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30 octobre 2016

Devant la cause


Second poème en collaboration avec Khalid EL Morabethi, un peu plus politique cette fois-ci ^^
C'est sur notre blog commun.

25 octobre 2016

Verbe

Il y a trois ans, j'avais remixé un poème du jeune auteur marocain Khalid EL Morabethi, Derrière le mur.

Aujourd'hui, nous démarrons un projet d'écriture ludique à quatre mains. C'est sur un blog qui se nomme Verbe et le premier texte porte, justement, le titre Verbe

Et c'est ici.

14 octobre 2016

The China Experience – 38/ The Miao Experience (pt. 2)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002

Décollage ici.
Expérience précédente : The Miao Experience (Pt. 1).


02 novembre 2002 – 17 novembre 2002 : The Miao Experience, de Lijiang (Yunnan) à Guilin (Guangxi), en passant par Dali (Yunnan), Xiaguan (Yunnan), Kunming (Yunnan), Guiyang (Guizhou), Kaili (Guizhou), Leishan (Guizhou), Xinjiang (Guizhou), Lengde (Guizhou), Rongjiang (Guizhou), Zhaoxing (Guizhou) et quelques autres villages dont j'ignore le nom.

Mon périple du lendemain me conduit – enfin ! – à mon premier village Miao : Xijiang (prononcer « Shidjiang »). Xijiang est assez mignonne, mais ça n'est pas encore mon fantasme de village Miao : trop gros, trop moderne, trop bétonné... Mais il faut faire une halte. Je me lie d'amitié avec deux jeunes Allemands nommés Niels et Louisa. Niels parle chinois couramment et négocie pour nous deux une chambre chez une famille Miao. Là-bas nous attend David, un Hongkongais qui vit au Canada. Nous dînons avec nos hôtes, un couple charmant qui nous sert verre sur verre d'alcool de riz. Niels étudiant les langues orientales, il s'intéresse naturellement à la langue Miao. Alors que le Chinois comporte cinq tonalités (en comptant le ton neutre), le Miao n'en comporte pas moins de dix ! Déjà qu'il est délicat pour une oreille française de saisir celles du Chinois... Niels demande à l''épouse de les réciter dans son dictaphone, et c'est plus ou moins « do ré mi fa sol la si do » ! Nous finissons la soirée ivres morts, et nous endormons paisiblement dans la confortable chambre, toute de bois, qu'on nous a attribuée.

Comme Niels et Louisa ont déjà un peu bourlingué dans les parages, ils me suggèrent d'aller à Lengde. Selon eux, ce village-ci, bien plus petit que Xijiang, devrait me convenir à merveille. Il n'y a bien entendu pas d'hôtel, mais je puis facilement loger chez l'habitant. Il me faut donc repartir dans l'autre sens, vers Kaili, et demander au chauffeur du bus de me lâcher dans le bon village. Une fois sur place, je vois qu'on ne m'a pas menti : c'est tout petit, c'est tout en pierre, c'est au bord d'une rivière entre les collines ! C'est exactement ce qu'il me fallait !

Sur la place du village, je tombe sur une classe d'étudiantes de Guiyang, venues passer quelques jours ici dans le cadre d'une sortie universitaire. Leurs professeurs les accompagnent et on me conduit dans une famille Miao où logent certaines d'entre elles. La famille est la plus riche des environs, m'informe-t-on, ce que confirme la présence d'une télévision, objet encore rare par ici. Nous dînons et je suis, très vite, l'objet d'attention principale des étudiantes et de leurs professeurs. Trois étudiantes en particulier, Ling Ling, Ai Zhu et Li Zhong, m'adoptent complètement. Je suis sur le point de fêter mes vingt-six ans et, une semaine plus tôt, Iris m'affirmait qu'elle était convaincue que j'en avais trente-six. Mes trois étudiantes, quant à elles, m'en donnent seize ! Allez comprendre... Après dîner, elles m'invitent à les accompagner pour un cours d'anglais qu'elles donnent aux villageois. L'ambiance est plus ludique que scolaire et ma présence ne fait qu'amplifier ce phénomène. Pour une raison que j'ignore, Ling Ling inscrit le mot « lesbian » au tableau et le traduit, ce qui provoque l'hilarité des villageois. Finalement, dans la grande chambre propre et confortable que l'on m'a attribuée, je savoure de me poser un peu après cinq jours de voyage ininterrompu...

Au cours du petit déjeuner, j'observe la grand-mère qui – je vous jure que c'est vrai ! – essaie de tuer un moucheron avec une serpette ! Le plus fou eut été qu'elle y parvienne et je suis presque soulagé lorsqu'elle renonce finalement. Je passe la totalité de ma première journée à Lengde en compagnie des étudiantes. L'après-midi, les villageois organisent en notre honneur une sorte de spectacle, où de jeunes hommes et femmes du village procèdent à toutes sortes de danses pendant que d'autres hommes jouent de la musique. J'ai décidément du bol, parce que n'eut été la présence des étudiantes, je n'aurais pas vu ça. La fête se poursuit tout le soir durant. La directrice de l'université de Guiyang me présente à tous les pontes du bled, et comme chacun est prié de donner de la voix sur la grand-place, on insiste pour que je chante une chanson. À vrai dire, je n'y tiens pas trop. Mais comme tout le monde me sait désormais chanteur, je suis cuit. La directrice de la fac me dit « ce sont des gens simples, n'importe quoi fera l'affaire mais vous ne savez pas le plaisir que ça leur fera. Dites juste quelques mots avant pour expliquer de quoi parle la chanson ». Pour quelque drôle de raison, les villageois de Lengde, incapables de différencier Billie Jean de La Traviatta, m'impressionnent bien davantage que les hipsters devant lesquels je me produis à Lyon. J'essaie de songer à la chanson la plus brève possible (ce qui exclue d'office les miennes), et après leur en avoir vaguement expliqué le sens, je leur sers The Question Of U de Prince (un couplet, on ne peut pas faire plus court !). Plus tard, mes trois potes me content leur quotidien, dans la plus grande ville de la plus pauvre des provinces chinoises. Je suis aussi un peu échauffé parce qu'elles sont tout simplement irrésistibles, surtout Li Zhong qui me retourne la libido avec son corps de rêve et ses sourires. Mais il n'est pas question de flirter, alors personne ne flirte...

Le lendemain, les étudiantes s'en vont. Je me retrouve seul dans un village où nul ne parle anglais. Je décide de rester encore cinq jours. Pas un touriste ne viendra troubler mon séjour. Mes rêves changent soudainement à Lengde. Je rêve trois fois de ma mère, et les trois fois je lui tiens tête lorsqu'elle veut se jeter sur moi, de sorte qu'elle bat en retraite. Je fais d'autres rêves encore, mais pour la première fois depuis mon départ de France, je n'ai plus le mauvais rôle ! Mon inconscient fait son petit chemin vers un mieux-être, semble-t-il. Je dévore Skull session avec avidité. Je relis en parallèle L'incident Œdipe, parsemant mon manuscrit de ratures supplémentaires. Je poursuis, sans conviction, mon scénario du troisième album d'Épeira et prends des notes pour Blastann Zeimer. En relisant mon roman, je me réjouis des différentes expériences que j'y ai faites. À cette époque-là, je n'ai pas encore découvert Milan Kundera (je ne me plongerai dans son œuvre que quelques mois plus tard) mais les notes que je prends à Lengde, préfigurent déjà la révélation que seront pour moi ses romans. J'écris en effet que la plupart des romans que j'ai lus dans ma vie, et j'en ai déjà lu foison, respectent avec obstination la linéarité du récit, se figent dans une unité stylistique qui se refuse à toute expérimentation. J'y vois une limite immense à l'art du roman, et c'est précisément à travers ses romans et son essai L'art du roman que Kundera viendra bientôt me conforter dans cette idée, m'encourager dans une voie sur laquelle je me sentais jusque-là bien seul...

