne dérange plus personne, qu’importe que ce soit la sienne ou non, tant qu’on passe suffisamment inaperçu pour ne plus gêner le groupe.

Il faudrait peut-être tous se crever les yeux pour avoir la paix, pour en finir avec les regards.
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