30 juin 2013

Synthpop au rabais

Comme j'écris ces lignes, j'écoute le nouvel album du groupe Visage, formation mythique de l'âge d'or de la new-wave et de la synthpop qui fait son come-back. Mes lecteurs et les habitués du Shaomix connaissent ma passion pour les synthétiseurs, les boites à rythme et la musique des années 80, ainsi que pour le revival synthpop de ces dix dernières années. Surfant sur la vague, nombre de groupes et d'artistes du début des années 80 réapparaissent et nous livrent des disques qui, souvent, sont leurs premiers depuis très longtemps. Ce qui me frappe pourtant à l'écoute de ce disque de Visage, ce qui m'a frappé à l'écoute des derniers opus de The Human League, Ultravox, Duran Duran, Men Without HatsDepeche Mode et plusieurs autres, c'est l'absence de pertinence quasi totale de ces enregistrements ! Ces artistes, essayant de se réapproprier le son qui a fait leur grandeur, ne parviennent globalement qu'à produire une pale copie d'eux-mêmes, une copie sans âme et à vrai dire assez souvent ringarde. C'est troublant, parce qu'on pourrait s'attendre à ce que ce soit la nouvelle génération, cette génération si empressée de copier ses aînés, qui manque de pertinence. Et en fait pas du tout !

Depuis les débuts de l'electroclash jusqu'au déferlement d'electropop, de dreamwave et de nu-disco qui a suivi, je suis témoin depuis dix ans du plus vibrant hommage que la pop-culture se soit jamais rendu à elle-même. Mêlant les sonorités de mon enfance à des esthétiques electro plus modernes, l'obsession pour l'urbanité des années 80 à celles que nous inspirent aujourd'hui les nouvelles technologies, les frasques sensuelles et provocatrices des 80's aux préoccupations métrosexuelles contemporaines, la nouvelle scène synthpop est vibrante de sincérité, de fraîcheur et d'authenticité, parvient à s'inscrire parfaitement dans l'air du temps en dépit de ses tendances nostalgiques.

En parallèle, les géants d'antan essaient de se refaire une place au soleil et ne parviennent, pour la plupart, qu'à se parodier eux-mêmes, à nous pondre une musique creuse, sans retrouver leur fougue originelle ni proposer quoi que ce soit de nouveau. J'écoute leurs disques et souvent, je les efface aussitôt, déçu. C'est un peu triste, je trouve, que les pères fondateurs n'aient plus rien à dire. Je n'en ai pas moins de respect pour ce qu'ils ont accompli, j'ai trop de respect en général pour le travail des artistes, parce que je suis bien placé pour en mesurer la difficulté. Mais justement, après dix ans d'opprobre dans les années 90, la synthpop a retrouvé sa place au panthéon des grands genres musicaux et, à présent qu'on les a rétablis dans leur dignité, j'aurais apprécié que les anciens se foulent un peu plus, par amour de l'art sinon au moins pour faire honneur à tous ces petits jeunes qui leurs rendent hommage et, ainsi, boucler une boucle !

On me dira que c'est l'âge, que l'inspiration s'étiole, qu'il est difficile de se renouveler. Conneries ! D'autres y parviennent très bien. Il suffit d'écouter les plus récents travaux de Ryuichi Sakamoto, Kate Bush, Prince ou David Bowie pour se convaincre que l'on peut avoir cinquante ou soixante ans et conserver la flamme de ses jeunes années, sinon en tout cas la volonté de produire quelque chose de profond ou d'original.

Alors voilà, ça m'a soûlé...

28 juin 2013

Des pigeons morts et des enfants...

« Je me souviens, quand tu étais toute petite, tu as voulu t'arrêter dans la rue pour observer un pigeon mort. On s'est accroupis et tu m'as questionné. En moins de deux minutes, trois personnes se sont arrêtées pour me dire que c'était mal de te laisser regarder un cadavre d'animal à ton âge. Ces mêmes gens, sans s'émouvoir, laissent leurs enfants regarder des feuilletons ultra-violents. Ils leurs apprennent également qu'il est normal de manger la chair d'animaux assassinés dans des camps d'extermination. Ainsi, ils leur transmettent la rassurante illusion que la mort est quelque chose de lointain et virtuel, qu'elle ne les concerne pas. Ce tabou est l'un des plus grands échecs de la société occidentale. Car la mort frappe à toutes les portes. Alors, lorsqu'elle frappe, elle laisse les survivants confus, remplis de terreur. »

Extrait de Tabloïde.