Le reste de mes journées se passe à déambuler dans les collines, au milieu de paysages idylliques. Seul le ciel, capricieux, se fait parfois gris et triste. Comme je squatte aux abords d'une rizière, une femme Miao m'invective et je me demande si ma présence est inopportune, mais je n'en saurai pas davantage. La famille qui m'accueille est courtoise mais assez froide. On me fait à manger trois fois par jour, on me remplit un bac d'eau chaude lorsque je souhaite me laver, et c'est à peu près tout. Un soir que le fils, un gamin d'une dizaine d'années, regarde un film chinois sous-titré en anglais. Je me pose devant la télévision mais le film est tellement navrant que je m'en désintéresse vite. La nuit, ce que je suppose être des souris se baladent au-dessus de ma tête, dans le grenier. Je poursuis tout du long mon travail sur moi. J'aborde la question mon identité sexuelle, en perpétuelle fluctuation entre mâle et femelle. Depuis deux ans, le féminin avait largement pris le dessus : la moitié de Lyon me croyait gay à cause de mon look de grande folle, de ma gestuelle efféminée, de mes longues tresses violettes... Je me sentais plus femme qu'homme, en dépit de mon hétérosexualité. Je me sentais lesbienne, en somme. Les choses se sont d'un coup rééquilibrées lorsque j'ai rencontré ma princesse indienne. Avec elle, j'ai commencé à me réconcilier avec mon masculin, un travail que je poursuivrai tout au long de notre relation. J'analyse un peu le parcours qui m'a conduit à une si forte féminité. Issu d'une lignée de princesses, sans sœur pour prendre la relève. Élevé par ma mère et mes deux grand-mères, leurs discours féministes et leur mépris des hommes. Hommes faibles, lâches, idiots, brutaux parfois... Mon père, qui a dix fois moins de tempérament que ces femmes, ne risque pas d'améliorer l'image que je me fais des hommes. Mon grand-père maternel est mort lorsque j'avais deux ans, et mon grand-père paternel était de ces hommes aussi fermés qu'une porte de prison. Et puis il y a ce bébé que ma mère a perdu quatre ans avant ma naissance. Fausse couche, on ne saura jamais si c'eut été une fille ou un garçon. Mais ma mère, dans sa folie, a décrété que c'était une fille, et qu'elle eut été parfaite. Je vis dans l'ombre de cette grande sœur imaginaire, qui me surpasse en tout et qu'il me faut égaler. Bref, on a gravé dans mon subconscient que les femmes sont infiniment supérieures aux hommes. Ceci explique que j'ai tant voulu en être une. Cela explique aussi que, paradoxalement, je ne sois jamais devenu homosexuel : si les femmes sont supérieures aux hommes, comment pourrais-je jamais désirer un homme ? J'apprends à faire l'amour « comme une fille » et cela devient ma botte secrète : plusieurs filles victimes de viol viennent se guérir dans mes bras, se réconcilier avec le sexe, et me quittent ensuite pour pouvoir tourner vraiment la page... Être une lesbienne... C'est un programme un peu compliqué quand on a une paire de couilles entre les jambes. Alors je songe qu'il est temps d'accepter enfin que je suis un homme et qu'il n'y a ni de mal, ni de honte, à cela...

Je songe aussi aux six mois qui ont séparés la rouquine de la princesse indienne. Six mois de paralysie complète concernant ma capacité à, comme dirait Houellebecq, « entamer une démarche de séduction ». Cela avait commencé un peu avant, à vrai dire, après la jeune fille aux yeux de miel. Je m'étais installé définitivement sur mon canapé. Ensuite il y avait eu la Québécoise et finalement cette semaine furieuse, début septembre 2001, où cinq filles différentes s'étaient succédées dans mes bras en l'espace de quelques jours... Comme évoqué dans La Québécoise, les Islamistes en furent à ce point outrés qu'ils déboulonnèrent immédiatement le World Trade Center en représailles. Sacré responsabilité pour mes petites épaules... Et du coup plus rien, sinon un happening désespéré en décembre. La rouquine, ça aurait pu marcher mais ça n'a pas marché, et ça m'a tellement anéanti qu'à l'exception d'un nouveau happening désespéré, je m'en suis tenu là pour six mois... Il est vrai que ma meilleure amie enceinte s'était installée chez moi : pas idéal pour pêcho. Et puis je me traînais comme une épave, de soirée en soirée, hanté par la rumeur publique. Je crois que c'est ça en fait, qui m'a paralysé le plus. Il était devenu rare que je rencontre une fille qui n'ait pas déjà entendu parler de moi. Le problème c'est qu'il se disait tant de chose à mon sujet, bonnes et mauvaises, vraies et fausses, que je ne savais jamais ce que sous-entendait leur « ah... mais c'est toi Madcap ?! » (mon surnom dans la vraie vie, et mon nom de scène à l'époque). Oui c'était moi Madcap. Le problème était que, selon qui leur avait parlé de moi, je ne savais jamais trop de quel Madcap il s'agissait. Était-ce le hipster hyperactif et charismatique, l'artiste doué, le mec sympa qui se bougeait pour organiser des festivals et accueillait tout le monde dans son auberge espagnole que décrivaient certains ? Ou était-ce le salaud prétentieux, sexiste, hypocrite, mondain et superficiel que décrivaient mes ennemis auto-proclamés. Difficile de savoir. Comment aborder une fille qui porte en elle un portrait imaginaire de vous ? Et puis il y avait aussi un autre problème, qui était que tout se savait. S'il advenait que je me prenne un râteau, la ville entière le saurait ! Et le proverbe n'a pas tort : « une de perdue, dix de perdues ». Les filles sont trop fières : elles estiment dégradant de sortir avec un mec qui s'est fait moucher par une autre fille. À vrai dire je ne tentais jamais ma chance sans être certain que la porte était ouverte, de sorte que des râteaux je n'en prenais jamais. Mais je me souviens tout de même de cette fille. Et je réalise qu'en fait ma paralysie remonte à elle, pas à la jeune fille aux yeux de miel. Elle s'appelait Virginie, et je saurai plus tard qu'elle sortait avec un mec de Redbong. On s'était rencontrés en soirée, en 1998, et elle m'avait laissé son numéro de téléphone (s'abstenant de préciser qu'elle avait un mec). Elle ne m'avait jamais rappelé et j'avais lâché l'affaire après trois messages, mais j'avais su plus tard qu'elle était allé crier partout que j'étais amoureux d'elle (pour être honnête, j'avais surtout envie de la sauter) et qu'elle m'avait mis un vent (en fait nous n'en étions jamais arrivé là, encore eut-il pour cela fallu qu'on se revoit). J'avoue, j'avais vécu ça comme une implacable humiliation. « Une de perdue, dix de perdues ». Si le râteau imaginaire (mais public) d'une mythomane était parvenu à m'embarrasser, on imaginera sans peine l'effet dévastateur qu'un vrai râteau public aurait eu sur moi. Et puis j'avais simplement trop morflé, perdu toute confiance en moi. La fille aux yeux de miel, la Québécoise, la rouquine... Se faire plaquer trois fois en un an c'était juste un peu too much... Il avait beau eu s'agir de trois princesses de catégorie A, avec lesquelles tout le monde voulait être, il n'y avait guère de gloire à les avoir séduites si c'était pour ne pas parvenir à les garder. Autour de moi, les Pentes de la croix-Rousse étaient devenues une partouze incessante, ça baisait dans tous les coins et je me sentais complètement à côté de la plaque... À la fois, je n'avais plus grand intérêt pour les plans cul, j'avais juste envie d'une amoureuse... Bref, le contexte n'y était pas. Alors toute ma libido, toute ma frustration sexuelle et affective passait dans les chansons, répétitions et concerts de Shoona Sassi, et il faut bien admettre que ça donnait une certaine intensité au résultat... Il est d'ailleurs significatif, lorsque l'on sait que je serai en couple de façon quasi ininterrompue entre mi-2002 et la fin du projet fin 2005, de constater à quel point mon intérêt pour Shoona Sassi, en tant que projet, diminuerait peu à peu... Une fois, en lisant Mon nom n'est pas Tantale, une amie m'a dit « Tu veux c'que tu veux pas ». Elle avait raison.

