18 juin 2014

Du code de la route en France, en Inde et au Cambodge

Conclusions pas si hâtives de mes expériences de vie en France, au Cambodge et en Inde :

Le code le la route en France :




















Le code de la route en Inde :




















Le code de la route au Cambodge :

















Finalement l'Inde c'est un bon compromis ^^

3 juin 2014

Clause d'incompétence générale

Les étrangers qui vivent ou voyagent dans des pays en voie de développement, notamment en Asie du Sud et du Sud-Est, se plaignent ou s'étonnent souvent du fait que rien n'y est jamais fait correctement. J'avais déjà raconté sur ce blog l'expérience de mon pote Manu avec son trottoir en Thaïlande mais je pourrais vous en ressortir des tas comme ça. Par exemple ces deux anecdotes vécues en compagnie de Clio Karabelias, lorsqu'elle vivait encore en Inde : des types viennent pour installer un filtre sur son robinet d'eau courante et tranchent un tuyau... sans avoir coupé l'eau au préalable ! Des types qui pourtant font ça tous les jours. Résultat des courses : appartement inondé. Une autre fois, d'autres types lui livrent et lui montent une armoire, là encore des types qui font ça tous les jours. Résultat des courses : une poignée montée à l'envers. Ce n'est pas mieux sur le plan administratif. Pour preuve deux mésaventures récentes, l'une avec ma banque (mon compte a été gelé, juste parce qu'un abruti avait coché la mauvaise case sur son ordinateur) et l'autre avec l'administration fiscale (mon code postal n'avait pas été entré correctement dans la base de données). Sans exagérer, on peut dire que tout est comme ça. J'ai d'ailleurs vu les mêmes absurdités au Cambodge mais je me concentrerai aujourd'hui sur l'Inde parce que j'ai une théorie pour l'Inde qui ne vaut que pour l'Inde. Je précise que tout ce qui suit résulte de mes lectures et de mon expérience personnelle de ce pays, pour ce que ça vaut : je ne suis pas anthropologue...

On pourrait se laisser aller à penser que les Indiens sont stupides (de nombreux expatriés cèdent à cette tentation) mais je sais trop bien qu'ils ne le sont pas, bien au contraire. Les Indiens savent faire preuve de la plus grande vivacité d'esprit. La vérité c'est que tout le monde s'en fout. Tout le monde se fiche éperdument, en Inde, de faire son travail correctement. Un Indien m'avouait d'ailleurs l'autre jour que les Indiens sont extrêmement doués pour donner à leur hiérarchie l'impression qu'ils travaillent intensivement alors qu'en fait ils ne fichent rien du tout, et que leur hiérarchie se satisfait joyeusement de cette illusion. On verra d'ailleurs rarement un Indien s'énerver sur un compatriote au sujet d'une négligence : la clémence indienne, dès qu'il s'agit d'incompétence, est sans borne. Pourtant, ces négligences leurs rendent à eux aussi la vie impossible ! De même, le réflexe du consommateur lésé n'est pas, comme chez nous, de menacer d'aller chez la concurrence : on hausse les épaules et on reste client de la même entreprise. Seuls les Indiens les plus riches et ceux qui ont vécu en Occident se plaignent ouvertement de ce bordel. Un ami de la « haute » me disait un jour : « Si l'Inde peine tant à se développer c'est parce qu'on perd tellement de temps à régler des petits problèmes qu'on n'a plus l'énergie de s'occuper des gros problèmes ! ».

On est évidemment en droit de s'interroger : si la négligence de chacun nuit à tous, pourquoi tout le monde ne s'accorde-t-il pas pour faire un effort ? Ce n'est qu'assez récemment que j'ai commencé à comprendre. Prenez une société où tout le monde s'accorde à en faire le moins possible, ou à faire les choses le plus vite possible. Lorsque X subit les conséquences d'une négligence de Y, X a les boules. Mais si X se plaint de Y, il affirme implicitement que chacun devrait faire son travail correctement et instaure un système où l'on commence à demander des comptes aux gens. Or X, lui aussi, en fiche le moins possible. Si donc il se plaint de Y, il incite son entourage à se plaindre à son tour et, tôt ou tard, le retour de bâton sera que lorsque Z sera dans la merde à cause de X, il dénoncera son incompétence. Hors, s'il est une chose que X désire plus que tout au monde, c'est qu'on lui fiche la paix avec son incompétence. En gros la population indienne, dans son contrat social, a tacitement inclus une clause d'incompétence générale, que chacun respecte religieusement.