25 juin 2013

Le point de saturation

Je n'en peux plus, j'avoue !

Depuis un certain temps, je m'attelle aux dernières corrections de mon roman L'ami imaginaire, à paraître d'ici la fin de l'année. Je pense que j'en suis à environ une trentaine de relectures, du début à la fin, de la fin au début, en commençant par le milieu et en revenant au début ensuite. Essayez d'imaginer relire trente fois le même roman en l'espace de quelques mois... Et ce n'est pas encore tout à fait fini !

Au début, c'est un plaisir : on goûte à la joie de redécouvrir ce que l'on a écrit, et les modifications à apporter au manuscrit original sont suffisamment importantes pour nous occuper l'esprit. À présent, j'ai simplement atteint le point où je n'éprouve plus le moindre plaisir à me relire : je connais ce fichu bouquin par cœur et les modifications sont si mineures, si rares, que je n'ai presque plus rien à faire. Pourtant, le travail n'est pas encore tout à fait abouti, il faut continuer...

Je ne suis pas seul à connaître ce désarroi, je pense que tout artiste y a droit. Il y a quelques années, à propos du morceau Where You Go I Go Too (28 minutes !), le musicien Lindstrøm déclarait : « Ce fut un cauchemar de finaliser ce titre. J'ai l'habitude de réécouter un morceau depuis le début à chaque fois que je modifie quelque chose, alors je devais réécouter trente minutes de musique à chaque fois que je modifiais un truc vers la fin. Je ne referai plus jamais ça ! ».

Moi, je sais bien que je vais devoir le refaire, et encore L'ami imaginaire est un roman très court en comparaison des projets qui vont suivre... Je suis pas sorti de l'auberge !

Bon allez, j'y retourne à présent !

18 juin 2013

Ces petites choses qui nous façonnent...

Comme je travaille aux dernières corrections de mon roman, L'ami imaginaire, je m'aperçois que j'ai une dette immense envers Jean d'Ormesson. À seize ou dix-sept ans, j'ai lu son roman Histoire du Juif Errant, livre dont je garde un assez bon souvenir mais qui m'a marqué à cause d'une scène en particulier, une scène très courte, un dialogue entre deux personnages. Alors que tout le roman est écrit d'une manière classique, d'Ormesson a rédigé celle-ci à la manière d'une pièce de théâtre : noms des personnages avant chaque ligne de dialogue et didascalies. Comme ça, balancé au milieu, sans raison apparente ni explication, juste pour le fun. J'étais déjà, à l'époque, préoccupé par le processus d'écriture et cette insert inattendu m'a fait l'effet d'un choc : on pouvait, comme ça, briser les règles de sa propre narration et s'aventurer dans d'autres styles, dans d'autres genres que celui du roman, en toute impunité. Ce petit détail allait conditionner, l'air de rien, toute mon approche de l'écriture littéraire. Certes, ce n'est que des années plus tard, en voyant Fight Club de David Fincher et en lisant les romans de Milan Kundera, que je réalisai vraiment que c'était de cette manière-là, avec cette liberté-là, que je souhaitais écrire mais c'était déjà latent depuis longtemps, comme une envie un peu honteuse et pas vraiment assumée. Cette approche – le changement de styles et de perspectives – est omniprésente dans mon recueil de nouvelles Tabloïde, dans L'ami imaginaire et dans la quasi-totalité de mon travail depuis une dizaine d'années. Sans doute ma plus grande dette va-t-elle à Fincher et Kundera mais pourtant, si d'Ormesson n'avait pas entrouvert la porte longtemps avant eux, peut-être n'aurais-je pas épousé cette démarche avec autant d'enthousiasme. Alors voilà, merci M. d'Ormesson.

1 juin 2013

Le job de mes rêves !