« Ne vous attachez pas aux vues duelles, évitez soigneusement de les suivre. S'il y a la moindre trace de oui ou de non, l'esprit se perd dans un dédale de complexités. »
Arnaud Desjardins.

Je manque décidément d'entrain au travail à Lengde, préférant errer interminablement dans la campagne. Il faut dire qu'écrire des scénarios de BD fantastique et SF après un roman, c'est un peu moins excitant : il me faudra encore longtemps pour oser franchir le pas, abandonner la BD de genre pour des BD plus littéraires (et me faire dire par les éditeurs que c'est intéressant, mais justement trop littéraire), et ce n'est que ce jour-là que j'apprécierai vraiment l'exercice. Faute de socialiser avec les habitants du village qui me saluent poliment et c'est tout, j'essaie de m'intéresser aux poules, mais ces animaux stupides ont peur de moi. Je lis Louisiana de Michel Peyramaure. J'ai hérité ce bouquin de ma mère et je vois qu'il a été imprimé en juillet 2000, c'est-à-dire six mois avant sa mort. Je me demande si elle a même eu le temps de le lire... Cette semaine a Lengde est une longue méditation sur ma vie, à l'aube de mon vingt-sixième anniversaire. Je fais le point sur tout ça, me dis que décidément ça n'est pas si mal même si ça n'a pas toujours été simple. En tout cas je ne me suis jamais ennuyé. J'ai plutôt l'impression d'avoir déjà vécu plusieurs vies. Je sais en tout cas que mes années de post-adolescence sont finies. Je suis désormais plus proche des trente ans que des vingt. J'ai d'autres aspirations. Je viens de tourner une page en quittant mon appartement rue de l'Annonciade. Je réalise aussi que, dans la foule de mes connaissances et relations, il y a plein de gens que je n'ai plus envie de voir. Il faudra trier. Nous verrons bien...

Depuis quelques jours, j'ai par ailleurs un très mauvais pressentiment, qui me dicte qu'il s'est passé quelque chose, j'ignore quoi, et que ma princesse indienne a décidé de me quitter. Mais je n'ai aucun moyen d'en savoir davantage, alors je m'efforce de ne pas y penser.


Prochaine expérience : The Miao Experience (pt. 3).

19 septembre 2016

The China Experience – 37/ The Miao Experience (pt. 1)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 25).


02 novembre 2002 – 17 novembre 2002 : The Miao Experience, de Lijiang (Yunnan) à Guilin (Guangxi), en passant par Dali (Yunnan), Xiaguan (Yunnan), Kunming (Yunnan), Guiyang (Guizhou), Kaili (Guizhou), Leishan (Guizhou), Xinjiang (Guizhou), Lengde (Guizhou), Rongjiang (Guizhou), Zhaoxing (Guizhou) et quelques autres villages dont j'ignore le nom.

À onze heures cinquante précises, le bus démarre. Je vois défiler les immeubles et ça devient carrément un exploit de ne pas me mettre à chialer, mais je ne veux pas me donner en spectacle. Je me lie d'amitié avec trois Chinois et deux Coréens, qui partagent comme toujours tout ce qu'ils grignotent avec moi (parmi lesquelles des choses fort mystérieuses et assez infectes, mais pas que...).

Le bus me dépose à Dali vers seize heures. En dépit des éloges que l'on m'a fait de la petite ville, je la trouve tout à fait quelconque, du moins comparée à Lijiang. C'est assez moche, c'est assez crade, et surtout le comportement des gens est tout à fait différent. Là où, à Lijiang, on vous fiche une paix royale, les habitants de Dali vous abordent à tour de bras pour vous vendre ceci ou cela, au point qu'on se croirait en Inde ! Une vieille femme insiste tant pour m'attirer dans son magasin que j'accepte, et on me traîne avec d'autres touristes dans l'arrière-boutique. Sur une table trône une quantité effarante d'herbe. L'odeur a beau être aguichante, je m'empresse de filer, craignant une descente de police qui pourrait me coûter cher alors même que je n'ai rien acheté. Je me dégote un lit à la Guesthouse No. 4 (c'est son nom, ne me demandez pas où sont les trois premières...). Le grand jardin, très joli, est appréciable, mais l'immense dortoir où je suis censé dormir est assez repoussant : c'est une grande salle tout en longueur, obscure et dénudée. L'air de Dali a cette épaisseur tropicale dont, pour cause d'altitude, Lijiang était démunie. La végétation aussi est différente.

Je me pose un temps dans le jardin de la guest-house et, inévitablement, j'évoque par écrit mes meilleurs souvenirs de la Lijiang Experience, toutes ces rencontres, toute cette humanité... Déjà je suis nostalgique. Je fais ensuite la connaissance d'un couple hollandais d'une cinquantaine d'années, qui m'apprend que les Hollandais ont dix semaines de congés payés par an ! Voilà un pays civilisé !

Je m'enferme finalement dans un troquet sombre et vaguement branché, où un DJ mixe du trip-hop. En fait, entre ma nuit blanche et mon départ de Lijiang, je suis complètement déprimé, alors je décide de noyer mon chagrin dans la bière et de n'aller m'écrouler que complètement sec. Une fois atteint un degré d'ébriété raisonnable, j'écris un très mauvais poème nommé Comment & pourquoi je me suis bourré la face à Dali un samedi soir, dont les quelques fragments récupérables finiront eux-aussi dans Lijiang, Yunnan. Lorsque je n'en puis plus, je rentre m'effondrer dans le dortoir. Je m'assoupis sans peine malgré les ronflements intempestifs de mon voisin et le happening d'un Chinois obèse, qui débarque en parlant tout seul, se cognant dans tous les lits.

J'émerge en fin de matinée. Il y a un jeune Chinois accroupi à côté de ma table de nuit, en train d'ausculter mes lunettes avec fascination, qui s'enfuit dès qu'il réalise que je l'observe ! Bon... Je bois deux cafés d'affilée dans le jardin, il y a deux flics en uniforme qui jouent au ping-pong. La vendeuse du magasin d'à côté, à qui j'achète une bouteille d'eau, tient à son tour à me convaincre de lui acheter de l'herbe. Cet endroit décidément ne m'inspire rien. Je file dès que possible sur Kunming. Cela implique une halte dans une cité nommée Xiaguan (prononcer « Shiaguan ») et normalement je devrais attraper un train pour Guiyang dans la foulée. Mais un accident routier nous bloque longuement sur la route, et je me retrouve contraint de dormir à Kunming. Un taxi refuse de me prendre (!), et un autre me dépose devant un hôtel recommandé par le Lonely Planet. Je me retrouve devant un immeuble qui semble désaffecté, et grimpe trois étages, tout ça pour qu'un type m'annonce que l'hôtel est fermé (l'incident se reproduira, avec un autre hôtel, en 2009 : ne croyez jamais votre Lonely Planet s'il s'agit de trouver un hôtel à Kunming !). L'homme me donne la carte d'un autre établissement où je ne me rendrai jamais. À la place, j’erre jusqu'à en trouver un qui me convienne, sur Beijing Lu. Kunming est comme toutes les grandes villes chinoises, polluée et bétonnée dans tous les sens. Mais comme ailleurs, les habitants paraissent détendus. Il y avait, parait-il, une vielle ville plutôt charmante autrefois, mais les délires du Maoisme l'ont rasée au profit des HLM...