À nos yeux cela paraît totalement invraisemblable, parce que les dommages nous semblent plus importants que les bénéfices mais pour la plupart des Indiens, les bénéfices de ce système sont incontestables. Ceci dit on est quand même en droit de se demander ce qui, dans la culture indienne, a pu générer pareille aberration. Parce que quoi qu'on en dise mon ami indien n'avait pas tort : c'est un frein réel à la modernisation et à l'enrichissement du pays. Ne fut-ce que parce que cela rebute les investisseurs étrangers, sans parler des pertes financières considérables que cela engendre en interne. Plus pernicieusement encore, cela impacte grandement la politique. Soumise à la clause d’incompétence générale, la classe politique est finalement dispensée de rendre des comptes à ses électeurs. Les partis gagnent et perdent certes à tour de rôle mais tout le monde s'accorde à dire que de toute manière, que ce soit l'un ou l'autre, la corruption et les coupures d'électricité quotidiennes sont des réalités immuables.

Il y a des tas de choses qui rentrent en compte là-dedans, notamment le fait que d'une manière générale et bien au-delà des questions de compétence, il convient en Inde de s'occuper de ses affaires et de ne pas interférer dans celles des autres (cf. ce que j'écrivais sur la notion de tapage en Inde ici et ). Ce pilier de la civilisation indienne n'a d'ailleurs pas que des inconvénients : ce n'est pas pour rien que ce pays immense, malgré ses problèmes abyssaux et son incroyable diversité religieuse, culturelle et linguistique, est parvenu à demeurer une démocratie laïque et relativement pacifique depuis bientôt soixante-dix ans. Les Indiens ont une propension à tolérer la différence et la présence de l'autre que l'on ne retrouve probablement nulle part ailleurs.

Concernant la clause d'incompétence générale, je pense toutefois que la raison principale est à chercher du côté des castes. En effet, le système des castes a la curieuse particularité d'être un ascenseur social à l'envers. Traditionnellement, être de haute caste signifie certes bénéficier de certains privilèges inaliénables mais ne protège pas de l'appauvrissement ni même, parfois, de la pauvreté. Inversement par contre, les basses castes et les hors castes ont jusqu'à très récemment été confrontées à une impossibilité totale de s'élever socialement ou économiquement. Celui qui possède peut perdre mais celui qui ne possède pas ne possédera jamais. Les basses castes, à l'origine, faisaient également office de corporations : chaque caste avait son métier, sa spécialité bien définie. Les pères formaient leurs fils qui à leur tout formeraient leurs fils. Le fils de pêcheur sera pêcheur, le fils de tanneur tanneur, etc.

Imaginez maintenant ce que cela implique. Vous êtes fils de tanneur par exemple. Dès le jour de votre naissance il est établi que vous serez tanneur. Il est inimaginable de devenir autre chose, fut-ce même autre chose d'aussi avilissant que tanneur. Vous êtes tanneur. Vous le serez toute votre vie. Point barre. Partout ailleurs, traditionnellement, les maîtres prenaient des apprentis, le fils reprenait certes souvent l'activité du père mais pas nécessairement. Le fils de tanneur pouvait très bien devenir serrurier, voire commerçant, améliorer son statut social, ses revenus, etc. Je ne dis pas que l'ascenseur social était nécessairement une chose aisée dans la France ou la Chine du quinzième siècle, il y avait d'ailleurs des limites infranchissables. Mais on avait tout de même une certaine marge de manœuvre. De là même découlait également la notion de compétition : pour s'élever et se maintenir il fallait non seulement être bon mais de surcroît être meilleur que le voisin. L'Indien, surtout l'Indien de basse caste, n'a jamais eu à se poser ce genre de questions. Dès l'apprentissage, le jeune tanneur pouvait bien après tout se permettre de faire n'importe quoi : son patron ne risquait pas de le renvoyer chez lui puisque c'était son père. Ensuite, le tanneur pouvait bien tanner n'importe comment si le cœur lui en disait, de toute manière il serait tanneur quoi qu'il arrive, la communauté ferait appel à lui quoi qu'il arrive et les maigres ressources de la caste étaient plus ou moins mises en commun. Il n'y avait donc ni concurrence ni intérêt à travailler plus pour gagner plus ou mieux pour vivre mieux. Il ne faut certes pas croire que le système était sans contrainte : si le client était de caste supérieure il n'avait certes pas le loisir d'aller voir ailleurs mais il avait celui de vous causer tout un tas d'ennuis, voire de disposer de votre vie (lire à ce sujet L'équilibre du monde de Rohinton Mistry et Le tigre blanc d'Aravind Adiga). Il fallait donc tanner un tant soit peu correctement mais souvent, donner l'illusion de tanner correctement était amplement suffisant. À quoi bon se fouler après tout ?

Tout ceci existe encore dans les campagnes reculées de l'Inde mais les efforts des autorités indiennes pour mettre fin au système des castes, conjugués aux effets inévitables de l'urbanisation et de la modernisation du pays, ont offert à la majorité des Indiens la liberté de choisir librement leur carrière, en fonction de leur degré d'éducation. Mais l'on efface pas comme ça des siècles et des siècles de conditionnement : même dépourvus de leur contextes d'origine, certains comportements, certaines manières de voir le monde, restent longtemps ancrés dans l'âme humaine.

Alors voilà...
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