Alors voilà ce que j'ai lu, tel quel, sur une offre d'emploi en Chine aujourd'hui :

« Foreign but Chinese-speaking boss who will assist you with your transition to your new life in China, so you don’t have to deal with asshole bosses who want blood from a turnip. » 

Ce qui en français donne : « Patron étranger mais sinophone qui vous accompagnera tout au long de votre intégration à la vie chinoise, de sorte que vous n'aurez pas à vous farcir des trous du cul de patrons qui demandent l'impossible ».

Je suis... épaté !

30 mai 2013

Love song

Lui
Viscères électroniques
Dans la caverne de mon crâne il y a
Celle qui bat les belles & d’autres…
Femelles passoires
Sur échasses
Prêtes à déguster
En corps & encore

elle
déguisée en moi
en chaos
j’élabore l'intention
la lumière
qui ouvrira son âme
petite fille aux allumettes
allumeuse solaire

Lui
Qui ouvrira sa chair ?
Petit couteau délice
Délice en délice
Je prépare la table du
Festin (nu) (qui risque d’être froid à force d’attendre)
L'âme est verrouillée
Jetée, la clé !

elle
enflammée pourpre
en quête d'effluves
la douceur échangée contre quelques
compromis
con promis
si chance propice
avenir se glisse dans l'interstice

Lui
Con promettant des délices
Me fais mec
Déguisé en bonne bouffe (je croyais que c’était un festin ?)
Magicien charnel
Qui compte à rebours
Les allumeuses scolaires
Comme les moutons

elle
perceuse de façade
déglinguée solaire
brille par ces implosions
d’absurdités juvéniles
déguisée en menu
d’attraction, de traction
& pour vous se sera quoi monsieur ?

Lui (•••)
Écumeur de mer
Aux sentiments cybermystiques
Aux douceurs sensuelles
Au goût conditionnel (mais surgelé)
Ergot conditionnel
Luxueuse démesure du vouloir
Homo-cybernatus

elle
intense insatiable
magmatitude
(profondément)
attention spontanée
pour ceux qui osent...
pour ceux, so close
& pour les autres…

Lui
Calculatrice intégrée
Au sang, tu mens - si bernée, tique (à usage unique)
Sur l'emballage il y a
Eau douce, heure sensuelle
Conte sur la patience
Compte les expiations préméditées
En sorts scellés

elle
carnivore, peut-être
aux heures que l’on n'oublie pas
possibilités d’intempéries
le risque est établi
la conscience sociale
(one shot)
désistée…

Lui
Jouet lumi-nerd optique
Jeux de mot
Option calculette
(Chaton-câlinette ?) (t'inquiète !)
Qui joue à chat
Avec les mots :
Chameau !

elle
mange des anticyclones
mange des hermaphrodites
compte sur les nuages
pour bercer l’amnésique
dictature des mots
accord de peau
de mains fugitives

Lui
Demains fugitifs
Accords-démons

elle
l'illusion pour la fusion
& quelques impressions


(Texte écrit à quatre mains avec Ma Taule Blanche.)

29 mai 2013

La crucifixion du placard à balais

je déteste attendre
nébuleuse fictive
qu’un ange passe

improviser le monde sans règle ni devoir
à des années lumière
des stéréotypes
(j’en ai tant besoin…)

les assiettes s'écrasent sur ma porte
porte          je          te
regarde
trembler
de l'intérieur
happée par le boucan

des clébards (le croirai-je ?) aboient les assiettes
je balaie ma pitance au crépuscule
& grignote jusqu'aux plus petits morceaux
(de mon âme)
de porcelaine

j’adhère au subjonctif
à l’écorce de mes pensées
à l’imminence incertaine
de ces assiettes (si vulgaires !)

le bruit est un facteur troublant
les notes m’enlacent (m'embrassent)
comme pour me faire pleurir
les débris programment l’ouverture
la crédibilité…

écartèle-moi, hurlent les « il faut que »
embrase-moi, réclament leurs queues
« paye, maintenant ! » abat ma mère
en crucifiant ma libido
(le facteur fait un bruit troublant)

les cataclysmes quotidiens
en vain
hurlent dans les tuyaux de cette bâtisse
qui
bientôt
s'affaisse

(sauf si...?)

sauf si
je me décide à avoir peur
à ne plus me prêter aux jeux
prévisibles des facteurs troubles
à m'adonner au facteur x
(ionisante violence)

sain & sauf
si
je tu il
égaré le dernier soupçon
d'impératifs muets (ess muss sein)
qui m’enchaîne à l’abstrait
à la gène cosmique
aux riens qui tuent

j’allume
lâche ma crinière !