Je dîne et m'installe au Camel Bar, un pub à l'occidentale. À peine arrivé, je tombe nez-à-nez sur... Jenny, la patronne du Prague Café ! Elle est revenue superviser le chantier de son nouveau troquet et nous conversons cinq minutes. Je prends note de quelques considérations sur l'état (déplorable) du monde en buvant de la bière. À la table d'à côté se sont installées quatre jeunes filles, qui acceptent volontiers que je me joigne à elles. Il y a deux Canadiennes (dont une Melissa), une Américaine et une Japonaise et nous papotons un long moment en picolant. Vers une heure du matin, bien raide, je rentre à la guest-house. Je trouve un homme assoupi dans le second lit de la chambre et c'est à la lueur de ma lampe de poche que je consigne « souviens-toi du regard de Melissa ! » sur mon cahier. Après quoi je m'écroule en bonne et due forme.

Le regard de Melissa... Elle était belle, Melissa, mais plus que son physique, c'est son regard qui m'a fasciné. Un regard « yeux-plissés-joues-rentrées », qui hurlait « Mate-moi ! Mate-moi comme je suis belle et surtout intelligente ! ». Le genre de regard qui vous perd dans d'interminables jeux de séduction. Le lendemain, je prendrai note de tout ce qu'éveille en moi ce regard, que je sais pratiquer lorsqu'il le faut, que d'autres pratiquent en permanence. Un regard too much. Trop too much, je crois, pour exprimer l'assurance naturelle. Plutôt l'expression triomphante, jubilatoire, d'une timidité enfin domptée. Ceux qui n'ont jamais été timides ne peuvent pas, en tout état de cause, jouir à ce point de ne pas l'être. Je ne saurai jamais ce qu'il en est pour Melissa, mais je n'oublierai jamais ses yeux ce soir-là.

Je me réveille avec ma seconde gueule de bois consécutive et un roommate iranien en train de bloquer sur MTV. C'est un homme charmant, très raffiné, à l'énergie féminine agréable. Au bar de l'hôtel, je rencontre un professeur d'anglais américain élevé au Zimbabwe, la cinquantaine et bon-vivant. Il bégaye, chose un peu curieuse pour un prof de langues, et sous-entend qu'il peut payer son pétard. Mais je suis assez dans les choux comme ça sans aller m'enfumer par-dessus le marché. J'ai tout une journée à tuer alors j'explore le quartier, et consulte mes mails. Ma princesse indienne m'adresse une missive assez glaciale pour me dire qu'elle a appelé ma régie, qu'ils sont fort mécontents, qu'elle est elle-même assez fâchée d'avoir eu à parler à ces gens odieux, et c'est tout. Je lui réponds un email gentil pour la remercier, glandouille un peu sur internet, puis à nouveau au Camel Bar où je suis le seul client. Devant moi, un panneau indique qu'il est interdit de danser ! OK, je n'en avais pas vraiment l'intention de toute façon. Je termine enfin La pierre angulaire et, à la nuit tombante, je file à la gare. Un train m'emporte vers Guiyang.

Au petit matin, je découvre Guiyang et apprends que je dois attendre midi pour attraper un bus. Je dépose mon sac à la consigne et m'en vais voir à quoi ressemble la capitale du Guizhou. Je ne suis pas déçu ! Bien plus arriérée que Kunming, Guiyang est plus proche de la reculée Hothot, mais dans un tout autre genre : plutôt qu'une urbanité laissée à l'abandon c'est davantage d'une urbanité mal pensée qu'il s'agit. La métropole semble issue de l'imagination d'un architecte dément des années soixante-dix. On y trouve des bâtiments de toutes les formes, des « tunnels aériens » qui relient des immeubles entre eux par le haut, des couleurs bleues et orange à tire-larigot... Yanli m'avait déjà confié son aversion pour cette ville, le trou du cul de la Chine à l'en croire, mais en fait c'est plutôt drôle d'être là. On a l'impression de faire un bond dans le temps, de se retrouver en 1972 ! Dans un petit parc, j'assiste à la urban dancefloor guerilla d'une cinquantaine de vieillards. Au lieu de pratiquer le traditionnel qi-cong, ils dansent ! Une petite sono répands dans l'air de douces mélodies orientales (dont une chanson hypnotique, une sorte de ballade synthpop qui m'évoque le Too Shy de Kajagoogoo mais avec une touche totalement chinoise – je donnerais n'importe-quoi pour avoir ça en mp3 mais c'est un morceau que, malheureusement, je ne retrouverai jamais !) et les couples se font et se défont au gré des chansons. C'est très touchant, je les regarde faire en pensant aux petits vieux français qui vivent souvent isolés dans leurs appartements. Que n'avons-nous, en France, ces traditionnels mini-bals que les Chinois pratiquent au matin ou au soir, dans les rues, dans les parcs... Cela au moins créé du lien social pour les personnes âgées !

Mon bus, évidemment, part en retard, puis me dépose dans la petite ville de Kaili. En route, le chauffeur diffuse un Bollywood doublé en chinois, une espèce de film d'action avec un héros syndicaliste, des bagarres, des méchants, des chansons et deux superbes héroïnes. Lorsque la copine du héros fait sa déclaration d'amour, on obtient une Indienne qui dit « wo ai ni » à un Indien, et c'est assez grotesque. Après ça, j'ai droit à un sitcom Chinois où tout tourne autour d'un gros et d'un restaurant. Moi, je ne me nourris plus que de nouilles chinoises en bolino.

Un second bus m'abandonne ensuite un peu au milieu de nulle part, dans un endroit nommé Leishan. Leishan et Kaili sont deux petites villes fort laides, mais les paysages qui les séparent sont ébouriffants : collines taillées de rizières en terrasses, petits ponts de pierre qui enjambent les cours d'eau... Le Guizhou me séduit... Mon hôtel se trouve au bord d'une route, un peu en dehors de la ville. La douche ne marche pas et ça me navre au plus haut point, mais la chambre est très propre. J'entame la lecture de Skull session, un thriller fantastique de Daniel Hecht récupéré à Lijiang, qui me happe dès les premières pages.

Demain, je vais enfin voir les Miaos ! J'étais, après tout, venu pour ça.


Prochaine expérience : The Miao Experience (pt. 2).

14 septembre 2016

The China Experience – 34/ The Lijiang Experience (Pt. 23)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 22).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Vingt-troisième jour. Je retrouve Yosuke à l'heure du café, lui demande s'il va finalement partir aujourd'hui. Avec l'air d'un homme soumis et satisfait de l'être, il me répond « je ne pense pas » et me retourne la question. « Je ne pense pas ». Nous commençons alors à nous demander si nous parviendrons jamais à quitter cette ville, où si nous sommes « condamnés » à y passer le restant de nos jours. Je lui décris mes craintes, similaires, à Erlian, ajoutant que la perspective était autrement plus effrayante. Nous rions.