(@ moi-même - note
bat, belle !
ébat-toi loin du vomis
de ces pêcheurs d’apitoiement
leur filets vides
sors de la caverne-crâne
clique sur le rien & épate tes amis !)

(sans
doute)

l'interminable énumération des certitudes
lasse & au fond
n'est encline à l'exode que celle qui a d'abord
écartelé
père & mère
testée l'élasticité
des rigidités familiales
& scolaires

(mmmh...?)

naviguer sur des œufs durs plutôt que sur
des poules abstraites !
tester l'éclectisme du courant
qui fourmille & croustille
écartelée de gémissements
transpirée d’ivresse et d’envie

show me !


(Texte écrit à quatre mains avec Ma Taule Blanche.)

19 mai 2013

Quelques photos d'Inde : a long time ago...

En écho aux récentes photos de Nia publiées sur ce blog, voici un diaporama de mon ami Rémy Dumont. Ces images fantomatiques remontent à son voyage en Inde, au Népal et au Sri Lanka en 1977-1978 (j'avais un an !)... Son Inde semble à la fois si proche et si lointaine de la mienne... Bizarrement, étant donné que je ne les ai jamais connus, je ne peux m'empêcher de me demander ce que sont devenus tous ces gens, sur les photos...

11 mai 2013

8 mai 2013

Quelques photos d'Inde : Pune, neuvième ville d'Inde

Photos prises par Nia lors de notre récent séjour à Pune, Maharashtra (neuvième ville d'Inde avec plus de trois millions d'habitants).







3 mai 2013

Quelques photos d'Inde : de Fort Cochin à Pune

Photos prises en train par Nia lors de notre récent voyage de Fort Cochin, Kerala à Pune, Maharashtra.







1 mai 2013

Quelques photos d'Inde : Fort Cochin, Kerala

Photos prises par Nia lors de notre récent séjour à Fort Cochin, Kerala.











18 avril 2013

Quelques photos d'Inde : Munnar, Kerala

Photos prises par Nia lors de notre récent séjour à Munnar, Kerala.





17 avril 2013

Hampi amputé


Hampi compte parmi les plus beaux sites d'Inde sinon peut-être du monde, comme en témoignent humblement les photos de Nia (ici et ). En plus de ses paysages surréalistes, Hampi possède une valeur historique inestimable : mentionné dans le Rāmāyana, le village mythologique d'Hanuman devint une capitale de cinq-cent-mille âmes, mise à sac et laissée à l'abandon par les Sultanats du Nord en 1565. Redécouvert au vingtième siècle, Hampi est un lieu de pèlerinage important pour les hindous et, depuis une vingtaine d'années, un hot spot touristique de premier ordre. Le cœur de cet endroit inoubliable est un petit hameau que l'on surnomme affectueusement Hampi Bazaar. C'est un véritable paradis pour backpackers : on y trouve pêle-mêle des hôtels propres et bon marché, des restaurants lounge, des cyber-cafés et quantité de boutiques de souvenirs. Mon histoire d'amour avec Hampi remonte à mon premier voyage en Inde en 2001, j'y suis retourné au cours du second et depuis, je n'ai de cesse d'y revenir. Pour moi aussi, Hampi est devenu une sorte de pèlerinage : un lieu d'apaisement et d'émerveillement sans cesse renouvelé. Je m'y suis rendu le mois dernier, pour deux semaines, sans me douter que ce serait peut-être mon dernier séjour là-bas...

À peine sorti du bus, je constate avec épouvante que plus des deux tiers de Hampi Bazaar ont tout simplement... disparu ! Perdu au milieu d'un champ de gravas, il ne reste plus qu'un tout petit ensemble de bâtiments : une dizaine de restaurants et de guest-houses, quelques dizaines de magasins et d'habitations... La grande rue qui mène au temple, jadis débordante de vie, n'affiche plus qu'une rangée de monuments vides, aseptisés, dégagés des ruines des maisons abattues. Disparu, le mythique restaurant Mango Tree et sa vue sur la rivière ! Disparue, la douce terrasse du Paradise Garden où j'aimais tant écrire ! Disparu, le petit boui-boui familial où j'avais avalé tant de paneer butter masala ! Je me précipite vers la chambre d'hôtes où j'ai logé la dernière fois : ouf ! Cette famille, au moins, a conservé son logis. Passée la première journée, partagé entre la joie de retrouver mon jardin d'Éden et la douleur de le voir mutilé de la sorte, je me décide à comprendre ce qui a bien pu se passer.

La première vague de destruction, me dit-on, a lieu en juillet 2011. Elle ne concerne alors que les bâtiments de la rue principale. Un soir, vers vingt heures, plusieurs centaines de familles reçoivent un avis d'expulsion. Dès le lendemain à l'aube, des bulldozers accompagnés d'un important dispositif policier rasent maisons et commerces. La population paniquée, impuissante et incrédule est délogée brutalement, sans aucun ménagement. Ceux qui ne sont pas parvenus à évacuer leurs biens les voient enterrés sous les décombres. Ceux qui protestent sont arrêtés et conduits en garde à vue à Hospet, la grande ville la plus proche. Sans recevoir aucune compensation financière, deux-cent-cinquante familles sont déportées vers un campement minable, à quatre kilomètres de là. Pas d'eau courante, pas d'électricité, des tentes et des huttes pour seuls logis et surtout, pas de touristes alors que l'activité économique de ces familles en dépend tout entière.

Chaque matin, Nia et moi prenons notre petit déjeuner dans le petit restaurant de Shiva, un accueillant père de famille. Là, nous nous lions d'amitié avec Ranjith, un jeune chauffeur de rickshaw. Il nous explique de quelle manière les évictions ont bouleversé son existence : « Nous avions un petit magasin, qui nourrissait toute la famille depuis deux décennies. À présent, je suis chauffeur de rickshaw, ma mère vend des fruits dans la rue et mon vieux père a du partir loin d'ici, travailler dans une usine. Le cumul de ces trois activités ne nous rapporte pas autant d'argent que notre ancien commerce mais elles sont beaucoup plus pénibles. Le problème, c'est que nous sommes nombreux à nous être rabattus sur les rickshaws : la concurrence est beaucoup plus rude qu'autrefois. Mais il faut bien continuer à vivre, alors on fait ce qu'on peut pour s'en sortir ». Nous devenons également amis avec Amma, une femme d'une cinquantaine d'années qui a été touchée de manière similaire. Mère de deux enfants, Amma est sourde-muette mais elle sait très bien se faire comprendre : « J'avais une jolie boutique de couture sur la grande rue. À présent, je loue une petite pièce minable, adjacente à un restaurant. Il n'y a pas de fenêtre et comme les coupures d'électricité sont fréquentes, j'étouffe là-dedans et je suis contrainte de coudre à la lumière d'une lampe de poche, pour finalement vendre beaucoup moins faute de vitrine pour exposer mes produits. »

Les autorités ne sont pas décidées à en rester là : en février 2013, la moitié de ce qui reste est rasée. Le patron du prospère Mango Tree raconte : « Ils sont arrivés un matin sans prévenir ni fournir d'explication, ils m'ont juste dit de dégager parce qu'ils allaient tout démolir. Je n'ai rien pu faire ». Il suffit de voir ce qui reste du Paradise Garden ou du Laughing Buddha, de l'autre côté de la rivière, pour comprendre : au milieu des décombres, on trouve en vrac des morceaux de chaises et de tables broyées, des objets abandonnés au sol : ils n'ont rien eu le temps de sauver ! Le patron du Mango Tree ne baisse pas les bras : il veut tout recommencer l'année prochaine, à quelques kilomètres de là, où « on ne l'embêtera pas », mais les touristes suivront-ils ? Shiva, lui aussi affecté par cette deuxième vague, me fait part de son dépit : « J'avais trois autres restaurants en plus de celui que tu vois, les affaires étaient bonnes. Beaucoup de commerçants n'avaient pas de bail ou de licence : ceux-là ont été dégagés sans dédommagement. Moi j'avais toutes les autorisations, j'étais propriétaire, alors ils m'ont donné un peu d'argent. Le problème c'est qu'ils ont annexé la valeur de chaque bâtiment sur celle de la plus petite maison du village : ce que j'ai reçu est dérisoire, mes maisons valaient bien plus que cela ». Shiva a de la chance, il lui reste un commerce, un restaurant et une guest-house, mais pour combien de temps ? « Je ne sais pas, personne ne sait. Je pense que je vais pouvoir conserver ce qu'il me reste, qu'ils vont s'arrêter là mais je n'en suis pas sûr. » La famille qui nous loge nourrit elle aussi quelques espoirs : « Ils ont dit qu'ils allaient détruire notre maison, nous allons devoir quitter le village. Mais les deux chambres que nous louons aux touristes [qui se trouvent à deux mètres, de l'autre côté de leur cour intérieur], ils ont dit qu'on pourrait les garder ». Ranjith est moins optimiste : « Ils vont tout détruire, c'est sûr : ils font ça petit à petit mais je pense que si tu reviens l'année prochaine, il n'y aura plus rien, plus de village du tout ».