Je commence, pourtant, à ressentir une certaine lassitude. Dans chaque voyage vient une intuition, qui dicte que l'on a fait notre temps à tel endroit, qu'il est temps de passer à l'expérience suivante. Je sens que cette fois-ci, il va vraiment falloir m'extraire de cette ville dont j'ai déjà fait le tour cent fois. C'est devenu un gag à répétition, mais je me fais le serment de filer le lendemain. Évidemment, je suis un peu embêté : je voudrais régler les choses avec ma princesse indienne avant de partir, parce que ce n'est pas chez les Miaos et les Dongs que je pourrai me connecter à internet. Mais pourtant il faut y aller, ne fut-ce que pour me remettre à travailler sérieusement à mes scénarios. Je repense à Rilke, et me prépare à une nouvelle période de solitude… J'ai décidé de visiter un village Miao nommé Xinjiang, dont j'ignore tout sinon qu'il est totalement coupé du monde, perché quelque part sur une colline brumeuse, loin des sentiers battus… Je donne son cours à Ming Xia et me réfugie ensuite au Mishi Mishi. Sur fond de tubes des années 80, je continue d'y écrire de la poésie en vrac, et cela aussi sera recyclé pour former Lijiang, Yunnan. L'allusion au Mishi Mishi y est conservée, ainsi que bien d'autres allusions à ce que vous venez de lire. C'est un poème à clés, et les clés sont ici.

Après avoir donné son cours d'anglais à Ding, je dîne encore avec Iris. Elle me fait part de son mépris pour la classe dirigeante chinoise, qu'elle a beaucoup fréquentée. « Tu n'imagines pas à quel point ces gens sont riches. Ils dégoulinent de fric ! » Elle me raconte son effroi lorsque, en France, elle a vu un documentaire sur le massacre de la place Tian’anmen. Bien qu'évoluant dans les élites, elle n'avait jamais rien su, sinon que des manifestations avaient été réprimées « sans violence ». En voyant les images de ses concitoyens flingués à bout portant, elle avait fondu en larmes devant son écran : ce fut un choc absolu. Nous parlons aussi de Mao, fascinant Mao. Tout comme Lu, elle affirme que Mao était comme les anciens empereurs de Chine. Elle me parle de son énergie vitale, son Qi, disproportionné. Elle me raconte son appétit sexuel infatigable, les jeunes vierges qu'on lui présentait sans cesse. Lorsqu'elle me voit écœuré par ce que j'assimile à un viol rituel, elle me détrompe : « La plupart de ces filles ne vivaient pas du tout cela comme un viol ! Au contraire, c'était un immense privilège que d'être ''honorée'' par ''l'empereur'' » . Mao, tel que le décrit Iris, était un monstre d'une insatiable voracité, qui consuma son pays de la même manière qu'il consumait la jeunesse de ces jeunes filles. Nous évoquons ma familiarité avec la Chine et, pour quelque raison, Iris est convaincue que j'ai bien davantage été Indien que Chinois dans mes vies antérieures.

Photo : Dr. Ma Pingke

En rentrant, je trouve dans ma boite mail une bonne et deux mauvaises nouvelles. La bonne c'est que ma princesse s'excuse à son tour, reconnaît avoir exagéré, et semble décidée à repartir du bon pied. La première mauvaise nouvelle, c'est que la jeune fille aux yeux de miel m'annonce qu'elle ne se plaît pas dans mon appartement et qu'elle a donné sa dédite pour le premier décembre ! Je rentre le 25 novembre : cela signifie que je disposerai de cinq jours pour trouver un endroit où stocker tous mes cartons et tous mes meubles ! Et on parle d'un appartement de quatre-vingt-cinq mètres carrés, plein à craquer ! La garce ! Elle aurait certainement pu attendre un mois de plus, n'en doutons pas ! Mais non, ce serait (encore) trop lui en demander ! La seconde mauvaise nouvelle, c'est que la régie m'a tout simplement arnaqué sur l'état des lieux, prétend de surcroît que je n'ai pas payé les deux derniers mois de loyer alors que je les ai payés, et me réclame près de deux-mille-cinq-cent euros ! Impuissant à régler tous ces problèmes de là où je suis, je ne peux que demander à ma princesse de les appeler pour leur dire d'attendre mon retour. La nouvelle devrait m'abattre (deux-mille-cinq-cent euros, c'est une somme ! Sans parler du risque de me retrouver avec mes affaires à la rue !), mais il s'avère que sur le coup je m'en fiche éperdument. Il sera temps d'angoisser quand je serai en mesure d'y comprendre quelque chose et de voir s'il y a moyen de m'en tirer à bon compte. Pour le moment, je suis en Chine et ce qui importe c'est que je puisse partir serein dans le Guizhou, réconcilié avec ma princesse… Et au moins tournerai-je définitivement la page de cet appartement, dans lequel j'ai vécu bien des choses extraordinaires, mais qui a fait son temps. Comme en atteste ce que je viens d'écrire, je suis en quête d'un renouveau complet, d'un nouveau départ, d'une réinvention de moi-même et surtout d'une rupture entre vie privée et vie publique (qui ira jusqu'à l'adoption du « nom de plume » que je porte encore aujourd'hui). Mes années Pentes de la Croix-Rousse se terminent en même temps que ce premier roman, qui en parlait tant. J'ai ma princesse indienne, j'ai des projets plein les mains, j'entre dans la seconde partie de la vingtaine…

Veille du départ, espoir ?


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 24).

13 septembre 2016

The China Experience – 33/ The Lijiang Experience (Pt. 22)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 21).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Vingt-deuxième jour. Je me réveille sur un cauchemar. Je rentrais en France, j'étais complètement déprimé de quitter la Chine et l'idée d'y retourner m'obsédait totalement, plus forte que tout ce qui pourrait me retenir dans ma vie et mon pays. Présages, présages...

Au réveil, je trouve un autre email de ma princesse indienne qui n'arrange rien… Elle joue l'offensée, m'accuse de n'avoir rien compris, d'avoir mal interprété ses intentions, joue la carte du mélodrame, se décrit en larmes, etc. Désireux d'enterrer la hache de guerre (sans non plus lui donner raison), je tente la réconciliation, m'excuse d'avoir réagi de façon si virulente, m'explique… Et puis je retourne à mon quotidien en songeant qu'elle n'est pas idiote et que tout cela va s'arranger… Lorsqu'elle arrive pour son « cours », Ming Xia m'offre un petit dragon vert, qui rejoindra mon nom en Chinois, mon cristal et mon petit Snoopy mongols, quatre cadeaux que j'ai précieusement conservés jusqu'à aujourd'hui. Nous convenons avec Yosuke qu'il est vraiment temps pour nous deux de quitter Lijiang. Mais l'exercice est difficile. Nous sommes trop bien ici, nous voudrions que cela dure à jamais.