Comment en est-on arrivé là ? Quel est le but de cette campagne de destruction ? Quel est le projet des autorités indiennes ? C'est là que le problème se corse car nul n'a de certitude à ce sujet. Il semble que tout a commencé par une plainte formelle de l'Unesco, qui a classé le site au patrimoine mondial de l'humanité en 1986. L'institution aurait estimé que le village porte atteinte aux monuments sur lesquels il a été bâti, que les habitants sont des « squatteurs » illégitimes et qu'en outre, on s'y livre au trafic de drogue le plus sauvage. À présent, l'Unesco prétend n'avoir jamais réclamé d'évictions mais se refuse pourtant à condamner ouvertement ce qui, au yeux des lois internationales comme de la loi indienne, constitue une violation flagrante des droits de l'homme. Du côté indien c'est encore plus confus : juridiquement parlant, la répartition des responsabilités et la légalité des évictions constituent un imbroglio indémêlable ! Les administrations se renvoient la balle. Les uns prétendent agir sur des ordres venus des autres et les autres nient avoir jamais donné de tels ordres. Les arguments de la préservation du patrimoine, de l'occupation illégale et de la drogue reviennent toutefois, en dépit d'ailleurs du bon sens.

En ce qui concerne le respect des monuments, il est vrai que quelques menus temples et bâtiments antiques ont été dégagés : les villageois s'en étaient servis de supports pour construire leurs foyers. Mais enfin, sur un site qui compte plusieurs milliers de temples, on peut se demander si l'excavation de trois ruines supplémentaires valait un tel carnage. On peut aussi s'interroger sur la nature même du « patrimoine mondial de l'humanité » : s'agit-il seulement d'un patrimoine mort, incompatible avec les activités de ses habitants vivants ? Et d'ailleurs, ces habitants ne font-ils pas eux aussi partie de « l'humanité », n'est-ce pas leur prérogative que de jouir des lieux classés ? Shiva résume très bien la situation : « Les gens de Bangalore [capitale de l'état du Karnataka] viennent ici et nous disent que nous ne pouvons pas rester parce que Hampi est un monument. C'est grotesque ! Hampi n'est pas un monument, c'est un village ! ». L'argument de la drogue est tout aussi aberrant : il est vrai que, comme partout en Inde, les touristes se voient proposer de l'herbe à Hampi mais le phénomène reste marginal et il ne s'agit jamais d'autre chose que de cannabis. L'alcool étant prohibé pour raisons religieuses, les Occidentaux ne viennent pas ici pour faire la fête ! Quant à la question du squattage, c'est Naguesh, un proche de Amma, qui m'en explique le contexte : « Mon grand-père s'est installé à Hampi il y a environ soixante-dix ans. Lorsqu'il est arrivé ici tout était à l'état sauvage, les ruines étaient envahies par la jungle, il n'y avait que deux ou trois familles qui vivaient dans des huttes. Peu à peu, d'autres gens sont venus et le village est né de leurs efforts. Au début des années 1990, le guide Lonely Planet en a parlé et c'est seulement à ce moment-là que les touristes ont commencé d'affluer. Lorsqu'on a détruit notre maison, on nous a accusés de ne pas posséder de titre de propriété. Comment pourrions-nous en posséder un ? Lorsque mon grand-père est arrivé il n'y avait pas d'autorité pour en délivrer : le pays était encore occupé par les Anglais ! Par la suite, on ne nous a jamais offert de régulariser notre situation. Nous habitions la même maison depuis soixante-dix ans, nous l'avions bâtie nous-mêmes, sur un terrain qui n'appartenait à personne. Les choses se passaient comme ça à l'époque ! Alors comment peuvent-ils nous réclamer des titres de propriété ? Ce sont eux qui les délivrent, ces titres ! On leur a demandé de nous en fournir un mais ils ont refusé ! Ils nous ont dit qu'il fallait tout abandonner et déguerpir. C'est inacceptable ! ».