Photo : Dr. Ma Pingke
Le soir, Iris m'emmène dîner au Petit Paris. Elle me raconte un peu son parcours. Elle vient d'une famille très riche, qui a toutes les relations qu'il faut. C'est ce qui lui a permis de voyager en France et d'y rencontrer son Roméo. Le Roméo malheureusement n'est pas parfait, il a un sérieux problème de toxicomanie et, tant par égard pour sa fille que pour elle-même, Iris songe à le quitter sans s'y résoudre vraiment. Elle a de surcroît les pires difficultés relationnelles avec sa belle-famille, ce qui n'arrange rien. Son roman est une sorte d'autofiction, qui traite d'une histoire assez similaire. Le roman en question va être publié en Chine, le contrat est déjà signé. Elle aimerait qu'il soit également publié en France, mais son niveau de français ne l'autorise pas à le traduire elle-même. Nous parlons longtemps de ses insolubles problèmes de couple. Je tombe en admiration devant une des serveuses, qui parait tout à fait indienne et pas du tout chinoise, ressemble d'ailleurs à s'y méprendre à ma princesse. Iris l'interroge : elle est 100% Naxi. Troublante coïncidence qui me ramène à mon malentendu, qu'Iris estime voué à être résolu rapidement et sans traces. Elle me demande ensuite ce qui, selon moi, pousse quelqu'un dans des dépendances chimiques. Je connais bien le sujet. Je réponds sans réfléchir que c'est une peur métaphysique de l'existence, qu'il ne faut pas chercher ailleurs.

Tard dans la nuit, j'écris des choses bizarres, sous le titre Extrapolations d'une nuit solitaire, qui constitueront plus tard la matière première du poème Lijiang, Yunnan. Ginsberg m'habite, sans nul doute.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 22).

12 septembre 2016

The China Experience – 32/ The Lijiang Experience (Pt. 21)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 20).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Vingt-et-unième jour. Je commence ma journée au Photo Café, d'où j'envoie un email collectif contant l'histoire de Xiaohe et de la brosse à dents. Ne perdez pas le fil car cet email aura une importance capitale pour la suite. Ensuite, je glisse du Mishi Mishi au Sakura Café. Là, je réfléchis à la phrase de Zoé Oldenbourg, « seul celui qui ne se protège pas est fort », et d'une manière plus générale à mon rapport aux agressions du monde, aux stratégies que l'on puis trouver pour s'en protéger. Je suis d'accord avec Zoé, ainsi qu'avec mon amie Caroline eRre, qui me parlait quelques mois plus tôt d'un livre nommé Éloge de la fuite. Mais n'y a-t-il pas un compromis à trouver entre l'armure et la fuite ? Je trouve ma réponse en composant Invisible, intangible sur un instru de DaBoostemp. En farfouillant dans un autre café, je dégote un recueil du poète beatnick Allen Ginsberg. La poésie de Ginsberg est une véritable révélation, qui influencera considérablement mes futurs écrits. J'en traduis maladroitement quelques passages :
« Ce ragot est un document excentrique, destiné à se perdre dans une bibliothèque, et à être redécouvert lorsque descendront les colombes. »
« J'écris de la poésie parce que je veux être seul et parler aux gens. »
« J'écris toujours de la poésie ''première pensée, meilleure pensée''. »

Comme un parfait synchronisme, je rencontre Iris. C'est une grande, belle Chinoise, aux longs cheveux noirs et au regard profond. Elle a exactement dix ans de plus que moi et je ne sais plus comment nous en venons à parler. L'écriture nous réunit : Iris est venue à Lijiang pour terminer son premier roman. La France est un autre point commun : Iris s'y est exilée depuis plusieurs années, a épousé un Français dont elle a une petite fille. Elle en Chine pour six mois, en compagnie de sa fille. Celle-ci est restée chez ses grand-parents à Shenzhen, de sorte qu'Iris puisse venir se recueillir ici. Nous échangeons longuement, nous donnons rendez-vous le lendemain pour poursuivre. Il y a quelque chose qui la fascine dans mes yeux, et l'impression est réciproque. Ce n'est pas une attirance érotique, plutôt quelque chose de profondément intellectuel. Durant notre conversation, des agents de police viennent inspecter les lieux et je frémis un peu : je suis un client « illégal » du dortoir. Il semble qu'ils gobent les bobards de Yanli, et on ne me demande rien.

Photo : Dr. Ma Pingke
À peine Iris est-elle partie que je reçois un mail incendiaire de ma princesse indienne. L'histoire du chien et de la brosse à dents l'a rendue folle de rage ! En gros – tenez-vous bien – madame est furieuse parce que, pendant que je m'amuse comme un petit fou en Chine, elle déprime à Lyon. Elle me crucifie sur cinquante lignes, affirmant que je suis responsable, de par mon absence, de sa dépression. Je reste bouche-bée ! Comment puis-je être responsable de son incapacité à être heureuse par et pour elle-même ? Je lui réponds d'une façon très sèche, parce que ce débordement s'ajoute à plusieurs autres, qui ne font pas partie de ce récit. Cette agression gratuite, alors que je traverse une expérience de sérénité totale en compagnie de gens pacifiques, me gonfle profondément. J'ai des mots assez durs et je clique sur « envoyer ». 

Alors, un nuage se profile à l'horizon de mon oasis, mais je n'en mesure pas encore la noirceur…


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 22).

28 février 2016

The China Experience – 26/ The Lijiang Experience (Pt. 15)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 14).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Quinzième jour. Significativement, considérant mes réflexions de la veille, je fais un rêve très important concernant ma mère. Depuis sa mort (et même avant d'ailleurs), je rêve régulièrement qu'elle m'agresse ou m'attaque de toutes les manières possibles. Je réagis ou pas, d'un rêve à l'autre, parfois victime et parfois prêt à me défendre… Mais cette fois-ci, nous formulons un pacte de non-agression réciproque. Nous sommes loin de la réconciliation : nous sommes sur le point d'en venir aux mains lorsque je lui fais mon offre (ne plus s'approcher). À ma grande surprise, elle accepte et s'en va (tout en me maudissant, certes). Et comme elle part, je lui hurle : « je t'ai tellement aimé, tu sais ! ». Il faudra encore des années pour que je cesse tout à fait de rêver d'elle, pour que la trêve se transforme en réconciliation, puis en disparition. Ce rêve, toutefois, est d'une importance capitale, un premier pas vers la libération ! Dehors, le soleil inonde Lijiang et, faute d'avoir des nouvelles de ma princesse indienne, je poursuis une correspondance assidue avec mon amie Cycy, qui m'écrit presque chaque jour depuis mon arrivée à Lijiang, me délecte de ces anecdotes rigolotes dont elle est experte.

Il me faut ensuite aller plus loin dans mon introspection. Inévitablement, ma mère est la pierre angulaire de tout travail sur moi. Je me remémore mes années de collège, lorsqu'elle était au summum de sa violence. Presque aussi éprouvante que les nuits entières à me faire rouer de coups, était l'incertitude dans laquelle je vivais. Parfois, elle restait calme pendant deux ou trois semaines, et parfois c'était un enfer incessant pendant trois ou quatre jours. Mais tous les soirs, je rentrais du collège en m'interrogeant sur l'état dans laquelle j'allais la trouver : normale, ou folle et ivre ? Le simple fait de rentrer chez moi était source de tension. Ensuite, je marchais sur des œufs : il suffisait parfois d'un rien. On ne savait jamais quelle remarque innocente, quel incident anecdotique allait déclencher sa fureur. Il suffisait de peu, et une fois le mécanisme enclenché, on en avait pour la nuit entière, parfois davantage… Ainsi donc, même durant les périodes d'accalmie, je vivais dans la peur. Je trouvais mes exutoires où je pouvais, me réfugiais dans mon imaginaire, trouvais quelque paix au collège et chez ma grand-mère. J'ai supporté ça pendant trois ans. Et puis j'ai senti mes quinze ans approcher, l'enfance s'éloigner, ma force physique augmenter. J'ai compris qu'il me fallait fuir sous peine de tuer ma mère. Un jour où l'autre, je me serais défendu. Le cas échéant, ma violence eut été proportionnelle à la sienne. C'eut été un combat à mort. Je ne tenais pas spécialement à en arriver là, alors je suis retourné chez mon père. Socialement, cela me coûtait énormément : encore un déménagement, encore un changement d'établissement scolaire… J'en avais déjà connu trop : quatre écoles primaires, deux collèges… Je n'en étais certes pas à un troisième collège près. Mais cela signifiait, une fois encore, être le nouveau, l'outsider, devoir me reconstituer un tissu social… Que faire d'autre ? Je ne pouvais plus vivre cet enfer. Trois ans. Quand j'y repense, je me demande comment j'ai fait pour tenir trois ans dans ces conditions…

« Sa pipe aux lèvres, il crache, et il ronchonne à travers sa pipe !
- C'est dégouttant, cette pipe !
- Pourquoi fumez-vous, alors ?
- Je n'en sais rien. »
Maurice Genevoix, Ceux de 14.

Comme en réponse à ces méditations, j'écris Aura 2 moi (Pt. 2), suite inédite du désormais classique Aura 2 moi.

Photo : Dr. Ma Pingke


Le reste de la journée consiste à converser encore et encore avec Yanli, Woo Di et Yosuke. La soirée à terminer (enfin !) ma lecture de Ceux de 14… L'idée de quitter Lijiang ne m'est même pas venue à l'esprit aujourd'hui. Je tente aussi, jour après jour, de séduire la chatte angora du Prague Café, la bien nommée Miaomi. Son bébé joue volontiers avec moi, mais la mère me snobe avec un dédain outrancier. Dès que je veux la caresser, elle s'en va. Elle n'a pas peur de moi : elle me méprise, c'est tout. Je m'échinerai vainement à essayer d'obtenir sa considération jusqu'à mon départ. Yanli, lorsqu'elle souhaite la nourrir, l'appelle « Miaomiiiiiiiiiii », avec le « i » final prolongé et très aigu. Je m'inspire de cela pour composer une micro-chanson, que je déclamerai sans cesse à la chatte au plus grand amusement de Yanli : « Miaomiiiiiiii, why don't you like meeeeeee? ».

« Bérémond a eu le courage de monter : il est arrivé avec deux seaux de jus, plein encore presque à moitié, il s'est excusé d'en avoir renversé en route et de n'en avoir rapporté que deux : ''C'est la faute de Pinard, a-t-il dit. On en avait bouillu trois seaux : mais Pinard a reçu une shrapnell dans la tempe, il est tombé la tête au dessus du seau ; du sang plein d'dans : c'était pas buvable…'' Et il ajoutait : ''Si Pinard avait vu c't'ouvrage !… Heureusement qu'il était mort.''
Maurice Genevoix, Ceux de 14.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 16).

26 novembre 2015

The China Experience – 22/ The Lijiang Experience (Pt. 11)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 10).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Onzième jour. Au Photo Café, je relis Kazz, Alchimie et Les charognards et autant je suis satisfait de mon roman, autant mes dernières chansons ne me plaisent pas du tout. Je me sens prisonnier des vers et des pieds, autant de contraintes auxquelles j'ai renoncé avec soulagement dans le cadre de mon écriture poétique. C'est un vrai problème : ma plume n'est pas incisive en chanson, j'y perds la spontanéité qui donne leur tranchant à mes poèmes. Je note ensuite mes rêves de la nuit. Dans le premier, une éditrice de Pointe Noire m'expliquait que la sortie de Warp risquait d'être repoussée car « la conjoncture n'est pas très favorable » (tu m'étonnes, ils sont en train de faire faillite !). Dans le second, j'étais sur un bateau en Chine, mais c'était une sorte de jour férié où il était interdit de monter en bateau, alors on était tous dans l'eau, accrochés aux bords du bateau (une vraie galère !). Les deux autres rêves me voient encore en proie à des gens mécontents qui me font toutes sortes de reproches. Après cela, je potasse mon Lonely Planet et un article m'amuse beaucoup, qui explique le rituel post-mariage des Bai, la minorité dominante à Dali (au Sud de Lijiang). À peine le mariage prononcé, l'homme et la femme se lancent dans une course jusqu'au foyer conjugal. Celui qui, le premier, se saisit de l'oreiller sera – à jamais – le décisionnaire du couple.

Photo : Dr. Ma Pingke


Le soir, je me rends à un concert de musique traditionnelle naxi. Le spectacle est présenté par un homme de plus de quatre-vingts ans, qui a consacré sa vie à la redécouverte et à la promotion de cette musique (évidemment interdite par Mao). La plupart des musiciens d'ailleurs sont très âgés, quoi que des jeunes prennent heureusement la relève. Je ne me risquerai pas à tenter de décrire la musique naxi, mais Youtube est votre ami. Le vieil homme nous explique que la pratique de cette musique donne une santé de fer et que cela explique la longévité des interprètes. Il déplore ensuite que les jeunes Chinois se désintéressent de leur héritage culturel et enchaîne avec une anecdote que je retranscrirai telle quelle : « Un musicien de l'orchestre avait décidé d'apprendre deux ou trois mots d'anglais. Lorsque des touristes s'adressaient à lui, il disait ''Hi'', puis "Where are you from?''. Quel que soit le pays d'origine de son interlocuteur, il répondait ''I see'', alors qu'il ne voyait rien du tout. Puis comme il ne comprenait rien d'autre, quoi qu'on lui dise ensuite il répondait ''bye bye'' et s'en allait ». L'histoire, contée en chinois puis en anglais, provoque l'hilarité du public : j'ai sans doute affaire à un exemple typique d'humour chinois.

Les premières notes éveillent en moi la même émotion que la ronde de l'autre jour, quelque chose de très fort à nouveau. Je sors de là tout à fait ravi mais vidé. Je songe que ça serait bien si le Prague Café mettait un disque de Sting et lorsque j'arrive sur place, Ten Summoner's Tales est dans les enceintes. Puis je me décide sur un coup de tête : demain je quitte Lijiang pour Dali, il est temps de repartir à l'aventure !

En sirotant mon Coca, je repense à mes rêves : depuis le début du voyage, j'y ai toujours le mauvais rôle… Je cherche mais ne trouve aucune explication satisfaisante. Dans la rue, un Occidental blond aborde toutes les Chinoises qui passent, tente de les draguer sans succès, de la façon la plus grossière qui soit. Il respire la stupidité à cent mètres. En fait, il est à ce point caricatural que je l'observe longuement, fasciné par son absence de recul sur sa propre existence.

Et c'est sur ce triste touriste que se termine la Lijiang Experience : demain, je pars.

Du moins, c'est ce que je m'imagine !


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 12).

19 novembre 2015

The China Experience – 21/ The Lijiang Experience (Pt. 10)

Premier voyage en Chine, septembre-novembre 2002.

Décollage ici.
Expérience précédente : The Lijiang Experience (Pt. 9).


07 octobre 2002 – 02 novembre 2002 : The Lijiang Experience, Lijiang (Yunnan).