À quoi ressemblera Hampi dans quelques années ? Là encore, personne ne détient la moindre certitude. Beaucoup murmurent que les autorités vont boucler les sites les plus importants, faire payer un prix d'entrée aux visiteurs et faire de Hampi le Angkor de l'Inde. Mais Hampi est un dédale de montagnes, de rochers, de rivières et de bananeraies : à moins de bousiller le paysage et l'agriculture locale en plus du reste, c'est difficilement concevable. « Cela va faire rentrer beaucoup d'argent dans les caisses de l'état du Karnataka, donc de ses hauts-fonctionnaires », m'explique Ranjith. Shiva, toutefois, a une autre théorie : « Je suis convaincu que de riches entrepreneurs hôteliers de Hospet ont graissé la patte des officiels pour que tombe Hampi. Je ne serais pas surpris si, à la place de nos maisons, on voyait bientôt pousser quelques grands hôtels de luxe ». Lorsque l'on sait la corruption qui règne en Inde, c'est tout à fait plausible. Si Ranjith s'efforce de prendre les choses avec philosophie, Shiva ne cache pas sa colère : « Ils font tout pour nous décourager de rester, de toute manière ! Parmi les restaurants qui sont encore sur pieds, plusieurs ont été fermés parce qu'ils n'avaient pas la bonne licence. Et tu as remarqué les coupures d'électricité ? Il y en avait très peu autrefois mais maintenant c'est tous les jours, plusieurs fois dans la journée et systématiquement le soir. C'est délibéré, c'est pour qu'on s'en aille ». Ranjith ajoute, dépité : « Depuis quelques mois, on ne capte même plus le réseau 3G sur nos téléphones ». 

La colère de Naguesh est plus vive encore que celle de Shiva : « J'ai ma propre agence de voyage. Je travaille très dur quatre mois par ans : quatorze heures par jour, sept jours sur sept, pendant la haute saison. Puis les huit autres mois, je ferme boutique et je n'ai rien d'autre à faire que manger et dormir. Ce mode de vie me plait, je ne veux pas en changer ! Si ils détruisent mon commerce en plus de ma maison, je perds non seulement mon revenu mais aussi mon mode de vie : je n'ai plus qu'à aller trouver un job ailleurs, à bosser toute l'année pour gagner peut-être moins d'argent. Recommencer ailleurs ? Où pourrais-je recommencer ? Ici j'ai ma place mais les autres sites touristiques du pays sont saturés de business comme le mien. La concurrence est trop rude, je ne pourrai jamais faire ailleurs ce que je fais ici. Nous formons une communauté heureuse et soudée : on traite bien les touristes, on prend soin d'eux parce qu'on sait qu'on en a besoin, il n'y a pas de violence ni de vols. Mais quand tu jettes des familles entières à la rue comme ils l'ont fait, que plus personne n'a de quoi gagner son pain, que crois-tu qu'il se passe ? Certains vont se tourner vers la criminalité, c'est inévitable, c'est ce qui arrive quand tu n'as aucun autre recours ». Mais le désastre va bien au-delà des questions financières : c'est l'âme et le cœur qui sont le plus touchés. « Je déteste mon dieu », gémit Naguesh. « Avant, j'allais souvent au temple faire des pūjās mais à présent, je me sens trahi : à quoi sert que ce village soit sacré, à quoi sert que nous honorions Dieu si c'est pour être traités de cette façon ? Je suis né ici, j'y ai vécu toute ma vie, c'est mon home. Tous les gens que je connais sont ici et déjà, aujourd'hui, beaucoup ont du partir chercher du travail au loin. Nous perdons nos amis, les membres de notre propre famille. Que deviendrons-nous si nous sommes tous éparpillés, que nous restera-t-il ? Je suis né ici et je veux mourir ici, nulle part ailleurs ! Mais ils vont me forcer à partir ». Par on ne sait quel miracle, l'école primaire de Hampi n'a pas encore été démolie : le village résonne encore du rire des enfants. Mais jusqu'à quand ?