Dixième jour. Au Photo Café, je tchatte trois heures avec ma princesse indienne, toujours folle d'amour. De retour au Prague Café, je réalise avec vingt-quatre heures de décalage que je viens vraiment de terminer mon premier roman ! Et au-delà de la satisfaction qui accompagne cet accomplissement, je ressens une sorte de tristesse. Cinq ans auparavant, je créai Phil, Sonia et Chloé, les trois protagonistes. Il y eut de longues périodes durant lesquelles je laissai le projet en friche, mais durant ces cinq années, ces personnages ont fait partie de mon existence. Je les ai modelés, puis ils ont fini par acquérir une vie propre. Au bout d'un certain temps leurs réactions, leurs sentiments, n'étaient plus pour moi de l'ordre de la décision. Ils agissaient, réagissaient et pensaient spontanément, selon la logique qui était la leur, sans que je n'aie plus à me poser de questions. J'ai appris à les connaître, mais surtout j'ai appris à les aimer. Au départ, j'avais volontairement créé des personnages que je n'appréciais pas. Je veux dire par là qu'ils n'étaient pas le genre d'individus que j'appréciais dans la vie réelle. Pourtant, comme j'allais plus profond dans leur ressenti, dans leur intimité, traversant avec eux les épreuves, j'avais peu à peu appris à les aimer ! Et du coup je réalise qu'ils vont me manquer ! Leur histoire est finie, il n'y a plus rien à dire, je vais la relire mais je ne pourrai plus les accompagner dans leurs existences, côtoyer leurs pensées secrètes, les voir évoluer et grandir ! Phil, Sonia et Chloé sont des personnages de fiction, et pourtant ils sont devenus plus réels à mes yeux que bien des personnes que j'ai rencontrées…

Je compose un poème de merde, puis me remets à bosser sur Épeira. La bande dessinée est, a toujours été, et sera toujours un exercice bien plus difficile et moins jouissif pour moi que la littérature. Mais j'aime la BD et j'aime les défis. Et puis il faut bien vivre. Gagner sa vie en tant que romancier, en France, tient du miracle. La bande dessinée, sans être une voie facile, est un tantinet plus rémunératrice. Dans un élan, j'écris Les charognards (inédit), chanson qui évoque l'exploitation des musiciens par les majors.

Photo : Dr. Ma Pingke


Mais il me faut poursuivre mon retour en arrière, conter le dernier acte de la période qui me mena d'un voyage à l'autre. Le premier concert de Shoona Sassi a donc lieu en juin, par une semaine de canicule comme je les aime. Le second est programmé pour le 20 juillet, et d'un coup tout d'un coup, l'extrême revient ! Enfin ! Et en grandes pompes ! Plus encore que le premier, ce second concert est pour moi une expérience inoubliable. Ce soir-là, ma meilleure amie – enceinte jusqu'aux dents – ramène une connaissance, une princesse indienne dont elle ne cesse de me parler depuis quelques semaines, sachant mon faible pour les princesses indiennes. Elle est magnifique mais je lui prête à peine attention : je vais bientôt partir en Chine et de toute façon je suis dans la lose, alors je ne risque pas de pêcho une princesse indienne !

Le lendemain, je vais voir Spider-Man au ciné pour fêter ça et c'est à ce moment-là que mon amie perd les eaux. Je suis injoignable, elle est avec la princesse indienne, elle laisse une note sur ma porte et file à la maternité avec elle. Je les rejoins deux heures plus tard. La princesse reste. Mon amie ne dit rien. Je voudrais bien que cette inconnue dégage, c'est un moment à vivre à deux ! Mais je songe que mon amie a peut-être besoin d'une présence féminine, alors je ne dis rien. N'empêche, cette présence étrangère me gâche un peu la nuit. Le travail dure quinze heures, se termine en césarienne. Vers midi, une infirmière m'amène un être minuscule qui me contemple avec un étonnement serein. Je le prends dans mes bras quelques instants, laisse l'infirmière repartir avec lui, fonds en larme. La princesse indienne, avec qui j'ai un peu fait connaissance entre temps, me prend dans ses bras et je suis envahi d'une sensation étrange, comme si d'un coup je me retrouvais complet. Je mets ça sur le compte de la nuit blanche et des émotions fortes. Il faut attendre deux heures pour que notre amie soit visitable et nous les tuons sur la pelouse de la clinique, sous un beau soleil d'été. Nous discutons longuement, tout devient électrique, j'ai une envie furieuse de l'embrasser et je me dis que c'est n'importe quoi alors pour mettre un terme à cette situation ridicule je glisse un « C'est moi qui trippe où il se passe un truc, là ? ». J'attends de me faire remballer mais non, elle me regarde en souriant et balance « Ouais, il se passe un truc ». La seconde d'après, nous sommes en train de nous rouler des pelles. Une heure plus tard, lorsque nous nous affichons devant notre amie, elle se contente d'un petit rire satisfait, elle n'est même pas surprise et plutôt fière du guet-apens involontaire qu'elle nous a tendu. Ensuite, ma princesse doit aller travailler, alors elle me donne rendez-vous chez elle à minuit, après son service (elle est danseuse pour de vrai et serveuse pour de faux). Mon amie a besoin de se reposer, je rentre chez moi, fourre The Rainbow Children de Prince dans la platine et me vautre sur le canapé. Complètement halluciné, je n'ai qu'une question en tête : « Putain, qu'est-ce qui s'est passé ? ».

Minuit, je frappe à sa porte. La suite ne regarde que nous mais ce qui est important c'est que, comme nous nous embrassons sur son sofa, une phrase sort toute seule de ma bouche : « Tu m'as manquée, tu m'as tellement manquée ! ». Je me dis que là, je dois être en train de perdre la boule pour de bon, puis je mets encore ça sur le compte de la nuit blanche et des émotions fortes. Au fil des semaines qui suivent, nous en reparlons et ce sentiment de retrouvailles est partagé : c'est une évidence pour elle aussi. Nous sommes jeunes, romantiques, passionnés et nous décidons que nous n'en sommes pas à notre première rencontre, que nous ne faisons que poursuivre une histoire commencée dans quelque vie antérieure. Cette idée apparemment fantaisiste se trouve confortée par un événement étrange. Un matin, nous faisons le même rêve. Nous sommes en voiture et elle ne se sent pas bien, j'arrête le véhicule et m'assois à ses côtés sur l'herbe, en attendant qu'elle ne se sente mieux, puis je m'éveille. Elle s'éveille à son tour et me dit « Pourquoi tu m'as abandonnée sur le bord de la route ? ». À demi endormi je marmonne quelque réponse et soudain je suis tout à fait réveillé. « Quoi ? » « Pourquoi tu m'as abandonnée sur le bord de la route ? » « Je ne t'ai pas abandonnée, je suis resté à tes côtés ! ». D'un coup elle est bien réveillée elle aussi ! Nous évoquons nos rêves respectifs dans les moindres détails : le décor et les événements étaient totalement identiques, sauf la fin. Rien de ce que nous avions pu vivre, dire ou voir au cours des jours précédents ne justifiait que nous ne fassions un tel rêve. Nous sommes incapables de nous expliquer ce phénomène télépathique, j'en serai jamais incapable, mais nous n'avons plus aucun doute sur la nature très particulière du lien qui nous unit.

Comme les semaines passent, le départ pour la Chine se rapproche dangereusement. Ma princesse tente de me dissuader de partir, puis de me convaincre de raccourcir le périple. Je suis inébranlable : je me suis fait une promesse. « Sauf à être mort ou cloué à un lit d’hôpital en septembre 2002, je partirai trois mois et rien, rien ne saurait l'en empêcher ». Elle me fait quelques caprices, sous-entend qu'elle pourrait ne pas m'attendre, je mesure alors la différence de maturité qui nous sépare bien qu'elle ne soit que de trois ans ma cadette. Trois mois, ce n'est rien pour moi et une éternité pour elle. Si nous nous sommes cherchés une vie entière, ne pouvons-nous surmonter une si brève séparation ? Je termine de faire mes cartons en catastrophe, lègue mon appartement à la jeune fille aux yeux de miel et puis c'est le jour du départ, et nous voilà parvenus au début de ce récit.


Prochaine expérience : The Lijiang Experience (Pt. 11).
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