Le ressentiment de la population est particulièrement tangible au soir du festival hindou de Holî. Chaque année, dans tout le pays, on allume à minuit de grands buchers qui, symboliquement, consument les péchés et les vices de chacun. Le lendemain, c'est la renaissance : on célèbre la vie en s'aspergeant de poudres colorées et on va finalement se purifier dans les eaux de la rivière ou du lac le plus proche (photos ici). Amma désigne le petit bucher de Hampi d'un air malheureux : en quelques signes, elle nous signifie qu'autrefois, ce bucher était colossal, nourri par toute une population. Ce soir, nous sommes à peine une centaine autour du feu et celui-ci n'est pas encore éteint que plusieurs agents de police nous ordonnent sèchement de nous disperser et de rentrer chez nous. Quelques jeunes hommes laissent éclater leur fureur, veulent en découdre avec les policiers. Leurs amis les retiennent : en Inde, une échauffourée avec les forces de l'ordre ne peut que se terminer en drame. Ranjith, cynique, évoque les attentats islamistes qui frappent régulièrement l'Inde : « Ici, les terroristes pakistanais ne nous causent pas de problèmes. Le véritable terroriste, à Hampi, c'est l’État indien ». Saccagé par les musulmans au seizième siècle, c'est par une amère ironie que Hampi se voit de nouveau anéanti mais cette fois-ci, l'ennemi vient de l'intérieur.

Sur internet, on ne trouve que quelques articles pour faire état de ce qui se passe ici, la plupart rédigés en anglais par des Occidentaux. Lorsque je demande à Ranjith si les habitants de Hampi ont reçu quelque soutien de leurs concitoyens, il hausse les épaules : « Les gens ne savent pas. Lorsque les touristes indiens viennent ici, ils sont aussi étonnés que toi et ils se disent profondément choqués. Mais trop peu de gens sont au courant : personne ne nous viendra en aide ». Et les médias, dans tout ça ? « Les autorités du Karnataka ont demandé aux chaines de télé, aux radios et aux journaux locaux de se taire, ils ne veulent pas que l'affaire s'ébruite. » La liberté de la presse existe pourtant bien en Inde mais il n'est pas rare que des pressions soient exercées. Quelques grand journaux nationaux, assez puissants pour faire à peu près ce qu'ils veulent, ont brièvement évoqué le drame de Hampi mais, dans l'ensemble, l'affaire est ignorée. Une pétition en ligne, désormais close, n'a obtenue que cent-trente signatures ! Ce qui se passe ici, pourtant, jette un voile de honte sur les autorités indiennes et sur l'Unesco mais, dans l'indifférence générale, l'un des plus accueillants villages de l'Inde se meurt en silence.

C'est avec douleur que, notre séjour touchant à sa fin, nous avons du abandonner Ranjith, Shiva, Amma, Naguesh et notre famille d'accueil à leurs incertitudes. Les reverrons-nous jamais ? Pourrai-je de nouveau séjourner à Hampi Bazaar ? C'est improbable. Mon petit coin de paradis est en train de disparaître : Hampi ne sera plus jamais ce lieu magique, qui a fait la joie de milliers de voyageurs et, par dessus tout, de ses occupants. Il n'est pas exclu pourtant qu'à terme, à quelques kilomètres de distance, toujours au cœur de paysages idylliques mais un peu plus loin des monuments, un autre village vienne à naître ou à s'agrandir pour accueillir les touristes et rendre leur vie aux autochtones. Les derniers mots de Ranjith, en tout cas, se veulent encourageants : « On se reverra, j'en suis sûr. Peut-être que Hampi change mais nous, les habitants, nous ne changerons pas ».

(Merci à Nia pour les photographies et ses contributions à la rédaction de cet article.)
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